livre, tout en continuant à affirmer qu il avait vu ce nunc
tre
dans des Bibles très-orthodoxes; et il sortit, disposé à croire qu'il ÿ avait même des Bibles latines qui ne porlaient pas ce significatif adverbe.
Vous devez penser qu’il ne me vient pas à l’idée que M. de Ravignan ait voulu dissimuler ce nunc; et en même temps je suis convaincu que sa Bible (latine) portait nunc à la dernière ligne du verset dont il se contentait de lire la première. Ce que je remarque et vous prie de remarquer, c'est qu’un homme tel que M. de Ravignan a été surpris, Comme d’une nouveauté schismatique, de cette phrase : Maintenant mon royaume n’est pas de ce monde, et a essayé de prouver qu’elle n'était pas orthodoxe.
Je suis donc peu étonné que vous vous contentiez de répondre sur ce point capital de mes deux dernières lettres : « Laïssant de côté le matntenant supprimé dans la langue que ne parle pas l'Église, ete. » Permettez-moi de ne pas le laisser de côté, et d’y revenir encore.
Lorsque je vous ai parlé de ce mot important, j'espérais, je dois en convenir, que votre connaissance des malières religieuses m'aiderait à retrouver le sens de celte Suppression, et que vous rechercheriez vous-même le molif, gallican où autre, qui à pu agir sur cette traduclion ignarc où frauduleuse du latin en français. Est-ce œuvre de janséniste ou œuvre Jésuitique? je ne sais: ce serait à vous de prononcer, el, dans tous les cas, je serais heureux de vous entendre dire que, non-seulement ce n'est pas œuvre catholique, mais que cette ignorance ou celte fausselé est ou doit être condamnée par l'Église de Rome.
Vous avez dù voir, en effet, quelle importance, exagérée
peut-être, j'attacherais à une condamnation pareille, prononcée maintenant contre cetle altération de la parole, de la promesse divine, Or, vous laissez de côté vous-même la partie de ma lettre où j'essayais de vous faire sentir l'influence qu'aurait cette déclaration actuelle de l'Église, non-seulement sur le monde, mais sur elle.
La Bible de Sacy est, je crois, la première qui soit dé gradée par cette suppression, que vous ne signalerez, 7e crois, dans aucune Bible protestante, française, allemande, anglaise, polyglotte. Et, depuis Sacy, les éditions ou traductions nouvelles, considérées comme orthodoxes, imitent toutes, je le crois, ou du moins {rès-généralement, l’altération de 1682 (Sacy). Qu'est-ce à dire?
Tous les arguments de mes lettres, ceux sur lesquels vous revenez encore aujourd’hui, sont des corollaires du théorème, ou, mieux encore, du problème que renferme ce simple mot maintenant, et il est difficile de s’entendre sur des corollaires, lorsqu'on n’est pas d'accord sur la proposition qui les engendre. Toutefois, j'admets aussi qu’en nous accordant sur quelques conséquences, cela pourra nous aider à remonter ensemble vers une même cause; el voilà pourquoi je me suis permis plusieurs digressions sur l'influence de l'Église, à diverses époques, dans la politique. J'aurais donc désiré également qu’au lieu de vous préoccuper, comme vous l'avez fait, des inconvénients religieux ou politiques qui ont accompagné celte intervention de l’Église dans la politique, vous eussiez examiné avec moi les avantages religieux et politiques de cette influence plus ou moins directe de la morale pacifique,
incarnée dans le sacerdoce chrétien, sur la’ morale militaire, incarnée dans le monde de César.
Si, comme moi, vous éliez convaincu que, malgré les inconvénients, les fautes, les excès inséparables de tout acte humain (quel saint ne pèche pas?), c’est l'Église, par ses propres actes, qui a le plus contribué à dépouiller César de son ancien droit, la rorce, pour y substiluer dans les affaires du monde un droit nouveau, celui des mérites ou DES OEUVRES, DOUS remonterions ensemble à ce royaume de Dieu qui n’était pas alors de ce monde, et dont l'Église nous à rapprochés, dont elle peut encore nous rapprocher aujourd'hui.
Je le sais, vous prétendez qu’elle le fait, en ce monde même; et vraiment vous avez raison de me trouver in- Juste, si vous prenez mes désirs à son égard pour une accusation contre son passé ou contre son présent même. Le Saint-Père, dit-on, a répondu à M. de Lamennais : «Mon cher fils, je comprends l’œuvre que vous imaginez; mais Je ne vois ni les ouvriers, ni les instruments, ni les matériaux de cette œuvre. » M. de Lamennais, au lieu de se lâcher, aurait dû reconnaître que dans la bouche du Saint Père était la vérité,
Vous me dites : « Si vous n'êtes pas vous-même dans le sein de l’Église, vous devez être soupçonné de chercher à en faire un instrument de Propagation de vos propres idées, plutôt que de la convier sincèrement à une mission divine; en un mot, vous semblez vouloir dominer et diriger l'Eglise, sans vous laisser en rien dominer ni diriger par elle : dans ces termes-là une conciliation de doctrines, même dans une sphère inférieure au dogme, ne me parait
pas réalisable. » — Vous voyez donc bien que je ne m'élais pas trompé ; je m'étais seulement mal exprimé, lorsque je vous avais parlé de l'esprit de rivalité qui régnait dans la manière dont vous repoussez ce que vous croyez être une attaque de ma part contre l'Église. Est-ce que l'Église peut et doit soupçonner qu’on la érompera, qu’on la dominera? Est-ce que, quand bien même elle croirait qu’on peut avoir cette intention, cela pourrait lui faire perdre Île sens du bien et du mal, et lui faire fermer les yeux à la vérité, celle-ci fût-elle couverte d’un voile de mensonge el d’orgueil? Est-ce qu’il ne lui a pas été dit que l'esprit des ténèbres ne prévaudra pas contre elle? — Que vous me reprochiez, à moi qui suis, à ses yeux el aux vôtres, en dehors d'elle, d’avoir trop d’orgueil, je le comprends ; mais que vous supposiez l'Église orgueilleuse au point de fermer son oreille et son cœur à tout homme qui ne commence pas son Credo par : Je crois en l’Église catholique, et qui ose lui parler d’abord de Dieu, ce serait déchirer vous-même le symbole de votre foi et abaisser l’Église en l’élevant à ce point.
D'ailleurs, je vous l'ai déjà dit, c’est à vous, chrétien, que je parle, mais non au Pape,ou à l'Eglise; et quoique ma prétention soit de vous attacher à de nouvelles pensées, je n’ai pas le moindre désir de vous détacher, en quoi que ce soit, de l'Eglise, ni surtout de vous faire blâmer la prudence qu’elle mettra certainement à réaliser les désirs actuels et légitimes de l'humanité.
Je ne me défends nullement du reproche d’impatience : je sais que je désire vivement, et que je suis bien loin de pouvoir apprécier toutes les difficultés actuelles du monde ;
te
mais que voulait donc dire le Saint-Père dans sa réponse à M. de Lamennais? Les ouvriers de l’avenir ne doivent-ils pas se lever et parler, pour que Rome les voie et les entende? Si tous se bornaient à répéter le passé, les instruments ne se forgeraient pas, les matériaux ne seraient pas extraits de la carrière, et le vieil édifice se lézarderait, s’écroulerait sur les patients. Est-ce que vous trouvez que J'ébranle la chaire de Saint-Pierre, parce que Je dis qu’elle à presque donné la paix an monde, et qu’elle la lui donnera tout à fait?
Mon cher monsieur, vous me parlez de la communion catholique comme d’un mystère qui me serail inconnu de toules manières, et comme d’un sujet qui ne comporte pas de discussion profane. Permettez-moi de vous le dire : je n’ai pas encore été excommunié, que Je sache, et J'ai lu à peu près tout ce que vous avez probablement lu vous-même sur cette admirable institution. Vous ne m’y trouveriez donc étranger en aucune façon. Si Je ne crois pas, de mon côté, que le sujet soit abordable entre nous, c’est par la même raison qui me fait croire qu'ilest inabordable entre un catholique et un protestant ; c’est-à-dire, parce que vous prétendriez contre moi, comme le protestant contre vous, que la forme de la communion, fixée une fois d’une manière certaine, ne doit pas changer. Les protestants ont prétendu remonter à la Cène, vous à l’Eucharistie, plus spiritualisée encore par l'Église développée; vous, comme eux, argumenteriez avec le passé, et moi je parle de l'avenir.
Avant tout, il faudrait que nous fussions d'accord
sur ce point, savoir : que l Église et le monde se sont de plus en plus et de mieux en mieux modifiés dans et par leur communion, afin d’être un jour {ous en un, COMMUNIANT L'un er L'autre dans l’uxrré de l Église er du monde.
Je reviens donc toujours à la grande question soulevée et représentée par le nunc regnum meum ; mais, pour y rentrer, quelques mots encore sur Mahomet.
Vous me demandez ce qu’auraient pensé des juges impartiaux, Platon et Cicéron, par exemple, s’ils étaient revenus au monde et qu’on leur eût dit: «Entre le Coran et la Bible choisissez, où est l’inspiration divine? » — D'abord, remarquez que le Coran ne refuse pas à l'Évangile l'inspiration divine : au contraire. Ensuite vous m'avouerez que vous faites trop beau jeu à l'Évangile, en prenant pour juges impartiaux Platon et Cicéron, un philosophe el un avocat, deux hommes d’esprit et d'esprit par excellence. Mais si vos juges ressuscités étaient Cyrus, Darius, Xercès, Mithridate, Antiochus ou Annibal, je pense que la réponse ne vous semblerait pas pouvoir être la même, et que vous comprendriez alors l’histoire de la Perse, de l'Asie Mineure, de la Syrie et de la côte africaine.
Platon et Cicéron! je le crois sans peine, puisque je sais que la Grèce et Rome ont reçu Saint Paul ; et quand bien même ce grand saint aurait été bafoué par les élèves de Platon et martyrisé par des avocats romains, je n’en serais pas moins convaincu qu’il a importé dans le monde européen la bonne nouvelle, sous la forme la plus conve-
nable pour inspirer, aux philosophes et aux avocats, une
métaphysique et une parole bien supérieures à celles de Platon et de Cicéron, et qu’à ce titre ces grands hommes auraient admirées. En Orient, le christianisme a métaphysiqué et bavardé pendant cinq siècles, disputant, bataillant; Mahomet est venu et a fait taire ces bavards, qu’Annibal n’aimait pas non plus, et que Darius, Jecrois, consultait peu. Aussi l'Orient tout entier ne faisait déjà qu'un corps vigoureux, alors que l'Europe chrétienne n'avait pu encore, malgré six à sept siècles d'avance, constituer son unité; si bien que l’Europe dut retoucher l'Orient par les croisades, pour y apprendre, non seulement les sciences physiques, mais la politique et aussi le commerce, les arts, la médecine, et en général toutes les affaires de ce monde, tant elle s'était absorbée dans la contemplation et l'espoir d’un autre monde.
Mais vous dites que le Coran lui-même prouve que Mahomet était un imposteur. Vous savez bien qu'on a dit, et avec raison, que la Bible prouvait que Moïse était un massacreur. Beaucoup de personnes ont dit aussi que Jésus avait été le contraire d’un homme humble, paisqu’il s’était déclaré le fils de Dieu, Dieu lui-même. Je vous le dis encore, Votre accusation contre Mahomet, qui d’ailleurs ne s’est pas déclaré Dieu, mais simplement homme et par conséquent peccable, mais excusable, est de la même force que ces deux accusations contre Jésus et contre Moïse. Remarquez d’ailleurs qu'il serait injuste de considérer trop avec la loupe la vie privée d’un homme dont la mission a été surtout politique, en regard d’un autre homme (surtout si l’on croit celui-ci Dieu) dont la vie a été presque individuelle, privée, même sans famille et pas du tout
politique. Par là vous prêteriez le flanc aux Juifs, qui n'ont pas voulu et ne veulent pas reconnaître en Jésus un Messie, parce qu’il n’a pas montré sa puissance divine en politique, et qui le jugent alors comme vous jugez Mahomet, homme de génie, mais perturbateur, sinon de la morale, au moins de l’ordre public et de la foi d'Israël.
Vous avez donc raison de dire qu'il ya en moi un parti pris de comprendre Mahomet parmi les hommes qui ont fait grandement avancer l'espèce humaine dans la route de sa destinée religieuse ; c’est un parti que j'engage fortement le monde chrétien à prendre, maintenant qu’il veut toucher en ami le monde musulman. Je n’ai pas vu un seul chrétien européen, allant en Orient, qui s’en soit mal trouvé; tandis que je ne conçois pas qu’on puisse se trouver bien du parti qu’on aurait pris de regarder Mahomet comme un imposteur, ayant fait rétrogader les peuples orientaux. C'était bon quand on voulait aller massacrer lesinfidèles; maisn’oublions pas que, tout en partant avec ce parti pris, on revenait de la Palestine (où l’on était allé plein du Dieu pur esprit), on en revenait rempli d'amour pour les carrousels et les tournois, fier de riches armures et de brillants costumes, désireux d’une cour de pages et d’écuyers, consultant l’astrologue et l'alchimiste juif ou arabe qu’on ramenait à sa suite, et amoureux de la femme jusqu’à l’idolâtrie la plus chevaleresque et la plus dévouée. C’était bon enfin lorsque le chrétien devait ravager l'Orient, puis revenir en Europe un tant soit peu païen, pour redonner à la chair chrétienne de la vigueur, de la grâce, de la beauté, elle qui avait été mortifiée,
écrasée par dix à onze siècles d’abstinence.
Pour cette question, je vous demanderai encore d’examiner plutôt les bons que les mauvais côtés; je suis convaincu, comme vous, qu'il y a beaucoup de choses à reprendre dans l’islamisme, aussi bien que dans la vie de Mahomet et dans celle d’Ali, ou même seulement de Méhémet Ali, pacha d'Ésypte, ou d’Abd-ul-Medjid le sultan, ou même enfin de l’émir Abd-el-Kader : Je m'en rapporte au commun des martyrs pour signaler, même avec exagération, ces imperfections; mais par quel point, par quel bon côté pouvons-nous toucher ces messieurs qui sont des hommes? Devons-nous seulement couper, tailler avec le sabre? devons-nous simplement émonder, ébrancher? non sans doute, il faut cultiver, il faut greffer, ou communier par approche.
Or, je dis maintenant, comme l'Église de Rome l’a toujours dit, que l’Église régnera un jour sur le monde ENTIER, Sur l'Orient comme sur l'Occident, sur Platon et Cicéron, comme sur Cyrus et Annibal ; qu’elle embrassera dans son amour (elle, l'ame du monde) le monde intellec— tuel de Platon et de Cicéron, et le monde temporel qu’aimaient Cyrus et Annibal, le ciel nuageux du Nord et la terre ardente du Midi; je dis que c’est là son royaume COMPLET, qui lui à été promis théoriquement et qui n’est pas réalisé en pratique. Eh bien! c’est la réalisation pralique de cette promesse, faite il y à dix-huit siècles, répétée avec ardeur pendant quinze siècles, oubliée, presque supprimée par les enfants de Rome depuis deux siècles, c’est cette apparition du royaume universel dont Je suis désireux, outre mesure peut-être, mais avec une intention pure et une foi inébranlable. — Et c’est là
ce que vous appelez vouloir dominer et diriger l'Église ! 4 \ r . .
c'est là ce que vous prétendez devoir la blesser, la faire reculer en bouchant ses oreilles!
Mais, direz-vous, comment réaliser celte divine utopie? Comment embrasser dans un MÈME amour la vie spiriturlle et la vie matérielle, ou, mieux encore, la vie scientifique et Ja vie industrielle de l'humanité? Comment gouverner la terre et les peuples qui vivent d’elle et qui la fécondent? — Pour Dieu, à mon tour je m’écrie : « N'allez donc pas si vite! »
Sommes-nous d’accord sur la promesse? Pensonsnous l’un et l’autre que, même en n'espérant pas qu’elle puisse se réaliser parfaitement sur la terre, nous devons tendre à nous en rapprocher sans cesse? Croyons-nous que les hommes de bonne volonté peuvent y contribuer, rien qu’en proclamant haut qu’ils le désirent, qu'ils y croient, que leur foi est confirmée par tous les progrès déjà accomplis, par ceux surtout qui, maintenant, se Ma nifestent dans l’horreur de la guerre et du sang, dans l’amour, même exagéré, des fruits du travail, dans une to— lérance et une justice croissantes ?
Lorsque Bossuet, habile politique, pour échapper au protestantisme, inventa le juste milieu du gallicanisme, c'était tout simple et fort adroit de traduire en français que le royaume de Dieu n’était pas du tout de ce monde, et d’effacer maintenant; est-ce nécessaire, adroit, habile et politique aujourd’hui? Telle est la question, la seule et véritable question que je vous pose; vous n’y répondez
pas.
Ho
Moi aussi je dirai que toute discussion entre nous, sur les voies et moyens, exigerait un catéchuménat (quoique je ne vous considère pas du tout comme profane), car il faut des épreuves, généralement longues et pénibles, pour ne plus discuter et embrasser en commun le même moyen de réaliser un sentiment déjà commun. Aussi, entre vous et moi, c’est ce sentiment de l'avenir religieux de l'humanité qu'il importe de fonder sur un commun espoir.
Songez donc que si l’Église sentait, aujourd’hui, l'utilité de rappeler formellement et très-spécialement au monde qu'elle n’a pas abdiqué cette promesse implicite renfermée dans le nunc, non-seulement l'esprit du clergé tout entier en serait modifié, et il le prouverait par ses œuvres, mais le monde lui-même réfléchirait et agirait sous une inspiration ou préoccupation religieuse et politique toute nouvelle.
Direz-vous que le moment n’est pas venu de le faire? c’est bien, J'accepte. Je vous assure que je sais ce que veulent dire patience et prudence; je vous demande simplement si vous croyez que ce jugement sur les faux traducteurs devra être prononcé un jour, et j'espère que, pour ce Jugement-là, vous ne me renverrez pas au jugement dernier.
Vous m'’accusez d’être injuste envers l’Église et de méconnaître tout ce qu’elle fait de bon, comme je vous reproche de ne pas être juste envers tout ce qui n’est pas elle. Il est possible que nous tombions l’un et l’autre dans ce défaut, qui serait en effet plus grave de ma
part, logiquement parlant, car il serait en contradiction manifeste avec mon sentiment, ma foi en tout ce qui est humain, et surtout à l'égard de ce qui à de la grandeur parmi les hommes. Béranger, le chansonnier, me disait que sa première disposition, en face de toutes choses, était de sentir et de voir le mauvais côté, mais qu'heureusement pour lui la seconde impression lui faisait distinguer les bons côtés. Il me semble que je suis plutôt le contraire de Béranger, surtout à Pégard, je le répète, de ce qui est grand parmi les hommes. Béranger, heureusement pour lui, reste souvent sur la seconde impression; heureusement pour moi, je reviens souvent, et je dirais même presque toujours, à la première ; il est bon et malin; moi, je ne me crois pas trop malin, mais je me crois assez bon, aimant les choses bonnes el ne m'intéressant pas {trop aux mauvaises, même, je le confesse, pour les détruire. Quoi qu’on en ait dit sou vent, je me crois plus organisateur que destructeur.
Je m’exprime ainsi pour vous donner une idée nette au moins de mes intentions quand j'attaque ; mais d’ailleurs ne trouvez-vous pas que cette même disposition se manifeste dans la forme et le but de mes attaques? N'y a-t-il pas upe différence entre regretter qu'on ne fasse pas et blämer ce qu'on fuit? Or, il me semble que je ne me suis pas livré au blâme, mais peut-être un peu trop au regret. Je sens bien qu’en vous disant avec toute franchise mes désirs, mes espérances, je dois paraître donner des conseils à l'Église, et vouloir lui imposer mes idées ; aussi me dites-vous : « Les sectaires sont ainsi faits. » Non, il n’est pas besoin d’être sectaire pour cela, il suffit de
croire; et d’ailleurs les sectaires qui ont eu le plus cette manie n'étaient pas les plus mauvais, il y avait du bon à en prendre.
Le Pape, m’a-t-on assuré, fait imprimer en ce moment Loutes les bulles relatives à l’affranchissement des esclaves; 1l répond ainsi lui-même au paragraphe de votre letire, car il a sans doute pour but d'intervenir aujourd'hui encore, du poids de tout le passé de l’Église, dans celle question trés-politique. Mais, dites-vous, l'Église n’a commencé à conseiller l’affranchissement qu'aux quatrième et cinquième siècles, et vous m'engagez à attendre quatre ou cinq siècles pour qu’elle arrive enfin à se mêler, indirectement et par conseil de confessionnal, de l’association. — Si vous vous effrayez de mon impalence, j’admire votre patience, qui vous aveugle même sur le fait le plus incontestable du passé. Certes, Jésus, Saint Paul, Saint Pierre, tous les chrétiens des premiers siècles n’ont pas conseillé d’affranchir les esclaves, comme on l’a fait aux quatrième et cinquième siècles; mais malgré les affranchissements que faisaient, avant eux, les Romains, je vous prie de me dire si Jésus et Saint Paul ont attendu longtemps pour enseigner aux hommes, à {ous les hommes, maîtres et esclaves, qu’ils étaient frères. La chose était neuve, surtout chez les Gentils, et Caton ou Aristote ressuscités s’en seraient furieusement élonnés ; el messieurs les bourgeois de Rome, qui ne voulaient pas du tout être traités en frères par leurs esclaves, jetaient ces chrétiens perturbateurs aux bêtes. Allez-vous blâmer l’impatience des promoteurs de Ja fraternité humaine?
Or, entre eux, ces révolutionnaires se traitaient comme des frères; un esclave, un affranchi, un citoyen, un patricien, tous communiatent dès le premier siècle; et l'Église, pendant sa course envahissante, n’a pas cessé de donner, sur la chaire même de Saint Pierre, des exemples de cet appel de tous, selon le mérite et quelle que füt la naissance, libre ou servile. Si vous n’appelez pas cette parole et cette conduite de l'Église une provocation perpétuelle à l'affranchissement, c’est, je vous le dis encore, que vous me supposez révant un phalanstère fait par le Pape en 1843, ce qui est à mille lieues de ma pensée.
C’est précisément parce que l’idée d'association entre le maître et l’ouvrier (qui ont eu besoin de dix-huit siècles pour apprendre qu’ils sont frères) est une idée neuve à inspirer, à développer parmi ces frères ennems ; c’est parce qu’elle aura besoin de siècles pour entrer dans les âmes et dans les institutions, comme la fraternité ÿ est entrée; c’est parce que l’assocrarion des frères est le complément neuf du précepte moral de la fraternité; enfin c’est parce qu’elle doit modifier la politique de la société actuelle, comme la fraternité a modifié celle de la société grecque et romaine, que je suis impatient d'entendre prononcer ce grand mot par l'Église, sans croire qu'à l'instant même tout le monde s’embrassera et s’associera, où communiera d’une façon réelle, et non plus symbolique seulement.
Parce que cette vérité : Les hommes sont frères, est aujourd’hui vieille comme l'Évangile, vous engagez à patienter pour cette autre vérité : Les frères doivent s'associer ; mais
pourquoi done mettre à nos bouches un bâäillon, comme
les patriciens en mettaient aux martyrs? N'est-ce pas aux meilleurs des frères à parler les premiers, à tous leurs frères, d'association? Ce n’est pas là un blasphème, Par qui l’Église prétend-elle que ce mot soit lancé, répandu sur le monde? par Blanqui, par Barbès, par Owen, Fourier ou Saint-Simon, et pas par elle! Alors ce n’est donc pas une vérité; ce n’est donc pas un espoir légitime ; c’est un blasphème, un crime; la société est menacée; les bourgeois s’écrient : En prison, en prison ! Et, en effet, des impatients conspirent ; à leur bonne pensée, ils mêlent les poisons de la haine, de la vengeance, de l’orgueil ; ils descendent sur la place publique et le sang coule... l'Église se tait.
Vous me demandez si l'Église à jamais souffert le mar- {yre pour celle foi en particulier, l'abolition de l'esclavage. Non, cela est vrai, et Je suis étonné que vous m’en fassiez la question, si vous entendez cela à la lettre; car il est connu de tout le monde, moi compris, qu’il n’y à pas d'article particulier du eatéchisme qui fasse une obligation d’affranchir les esclaves. Mais pour quelle loi particuliére croyez-vous donc qu’il y ait eu des martyres dans le christianisme? 11 y a eu des massacres parmi les chréliens, pour telle ou telle pointe d’aiguille dogmatique ou de discipline; mais j'ose affirmer que vis-à-vis du paganisme ou du judaïsme, il n’y à jamais eu de marlyres pour des articles particuliers de la foi; ce ne seraient que des exceptions et pour ainsi dire des fantaisies de bourreau. Îl y à eu des martyres, parce que le christianisme
changeait, renouvelait la société ; il y à eu des mar-
lyres, parce qu'il y avait une naissance d’avenir; et, comme le dit Ballanche, il y a eu aussi des victimes, parce qu'il y avait un passé qui mourait. Croyez-vous- donc qu'on martyrisait, aux premier et deuxième siècles, à Rome, parce que lel ou tel ne voulait pas sacrifier à tel ou tel dieu, lorsqu’à cette époque on permettait à tant d’autres hommes de plaisanter ces mêmes dieux? C’est comme si vous pensiez qu'on m’a mis en prison pour alteinte à Ja morale publique, à une époque où il n’y a ni morale publique, ni morale privée, dans la grande Babylone.
Rien n’était plus indifférent à Rome qu'une croyance religieuse quelconque, sauf la religion chrétienne, parce que celle-ci devait changer la société politique; les croyances qui ont celte puissance sont les seules qui méritent le nom de religion. Vous vous refusez avec une merveilleuse réserve aux bénédictions que j'aime à donner à l'Église pour ses bienfaits; vous seriez fâché que Je vous prouvasse qu’elle a été martyrisée spécialement pour l’abolition de l'esclavage; eh bien, je suis convaincu que, même aujourd’hui, le sentiment d’affranchissement, inspiré par le Christ, cause des martyres hors de l’Église, tandis que le dogme, la théologie, n’en occasionnent plus, même dans le sein de l’Église.
Sans doute l'Évangile a dit, et l'Église a répété, de respecter les puissances el de rendre à César ce qui était à César; et si la parole chrétienne, relative à la politique, était toute renfermée dans ces préceptes , je m’expliquerais très-difficilement pourquoi César et les puissants de la terre auraient persécuté Îles chrétiens ; mais qui
donc a donné à l’homme, à l’individu, le sentiment de la
dignité personnelle, incompatible avec la servitude? Qui donc a relevé le front de l’esclave et du pauvre, courbés devant et sous les pieds du maître et du riche? Qui donc à enseigné au monde la liberté? N'est-ce pas Jésus et l'Église, au prix de leur sang? Une religion qui ne prècherait que l'autorité et l’obéissance > Mais ce ne serait pas une religion universelle; elle serait bonne tout au plus pour le Thibet et enfanterait l’idolâtrie du pouvoir, un souverain dieu et un peuple troupeau. Oh! il ÿ à autre choseque cela dans l'Évangile, et César le sentait aussi bien que l’esclave: l’un faisait des martyrs, quand l’autre se faisait chrétien, À défaut d'intelligence, l'instinct seul aurait suffi; le fils du charpentier était de race royale; ce Juif, sujet des Romains, était fils de David, Roi d'Israël peuple élu du Seigneur pour marcher en tête des peuples ; ce crucifié savait la langue des Rois, mais il savait aussi celle du peuple; et si de ce verbe est sortie la sublime aultocratie de Grégoire VIT, c’est aussi lui qui a enfanté, dans le siècle dernier, ce merveilleux cri de liberté!
Je n'aime pas plus l’autocratie que l'anarchie : je ne serai donc pas suspect à vos yeux en rendant à l'Évangile la révolution française et le papisme aulocratique ; l’une et l’autre sont des interprétations incomplètes de la parole divine, l’une et l’autre sont des exagérations inévitables et très-providentielles des deux faces égales de toute pensée de Dieu, traduite en langage humain, Autorité et liberté sont ces deux formes del’orpre; et pour éviler à l'avenir leurs funestes exagérations, Dieu fera prononcer à son Église le verbe qui doit les contenir dans une Juste mesure ; ce verbe, c’est l’AssoctaTion.
Le sens profond du mot reziGion est perdu, est mort; il faut lui redonner la vie. Ceux qui croient aujourd’hui le comprendre, aussi bien que ceux qui le maudissent, ont besoin que l’Église en fixe de nouveau la valeur, pour ce temps et pour les temps à venir. « Il n’y a plus de religion sur la terre, le genre humain ne peut rester en cet état, » dit de Maistre. Il se trompe, Dieu n’a jamais abandonné l'humanité; mais à chaque phase de sa destinée, il lui révèle une acception neuve de ce mot religion. « Tout annonce, dit encore de Maistre, je ne sais quelle grande unité vers laquelle nous marchons à grands pas; » eh bien, celui qui nous y pousse, n’est-ce pas Dieu ?
Il ne s’agit plus aujourd’hui de relier deux sociétés distinctes, dont l’une serait la société religieuse et l’autre la société politique; il s’agit de rendre la société humaine religieuse, par l’assocrarion des deux termes, contradictoires jusqu'ici, de tous les dualismes humains, tels que l'autorité et la liberté, le maître et l’ouvrier, ou tels que l'esprit et la chair, l’homme et la femme, et même tels que le mal et le bien, afin de ne jamais voir sur la terre des anges ou des démons, mais des êtres finis, imparfaits, et pourtant progressifs.
Avec les deux mondes, religieux et politique, sacré et profane, quoi qu’on fasse, le démon régnera sur l’un, et Dieu sur l’autre; Satan ne sera pas vaincu, le règne de Dieu n’arrivera point.
Ceux qui, croyant comprendre le mot religion, se placent, avec leur religion, en dehors du monde, et ceux qui, maudissant le mot religion, le repoussent hors du monde, sont également aveuglés par des regrets ou des
craintes du passé, mais ne sont pas inspirés par l'avenir : les uns rêvent généralement une autorité à jamais perdue, les autres rêvent une indépendance pour toujours impossible : c’est à l'Église qu’il appartient de faire la part de ce qu'il y a de légitime dans les souvenirs des uns et dans les espérances des autres, et ce n’est pas le moment de supprimer le mot nunc, de perdre son latin devant la politique.
Vous voyez que j'y reviens toujours; c’est dans l'espoir qu’enfin vous y arriverez vous-même une bonne fois; j'ai de la peine à vous y attirer, et je dois bien vous fatiguer par ma persistance à vous pousser sur ce terrain.
Dieu donne incessamment à (ous, Sans exception de profanes, son esprit et son corps, Son sang et sa chair; nous le savons, le Christ nous l’a enseigné, À tous la solidarité de cette grâce, à chacun l’imputabilité de cette liberté.
Dans le temple, hors du temple, c’est toujours l’ruwa- MTÉ ; il n’y en à qu’une, il n’y a donc qu’une RELIGION.
Les Papes et Luther on confessé leurs fautes devant Dieu: les Rois et Robespierre ont confessé les leurs ; la violence, la fureur des apôtres de la liberté, ont été pesées dans la divine balance, en regard des faiblesses et des désordres des Médicis et des Bourbons, en regard des infamies et des orgies de l’autorité; car le moine défroqué Luther vaut bien, je pense, un sacrilége Borgia; et lincorruptible Robespierre ne pèse pas moins qu’un Régent corrompu, et qu’un Louis XV corrupteur.
Or, il dépend de l'Église, et d’elle seule maintenant,
de prononcer ce jugement sur le passé: elle ne la pas pu jusqu'ici; elle a voulu confesser le monde, elle ne s’est point encore confessée à lui. Elle a caché ses fautes, comme si Dieu n'avait pas donné à tous les hommes, par son Christ et par l'Église elle-même, des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, un cœur pour glorifier, mais aussi pour condamner.
Justice pour tous! car le règne de Dieu est proche; justice bien ordonnée commence par soi-même, comme la charité par les autres. Assez on à prêché Phumilité au monde, en gardant pour soi le cachet d’un orgueil surhumain, l’infallibilité !
Oui, je désire et j'attends un seul pouvoir suprême, une seule Église universelle, une seule religion pour l'humanité tout entière; non plus deux glaives ou deux houlettes, parce qu’il ne s’agit plus de bouchers où de troupeaux. Je l’attends, j'y crois, parce que le monde ne veut plus donner à des hommes et à des institutions humaines les attributs de l'infini, de Dieu : l’impeccabilité, Pinfaillibilité, l'immutabilité; J'y crois, parce que tous les siècles me racontent et tous les prophètes de Dieu m’assurent que l'humanité marche vers le règne de justice et de vérité, détrônant sans cesse l’iniquité et le mensonge; et je bénis ceux qui détrônent et ceux qui fondent: les uns et les autres sont envoyés de Dieu, non du démon, car il n’y a qu’un seul maitre dans l'univers.
Oui, je bénis l’Église, dont la parole pacifique a détrôné César, et je la conjure, en vous, de bénir maintenant les hommes qui, hors d’elle, lui ont soutenu que, hors d’elle aussi, étaient le salut, la volonté de Dieu, Dieu lui-même;
car Dieu, dit Saint Jean, n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde, mais afin que le monde soit sauvé par lui; et ce jour-là, dit encore Saint Jean, nous serons en Dieu, et Dieu en nous, et nous serons un comme lui-même; nous serons consommés dans cette grande unité que prophétisait de Maistre, et qu’il attendait de l’affinité naturelle de la religion et de la science. « Il faut nous tenir prêts, disait-il, pour un événement immense dans l’ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. » — Mais quoi! vous faites peu de cas, ce me semble, de l’orthodoxie du grand de Maistre, et je perds ma peine en vous citant sa parole; je m'affaiblis peut-être à vos yeux en m'appuyant sur ce sublime amant de l'Église. — Je quitte donc la plume en vous embrassant.