A BARLETTA
Carupde Boulogne, 15 fructidor an XIII (2 septembre 1805).
Monsieur le Général Saint-Cyr, je ne crois pas devoir attendre le dernier moment pour vous faire connaître le plan de campagne adopté par l'Empereur; il est bon que quinze jours à l'avance vous en soyez instruit, alîn que, dans le plus profond silence, vous puissiez prendre toutes vos mesures; de sorte que , lorsque je vous aurai transmis les derniers ordres de l'Empereur de commencer les hostilités, vous soyez préparé à jouer le rôle important que TOUS a confié Sa Majesté dans ses vastes plans, qui embrassent depuis la Baltique jusqu'à IVaples.
Vous aurez 20,000 hommes au moment de commencer les hostilités, soit Français, Polonais, Suisses ou Italiens. Cette force, suffisante pour s'emparer de IVaples, pour en chasser la cour, pour dissoudre et anéantir l'armée napolitaine , ne le sera plus si 12,000 Russes, 6,000 Anglais avaient le temps, de
Corfoii et de Malte, de se concerter avec l'armée napolitaine.
Il est essentiel que vous ayez l'initiative des mouvements; il faut donc que vous gagniez du temps, que vous dissimuliez profondément vos pr-ojets, et que, jusqu'au moment où vos opérations commenceront, vous ne donniez aucune inquiétude au roi de IVaples.
L'intention de l'Empereur est que vous entriez à Naples au même moment qu'il passera le Rhin ; ce que l'on suppose être dans la première quinzaine de vendémiaire. Par là, vous préviendrez les |)rojets des Russes et des Anglais; vous serez maître de Naples avant que ceux-ci aient appris que les hostilités sont commencées; vous aurez dissous l'armée napolitaine , et vous aurez eu le temps de vous emparer des forts.
Vous établirez à Naples une régence en forme de gouvernement provisoire, et vous ferez ce qui sera convenable pour flatter l'opinion contraire à la cour.
Votre conduite ultérieure dépendra de la conduite des Russes et des Anglais.
Ou ils se réuniront tous en Sicile, pour y attendre de nouveaux secours et concerter un plan d'invasion à l'eflet de reprendre Naples : alors les mois se passeront, et vous resterez une partie de l'hiver à armer, s'il est possible, le parti qui est pour nous ,
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et à attendre le résultat des grands événements d'Allemagne ;
Ou si, au contraire, 10,000 Russes tentent de débarquer à Tarente , et que vous puissiez être assez fort pour marcher à eux avant qu'ils aient pu se rallier, monter leur cavalerie et leur artillerie, vous ne vous y épargnerez pas; et si, par quelques combinaisons que ce soit, les forces de l'ennemi étaient telles que vous fussiez obligé d'évacuer X^aples et la partie méridionale du royaume, vous disputeriez le terrain et vous feriez votre retraite lentement.
Arrivé à Pescara, vous y laisseriez le général de division Reynier pour y commander la place , avec une forte garnison et un abondant approvisionnement d'artillerie, vivres, etc., et vous continueriez votre retraite sur Parme ou sur la Toscane, selon les événements qui auraient eu lieu dans l'Italie supérieure.
Ainsi donc on peut considérer vos opérations sous deux points de vue : comme opposé à l'armée napolitaine , vous êtes attaquant et vous devez faire la guerre offensive, envahir le royaume; et si des forces coalisées supérieures voulaient, à leur tour, établir la guerre offensive dans le royaume de Naples , vous seriez à leur égard un corps d'observation qui leur disputerait le terrain et qui ne pourrait les vaincre parce qu'elles seraient trop supérieures à vous; vous leur rendriez leurs conquêtes difficiles,
leur marche lente, et donneriez le temps aux armées d'Allemagne et d'Italie de vous envoyer de nombreux et puissants renforts.
Sous le premier point de vue , d'armée opposée à l'armée napolitaine, vos opérations sont de peu d'utilité pour les opérations générales; mais, sous le point de vue d'armée d'observation opposée aux coalisés, vous empêcherez ou retarderez considérablement leur jonction avec l'armée autrichienne de l'Adige.
Les grands coups se porteront en Allemagne, où l'Empereur se portera en personne , et les opérations mêmes de l'armée d'Italie, si elles n'avaient pas de succès, ne devraient en rien influer sur les vôtres. L'ennemi serait à Milan que vous n'en devez pas moins rester à Naples ; car ses succès, s'il en obtient, ne seront que de courte durée et une chimère éphémère. Si les opérations de l'Empereur sont couronnées du succès qu'on a droit d'en attendre, leur premier résultat sera de dégager l'armée d'Italie et de vous envoyer les secours dont vous auriez besoin pour jeter dans la mer les forces coalisées, reprendre tout le pays que vous auriez perdu, et même menacer la Sicile.
En dernière analyse, vous devez sans délai commencer l'armement et l'approvisionnement de Pescara, y placer tous les dépôts de votre armée, y mettre un commandant d'armes.
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C'est sur ce point-là que seront dirigés vos secours, et enfin c'est votre centre d'opération. Celte place doit tenir plusieurs mois, lors même que vous seriez obligé d'évacuer tout le pays, et redonner à l'Empereur le temps de compléter son plan.
Une fois maître d'une place, vous devez en démolir les fortifications et diriger toute l'artillerie et les approvisionnements sur Pescara.Lescliàteaux mêmes qui dominent Xaples, à peine en serez-vous maître que vous les ferez miner ; et , afin que vous ne soyez pas obligé de les reprendre deux fois, vous les ferez sauter dans le cas où vous seriez contraint d'évacuer Naples.
La présente lettre est l'instruction principale de votre plan de campagne, et, quelque événement imprévu qui puisse arriver, c'est dans l'esprit de cette instruction que vous devez chercher la règle de votre conduite.
Si l'on parle de la contre-marche que la Grande Armée a faite de l'Océan sur le Rhin, vous devez dire que ce ne sont que 30,000 hommes qui ont •uarché pour renforcer la ligne de cette partie.
Dans le prochain courrier que je vous expédierai, je vous ferai connaître le plan adopté par l'Empereur, la force de ses différents corps d'armée, ce qui vous rendra plus intelligible ce que je viens de vous écrire.
Mettez-vous en correspondance avec S. Em. M. le
cardinal Fescli. Convenez d'un cliiffre, que vous me ferez passer, afin que l'on ne puisse prendre connaissance de la correspondance que l'on pourrait arrêter.
Le maréchal Bertliier, par ordre de l'Empereur.
Dépôt de la guerre.
(Enminale aux Arcli. de l'Emp.)