‹ Correspondance philosophique et religieuse, 1843-1845Chapitre 16 sur 25 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

Paris, 31 mars 1845.

Mon cer MonsiEUR,

Je comprends fort bien que vous ne regreltiez pas cette forme accidentelle de la société du moyen âge, pen— dant laquelle les évèques étaient en même temps sergneurs féodaux ; mais c'est précisément à cette époque qu'il est juste d'appliquer ce qu'a dit M. Guizot de l’œuvre des évèques, relativement à la constitution des sociétés chrétienpes. Je conçois, dis-je, que vous ne regrettiez celte forme, ni pour les évêques, ni pour la société de nos jours, parce qu’il ne s’agit pas aujourd’hui de constituer une s0ciété féodale. Cependant si, pour constituer cette société

féodale, Dieu à voulu que son Église prit les deux glaives, il me semble que, dans le cas où il y aurait aujourd’hui des sociétés à former ou à réformer, el surtout si ces sociétés ne devaient pas être féodales ou militaires | mais industrielles et pacifiques, vous devriez me prouver doublement que Dieu ne veut pas, aujourd’hui, que son Église prenne les deux houlettes de pasteur.

Vous me paraissez raisonner toujours comme si l'espèce humaine devait éternellement exercer son autorité temporelle principalement à la mode de César, et par conséquent avec le sabre et sous l’invocation du Dieu des armées; el cependant, si cela devait être encore aujourd'hui, c’est-à-dire si la longue prédication de l'esprit de paix n'avait rien produit, il faudrait que l’Église recommençât son rôle accidentel d’évèques féodaux, car c’était un moyen très-puissant d'influence pacifique dans une société militaire.

De ce point de vue, c'est-à-dire en supposant, en espérant que l'avenir verra des sociétés pacifiques là où vivaient, avant le Christ, des sociétés militaires, là où vivent encore, depuis le Christ, des sociétés mixtes d'hommes de guerre et d'hommes de paix; en révant, si vous voulez, que la volonté de Dieu sera faite sur la terre comme au ciel, je ne comprendrais plus Pourquoi on tiendrait à ce dualisme suprême de séparation de la terre et du ciel, de l’État et de l'Église, du temporel et du spirituel, Toutefois je n’en concevrais pas moins l'existence indispensable de ce dualisme entre l'esprit et la chair, entre la science et l’industrie, entre la théorie et la pratique, entre le régulier et le séculier; mais alors les deux faces de ce dua-

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lisme seraient harmoniques et non pas antagonistes, comme elles l’ont toujours été dans le dualisme du passé, lorsque la paix et la guerre se partageaient si bien le monde sous ces deux grands noms : le Pape et l'Empereur.

Entre ceux-ci, sans doute, il y a eu des trêves ; entre eux aussi il y a eu des crises d'absorption de l’un par l'autre, des victoires et des défaites; mais il y a eu toujours, en principe, en dogme, lutte véritable, lutte trèsprovidentielle, puisqu'elle avait pour but et qu’elle a eu pour résultat d’amoindrir, de déconsidérer, de subalterniser la guerre et César, et de propager le sentiment de paix, d'association, de civilisation parmi les hommes,

Je viens de dire que cette lutte existait en principe, en dogme; et ceci m’amène à ce que vous me dites vousmême sur ce point important. Vous affirmez que le dogme n’a pas subi une lente élaboration, et vous me défiez de citer un seul exemple de progrès, de développement sous ce rapport, quoique vous reconnaissiez vous-même que certains mots de la langue ecclésiastique ont été créés par des conciles, ces mots ne correspondant pas, diles-vous, à des idées nouvelles.

Si le symbole de Saint Athanase n'avait pas fixé la foi d’une manière plus complète, plus parfaite, je ne vois pas pourquoi il aurait été admis par l'Eglise. La foi au purgaloire, si je ne me trompe, est bien dogmatique, et certes vous ne direz point qu’elle n’ait pas été lentement élaborée. Mais, au reste, bornons-nous, je vous prie, à la

question spéciale par laquelle commence cette lettre.

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L’Ecriture originale dit : « Mon royaume n’est pas MaAIN- TENANT de ce monde. » Elle dit aussi, en mille endroits : « Lorsque lesprit de vérité viendra. » Or, l'Église dit, depuis assez longtemps ce me semble : « Mon royaume n’est pas de ce monde, et l’esprit de vérité est venu. » D'une part elle a supprimé maintenant, et de l’autre elle a décidé que ce qui était annoncé par Jésus est arrivé après lui.

Je me borne à ces deux changements de la parole originaire du dogme. Je crois que vous ne refusez pas à l'Église le pouvoir de rétablir un mot supprimé par elle; or, je vous demande si, en lisant cette première phrase avec ou sans le mot maintenant, elle représente la même idée? Non, certainement. Si donc l’Église rétablissait ce mot, et si de plus elle décidait, comme elle l’a fait pour la promesse de la venue de l’esprit de vérité, que ce qui n’était pas il y à dix-huit siècles est aujourd’hui, c’est-à-dire que le royaume de Dieu est maintenant de ce monde, elle ne ferait que ce qu’elle s’est cru toujours le pouvoir de faire.

« Mon royaume n’est pas maintenant de ce monde » est une phrase fort claire, dont le sens ne peut être douteux en aucune façon, ni comme jugement du présent, ni comme promesse de l'avenir. « Mon royaume n’est pas de ce monde » est un peu moins clair, du moins quant à l'avenir, puisque cette forme ne préjuge rien à cet égard; c’est une phrase très-temporelle ou temporaire, et très-peu spirituelle; par conséquent elle n’a pas les conditions obligées d’une pensée dogmatique.

Or, il est tout simple de croire qu’à l’époque où ce monde était celui de César, Jésus ait dit : « Mon royaume

NT

n’est pas MAINTENANT de ce monde; » et même la suppression du mot maintenant a été non-seulement sans in convénient, mais même avantageuse, accidentellement, puisqu'elle donnait à la phrase un caractère plus absolu de réprobation actuelle et active du monde de César, au point que le synonyme de démon, dans la langue de l'Église, est prince du monde, ce qui était peu flatteur pour César.

Tout le dogme chrétien est empreint de cette réprobation accidentelle du monde, parce qu’il à été élaboré ct fixé à une époque où le monde martyrisait les hommes de paix; et l'influence de cette réprobation est tellement forte, que vous-même, tout en admettant que le bras de l'esprit est aussi pécheur que le bras de la chair, vous assimilez toujours le mot spirituel au mot éternel, tandis que cet autre mot, charnel, est pour vous synonyme de temporel. I en résulte que vous avez beau rappeler que Jésus a élé charpentier et Paul corroyeur el faiseur de tentes, vous avez beau citer Saint Basile et Saint Benoît, les homnies qui s'occupent des travaux de lesprit n'en restent pas moins placés seuls sur la route de l'éternité, tandis que ceux qui s'occupent des travaux de la chair sont relégués dans Le temps, et n’accomplissent là qu’un devoir, une obligation, une nécessité,

Sans doute l’Église a dit : Qui travaille, prie; sans doute aussi Jésus a été charpentier, et Paul corroyeur, et Benoît a labouré la terre; mais comme, aujourd” hui et depuis longtemps, les chefs du christianisme ne font plus et ne dirigent plus le travail industriel ; comme vous re-

poussez vous-même la direction temporelle que l'Église,

aux temps féodaux, imprimait au peuple travailleur; comme vous ne songez à rendre à l’Église que son influence directe sur les esprits, par l'instruction; enfin, comme dans les faits industriels, où vous me citez l'intervention de l’Église, je ne vois qu’une bénédiction et non une bénéfaction ou un bénéfice, j'en conclus que, à l'égard du travail pacifique, l'Église ne fait pas même encore complétement ce qu’elle faisait à l'égard du travail militaire, lorsqu’elle bénissait les drapeaux, les canons, les travailleurs et les instruments de César. Je crois qu’elle peut, ou, si vous voulez, qu’elle pourra un jour faire autre chose.

Avec vos arguments on pourrait soutenir plus parfais tement encore que l'Église aime beaucoup la guerre, qu’elle la protége et l’encourage; ce qui serait presque un blasphème, pour vous, je l'espère, comme pour moi.

En fait, le but d’activité générale des sociétés de ce monde, à l’époque où parut Jésus, était la guerre, la conquête, l’exploitalion du vaincu par le vainqueur, de l'esclave par le maître; et ce but était avoué et pour ainsi dire sacré aux yeux de ce monde païen. Grâce à Jésus, depuis dix-huit siècles ce but sacré est devenu impie et n’est plus avoué par personne, Ce monde d'aujourd'hui n’a donc plus le même principe et le même but d’activité qué le monde de l’époque de Jésus. Pourquoi dirions-nous encore que le royaume de Dieu n’est pas de ce monde?

Vous ajoutez que l'interprétation des Pères et des Ecritures est une chose sur laquelle notre sens individuel risque de s’égarer en se séparant de l'autorité de l'Église, Vous avez parfaitement raison, rien n’est plus délicat: mais toutefois l'Eglise, comme on l’a souvent dit, a su

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irer parti des hérésies elles-mêmes, non-seulement en montrant sa force ou sa patience lorsqu'elle les a détruites ou momentanément supportées (comme. elle fait à l'égard du protestantisme aujourd’hui), mais en, se modifiant elle-même, au moins dans sa discipline, pour combattre mieux l'erreur et pour patienter avec plus d’art.

Il me semble que vous mettez à défendre ce que vous croyez être la pensée de l'Église, contre ce que vous croyez n'être pas sa pensée, un zèle de rivalité qui n’est pourtant pas dans votre cœur, et qui, je vous l’assure, serait d’ailleurs sans objet à mon. égard. Lorsque vous dites nouvel Evangile, nouveaux dogmes, nouveaux initiés, nouvelle révélation, nouveau révélateur, nouveau prophète, etc., vous. paraissez croire que votre adversaire suppose que l’Église elle-même n’annoncera plus de bonne nouvelle, ne proclamera plus de nouveaux principes sociaux, n'initiera personne à des choses neuves, enfin n'aura pas elle-même de révélation. Or, c’est précisément le contraire qui est dans ma pensée, et, pour la faire mieux comprendre, je reprendrai votre critique de la phrase où je disais que l'Église ne baplise plus ce qui naît aujourd’hui. Vous me répondez qu’elle ne doit baptiser que ce qui est né : alors vous avez pris ma parole trop à la lettre; car il est évident que vous devez croire, comme moi, que l'Église ne s’est pas toujours bornée à consacrer ce qui éluit, mais que souvent elle a engendré, elle à fait naître ce qui devait être, ne

füt-ce que la société féodale ou les Croisades, et mille

Ru de autres grands faits humains qui sont nés sous l’influence de sa prophétique parole, de sa puissante politique, de ses admirables prévisions.

Depuis longtemps l’Église ne nous dit plus rien de l’avenir, mais ce n’est pas une raison pour croire qu’à jamais elle se taira sur ce sujet, ou pour méconnaître qu'autrefois c’était sa principale mission. Sans cela, on ne s’expliquerait pas comment elle n'aurait point consacré le paganisme qu’elle trouvait né, et on lui refuserait d’avoir engendré les sociétés actuelles, qui pourtant sont bien ses filles, grandes filles, il est vrai, touchant à l’âge de l'émancipation.

Déclarer, comme je le fais dans mes lettres, que l'on croit à l’Église une grande mission pour l’avenir; espérer qu’elle ouvrira au monde, comme elle l’a toujours fait, la route de l’avenir, c’est-à-dire qu’elle dévoilera aux hommes ce qui lui aura été révélé à elle-même, leur destinée temporelle, comme elle l’a fait chaque fois que la société cherchait, non à détruire, mais à édifier, c’est peut-être croire en elle plus que n’y croit la raison des sages de ce monde, mais ce n’est pas y croire plus ni même autrement que vous n’y croyez vous-même, j'en suis sûr.

Or, est-il possible que cette inspiration, cette excitation, et je dirai même cette révélation, soit donnée à l'Église autrement que par un prêtre, ou bien par un laïque, guérisseur de boiteux, de borgnes, d’estropiés dans leur chair? Vous paraissez croire que cela n’est pas possible, et que la lumière divine ne peut apparaître à l'Église que sous la forme où elle se montrait au monde il y a 1,800 ans, et surtout 1] y'a 3,000 ans. Je maintiens que vous faites

ainsi une loi bien étroite à Dieu, et je ne crois pas qu'il y ait un article du dogme qui vous en donne le droit.

Songez donc que les miracles n'ont jamais empêché qu'il yeût des hérésies et même des incrédules ; l'absence de miracles n’a pas empêché Mahomet, qui n'en faisait pas, ni Luther, qui n’en faisait pas non plus, d’enlever à l'Eglise catholique, qui en faïsait encore, des masses considérables de fidèles, appartenant pourtant à cette classe d’esprits dégoûtés dont parle Saint Auguslin. |

C’est qu’en effet un chamelier qui, à quarante ans, s’avise de vouloir s'emparer du monde, et qui, à soixante ans, en avait conquis une bonne partie; un chamelier inspirant quelques hommes qui, en un siècle, s’emparent de la moitié du globe, est plus miraculeux que la guérison d’un paralytique. C'est que le moine qui ose braver le Pape et qui, en peu d'années, soumet à sa pensée des têtes couronnées, est plus merveilleux que le miracle de chair de Nice; en un mot, c’est que Mahomet et Luther sont d’autres hommes que le père de Buffalo, dont j’estropie sans doute le nom.

Ce sont des démons, direz-vous. — Soit; mais alors que l'Église prèche donc des croisades contre l’islamisme et des Saint-Barthélemy contre Îles protestants! Elle l'a fait; pourquoi ne le fait-elle plus?

Parce qu'elle ne serait pas écoutée, direz-vous peutêtre. — Eh bien, non! Elle-même, j'en suis COnVaincu, ne juge plus aujourd’hui les fils de Mahomet et Les fils de Luther comme les jugeait l'Église du onzième el du seizième siècle; elle-même, pardonnez-moi de le dire, a laissé attendrir son âme aux douceurs de la tolérance,

EST prêchée en dehors d’elle par des hommes qui n'étaient ni prêtres ni faiseurs de miracles, qui n'étaient même ni mahométans ni protestants, que dis-je! qui se croyaient athées, et qui prêchaient pourtant au monde la volonté actuelle de Dieu.

Au nom de Dieu, mon cher monsieur, justice pour tous ces hommes, qui, malgré leur propre injustice envers les œuvres de la foi chrétienne, ont propagé l'esprit de douceur et de paix de cette foi divine, sans soutane, sans miracles, mais avec dévouement et génie! « Hors de l'Église pas de salut!» n’est plus un dogme pour le dixneuvième siècle; l’Eglise universelle! mais c’est tout être qui vit sur la terre. Et ne dites plus que l’Église ne doit rien qu’à celui qui la prie; pour la prier, ne faut-il pas qu’elle se montre bonne avant la prière? ne faut-il pas qu’on l'aime? ne doit-elle pas se faire aimer? Pourquoi Jésus dit-il à trois fois : « Pierre, m’aimez-vous? » Parce que celui qui devait paître les brebis du Seigneur devait se faire aimer de ces brebis comme il aimait lui-même son Seigneur.

Que le successeur de Saint Pierre étende donc sa main sur le monde, non pour le bénir seulement, mais pour se faire bénir; qu’il agisse sur et pour le monde. Ne vous blessez pas pour sa dignité, lorsque vous voyez un homme de bonne intention pour les hommes solliciter près de vous, enfant dévot de l’Église, un service du serviteur des serviteurs de Dieu, un service à rendre aux hommes du dixneuvième siècle; et ne dites pas : «Si Le service est à rendre, Dieu le sait et son Vicaire le sait; quant à moi, je ne sais, » Ne vous mutilez pas, ne vous annulez pas à ce

Er point; l'Église n’en fait pas un devoir, à vous au moins qui la priez avec ferveur et obéissance entière.

Oui, l’œuvre temporelle de nos jours, celle qui mettra fin aux révolutions qui bouleversent les royaumes, c’est l'organisation du travail; Église n’y peut rester étrangère; et si je vous ai adressé mon livre sur l'Algérie, si je vous fatigue de mes longues lettres, si, d’un autre côté, vous avez pu me reprocher de faire dans mon livre, dans ma parole publique, une bien petite part à l'Église, c’est parce que vous pouvez convenablement et utilement prier la chaire de Saint Pierre. — Adressés à vous dans l’inlimité de notre correspondance, mes désirs, les motifs de mon espoir peuvent vous paraître monstrueux dans leur forme, ils peuvent même blesser vivement des coins délicats de votre croyance; mais, J'en suis certain, la loyauté, la bonté de mon intention ne saurait vous être suspecte, et vous pouvez l’interpréter avec votre cœur.

Vous vous défendez de l'influence de votre opinion politique sur la manière dont vous concevez la conduite actuelle de l'Église, et, pour me le prouver, vous me citez un passage de la Revue indépendante et les articles de Pierre Leroux. Mais ce que je disais de vous, légitimiste, Je le dirais également des républicains Leroux ou Lamennais. Vouloir que l’Église reste fidèle à Henri V, ou vouloir qu’elle s'associe directement et immédiatement au prolétaire, c’est, selon moi, vouloir deux choses également funestes, c’est vouloir ce qui fut ou ce qui n'est pas encore, c’est méconnaître ce qui est; c’est rester en dehors du

monde, en arrière ou en avant.

Malheureusement, les catholiques et les protestants républicains, tels que Lamennais, me paraissent avoir des regrets ou des espérances sans réalité. La prudente sagesse de l’Église lui a fait repousser les rêves populaires de Lamennais, et je crois qu'elle serait au moment d'exercer une grande et réelle action sur le monde, si elle renonçait avec autant d’éclat aux souvenirs royaux du légitimiste. Mais tout cela ne serait encore que du négatif; ce serait tout au plus s'abstenir, et celui-là seul qui doute doit s’abstenir.

Lorsqu’on sera las de ne rien pouvoir faire, dites-vous, on viendra limplorer. — Cette superbe impassibilité estelle donc digne de l’humble Église du Christ? Est-ce que les peuples ne sont pas rongés d’égoïsme? est-ce qu'il y a un pouvoir respecté sur la terre? est-ce que les prisons ne sont pas combles de crimes, les hôpitaux repus de cadavres? El tout cela, n’est-ce donc pas une prière? Permettez-moi de vous le dire, vous êtes dans un cercle tout aussi vicieux que celui où se trouvent les Rois qui croient qu'ils ne sont Rois que par la grâce du peuple, et qui attendent qu’on leur donne du pouvoir pour le prendre. Le génie ne reçoit pas sa mission par en bas, il n’est pas élu au scrutin populaire; et si l’Église attend un brevet de puissance, sous forme de supplique, pour qu’elle daigne gouverner le monde, elle sera une Église constitulionnelle, mais non une Eglise catholique et apostolique.

Dieu ! quelle distance il y a entre cette impassible attente et le fameux Compelle intrare d’une autre époque ! Quelle différence encore avec cette grande parole : « Je

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me suis fait Juif avec les Juifs. tout à tous pour les amener tous! » À la bonne heure! voilà qui est catholique et apostolique! Mais, quoi! sous prétexte qu'on vous traite comme on traite en Chine les mandarins condamnés à mort, de votre côté vous traitez le monde comme fait un. enfant qui regarde l’agonie d’une souris noyée, el qui attend, pour la sauver, que ses forces soient épuisées et qu’elle fasse le plongeon. Pitié! Non, l'Église ne sera pas à ce point impitoyable.

« I ne lui suffit pas, ajoutez-vous encore, que l’on crie : La paix, la paix! il faut proclamer celle qui vient de Dieu! »— Mais qui donc doit proclamer la paix de Dieu et la donner au monde, si ce n’est l'Église? Pourquoi ne nous dit-elle pas comment le bourgeois et l’ouvrier, le maître et le serviteur, le chef et l’inférieur, le Roi et le sujet, l'homme et la femme peuvent avoir la paix, et quel est Le traité, la charte pacifique qu'ils doivent conclure, de nos jours? Pourquoi surtout répond-elle : « Mon royaume n’est pas de ce monde, » lorsque évidemment ce monde désire la paix, a soif de la paix?

Cette charte, direz-vous, c'est encore et toujours l'Évangile! Oui, c’est l'Évangile, comme l'Evangile fut la loi et les prophètes; c’est l'Évangile traduit, interprété, enseigné au dix-neuvième siècle, comme il a été interprété et enseigné à toutes les époques où l'Église a voulu agir sur le monde; c’est l'Évangile, selon l'esprit qui anima toujours la papauté chaque fois qu’elle dépouillait César de ses attributs, de ses moyens de violence, qu’elle lui était au lieu de lui rendre ce qui pourtant était bien à

lui ; c’est le même Évangile selon l'esprit, qui, malgré la réputation faite à la femme par le vieil évangile de Moïse, qui, malgré la parole de Jésus à sa Mère, malgré l’ordre brutal de silence et d’obscurité donné aux femmes par Saint Paul, a relevé le front humilié de la femme et l’a conduite. jusqu’au point de se croire l’égale de son seigneur et maître, devant Dieu et devant les hommes. C’est lui enfin qui, contrairement à la lettre, exerce depuis bien des siècles, dans la Rome des Césars, le pouvoir temporel, la royauté de ce monde, et qui, dans ce royaume modèle, a donné non-seulement le précepte, mais l'exemple des mille progrès que la société a dû faire pour détruire peu à peu la loi générale, la charte des sociétés du. passé, l'esclavage.

Eh bien! elle le fera encore, m’allez-vous dire. — Mais au moins ne prétendez pas que c’est moi qui désespère. Vous l’espérez, et moi je le demande; mais vous l'espérez, et en même temps vous doutez qu’elle doive le faire; moi, je le demande, parce que Je suis certain qu’elle le fera, quand ses fils dévoués, comme vous, lui diront: « Mère, ayez pitié du monde! mère, n’attendez pas plus longtemps que mes frères vous implorent! Ils vous méconnaissent, faites-vous reconnaître ; ils sont bien malheureux, mais non coupables; depuis trois siècles, ils ont vu un si grand nombre de vos enfants les plus chers se séparer de vous! ils vous ont vue traînée au char de César, dépouillée de votre royale parure, bâillonnée par leurs maîtres de la parole, et ils vous croient dans une muette servitude. Ce ne sont pas des miracles d'esprit où de chair, mais des miracles d'âme, des miracles de

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votre inépuisable bonté, qui ouvriront leurs cœurs, leurs yeux et leurs oreilles"! » |

Qu’entendez-vous par ces mots : « Saint Augustin ne demande pas directement au pouvoir temporel des changements, des améliorations dans la législation politique et civile?» — Voulez-vous dire qu’il n’en fit pas l’objet d'un placet à l'Empereur? mais qui donc a jamais demandé, sous cette forme, autre chose qu'une pension? Non! il n’a fait ni placet au Roi, ni pétition à la Chambre ; mais l'initiative de l’Église a été un peu plus fructueuse, ce me semble, que celle de nos députés et même que celle de la presse. L'Église a plus couronné ou détrôné de Rois, a plus confessé et inspiré de souverains, à plus agi directement sur leurs conceptions et leurs actes, que ne l'ont fait nos plus grands ministres constitutionnels, qui pourtant changent directement la législation politique et civile. Ah! vous dites qu’il n’a pas demandé de loi pour l'abolition de l'esclavage; je le crois parbleu bien; cette loi était faite, il la prêchait; et les fidèles à la loi, pour Je rachat de leurs péchés, pour le salut de leur âme, pour éviter la peine infernale et mériter la récompense cé— leste, obéissaient à la loi en affranchissant leurs frères.

Pour moi, ceci n’est pas un Jeu de mots, parce que, tout en distinguant bien qu’il y a eu dans la société chrétienne des lois dites civiles et des lois dites religieuses , il est évident que plusieurs des lois religieuses entrai-

1 Jl ne fit pas là beaucoup de miracles, à cause de leur incrédulité. (Saint Mathieu, xu.)

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naient très- directement des améliorations dans l’ordre civil; si bien que, durant tout le temps où la Loi romaine avait été perdue, c'était en réalité l’Église qui jugeait dans l’ordre civil, malgré la suprématie apparente du seigneur féodal; en un mot, comme le dit M. Guizot, ce sont les évêques qui ont fondé la société européenne, religieusement, et aussi politiquement; ce sont eux qui ont changé la civilisation, aussi bien quela religion de l’empire romain.

« Leur procédé, dites-vous, n’est pas brusque et tranchant. »— Cela vous plaît à dire, et cela me plaît à espérer pour l'avenir; mais il y aurait bien quelque difficulté à convenir de la chose pour tout le passé. Qu'est-ce donc que ce partage du Nouveau-Monde, par une ligne papale tracée sur une carte, avant de savoir quels sont les peuples qui vivent des deux côtés de cette ligne? Qu'est-ce que ces Rois excommuniés, ces populations entières exterminées, parce qu’elles ne voulaient pas ou ne voulaient plus croire? Qu’est-ce donc même que Pierre l’Ermite prêchant les croisades, si ce ne sont pas, à vos yeux, d’immenses révolutions tranchantes ? J’admets que ces révolutions étaient dans les desseins de Dieu; j’admets que les peuples, même ceux qui y périssaient, étaient mûrs pour les réaliser; toujours est-il que c’était l'Eglise qui les inspirait, qui les faisait faire ; je dis plus encore, qui les dirigeait.

Je vous assure que je ne demande pas el n’attends pas de l'Eglise quelque chose de brusque et de tranchant. Pour vous donner une idée de la patience que je veux et de la douceur que j'espère, je vous citerai encore ces

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Juifs déicides, et je vous dirai avec Saint Paul : « Leur chute est devenue une occasion de salut pour les gentils; si leur chute a été la richesse des gentils, combien leur plénitude enrichira-t-elle le monde encore davantage! Ce n'est pas vous (gentils) qui portez la racine, c’est la racine (juifs) qui vous porte. Si leur perte est devenue la réconciliation du monde, que sera leur rappel, sinon un retour de la mort à la vie? » (Rom., xt.)

© Ce cri de rappel d’où partira-t-il? Saint Paul dit-il d'attendre que les Juifs prient? Certes l'Église ne les aura pas rappelés brusquement , elle y met le temps; à moins que vous ne donniez le nom de rappel à l’auto-da-fé, au mépris, à la hache frappant sur la racine. Mais si les détcides, un jour, pour le bonheur du monde, doivent être rappelés, ne rappellera-t-on pas aussi, un jour, les protestants papicides, les révolutionnaires régicides, pour ra— mener les Papes et les Rois de la mort à la vie? Je conçois qu’à une autre époque l'Église ait pu, ait dû même faire exterminer des Musulmans, des Juifs, des Indiens, des Saxons, et que ce soit ainsi qu’elle ait prouvé sa puissance sur le monde, gouverné alors par des exterminateurs ; Mais, encore une fois, le monde ne veut plus être gouverné par des bouchers; le monde n’est plus le troupeau de César. À qui donc appartient-il? à Dieu, au Dieu de la paix, non à celui des armées ; au Dieu du travail, non à celui de l’oisiveté par droit de naissance; au Dieu juste, qui donne à chacun selon ses œuvres et non selon les œuvres de son parent ; c'est là aujourd’hui la religion pacifique, laborieuse et juste que le monde cherche, désire, appelle. Je suis sûr que l'Église entendra.

Eh! n'est-ce pas là, mon cher monsieur, le réve que vous faites vous-même? Ne vous dites-vous pas chaque jour : comment faire pour que la volonté de Dieu soit faite sur cette terre comme au ciel de paix, de prière (qui travaille prie), de justice, que m’a révélé Jésus-Christ ? Et croyez-vous qu'après s’être posé pendant dix-huit siècles ce divin problème, l'humanité ne le résoudra pas? Vous confessez que vous ignorez la solution ; mais certainement Dieu vous a ordonné de la chercher, puisqu'il vous a enseigné ce désir terrestre dans la plus belle priére que l’homme puisse prononcer. « Que votre règne arrive ! » dites-vous; or, quand ilwiendra, est-ce qu’il yaura, à côté de lui, un autre règne ?

Non! Dieu ne nous a pas trompés ; il ne nous a pas dit de désirer son règne sur la terre comme au ciel, pour qu'à jamais le ciel et la terre soient séparés par des tempêtes, pour que l’ordre religieux et l’ordre civil soient entre eux ce que Dieu est à Satan, le bien au mal, la vertu au vice. Le ciel et la terre doivent communier à la sainte communion d'égalité de mérite; l'esprit doit s'unir à la chair, la science à l’industrie, l'homme à la femme, par amour réciproque, et non comme un maître à son esclave. La divine promesse n’est pas un piége, n’est pas même un mensonge utile, offert à notre enfance; avec l’aide de celui qui l’a faite, nous la réaliserons dans notre virilité.

Sur ce sujet inépuisable, et en le traitant avec vous, ma plume ne peut s’arrêter; il faut pourtant des bornes, surtout pour moi, que vous prendrez peut-être quelque-

Re LE

fois pour un conservateur-borne, parce que J'ai parlé comme je l'ai fait de Louis-Philippe. Je terminerai donc par ce royal sujet.

Pour vous, comme pour moi, il y a de l’âme à droite et à gauche, et je reconnais qu’au centre, au ventre, l’âme est furieusement enveloppée dans une lourde et assez sale matière. J'aime, en un mot, beaucoup plus les légitimistes et les républicains que le juste-milieu ; mais je voudrais aimer le juste-milieu ; ce qui revient à dire que je voudrais que le juste-milieu devint aimable, ou, plus généralement, que le gouvernement püt rallier à lui les souvenirs et les espérances de la France. Je crois que lui-même en aurait grande envie, mais qu’il ne sat pas comment faire et ne peut pas méme faire ce qu'il sait. Toujours est-il que, par cela seul qu'il esé, il désire vivre; tandis que ceux qui ont été où qui voudraient étre songent plus à le tuer qu’à vivre eux-mêmes. Les légitimistes le traitent comme un enfant révolté et parricide; les républicains voient en lui un père impuissant, lâche; les premiers regardent la royauté de 1830 comme une bàtarde, les seconds comme une prostituée; moi, je crois que c’est une assez bonne fille, qui va comme on la pousse ou comme on l'attire, quand il y a quelque chose à craindre ou à gagner, à droite ou à gauche, selon le vent qui souffle, mais surtout selon ce qu’elle croit être son intérét, l'intérêt de sa conservalion.

Une telle royauté, un tel gouvernement, me paraissent tout à fait providentiels pour opérer, dans le présent, une fusion du passé et de l'avenir, pour dégager de l’un

et de l’autre les éléments trop arriérés où trop en avant,

UT

et faciliter un contact entre ces deux extrémités humaines. Le fait est que, depuis 1830, ce ne sont pas seulement des concessions passagères de tactique politique que les deux partis extrêmes se sont faites, c’est une justice plus équitable qu’ils se sont rendue; c’est, sur certains points, une estime réciproque et presque une sympathie qui s’est établie entre ces deux mondes; et l’un et l’autre commencent à comprendre qu'ils ont droit à leur part d’action dans la,société, droit qu'ils étaient loin de s’accorder avant 1830.

Pour rentrer dans ma thèse sous la forme religieuse, je ne dirai pas que la religion en soit venue à aimer l’incrédulité, ni que l’incrédulité de nos jours aime beaucoup la religion; mais je suis convaineu que l’incrédulité actuelle ne maudit plus, ne plaisante plus la religion, comme par le passé; et, d’un autre côté, que la religion actuelle n’anathématise plus autant les hommes qui ne croient pas tout ce qu’elle croit.

Ces deux extrêmes peuvent-ils s'unir comme le vent M. de Lamennais? Je ne le crois pas. Peuvent-ils s'unir même comme le veut M. de Genoude? Je ne le crois pas non plus; ou alors ce serait pour renverser, bouleverser, révolutionner, mais non pour fonder. Et au contraire, si les âmes d'élite, dans ces deux partis extrêmes, prenaient par la main droite et par la main gauche le ventre (sotte métaphore !), peut-être bien redonneraient-elles du cœur au ventre.

« L'Église sacrerait Louis-Philippe, dites-vous, s’il allait s’agenouiller sur les dalles de Reims. » — Mais vous savez bien que, s'il allait à Reims, il serait empêché, arrêté,

que dis-je! assassiné peut-être au premier relais. Il ne le peut pas, et l'Église n’a jamais demandé au prisonnier d'aller chercher la communion à l'autel, ni au mourant de courir après l'extrème-onction. Quoi! vous voudriez que le Roi se déclarât bon catholique, franc catholique, dévot! Vous vous méprenez donc bien sur la France de 1843! Comment, il ne vous suffit pas de la dévotion de la Reine!

Vous m'avez cité Napoléon; mais Napoléon réagissait contre Robespierre, tandis que Louis-Philippe a été couronné en 1830 pour réagir contre Charles X : c'est tout autre chose, j'espère. Je me suis très-mal exprimé si, en vous parlant de sacrer ou de consacrer la royauté nouvelle, vous avez pris la chose à la lettre, et avez cru que Je songeais précisément à la forme Reims et Sainte-Ampoule.

Comme vous, je sais qu’il est des moments où il y à haute prudence et habileté à exercer de l'influence sans paraître gouverner, et c'est ainsi que l’Église pourrait, en ce moment, exercer une grande influence sur le gouvernement de la France, sur les affaires temporelles du monde, c’est-à-dire en agissant sourdement.

Entre nous, ceci ne peut faire difficulté; mais que doitelle faire sourdement? miner le trône de 1830, ou le consolider? Là est toute la question; et surtout ne prétendez pas qu’elle s’abstient et doit s'abstenir : c’est impossible, cela n’est pas! et quand bien même cela serait, comme le monde est loin de croire à cette abstention, comme il sait d’ailleurs que l'Église a toujours soutenu les trônes qui lui paraissaient utiles au monde, on en conclurait

que l'Église considère le trône actuel au moins comme

40 0nee inutile, et l’abstention de l’Église contribuerait ainsi

efficacement à le faire crouler.

Laissez-moi vous dire un rêve d'un de mes amis, rêve qui se prolonge depuis douze ans. Dans un moment de grande exallation qui tenait presque du délire, cet ami me dit, une nuit où je le vcillais, en 1831 : « Le Roi de Rome, le duc de Bordeaux, le duc d'Orléans, voici les trois nœuds de la politique qui vient de naître en 1830; et comme Dieu n’a pas dit encore comment l'avenir doit transiger pacifiquement avec le droit du passé, c’est sur le duc de Bordeaux que roulera la grande difficulté. » — Depuis lors Dieu a dénoué deux de ces nœuds, le Roi de Rome et le duc d'Orléans sont morts. — Hier je rencontre mon ami pour la première fois depuis cette époque; il me dit: « Vous rappelez-vous mon rêve de 1831? — Oui. — Eh bien! je vais le compléter : La papauté ne peut pas mourir; le premier Pape qui a poussé le peuple aux croisades est un Pape français; l'Église a toujours pratiqué une hiérarchie fondée sur le mérite, et non sur le droit de naissance; la légitimité, qui était le droit du passé dans l’ordre temporel, est détruite en fait; ce fait peut être consacré en droit, si Henri V s’asscoit sur Ja chaire de Saint Pierre. »

Quelle que soit la valeur que vous puissiez attribuer à ce rêve, prenez-le, de ma part, comme une simple hypothèse, par laquelle je veux rendre sénsible une idée. Je sais que beaucoup de légilimistes, qui se croient très-catholiques, et qui sont pourtant gallicans, préféreraient, pour Henri V, le trône de France à la chaire de Saint

Pierre. Vous n'êtes pas problablement de ce nombre; mais prévoir d'avance une élection de conclave, une décision future de lEsprit-Saint, vous paraîtra pour le moins une prétention ridicule. — Je suppose donc que pareil événement arrive, et, comme dit mon ami, je préfère cette hypothèse à celle de la mort du duc de Bordeaux, parce que la mort est le secret de Dieu, et que cet élément doit rester étranger aux procédés de l’homme pour résoudre les problèmes humains.

Dans cette hypothèse, le parti politique auquel vous appartenez pourrait bien avoir contre Louis-Philippe un vieux levain de rancune pour le passé, mais il n’aurait plus de prétendant en espérance. Il est donc difficile de croire qu’aveuglé par une rancune sans but d'avenir, Le parti légitimistene se rattacherait pas, dans le présent, à l'autorité, pour la renforcer, la moraliser; il est surtout impossible de supposer qu’il emploierait ses forces à ébranler, à renverser le peu d’ordre qui nous reste, n'ayant rien ni personne à mettre plus légitimement à la place de ce qu'il tenterait de détruire. De son côté, l'Église plus que jamais protégeant la France, l'Église, qui, comme vous le dites vous-même, a su s’'accommoder à des formes diverses de gouvernement, commanderait aux fidèles le respect et l'obéissance pour l'ordre établi,

Si tout cela est vrai dans l'hypothèse que je viens de faire, comment pouvez-vous penser que votre opinion comme légitimiste n’influe pas sur votre conduite comme catholique? Est-ce qu’au fond de votre âme, et sans vouloir toutefois y contribuer d’une manière évidente, extérieure,

flagrante, vous ne désirez pas que le gouvernement actuel

de la France passe dans les mains de Henri V? Or, vous savez bien que ces transmissions ne se font pas à l’amiable, et il se pourrait que le désir d’un homme tel que vous, même sans êlre suivi d'acte positif, füt tout aussi dangereux pour la politique actuelle que la révolte aveugle d’un malheureux qui court à l’émeute.

Au contraire, si vous n’aviez pas Henri V derrière vous, comme vous n’avez pas envie de couronner M. Thiers ou M. Arago, vous emploieriez vos efforts à consolider, tout en l’éclairant par une critique prudente, le pouvoir tel quel qui régnerait sur la France; et vous, qui priez avec ferveur, vous imploreriez Dieu et l'Église pour faire descendre sur ce pouvoir la lumière. Henri V, devenu Pape, vous l’ordonnerait, comme l’ont ordonné tous les Papes quand ils ont voulu sauver les royaumes de révolutions menaçantes.

Oui, mon cher monsieur, le temps des détrônements est fini, et les personnes qui voudraient détrôner le successeur de Saint Pierre ne sont pas plus de ce siècle que celles qui voudraient détrôner le successeur de Mahomet, ou seulement Louis-Philippe. Est-ce que vous avez oublié ce grand mot qui est le signe le plus divin peut-être du christianisme : conversion? Failes tourner avec vous et vers vous les musulmans et les ventrus, mais ne les décapitez pas, ne les éventrez pas; une conversion vaut mieux qu'une révolution. Voltaire a dit : « Bâtir est beau, mais détruire est sublime! » C’est l'inverse qui est la vérité.

. Dites-moi donc assez! assez! car je ne finirais jamais.

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