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Fiacre

point blancs des Romaines. C'est Rome, heureusement. J'ai pourtant levé les yeux vers les fenêtres de Bvancadoro, et j'ai poussé un soupir capable de déraciner la colonne Antonine, si saint Paul n'avait pas été dessus. Il y a dix-sept ans de cela. Est-il possible que tant de choses passent dans un éclair! Mais enfin, l'amitié a poussé. Elle monte bien plus haut que la colonne Antonine, et saint Paul est

au-dessus.

Frère Louis l.

Rome, 27 décembre 1869.

Très chère amie,

Bonne année à vous et aux vôtres ! Dieu vous donne tout bien, et la paix qui passe tout bien ! J'ai bien la paix, mais elle est furieusement agitée. Que de visites! que de visites ! Je vois tout Rome, ou plutôt je vois tout dans Rome, excepté Rome. Il pleut incomparablement. Dans ce temps-là, il pleuvait aussi beaucoup ; ce fut une année pluvieuse, l'an de grâce 1853. Mais on était jeune, et cette pluie fit pousser une si belle fleur ! Cette année-ci, c'est le Concile qui pousse. Cela passe tout, sans doute; mais le jardin particulier se dé-

1. Dans l'original, cette signature, au bas de la lettre entièrement écrite par Louis Veuillot, est de Mlle Veuillot, qui avait accompagné son frère à Rome.

432 CORRESPONDANCE DE LOUIS YEL'ILLOT

pouille. Arrosons donc la belle fleur de 1853 : qu'elle soit éternelle !

Comme je vous en dirais plus long, si j'avais à moi mon temps, ma plume et mon papier. Hélas î ce bout de lettre est déjà fait de trois morceaux. La sonnette n'arrête pas. C'est comme la pluie. J'écris beaucoup, je parle beaucoup, je cuisine beaucoup : tout cela pour le dehors.

Et Jacques, et le P. Mangeon, quand leur écrirai-je ?

J'ai fait une visite à ¥ emporium pour chercher votre autel. Il n'y est pas, ou il est parti pour une autre destination, ou il n'est pas encore arrivé. Il signor barone Yisconti, grand savant, m'a donné des presse-papiers. C'est tout ce que l'on trouve à présent dans sa trouvaille. On parle pourtant de quatre ou cinq, ou six mille blocs de marbre; mettons-en cent mille. Le Pape a tout distribué.

L'autre affaire, sur laquelle il faut consulter Mirés, oblige de causer avec Mirés, et il faudrait que Mirés fût dans les affaires. C'est ce qui nous oblige à une certaine patience.

Adieu, très chère amie. L'auteur de Rome pendant le Concile^ est certainement un fameux auteur; mais quel pauvre petit garçon néanmoins! et qu'il a besoin que vous l'aimiez pour être un peu fier! Fra Luigi.

1. Louis Yeuillot avait commencé dès lors, sous ce titre, la publication dans l'Univers des lettres mémorables qui furent réunies plus tard en deux volumes.

Paris, 28 août 1870.

Très chère amie,

Vous avez tout plein de bonnes idées; mais, hélas ! je n'ai plus guère le moyen de m'en servir. On ferait un article bien amusant avec vos notes sur le Voltaire-Chevreau ; seulement, le temps de rire me semble passé pour un moment qui pourra durer plus que ma vie. Je viens d'expulser mes filles sur la province. C'est le commencement de la mort. Elise les a accompagnées. Elle veut revenir ; la question est de savoir si elle le pourra [ . J'ai de tristes pressentiments publics et privés. Il me semble que Dieu demande tout de bon qu'on lui rende compte. Le compte sera long. Les avertissements n'ont pas manqué. Ils ont été méprisés : ils s'ajoutent au compte, et voici que le garnisaire se présente. Réjouissez-vous d'avoir bâti une église. C'est le seul argent bien placé.

Mon avis est que, si Dieu ne nous secourt promptement et par une suite de miracles, notre affaire ira terriblement loin. La France ne s'est point, je crois, trouvée dans un plus mauvais pas, même sous Charles VI. Elle revivra , parce qu'elle se

1. Mlle Veuillot, après avoir conduit ses nièces au Mans pour les mettre sous la protection de Ms1' Fillion, ami de la famille Veuillot, put, en effet, rentrer à Paris juste avant le blocus. Pendant tout le siège, elle resta avec le rédacteur en chef de l'Univers et M. Eugène Veuillot, dont la famille avait également quitté Paris.

convertira. Mais quel régime sera nécessaire pour la relever de la maladie de son âme et des blessures de son corps !

Pour moi. dans ce désastre, j'attends et je dis : Fiat vohuitas tua, adveniat regnum tuum ! Aucune autre prière ne vient sur mes lèvres. Ma conscience s'attend à tout; ma foi, grâce à Dieu, accepte tout. Je me suis fait beaucoup d'ennemis pour avoir crié : « Malheur! >: Je crois, qu'en cela, j'ai rempli mon devoir. Fiat ! Je relisais, ces jours-ci, la préface des Odeurs de Paris, où je parle d'un prophète de ma sorte, sans le savoir, qui criait dans Jérusalem investie : « Malheur à la ville ! malheur à moi ! » et qui tomba tué d'une pierre venue de l'ennemi. Peut-être que le moment approche. L'ennemi est dedans et dehors. J'ai double chance. Fiat!

Nos jeunes gens sont requis; Schnaiter1 n'est pas revenu, et les vieux sont forcés de faire leur besogne. C'est ce qui vous explique pourquoi je ne vous ai pas écrit depuis mon retour. Hélas ! quelle affreuse bonne raison ! Je m'arrache à toutes sortes de choses pressées pour vous dire bonjour et peut-être adieu. Faites mes compli-

1. M. Ernest Schnaiter, ancien lieutenant d'état-major, démissionnaire plusieurs mois avant la guerre, était parti à la frontière comme correspondant militaire de l'Univers. Après la bataille de Forbach, où il avait assisté, il avait disparu et on Je tint pour mort, à telles enseignes que Louis Yeuillot publia dans l'Univers son éloge funèbre. Grâce à Dieu, M. Schnaiter était vivant. Après cent aventures, il réussit à traverser les lignes ennemies, rentra à Paris, reprit du service, et fut bientôt nommé capitaine. Il est aujourd'hui chef d'escadron.

ments à Livet, à Emile, à Jacques, à Jeanne, aux petiots. Je vous embrasse tous, et vous, sœur Olga, deux fois. Que j'ai pensé à vous sur la place Colonne ! que j'ai levé les yeux sur ces fenêtres qui ne me disaient pas grand'chose dans ce temps-là ! et comme tout passe vite sur le chemin de l'éternité ! Mais le but sera stable, et l'on se retrouvera si promptement, que l'on ne croira pas s'être quittés. Priez bien pour moi toujours.

Frère Louis.

TABLE CHRONOLOGIQUE

Avant-Propos

Solesmes 18 avril.

Pages

CCXXY.

CCXXYI.

CCXXYII.

CCXXYIII.

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