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Un héros d'un livre de Mmc de Pitray

422 CORRESPONDANCE DE LOUIS YEUILLOï

ment de ceux dont on guérit : son vieux nom, c'est l'inexpérience. Je crois que vous avez entrepris une trop vaste carrière pour une première promenade, et que vous y avez appelé trop de monde. La prochaine fois, il faudrait, à mon avis, faire des stations, c'est-à-dire, donner un volume d'histoires détachées, ou sans lien apparent les unes avec les autres. Ainsi vous vous exercerez au maniement des personnages, et vous apprendrez insensiblement à faire mouvoir les masses. Manquant d'expérience moi-même, je n'ai pas su vous dire qu'il n'y a rien de difficile au monde comme les livres pour enfants. C'est maintenant que j'apprécie l'art prodigieux de maman Ségur, et je vois bien quels chefs-d'œuvre sont les Mémoires d'un âne, les Malheurs de Sophie, le Général Dourakine et les autres. Mais maman Ségur a commencé grand'mère, avec une expérience des choses de la vie et des greniers d'abondance dont nul don naturel ne peut tenir lieu. Le don, vous l'avez, mais les greniers ne sont pas pleins; la terre est riche, mais n'est encore qu'ensemencée, et pas tout à fait. Il ne suffit pas d'avoir produit cinq enfants pour être mère. Avec votre quintuple maternité, vous n'êtes encore qu'une jeunesse. L'imagination ne tombe pas du ciel. Il ne tombe du ciel que de la pluie, de la neige, des rayons, quelquefois des feuilles mortes; le fruit, les arbres, les fleurs, jusqu'aux légumes, tout cela pousse et veut avoir été semé, et planté, et taillé, et arrosé; et on n'est pas jardinier de but en blanc. Voilà ma critique : recevez-la

LETTRES A MADAME DE PITRAY i23

bien. Je crois qu'il y a vraiment quelque chose de bon dans ces idées que je vous jette pêle-mêle comme des pierres.

Elise me donne votre lettre. 0 Dieu ! quelle réponse j'avais faite par avance, Madame et cher confrère! et que je montre bien le butor dont parlent en ce moment les journaux! Il y en a un qui jure que je fais honte à l'humanité. Il a bien raison ; et cependant je sens que mon âme est bonne, mais ça n'est pas assez visible. Et que cette jolie lettre prouve bien qu'on n'est maman et grande maman qu'à un certain âge où vous ne touchez pas encore !

Que cette lettre est jeune, vive, souriante ! et que la postérité, à qui je la garde, dira : Perlotte! voilà un gros homme de lettres qui a été assez plaignard toute sa vie, et pourtant il n'était pas si malheureux de recevoir des lettres comme ça !

Je signerais cela du sang d'Elise.

Louis Veuillot.

Paris, 17 janvier 1867.

Très chère amie,

Élise est condamnée depuis quinze jours à garder la chambre; j'ai un livre en train, cent lettres à écrire, et mes filles à promener ; mais ce n'est pas tout cela qui m'a empêché de vous répondre immédiatement. Hélas! j'ai reculé devant l'ennui et l'horreur de vous faire un refus. Il le faut bien

pourtant, puisqu'il n'y a nul moyen de vous obéir. Vous êtes victime crime indélicatesse odieuse: rien de plus certain ; mais je n'ai nulle qualité pour intervenir là-dedans ; vous seule pourriez réclamer, et je ne vous le conseillerais pas. C'est un de ces torts qu'il faut savoir souffrir.

Cela me désole, c'est un chagrin véritable, rien ne me coûte tant que de ne pas faire ce que vous me demandez. J'espère pourtant que vous me pardonnerez ce refus, par la très bonne raison que vous devez être convaincue que je ne fais pas parce que je ne peux pas.

Le livre que je commence, sans être assuré de le finir et de le publier1, est une réponse générale à tous ceux qui m'ont injurié à l'occasion des Odeurs ^gX. le nombre n'en est pas petit. J'entrevois une certaine utilité publique dans ce combat personnel ; mais il faut voir comment cela viendra.

J'ai cent autres soucis. On se marie rageusement autour de nous. M. de M*** fils, M,le d'E***, et Maria, ma pauvre Maria, qui tombe dans les bras d'un pays. Je perds un haricot de mouton que l'on distinguait, un bouillon qui n'avait pas de rivaux, et un sourire que j'appréciais plus encore. Maria avait des manières de prononciation qui me ravissaient, et des remerciements, quand je lui donnais mes vieux habits (car elle était aussi mon valet de chambre), qui valaient mille fois le présent. Mariée ! Je fais papa à la cérémonie ; et si quelque

1. Louis Veuillot, en effet, n'a pas donné suite à. ce dessein.

peintre a besoin d'une figure d'Agamemnon mettant Iphigénie à la broche, il n'a qu'à venir et qu'à me regarder.

Adieu, Madame et très chère amie. Pardonnezmoi comme je vous pardonne : car, en vérité, vous m'avez planté dans le cœur un grand chagrin.

Frère Louis.

XG

Paris, mai ou juin 1869.

Quant à la nouvelle électorale, vous vous en acquittez bien, Madame ! Où sont ces papiers qui devaient venir d'Alençon pour culbuter ce fils de Bethsabée ? Mais je n'ai rien à reprocher à personne : je suis en faillite de tous les côtés, et le monde est plein de gens qui se plaignent que je n'écris pas. Ce qui m'afflige, c'est que votre cher petit Jacques est du nombre. Il m'a adressé une lettre fort gentille, et il attend encore la réponse. Je m'en accuse à vous. Je tâcherai de me faire pardonner de lui, la semaine qui vient, quand ce licol des élections ne m'étranglera plus tant. Ah! que mon métier est affreux! Il me fait rater toutes les amabilités que je me propose. Est-ce que vous ne deviez pas recevoir une lettre de moi tout de suite en arrivant àLivet? est-ce que cette lettre ne devait pas chanter le grand cocorico de nos cœurs ? est-ce que je n'avais pas dans la tête, tout allu-

mée, une fusée qui va du palais Brancacloro au biien retiro de la rue de Grenelle, près de la fontaine, qui est maintenant la fontaine de Jouvence? Tout cela s'est vu noyer dans l'encre du métier.

Enfin, voilà toujours quelque chose qui va partir pour Livet. Adieu, Madame. Faites, s'il vous plaît, mes compliments à votre seigneur. Bonjour, Livet, cher Livet. Je le savais bien, va!

Et je suis, Madame, avec mon vieux millésime

de Rome, toujours le même,

Louis.

Paris, 6 septembre 1869.

Très chère amie,

Quoique j'aie chargé Élise de répondre aussi pour moi, qui suis terriblement pincé parle rhume et par l'écritoire, je veux aussi donner mon coup de chasse-mouches sur cette inquiétude insensée dont vous parlez si éloquemment. On vous aime tant qu'on peut, tant qu'on doit, tant que vous valez, et c'est immense. Oh! non, rien n'a faibli ni ne faiblira ; au contraire. Pour moi, d'abord, je tiens comme teigne. Je suis semblable à l'olivier de Xoé, qui garda ses feuilles sous les eaux du déluge, et qui se retrouva gaillard, l'eau écoulée, comme si de rien n'était. Je crois que j'ai fourni la première idée du caoutchouc par la nature de mes affections, qui s'allongent étonnamment, mais sans rompre jamais; et, quand mon objet errant cesse

de fuir, tant il se trouve loin, pan ! il est repincé, ou plutôt il voit qu'il n'a pas été dépincé. Chère amie, est-ce qu'on n'est pas vieux comme Mathieu salé le Mathusalem des pédants)? est-ce qu'on n'a pas eu tout le temps de regarder dans le cœur humain et dans la vie humaine, et de savoir ce que vaut une bonne et fidèle amitié ? La femme qui a retrouvé sa drachme perdue s'inquiétait bien de ce qui était tombé dépoussière sur cette bonne pièce, marquée au bon coin! Il est dit qu'elle courut chez ses voisines, criant : J'ai retrouvé ma drachme! Et si la gravité et la brièveté nécessaires du texte sacré reussent permis, nous saurions, comme article de foi, qu'elle battait des entrechats, et que les barbes de son bonnet, voltigeant autour de sa tôte ao-itée, exprimaient l'allégresse de son cœur.

Et je suis obligé d'expliquer tout cela, parce qu'en écrivant à Jacques, j'ai observé le décorum que m'imposent ma situation de vieillard en Israël et le demi-siècle que j'ai de plus que lui. Mais songez donc à ma barbe blanche, jeune femme! Pour Jacques, je suis quelque chose comme Sarastro, le grand prêtre de la Flûte enchantée, et je ne dois rien dire qui sente trop le commun des mortels. « Embrasse mon frère Emile et ma sœur Olga ! » Voilà du joli ! Il n'y a pas pour Jacques un Emile et une Olga ; il y a un père et une mère, dont aucun étranger à la famille charnelle ne doit lui parler qu'avec les formules du respect et en leur donnant ces grands noms.

Mais ce qu'il y a de bon, c'est que ce n'est pas

tout cela que je voulais dire. Je me tire de ces profondeurs pour vous remercier de m'appeler d'abord à Livet. Il n'y aurait pas d'obstacles, si ce n'était impossible, chère amie. Je n'aurai que huit ou dix jours tout au plus. Je suis engagé aux Nouettes pour ce temps si court; je suis engagé, réengagé. J'écrivais encore l'autre jour pour me surengager. J'irai donc à Livet en visite, et pour marquer ma chambre d'hiver ou de printemps, puisque Livet ne ferme pas. Arrangeons cela ainsi, s'il vous plaît, et chassons, chassons les mouches; n'en laissons s'approcher aucune jamais.

J'embrasse de ma part mon loyal frère Emile et ma très charmante sœur Olga.

Frère Louis,

né au palais Brancadoro, piazza Colonna, dans le cœur de Rome.

XGII

Les Nouettes, 10 octobre 1869.

Voyez-vous, très chère amie, je suis venu dans cette Normandie avec l'idée principale de travailler et de ne rien faire. J'ai huit jours pour me passer cette fantaisie. Or, le voyage en question, qui prendrait un jour sur huit, me forcerait de faire quelque chose et m'empêcherait de travailler. Voilà tout mon plan culbuté. Oh! non, s'il vous plaît. Je suis bien las de ce gros volume que je n'achève pas de finir. J'ai des froids, j'ai des

chauds, j'ai des sueurs; j'ai des appétits immenses de ne pas manger en pompe, de ne pas donner des nouvelles de l'an prochain, de n'être pas journaliste. Arrangez-vous charitablement pour ne me pas tremper dans cette galère. Soyez-moi. sœur, ■ comme sœur Elise, qui m'a poussé dehors pour que je ne sois pas dedans. Faites-moi venir à Livet, manger à Livet, causer à Livet. Donnez-moi Olga et Emile. Voilà qui rentre en plein dans le programme. Gela est bon, dulcifiant, tonifiant et tout ce qu'il faut. Mais une audience, de grands propos, des considérations sur l'avenir, et toute la formalité pointue qui entoure ce marron à croquer ! Ah ! chère Madame du bon Dieu, ça n'est pas ce qu'on offre à un vieux frère enrhumé. Voilà mon idée, que je vous soumets avec toute la révérence, tout le tremblement et toute la soumission d'un pauvre vieux, qui est certainement prêt à mourir pour vous, mais qui vous supplie de le laisser toussailler en paix.

Louis de la Branche d'or (cadette).

Dimanche. — J'ai toujours ouï dire que j'étais né le 11 octobre, il y a longtemps. C'est demain : je me recommande à vos prières. Il n'avait jamais été question d'Olga de Ségur, et le bon Dieu lui faisait pousser un ami. Et l'on dira qu'il ne songe pas à tout !

XGIII

Rome, novembre 1869.

Très chère amie,

Sans ce terrible Msr Félix1, je vous aurais écrit avant de partir. Il m'a volé mes derniers jours, et ses conjurations m'ont livré à la plus méchante bête de mer que j'aie jamais rencontrée. Pour le punir, nous ne saurions assez lui souhaiter ce qu'il connaît certainement de plus redoutable, c'est-à-dire, le bien des honnêtes gens, le repos. Qu'il soit donc condamné à vivre en paix, et laissons-le là. Mais je lui en veux tout de même de m'avoir empêché de vous écrire et à notre bon petit Jacques, qui est charmant. Dites, s'il vous plaît, à Jacques, que je m'arrangerai pour lui écrire d'ici; mais il faut le temps.

J'en'ai formidablement, des affaires ! Un premier aperçu me donne le chiffre de quatre ou cinq cents cartes cornées à distribuer dans la ville. Et les choses à voir, et les visites à recevoir! Ah! si ce n'était pas Rome ! Mais c'est Rome, et tout semble léger.

J'ai traversé hier la place Colonne en legno 2 couvert d'un cuir; ce qui laisse tout juste voir les chiens crottés et les gros affreux bas de jambes

1. Msr Dupanloup venait de publier Y Avertissement à Louis Veuillot, au moment où le rédacteur en chef de l'Univers se disposait à partir pour Rome, afin d'assister à l'ouverture du Concile.

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