OBSERVATIONS CRITIQUES SUR LES ÉVÉXEMEXTS MILITAIRES DE LA CAMPAGNE
I. Première observation. — On a reproché à l'Empereur : 1° de s'être démis de la dictature au moment où la France avait le plus besoin d'un dictateur ; 2° d'avoir changé les constitutions de l'Empire dans un moment où il ne fallait songer qu'à la préserver de l'invasion; 3° d'avoir soufTert que Ton alarmât les Vendéens, qui d'abord avaient
refusé de prendre les armes contre le régime impérial; 4" d'avoir réuni les Chambres lorsqu'il suffisait de réunir les armées; 5° d'avoir abdiqué et laissé la France à la merci d'une assemblée divisée et sans expérience ; car enfin, s'il est vrai qu'il fût impossible au prince de sauver seul la patrie, il ne l'est pas moins que la nation, dans ces circonstances critiques, ne pouvait sauver ni son honneur ni son indépendance sans Xapoléon.
Xous ne ferons aucune réflexion sur des matières qui sont approfondies et longuement traitées dans le livre X\
II. Deuxième observation. — L'art avec lequel les mouvements des divers corps d'armée ont été dérobés à la connaissance de l'ennemi, au début de la campagne, ne saurait être trop remarqué. Le maréchal Bliicher et le duc de Wellington ont été surpris; ils n'ont rien vu, rien su de tous les mouvements qui s'opéraient près de leurs avantpostes.
Pour attaquer les deux armées ennemies, les Français pouvaient déborder leur droite, leur gauche ou percer leur centre. Dans le premier cas, ils déboucheraient par Lille et rencontreraient l'armée anglo-hollandaise; dans le deuxième cas, ils
* Ce livre n'a pas été publié.
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déboucheraient par Givet et Cbarleniont et rencontreraient l'armée anglo-saxonne. Ces deux armées resteraient léunies, puisqu'elles seraient pressées l'une sur l'autre, la droite sur la gauche, ou la gauche sur la droite. L'Empereur adopta le parti de couvrir ses mouvements par la Sambre, et de percer la ligne des deux armées à Charleroi, point de leur jonction, manœuvrant avec rapidité et habileté. Il pouvait espérer de les séparer et de les attaquer isolément. Il trouva ainsi dans les secrets de l'art des moyens supplémentaires qui lui tinrent lieu des 100,000 hommes qui lui manquaient ; ce plan fut conçu et exécuté avec audace et sagesse.
III. Troisième observation. — Le caractère de plusieurs généraux avait été détrempé par les événements de 1814; ils avaient perdu quelque chose de cette audace, de cet^e résolution et de cette confiance qui leur avaient valu tant de gloire et avaient tant contribué aux succès des campagnes passées.
1° Le 15 juin, le 3* corps devait prendre les armes à trois heures du matin, et arriver devant Charleroi à dix heures : il n'arriva qu'à trois heures après midi.
2° Le même jour, l'attaque des bois en avant de Fleurus, qui avait été ordonnée pour quatre heures après-midi, n'eut lieu qu'à sept heures. La nuit
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survint avant qu'on pût entrer à Fleurus, où le projet du chef avait été de placer son quartier général ce même jour. Cette perte de sept heures était bien fâcheuse au début de cette campagne.
-)" La gauche, forte de 43,000 hommes, reçut ordre de se porter en avant des Quatre-Bras, d'y prendre position à la pointe du jour et de s'y retrancher; elle perdit huit heures : le prince d'Orange, avec 9,000 hommes seulement, conserva, le 16, jusqu'à trois heures après-midi cette importante position. Lorsqu'enfin le commandant de cette aile reçut, à midi, Tordre réitéré de Fleurus, et qu'il vit que l'Empereur allait en venir aux mains avec les Prussiens, il se porta sur les Quatre-Bras, mais seulement avec la moitié de ses forces. Il laissa l'autre moitié pour appuyer sa retraite à deux lieues derrière; il l'oublia jusqu'à six heures du soir, où il en sentit le besoin pour sa propre défense. Dans les autres campagnes, ce général eût occupé à six heures du matin la position en avant des Quatre-Bras, eût défait et pris toute la division belge, et eût ou tourné l'armée prussienne, en faisant par la chaussée de Xamur un détachement qui fût tombé sur les derrières de la ligne de bataille, ou, en se portant avec rapidité sur la chaussée de Genappe, il eut surpris en marche et détruit la division de Brunswick et la 5^ division
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anglaise, qui venaient de Bruxelles, et de là marché à la rencontre des 1" et 3" divisions an glaises, qui arrivaient par la chaussée de Xivelles, Tune et Tautre sans cavalerie ni artillerie et harassées de fatigue. Toujours le premier dans le feu, Xey oubliait les troupes qui n'étaient pas sous ses yeux. La bravoure que doit montrer un général en chef est différente de celle que doit avoir un général de division, comme celle-ci ne doit pas être celle d'un capitaine de grenadiers.
A" L'armée française n'arriva le 17 devant Waterloo qu'à six heures du soir; sans de fâcheuses hésitations, elle y fût arrivée à trois heures. L'Empereur en parut fort contrarié ; il dit en montrant le soleil : « Que ne donnerais-je pas pour avoir aujourd'hui le pouvoir de Josué, et retarder sa marche de deux heures! »
IV. Quatrième observation. — Jamais le soldat français n'a montré plus de courage, de bonne volonté et d'enthousiasme; il était plein du sentiment de sa supériorité sur tous les soldats de l'Europe. Sa confiance dans l'Empereur étaittout entière et peut-être encore accrue; mais il était ombrageux et méfiant envers ses autres chefs. Les trahisons de 1814; étaient toujouu présentes à son esprit; tout mouvement qu'il ne comprenait pas l'inquiétait; il se croyait trahi. Au moment où les
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premiers coups de canon se tiraient près de Saint- Aniand, un vieux caporal s'approcha de TEmpereur et lui dit : - Sire, méfiez-roiis du maréchal Soult, soyez certain qu'il nous trahit. — Sois tranquille, lui répliqua Napoléon, j'en réponds comme de moi. ^> Au milieu de la hataille, un officier fit le rapport mensonger au maréchal Soult que le hrave général Vandamme était passé à l'ennemi, que ses soldats demandaient à grands cris qu'on en instruisît l'Empereur. Sur la fin de la hataille, un dragon, le sahre tout dégouttant de sang, accourut, criant : «Sire, venez vite k la division, le général ' harangue les dragons pour passer à
l'ennemi. — L'as-tii entendu? — \on, Sire, mais un officier qui vous cherche l'a vu et m'a chargé de vous le dire. :^ Pendant ce temps, le hrave général ^recevait un houlet de canon qui lui
emportait une cuisse, après avoir repoussé une charge ennemie.
Le 14 au soir le lieutenant général Bourmont, le colonel Clouet et l'officier d'état-major Villoutreys, du A^ corps, passèrent à l'ennemi. Cette désertion augmenta l'inquiétude du soldat. Il paraît à peu près certain qu'on a crié Sauve qui peut! à la â^ division du 1" corps, le soir de la hataille, à l'at-
1 Vom illisible.
2 Id€f?l.
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laque du village de la Haye par le maréchal Blûcher. Ce village n'a pas été défendu comme il devait l'être. Il est également probable que plusieurs officiers porteurs d'ordres ont disparu. Mais, si quelques officiers ont déserté, pas un soldat ne s'est rendu coupable de ce crime; plusieurs se tuèrent sur le champ de bataille, où ils étaient restés blessés, lorsqu'ils apprirent la déroute de l'armée.
V. Cinquième observation. — Dans la journée du 17 l'armée française se trouva partagée en trois parties : 62,000 hommes et deux cent douze canons, sous \e?> ordres de l'Empereur, marchèrent sur Bruxelles par la chaussée de Charleroi^ 34,000 hommes et cent huit canons, sous les ordres du maréchal Grouchy, se dirigèrent sur cette capitale par la chaussée de Wavre, à la suite des Prussiens; 3,000 hommes restèrent sur le champ de bataille de Ligny (c'était la division Girard) pour porter secours aux blessés et former, dans tous les cas imprévus, une réserve aux Quatre-Bras; 4 à 5,000 hommes, formant les parcs de réserve, restèrent à Fleurus et à Charleroi. Les 34,000 hommes du maréchal Grouchy, ayant cent huit pièces de canon, étaient suffisants pour culbuter l'arrlèregarde prussienne dans toutes les positions qu'elle prendrait, presser la retraite de l'armée vaincue et
la contenir. C'était un beau résultat de la victoire de Ligny, de pouvoir ainsi opposer 34,000 hommes à une armée qui avait été de 120,000. Les 62,000 hommes sous les ordres de l'Empereur étaient suffisants pour battre l'armée anglo-hollandaise de 90,000 hommes. La disproportion qui existait le 15 entre les deux masses belligérantes, qui étaient alors dans le rapport de 2 à 1, était bien changée; elles n'étaient plus que dans le rapport de 3 à 4. Si l'armée anglo-hollandaise avait battu les 62,000 hommes qui marchèrent contre elle, on eût pu reprcchei* à Napoléon d'avoir mal calculé; mais il est constant, même de l'aveu des eniierais, que, sans l'arrivée du général Biilow, l'armée anglohollandaise aurait perdu son champ de bataille avant trois heures de l'après-midi, et que, même après l'arrivée de Bùiow (ce qui la portait à 140,000 hommes), elle eût encore perdu la bataille entre huit et neuf heures du soir, sans l'arrivée du maréchal Blûcher avec ses 1" et 2* corps.
La marche sur Bruxelles sur deux colonnes, pendant la journée du 17, avait plusieurs avantages : la ,qauche poussait et contenait l'armée anglo-hollandaise; la droite, sous les ordres du maréchal Grouchy, poursuivait et contenait l'armée prussosaxcnne, et le soir toute l'armée française devait se trouver réunie sur une ligne de cinq petites lieues, de Mont-Saint-Jean à Wavre, ayant ses avant-postes
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au bord de la forêt. Afais la faute que fit le maréchal Grouchy de s'arrêter le 17 à Gembloux, n'ayant fait dans la journée que deux petites lieues, au lieu de continuer jusque vis-à-vis de Wavre, c'est-à-dire d'en faire encore trois, fut aggravée et rendue irréparable par celle qu'il fit le lendemain 18, en perdant douze heures et n'arrivant qu'à quatre heures après raidi devant Wavre, au lieu d'y arriver à six heures du matin. 11 n'avait cependant que 7 à 8,000 toises à faire.
1° Chargé de poursuivre le maréchal Blùcher, Grouchy le perdit de vue pendant vingt-quatre heures, depuis le 17 à quatre heures après midi jusqu'au 18 quatre heures après midi.
2* Le mouvement de la cavalerie sur le plateau, pendant que l'attaque du général Bûlow n'était pas encore épuisée, fut un accident fâcheux; l'intention du chef était de faire ce mouvement, mais une heure plus tard, et de le faire soutenir par les seize bataillons d'infanterie delà Garde et cent pièces de canon.
3° Les grenadiers à cheval et les grenadiers de la Garde, que commandait le général Guyot, s'engagèrent sans ordre. Ainsi, à cinq heures après midi, l'armée se trouva sans avoir une réserve de cavalerie. Si, à huit heures et demie, cette réserve eût existé, Torage qui bouleversa le champ de bataille eût été conjuré, les charges de cavalerie
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ennoniie eussent été repoussées , les deux armées eussent couché sur le champ de bataille, malgré Tarrivée successive du général Bûlow et du maréchal Blûcher; l'avantage eût encore été pour l'armée française, car les 3-4,000 hommes du maréchal Grouchy, ayant cent huit pièces de canon, étaient frais et auraient bivouaqué sur le champ de bataille: les deux armées ennemies se fussent, dans la nuit, couvertes par la forêt de Soigne. L'usage constant, dans toutes les batailles, était que la division des grenadiers et dragons de la Garde ne perdît pas de vue l'Empereur, et ne changeât qu'en vertu d'un ordre donné verbalement par ce prince au général qui la commandait.
\.e maréchal Mortier, qui commandait en chef la G^rde, quitta ce commandement le 15, àBeaumont, comme les hostilités commençaient. Il ne fut pas remplacé; ce qui eut plusieurs inconvénients.
VI. Si.jcième observation. — 1° L'armée française manœuvra sur la rive droite de la Sambre le 13 et le 14. Elle campa, la nuit du 14 au 15, à une (lemi-lieue des avant-postes prussiens; et cependant le maréchal Blûcher n'eut connaissance de rien , et lorsque le 15, dans la matinée, il appiit, à son quartier f^énéral de Xamur, que l'Empereur entrait à Charleroi , Tarmée prusso-saxonne était encore cantonnée sur un3 étendue de pays de trente lieues;
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il lui fallait deux jours pour se réunir. îl eût dû, dès le 15 mai, porter son quartier général à Fleurus, concentrer les cantonnements de son armée dans un rayon de huit lieues, tenant des avant-gardes sur les débouchés de la Aleuse et de la Sambre ; son armée eût pu alors être réunie à Ligny le 15 à midi, y attendre l'attaque de l'armée française, ou, dans la soirée du 15, marcher contre elle pour la jeter dans la Sambre.
2° Cependant , quoique surpris , le maréchal Blùcher persista dans le projet de réunir son armée sur les hauteurs de Ligny, derrière Fleurus, bravant la chance d'y être attaqué avant que toute son armée y fût arrivée. Le 16 au matin il n'avait encore réuni que deui corps d'armée, et déjà Farmée française était à Fleurus. Le 3® corps rejoignit dans la journée ; mais le 4% que commandait le général Bùlow, ne put arriver à la bataille. Le maréchal Blûcher eût dû, aussitôt qu'il sut les Français à Charleroi, donner pour point de rassemblement à son armée, non Fleurus, non Ligny, qui se trouvaient déjà sous le canon de son ennemi , mais Wavre, où les Français ne pouvaient arriver que le 16 au soir : il eût eu de plus toute la journée du 16 et la nuit du 16 au 17 pour opérer le rassemblement total de son armée.
3° Après avoir perdu la bataille de Ligny, le général prussien, au lieu de faire sa retraite sur
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W'avre, eût dû l'opérer sur l'armée du duc de Wellington, soit sur les Quatre-Bras, puisque celuici s'y était maintenu, soit sur Waterloo. Toute la retraite du maréchal Blùcher, dans la matinée du 17, fut à contre-sens, puisque les deux armées, qui n'étaient qu'à 3,000 toises l'une de l'autre le soir du 16, ayant pour communication une belle chaussée, ce qui les pouvait faire considérer comme réunies, se trouvèrent, le soir du 17, éloignées de plus de 10,000 toises et séparées par des défilés et des chemins impraticables.
Le général prussien a violé ces trois grandes règles de la guerre : 1° tenir ses cantonnemenfs rapprochés ; 2° donner pour point de rassemblement aux divers cantonnements un lieu où ils puissent tous arriver avant l'ennemi; 3° opérer sa retraite sur ses renforts.