‹ Correspondance philosophique et religieuse, 1843-1845Chapitre 17 sur 25 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

Paris, 21 avril 1843.

Mon cer MoNsiEuR,

Puisque c’est moi qui prétends que l'Église a toujours eu la sagesse d’intervenir ou de ne pas intervenir directement dans les affaires du monde, ou, en termes plus nets, dans la politique, je n’ai pas dit qu’elle ait jamais regardé cette intervention comme un devoir absolu, et vous ne m’apprenez rien en me disant que Saint Augustin a refusé au comte Boniface de se mêler de ses affaires temporelles. De votre côté, vous soutenez que, lorsqu'elle y est intervenue, c’est ou pour son malheur (épiscopat corrompu par ses richesses), où par nécessité (royauté temporelle du Pape), et que, dans tous les cas, c’est par dérogation au principe de division des pouvoirs, que vous

regardez comme fondamental.

Lors donc que je montre les nations chrétiennes fondées par un épiscopat très-politique, c’est vous qui me répondez que cet épiscopat a failli perdre l'Église ; lorsque je cite la royauté papale comme ayant donné au monde des exemples temporels précieux, vous me parlez du gouvernement actuel des États romains presque comme en parlait, au seizième siècle, un huguenot. De sorte que c’est moi qui suis le défenseur des grands actes de l'Église, et c’est vous qui les condamnez, ou tout au plus vous y soumettez. Il ÿ a là un mystère auquel je vous prie de réfléchir.

Vous me demandez où j'ai pris que le nunc regnum meum ait été altéré par l’Église, — Je n’ai pas dit qu’on ait altéré suxc; j'ai dit qu’on avait supprimé mawrenanr. Vous me répondez à cela que l’Église ne parle pas français, mais latin. — En vérité, la réponse n’est pas péremploire, puisque je n’ai pas dit que l’Église avait changé la parole latine. Qu’ai-je voulu dire? qu’elle laissait écrire et dire en langue vulgaire, qu'elle laissait précher, qu'elle autorisait à enseigner une traduction excessivement 11BRE de la parole latine; et j'en conclus, ou qu’elle attache fort peu d'importance à ce fameux nunc, où bien qu'elle yenattache une fort grande et fort dangereuse ; car générale ment elle n’aime pas qu’on supprime dans l’Écriture ce que les traducteurs s’amuseraient à supprimer. Vous pensez sans doute que si elle tolère cette suppression gé— nérale de la traduction de ce mot nunc, c’est qu’elle n’y attache pas d'importance; je suis tout disposé à être du Même avis que vous sur ce point, mais Je crois qu’il peut

venir un moment où cette suppression paraîtra fâcheuse à l'Église, et que ce moment est prochain.

Sans doute, vous avez le droit de dire le sens que vous attachez à vos prières; je ne conteste même pas du tout le sens que vous y attachez; j'espère seulement que l'Église y attachera (et vous par conséquent après elle), outre ce sens personnel, un sens plus directement efficace pour la conduite que doivent tenir sur la terre les enfants de la terre, comme vous les nommez, qui croiront en Dieu et l’aimeront.

Vous me répondez au sujet de la foi au purgatoire, dans laquelle je vous signalais un progrès de la croyance humaine, que le purgatoire est simplement un mot créé pour un dogme déjà existant. — J'aurais préféré que vous réfutassiez ce que j'avais dit sur le symbole de Saint Athanase, chose capitale; mais, Je le vois bien par votre réponse, nous n’arriverions sur Ce point qu’à une véritable discussion de mots. Je suis en effet convaincu, comme vous, que tout dogme (religieux ou philosophique) renferme en lui toutes ses conséquences ; donc, lorsque vous dites qu’il n’y a pas eu de progrès dans le dogme chrétien, depuis dix-huit siècles, je l'admets avec vous, en ce sens général et très-métaphysique, savoir : que les conséquences les plus immédiates se sont vues les premières, d’autres après, et plus tard enfin les conséquences extrèmes. Sans cela, je le répète, il serait impossible de s'expliquer les discussions célèbres et les décisions des conciles, lorsqu'elles ont eu pour objet des points de dogme, et lorsque ces solutions enfantaient, à l'instant, des pra-

tiques, des prières, un culte, une discipline, inconnus précédemment.

Vous me faites une mauvaise guerre, pour ce que J'ai dit de la guerre et de la bénédiction des drapeaux ; car vous Savez, au moins aussi bien que: moi, que plusieurs fois on chantait en même temps un Te Deum, à Vienne ou à Madrid et aussi à Paris, pour une même bataille, où des catholiques français s’étaient égorgés avec des catholiques autrichiens ou espagnols. Si donc l'Église à béni les drapeaux des deux côtés, ce n’est pas pour témoigner, comme vous le dites, son adhésion à telle ou telle guerre; sans cela l'Eglise aurait des adhésions contradictoires , ou bien il faudrait admettre que ces bénisseurs de drapeaux, ces cathédrales en glorieuse fête, au moins de l’un des deux côtés, n'étaient ni des prêtres ni des églises du catholicisme. Remarquez bien que je ne fais pas un crime à l’Église d'avoir béni des drapeaux, ni même d’avoir consenti au règne de César ; mais je la félicite d’avoir contribué, plus que qui que ce soit au monde, à détrôner César, à briser son épée, à dégoûter l’humanité de la guerre, qui était, avant l'Eglise et longtemps encore à côté d'elle, la grande passion des hommes, la vie des héros. L'Eglise a créé des héros pacifiques merveilleux, qu'elle à présentés au monde, en parallèle des demi-dieux du paganisme et des plus illustres lieutenants de César; et Mars a été vaincu par Saint Paul; et, comme vous le dites, Napoléon par Pie VI,

Sans doute la guerre n’esl pas finie pour les hommes: nous espérons, vous et moi, que les nations catholiques

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sont bien près de ne plus se battre ‘entre’ elles; ée qui serait un fort grand progrès fait par une partie importante de l'humanité; toutefois, 1l se peut qu'il y ait des orages qui grondent; mais, vous le dites fort bien, qui grondent du côté de la barbarie. *

Vous qui êtes laïque et non pas prêtre catholique, vous parlez de tirer le glaive, malgré la parole formelle de Jésus à Saint Pierre; mais vous savez bien que, de nos jours, les prêtres ne tireront pas l'épée, quoique quelques-uns, aux temps féodaux, aient porté la cuirasse. Or, c’est de lÉe glise que je vous ai parlé, et celle-ci sait mourir martyre sans tirer l'épée; toujours elle a cru que son sang avait pouvoir d’aider à la conversion de ses bourreaux, plus puissamment que l'épée de César.

Supposez donc, dans notre correspondance, que ce n'est pas à un laïque, mais à un prêtre, que j'écris. Au prêtre, je demande s’il ne croit pas, du fond de l'âme, que les efforts de l'Église, pendant dix-huit siècles, ont contribué puissamment à dépouiller l’homme de sa barbarie, et par conséquent à délivrer progressivement le monde du règne du sabre. Si ce prèlre me répond : oui, comme j'en suis CONVaINCu ; je lui demanderai avec quoi les hommes seront gouvernés quand le monde ne sera plus sous le règne du sabre, ou, en d’autres termes, quelle sera alors la politique, quel sera Île gouvernement de celle cité de paix, de cette cité de Dieu, dont le règne pourra alors arriver sur la terre. Veuillez, je vous prie, tenir votre correspondance entre ces deux termes, l’un de bé-

uédiction pour le passé qui a détrôné progressivement la

:— 108 — guerre, 'autié d'aspiration vers l'avenir qui doit introniser la paix.

C’est pour cet avenir que je comple avant tout sur l'Église de paix, et cela est bien naturel. Mais vous me pressez el vous me dites : « Que croyez-vous done qu’elle doive faire ? Elle fait ce qu’elle peut, elle est liée. » — Je ne le crois pas, et voilà ma raison : c’est que jamais les liens, quels qu’ils fussent, jamais le bûcher, les croix, les tenailles, les bêtes du cirque, n’ont empêché l'Église de proclamer ce qu’elle avait dans l’âme. Or, le- jour où l'Église déclarerait simplement que tous les traducteurs de nunc regnum meum sont des ignorants ou des faussaires, et que la traduction véritable est : mainte— nant mon royaume n’est pas de ce monde, ce jour-là l'Église, selon moi, aurait fait un pas dont les conséquences me paraissent immenses ; et cerles vous ne pourrez pas me dire que j'attache une importance bien grande à un mot, vous qui savez ce que c’est que le verbe. Cependant vous avez cru que Jj'exigeais de l’Église tout autre chose que ce qui était dans ma pensée ; vous avez Cru, quoi que vous en disiez, que j'attendais d’elle ce qu'on appelle, de nos Jours, des œuvres politiques éclatantes. — Pas le moins du monde! J'attends qu’elle sente et qu'elle dise que, grâce à elle surtout, l'humanité s'approche du règne de la paix, du règne de Dieu: J'attends qu’au lieu de gémir sur son passé perdu, elle Jouisse, dès ce jour, d’un avenir immanquable; j'attends qu'au lieu de maudire, elle bénisse les germes de cet avenir, quels que soient les ordures et le fumier qui les entourent; Je souffre de voir la mère du monde pleurer,

et j'ai soif de son sourire. Dieu! que l'Église sera belle quand elle célébrera, non plus les triomphes de César, mais son propré triomphe, par César lui-méme, sur tous les hommes des batailles !

Comme dans ma lettre précédente, je vous prie de maintenir, autant que nous le pourrons, notre discussion sur ce point ou du moins autour de ce point; je demande que vous vouliez bien examiner avec moi ce qui pourrait résulter du rétablissement officiel et orthodoxe du mot maintenant dans l’enseignement et la prédication de la parole chrétienne , en supposant que cette correction ne fût pas seulement une correction de prote, un acte d'amour envers la lettre, mais aussi une œuvre de l'esprit.

« C’est à la fin des temps, dites-vous, quand Jésus viendra juger les hommes, que son règne sera reconnu, et les Actes des apôtres prouvent que le Saint-Esprit est déjà venu.» — J’admets tout cela comme vous; mais qu'est-ce que la fin des temps? ou même si vous le voulez, la in du monde? Et puis, l'Évangile dit-il que le Saint-Esprit ne viendra qu’une seule fois? N'est-ce donc pas à l'Église qu'il apparuent, non-seulement d'interpréter la parole, mais de montrer les signes des temps? Quand même elle aurait cru et enseigné que la venue du Saint-Esprit au milieu des apôtres était suffisante et définitive pour dire toute vérité aux hommes qui, de la bouche de Jésus, n’avaient pu recevoir et porter toute vérité, existe-t-il une défense formelle qui s'oppose à ce qu'elle croie maintenant qu’elle a encore des vérités à apprendre de lEsprit- Saint, et qu’elle peut invoquer sa venue? Est-ce que

sans cesse elle ne le fail pas, non-seulement pour les élections papales du conclave, mais même à l’ouverture de la Chambre des députés, dans la messe du Saint-Esprit?

La fin des temps, dans votre pensée, c’est sans doute le moment où, pour l’homme, il n’y aura plus de {erre, mais bien un ciel, et vous dites qu’alors le règne de Dieu viendra; mais pourquoi donc avoir demandé qu'il arrive sur la terre comme dans le ciel? Est-ce que cette parole serait (rompeuse ?

Vous savez bien que je ne sollicite pas l’Église de pousser les ouvriers à la révolte contre les maîlres, puisque je blâme l’un de ses plus grands fils, égaré selon moi, M. de Lamennais, d’avoir voulu faire rentrer l’Église dans le monde par en bas seulement, tandis que Je crois qu'il faut faire entrer le monde dans l'Église avec ordre, appelant d’abord les premiers du monde, et ensuite les derniers, pour pouvoir modifier, s’il y a lieu, cet ordre du monde dans l’Église même, et par conséquent pacifiquement.

Au maître, dites-vous encore, l’Église conseille d’améliorer le sort de l’ouvrier. — J'en suis parfaitement convaincu ; mais croyez-vous franchement qu’elle se soit contentée jadis de conseiller au maître l'amélioration du sort de l’esclave? Moi, je suis convaincu qu’elle lui a conseillé de l'affranchir, et il l'a fait. Or, l’'affranchissement élait une condition première et indispensable de l'amélioration du sort de l’ouvrier et du serviteur des sociétés anciennes. N'y aurait-il pas une condition analogue à conseiller aujourd’hui aux maîtres pour améliorer le

sort de l’ouvrier ; et celte, condition, l’Église la connaîtelle, la prêche-t-elle, la conseille-t-elle?

Cette condition, à ce que je crois, c’est d'associer l’ouvrier au maîlre.

Figurez-vous donc, je vous prie, que l'Église prêche l'association comme elle a prêché l’affranchissement ; qu'elle en fasse un mérite aux barons industriels, comme elle en a fait un aux barons féodaux; qu’elle offre à ces barons le rachat de leur âme pour leurs millions consacrés à cette œuvre; peut-être ne convertira-t-elle pas tous les barons, mais certes il s’élèvera du sein de nos fabriques empestées, du fond de nos mines étouffantes, de la boue de nos villes, des chaumières misérables de nos paysans, un concert de bénédictions pour la bonne Mère du pauvre ouvrier salarié, du journalier, du prolétaire, de l’esclave du siècle.

Alors croyez-vous done que l'Église aurait les mains liées, que nos bourgeois philosophes oseraient se moquer d’elle, que nos diplomates incrédules auraient l’audace, eux qui sont si craintifs, de s'opposer à des synodes, à des conciles où s’agiteraient les principes de cette société, de cette association nouvelle entre le peuple et ses maïtres, les principes de la politique humaine et divine à la fois, puisqu'elle serait pacifique? Croyez-vous que la foule libérale qui, aujourd’hui, répète avec M. Philippe Dupin : « Prenons garde, contenons l'Église! elle veut encore nous envahir! » ne s’écrierait pas au contraire : Gloire et place à l'Église! elle parle au nom de Dieu, car elle vient

. . A 1 associer le pauvre au riche, le serviteur au maître, l’ou-

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vrier au chef d’atelier, le fermier au propriétaire, tous les hommes entre eux! |

Vous le voyez, mon espoir est que l'Église dira plutôt qu'elle ne fera ; car j’admets très-bien que son arme actuelle, son arme principale, soit la parole plutôt que l’action. Si donc elle doit pratiquer elle-même l’association, ce ne sera d’abord, selon moi, que comme exemple; et quoi que vous disiez du gouvernement papal de Rome, comme je me rappelle fort bien qu'aux temps passés, plusieurs fois, Rome donna des exemples temporels au monde; comme je sais même l'influence de Léon X sur toute la chrétienté sous-ce rapport, et que je n’ignore pas non plus l’influence des ordres travailleurs, ni même celle des ordres militaires sur la société civile, je crois que ce gouvernement, que vous dites paternel jusqu'à la faiblesse aujourd’hui, pourrait redevenir encore de la plus paternelle grandeur.

Vous me trouvez inexact dans mon appréciation de Mahomet; et moi, je vous trouve aussi injuste envers lui et envers le Coran que les personnes qui, d’après les massacres racontés dans la Bible, prennent Moïse pour un barbare, chef de barbares, et ne tiennent aucun compte de l'état de l'humanité à cette époque, ni surtout des grandes choses enfantées par ces barbares et par leur chef. A mon four, Je vous dirai que les miracles imaginés par les docteurs musulmans ne sont pas de dogme musulman, et sont même contraires au dogme, puisque le Coran dit positivement que Mahomet n’a pas le don des miracles. Laissez donc Voltaire plaisanter sur Ja lune coupée en

deux et enfilant les deux manches du prophète; laissez pis que Voltaire jouer avec l'épilepsie d’un homme immense. Chrétien, soyez donc juste! Homme de loi, soyez done juste! Historien, soyez donc juste!

La grande hérésie d’Arius n’a été détruite, toutes celles qui dévoraient l'Orient, et qui nourrissaient dans cette partie du monde la guerre civile, n’ont été vaincues que par Mahomet. Des peuples fétichistes, anthropophages, idolâtres, ont été élevés à la croyance en l'unité de Dieu par l’islamisme. La condition des femmes, libres ou esclaves, a été mille fois meilleure par l’islamisme qu’elle ne l’est encore chez les sectateurs de Brahma ou de Bouddha, et chez les idolâtres de toutes les époques. Le Coran est un sublime cantique d’adoration pour la science, quoique bien des gens le considèrent comme l’éteignoir de l'intelligence; ceux-là oublient, en voyant l'ignorance actuelle des musulmans, que le christianisme était tout aussi ignorant alors que l’islamisme apportait à l’Occident la lumière. Enfin, lorsque tant d'Européens, fils de chrétiens, considèrent Jésus-Christ comme un jongleur et la Bible comme une fable, n’êtes-vous donc pas saisi d’admiration devant ces musulmans d'Asie et d'Afrique, aussi nombreux que les chrétiens d'Europe, qui regardent Jésus et Moïse comme plus puissants auprès de Dieu que Mahomet lui-même; qui tous attendent, au jour du jugement, la venue du Christ, et ne prononcent qu'avec respect le nom de sa Mère?

Mais que ceci ne nous éloigne pas de notre thèse principale, ou platôt rentrons-y par le Coran lui-même. —

Que l’islamisme soit considéré comme une hérésie, que Mahomet soil le Luther de l'Orient, je le veux bien. Mais quand donc l'Église prendra-t-elle, pour envahir et convertir le monde, puisque cet avenir lui est promis, une autre voie que la conversion par l’extermination ou par l’injure? Quand donc reconnaïlra-t-elle que tous ont cultivé la vigne du Seigneur comme ils pouvaient la cultiver, alors que le monde devait être divisé entre deux principes contraires et non harmoniques, entre la paix et la guerre, et non point entre l’esprit pacifique et la chair pacifique, entre la science et l’industrie ?

Vous ne m'avez rien répondu sur ce que je vous disais de votre prédilection du spirituel sur le temporel, de l'esprit sur la chair, et pourtant là est toute la question : il est évident qu’aussi longtemps que temporel signifiera guerre, ou que chair sera synonyme de libertinage, le spirituel tendra à dominer le temporel, l'esprit à écraser la chair. Mais pourquoi donc, vous qui reconnaissez qu’on peut errer, pécher, se perdre par l'esprit autant que par la chair, ne reconnaissez-vous pas qu’on peut se sauver par celle-ci aussi bien que par l’autre? C’est que vous avez une politique et une métaphysique soumises encore à l'influence du monde tel qu’il était quand parut Jésus, du monde de guerre et de débauche des païens ; et vous ne voyez dans le temporel que César, dans la chair de l’homme que le démon, malgré la venue de celui qui devait triompher de César et de Satan.

Est-ce à dire que le glaive soit déjà transformé en soc de charrue, et que le jour de la résurrection de la chair purifiée soit celui qui nous éclaire? — Dieu me garde

d'être aveugle à ce point! Je sais que le mal est un des attributs de l'être fini, et que partout et toujours 1l y aura, parmi les hommes, la guerre sous une forme quelconque, et le péché par la chair aussi bien que par l'esprit; je reconnais aussi qu’en ce moment la guerre a encore une espèce d’auréole sacrée, même pour vous, excellent chrétien, et que la chair est toujours assez dégoütante. guerre

entre les hommes perdra cette auréole sacrée, et sera

Mais ne pas croire que le jour approche où la

stigmatisée comme un crime, au lieu d'être gloriliée , cela me serait impossible; tout mon être s’y refuse. J’espère. je crois en la puissance de la parole de paix, plus que vous-même; je suis certain qu’un jour faire la guerre à l’homme, sous quelque forme que ce soit, ce sera Île mal, ce sera le crime, inhérent à la nature finie de l’homme; enfin je crois que Dieu ne sera plus le Dieu des armées qui détruisent et qui tuent, mais le Dieu des armées qui produisent et font vivre.

Et de même, l’on pêchera encore et toujours par la chair, mais tout autant par l'esprit; et cependant la force, la puissance, la beauté de la chair, seront aussi les grands signes de la volonté du Dieu qui a donné à l’homme la mission de faire de la terre un Eden digne de son règne, afin que sa volonté y soit faite comme au ciel.

Tertullien s'efforce de nous démontrer que Jésus était laid, chétif, presque difforme. Je comprends son argument sans y croire, et, grâce à Dieu, toutes les traditions de l’Église n’ont pas osé confirmer la logique défigurante de Tertullien. La nature humaine répugnait à cette in

flexible conséquence d’une croyance aveugle el incom—

plète, et nos poëles et nos peintres n’ont pas encore inventé de plus belles figures que celles de Jésus et de Marie.

Gloire donc aux hommes qui aiment à incarner divinement la bonté el l'intelligence, qui veulent embellir la terre et lhumanité, les enrichir l’une et l’autre, leur donner les moyens el la force de rendre à Dieu un culte digne de lui! Gloire à ce temporel qui crée et féconde, et non plus au temporel destructeur qui ravageait la terre et fauchait l'humanité! Gloire à l'industrie, aux sciences physiques, aux arts! Mais l’Église en a peur; devant eux elle est toujours tentée d'employer le goupillon de l’exorcisme ; elle voit Satan derrière ces puissances du siècle; elle ne sent pas que c’est avec ces puissances mêmes qu'elle vaincra Satan, et elle se plaint de ce que César ne lui prête pas son pouvoir pour repousser celui du prince du monde, comme si Satan et César n'avaient pas toujours été deux bons amis.

Et lorsque César se fait épicier, elle ne s’écrie pas : Hosanna ! le jour de la paix arrive! La couronne de César est un bonnet de coton; son épée, un mètre; sa balance de justice, une balance au kilogramme (mesure universelle); son sceptre, une houlette de bouvier et de berger ; et ses lieutenants font des chemins de fer et des canaux, vendent du poivre et du coton; et ses plus grands ministres n’ont point enfoncé des bataillons, pourfendu des héros ; ils ont été journalistes et professeurs !

Comment, diable! voulez-vous donc qu'on vous fasse des Rois, si vous n’êtes pas contents de celui-ci, messieurs les hommes de paix? César est peureux, dites-vous! Eh bien, faites-lui donc peur, puisque:cela est si facile. Dites

à César que les épiciers qu'il gouverne doivent associer avec eux leurs garçons de boutique, vous verrez la mine qu’ils feront tous, Roi, épiciers et garçons; moi, j'aime à croire qu’ils attendent que votre parole pour fonder cette association , cette véritable société : tout est prêt, maîtres et garçons; mais parlez donc!

J'ai écouté M. de Ravignan et M. Duguerry, je ne leur ai pas entendu tenir ce langage ; cependant je dois avouer, et de grand cœur, avec vous, que si l’on ne fait pas, st l’on ne dit pas précisément ce que Je désire, on fait, sinon beaucoup, au moins quelque chose; et je crois même que, malgré le grand talent des prédicateurs actuels, il serait difficile de s'expliquer l'intérêt qu'ils excitent, si ce quelque chose n’était pas dans leur parole.

Au reste, je ne m'en défends pas, j'aime assez à danser plus vite que le violon; mais ce sont ces danseurs-là qui indiquent qu'il faut presser la mesure quand cela devient nécessaire, parce qu'ils sont toujours très en avant

du commun des danseurs, ou des martyrs.

Voilà encore pourquoi nous ne nous entendons pas non plus sur la division des pouvoirs temporel et spirituel, quoique nous admettions, vous et moi, comme Synésius, que la même personne ne doit pas s’occuper des intérêts spirituels et des intérèts temporels de l’homme. C'est que ces deux mots n’ont pas pour vous et pour moi la même valeur, et surtout la même valeur relative; c’est que si, au lieu d’un simple dualisme, spirituel et temporel, vous songiez qu'il y à en tout une trinité, le mot spirituel se transformerait pour vous simplement en in-

tellectuel, comme l’autre en charnel ; et alors vous chercheriez quelque chose au-dessus de l'esprit et de la chair, RELIANT l’un et l’autre, donnant à l’un et à l’autre leur moralité d’être, leur vis; vous vous rappelleriez qu'entre toute chair et.tout esprit il y a une AME, un amour, qui les fait UN EN TROIS PeRsoNNES. Alors vous pourriez avoir dans la pensée un clergé régulier, penseur, et un clergé séculier, agisseur; mais vous songeriez que, pour GoUvERNER ces deux espèces, ces deux natures différentes d'hommes, il faudrait entre eux un clergé qui aimerait avec un fear AMOUR la pensée er l’action. Or, ceci est le vrai clergé, le clergé par excellence ; les deux autres, ce sont tout simplement des savants et des industriels religieux, mais ce ne sont pas des prêtres, des GOoUvERNANTs.

Je vous l’ai déjà dit : spirituel et temporel, pour vous et même souvent à votre insu, c’est le dualisme du BIEN et du mal, de l’érernez et du temporaire, de l'ixrint et du fini, de l’assoiv et du relatif. Il n’est donc pas étonnant qu’à l’un des termes vous donniez la préférence sur l’autre. Mais permettez-moi de vous dire que ce n’est pas là un dogme trinaire, c’est encore du manichéisme. Jose vous l’aflirmer, le dualisme n’existe que dans l’ordre fini et par abstraction; c’est la rriniré seule qui lui donne la VIE; le moi et le non-moi existent, mais c’est à la condition que ni l'un ni l’autre n’est Dieu, et qu'ils se sentent unis en Dieu l’un et l’autre; en un mot, il faut aimer son prochain comme soi-même, mais DIEU par-dessus son prochain et soi-même.

De même, les travaux spirituels et les travaux matériels sont également saints, pourvu qu'ils soient animés,

inspirés, GOUVERNES par les représentants directs de l'amour mivin, et non pas seulement par les princes de l'esprit ou les princes de la chair. Pourquoi alors n’espérer point que l'Église couverner:A le spirituel et le temporel à ce titre, c’est-à-dire sans faire elle-même du spirituel ou du temporel, mais en faisant faire aux hommes de l’esprit et aux hommes de la chair, dans leur religieuse association, l'oEuvRE commune ? Que si, au contraire, Îles hommes de l’esprit se plongent dans leurs abstractions, et ceux de la chair dans leurs concrétions, sans être rappelés à l’uxton de l’abstrait et du concret, de la théorie et de la pratique, à l'union VIVANTE de l'esprit et de la chair, à la vie aumane, telle que Dieu nous l’a donnée et nous l’a révélée, bientôt la lutte entre eux se déclare, la bataille a lieu, puis la mort sans COMMUNION.

Je vous demande de me dire si ceci vous parait coxtraire au dogme chrétien. Je ne le crois pas; et pourtant je dois avouer que ce n’est pas ainsi, aujourd’hui, que l'on fait généralement, à la métaphysique et à la politique, ni même à la morale, l'application de la parole de Saint Jean et de Saint Augustin, ces deux grandes colonnes du dogme!

Je le répète encore, l'esprit, en tant qu'intelligence finie, humaine, est aussi pécheur que la chair bornée , limitée, transformable de l’homme; le temps est de son domaine, mais non l'ÉTERNITÉ, de même que la chair est un point de l’espace, mais n’est pas l'mmensiré. La science conduit à Du et vient de lui, sans aucun doute ; mais l'industrie élève à Dieu et descend de lui, sans aucun doute

aussi. Et ce qui donne au temps el à l’espace, le mouve-

ment; à la chair et à l'esprit, la vie; à la science et à l’industrie, la morazrré, c’est Dieu , par ses agents directs de mouvement, de vie, de moralité, par ses AIMANTS, qui rapprochent ou séparent ces deux éléments de l’être fini, pour les faire converger barmoniquement et progressivement vers l'infini; en un mot, par ses prêtres.

Quelqu'un me disait dernièrement que J'étais un homme d'intelligence ; Je l'en ai remercié, mais en lui répondant que J'aurais préféré qu'il vit en moi un homme de coeur. Là est toute la question métaphysique ou dogmatique que Je viens de traiter avec vous; là est l'explication de mon unitarisme trinaire, qui repousse votre dualisme sans unité et sans trinité,

Que l'Église soit l'ame de l'humanité, quel sera done le philosophe qui, au nom de l'esprit humain, ou le politique qui, S'appuyant sur Les intérêts matériels, osera se présenter comme pouvant entrer avec l’Ame en partage du GOUVERNEMENT des hommes? Que la matière soit la rivale de l'esprit et réciproquement, c’est leur nature; mais leur rivalité peut devenir une émulation sainte et non une guerre, si un même Amour RELIGIEUX les anime, s'ils tendent vers un même but : l'amélioration intellectuelle et physique de l’homme, par et pour son élévation moraze.

MoraLe, dogme et culle, voilà toute la religion humaine ; désignez les représentants de cette sainte rinité humaine par quelque nom que vous voudrez; mais j’affirme qu'il y à là trois fonctions qui se partagent le GOUVERNEMENT, la législation et l'administration de la société humaine, et qui toutes trois sont nécessaires , indispensables, 16gilimes,

J'ai à vous demander grâce, mon cher monsieur, pour la longueur démesurée de mes lettres; j'ai peur que vous ne les trouviez plus matérielles que spirituelles, et qu’elles ne donnent pas grand goût à la chair que je vous offre en pâture. Vous me conviez, par votre espoir, à une communion sainte; j'espère, de mon côté, que là communion, sans cesser d'être pour l’homme un insondable mystère, ne sera plus seulement pour lui un symbole, mais qu’elle deviendra une réalité, Je crois que le corps de Jésus-Christ, après avoir servi de levain à la chair humaine depuis dix-huit siècles, lui à donné un ferment de vie qui la rend aujourd’hui aussi sainte, aussi saine que l’esprit lui-même, et qui permet à l’homme de toucher Dieu, aussi bien qu’il lui est permis de comprendre l’incompréhensible, imparfaitement, il est vrai, mais avec adoration, et je dirais presque avec la même idolâtrie , car l'esprit aussi a son idolâtrie. Dans cette communion aussi réelle que mystique, aussi charnelle que spirituelle, j'espère que Dieu et l’homme ne seront pas seuls en présence et en contacl, mais que ce seront les hommes qui communieront entre eux, par le corps et selon l'esprit de Dieu révélé et incarné dans TOUT CE QUI EST, dans CELUI QUI esr, dans celui qui a l'éternité aussi bien que l’immensité, parce qu’il est l’ixrinr, le parraIT, sans limites de temps aussi bien que d’espace.

Vous allez penser que mon Eucharistie est un peu révolutionnaire, par rapport à celle qui se pratique aujourd'hui. Cela est vrai; mais vous savez bien que la forme de l'Eucharistie n’a pas toujours été la même, et que ceci

est de discipline; car l'hostie est un des progrès du culte

chrétien, et le fidèle lui-même ne boil pas aujourd’hui le fruit de la vigne; mais il nous est promis d’en boire du nouveau avec Dieu incarné, dans le royaume du Père. Jai foi que nous boirons ensemble de ce nouveau fruit de la vigne; j'aime ce vin nouveau, ce vin doux qui nous

est promis.

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