SIXIÈME LETTRE
Paris, 23 mai 1843.
Mon cnEr MONSIEUR
Je n’ai jamais pensé ni dit qu’il ne fallait voir que les bons côtés des choses; j'ai toujours dit qu’il fallait voir les bons et les mauvais, et j'ajoute qu'il faut surtout chercher les bons côlés dans nos adversaires, puisqu'il ne peut y avoir de paix qu’à ce prix; car il faut s'entendre, sinon sur fout (ce qui est impossible), au moins sur quelque chose, pour commencer à se donner la main. |
Je vous le jure, je n’ai cité Borgia qu’à mon corps défendant ; et si, dans cette circonstance, je n’ai pas rappelé
u’il avait beaucoup de prédécesseurs et uelques suc-— q
cesseurs dignes et admirables, c’est que ce n’était pas le lieu de répéter ce que je vous ai dit ou fait entendre mainles fois, savoir : qu’à mes veux la série des Papes est l’assemblée d'hommes la plus grande qu’on puisse trouver dans l’histoire de l'humanité, surtout tant que la natssance n’est pas intervenue comme condition de leur éligibilité.
J'ai comparé Borgia à Luther, comme le Régent à Robespierre ; parce que, si l’on ferme les yeux sur les vices des Papes ou des Rois, on est exposé à méconnaître les vertus des adversaires des Papes et des Rois. Des hommes comme Luther et Robespierre ne remuent le monde que parce que le monde a été troublé par ses maîtres précédents; et ce n’est pas le génie du mal qui fait leur force, c'est Dieu lui-même qui les suscite et leur donne puissance, ét qui dit : « Maintenant comprenez, vous qui Jugez la terre ! »
Je ne fais donc pas de récriminations contre la papauté en signalant des crimes, et vous ne pouvez, sans injustice, donner à mes lettres le titre que portait un ouvrage de la révolution : Les crimes des Papes. Pourquoi donc vous-même ne vous altachez-vous pas surtout à voir en moi lun des réhabilitateurs les plus fervents, et, j'ose le dire, un peu influents, de la grande puissance exercée par l’Église, par la papauté sur les affaires humaines? Songez qu'à l’époque où M. Guizot fit ses premières leçons d’histoire, dans lesquelles il rendait aux évêques de France un hommage mérité, Saint-Simon publia des remerciments qu'il adressait à ce professeur, pour avoir été l’habile vul. garisateur d'idées émises par lui depuis plusieurs années :
idées que Thierry cultivait alors auprès de Saint-Simon, et qu’il publiait lui-même sous le nom de À. Thierry, fils adoptif de Henri Saint-Simon. — Songez que lorsque j’écrivais en 1825 le Producteur, et, plus tard, l’Organisateur, nous enseignions, pour ainsi dire, les noms de de Maistre et de Ballanche aux hommes qui dirigeaient alors l'esprit public; songez que Benjamin Constant, lui-même, nous a accusés de rêver un papisme nouveau. — M'accuser de récriminer, parce que j'ose nommer Alexandre VI, c’est done plus qu’une erreur de votre part. Je vois les choses sous toutes leurs faces et telles qu'elles sont, comme vous me le conseillez.
Puisque je vous reprochais d'appeler Mahomet un jongleur, je ne conçois pas qu'il ait pu entrer dans votre pensée que, moi, j'appelais Moïse un massacreur, et Jésus- Christ un fat. Je vous ai dit les opinions (en regard de la vôtre sur Mahomet) des hommes qui, permeltez-moi de vous le dire, ne comprennent pas Moïse et Jésus mieux que vous ne comprenez Mahomet. Jadmets comme vous que les hommes qui voient en Jésus un orgueilleux doivent voir en lui un blasphémateur, un imposteur; c'est aussi le nom que Voltaire donnait à Mahomet.
Le progrès que beaucoup d'hommes de nos jours ont fait, relativement à Jésus-Christ, c'est de trouver que cel orgueilleux imposteur avait eu de bonnes intentions. Vous en êtes là à l'égard de Mahomet; c'est déjà beaucoup, et je vous en félicite; j'en félicite également tous les chrétiens, si, comme Je le pense, ils ont fait, ainsi que vous, ce progrès très-favorable à l'union de l'Orient avec l'Occi-
“HER dent; je dis l’union, et non la confusion impossible de l'Orient fondu pans l'Occident.
Comme vous le dites, Jésus est venu révéler aux hommes l’incarnation divine; il l’a révélée d’une manière incomparablement, infiniment supérieure à toutes les lueurs de cette révélation, éclipsées dans les religions orientales, et je dirai même dans les récits bibliques de la création de l'homme. Je souhaite, comme vous, que l’humanité tout entière participe à l'intelligence de cette révélation suprême qui unit l’homme à Dieu, les hommes entre eux et avec la nature entière; je souhaite, comme je vous l’ai dit, que le symbole devienne pour tous une réalité sentie, à jamais mystérieuse ; je souhaite que le protestantisme et le catholicisme, l'Orient et l'Occident, la terre et les astres eux-mêmes communtent avec amour; je souhaite, en un mot, que ce qu'on nomme la religion chez tous les peuples, ce qu'on nomme la politique, ce qu’on nomme la science, manifestent partout Dieu incarné, dont le premier exemple, vraiment humain et divin à la fois, est Jésus-Christ.
Pourquoi alors, me dites-vous, ne communiez-vous pas avec l’Église ?
Je crois communier avec les peuples que j'ai visités, même avec les Anglais que je viens de voir; je communie avec les protestants et les juifs de France et d'Allemagne, avec les grecs de Russie, les musulmans d'Égypte et d'Algérie, et même avec les Pauvres nègres fétichistes que je voyais amener au marché du Caire; il serait bien merveilleux que je ne communiasse pas avec
l'Église catholique, avec ma Mère, comme vous le dites
fort bien, pourvu que vous ajoutiez que ce qui n'est pas elle est mon Père.
Ceci, direz-vous encore, est un jeu de mots; communier, c’est communier comme le pratique l'Église. — Je vous demande pardon, mais là est précisément la question, et vous reconnaissez vous-même que l'Église tolère des formes diverses, données au symbole de l’incarnation divine. Il vous est done impossible d'affirmer que l'Église ne modifiera pas sa forme eucharistique, sans revenir pour cela aux agapes; mais, au contraire, en manifestant le plus clairement possible ce qu’elle a réduit à une cêne mystique, à une incarnation aussi spirituelle, aussi étrangère à la chair qu'il est possible de l'imaginer.
Or, qui donc a fait supprimer ou modifier les agapes? Vous admettez bien que c’est l’Église, qui a reconnu des inconvénients à cette forme. Je suis convaincu qu’elle reconnaîtra des inconvénients à la forme actuelle, surtout si, loin d’en faire un objet d'attaque contre elle, comme le faisaient les païens qui prétendaient que les agapes étaient des saturnales charnelles, les hommes qui lui signaleront ces inconvénients, le font avec amour pour elle, en les lui présentant comme une exagération de spiritualisme, impuissante à faire sentir l’incarnalion aux hommes en qui la chair est puissante.
Là est, selon moi, la solution de la conversion des 1dolâtres, fétichistes, païens, et même des musulmans. En un mot, l'esprit doit se montrer palpable, pour que le mystère de l’incarnation soit aussi bien vu que compris, tou-
jours comme l’on voit et l’on comprend les mystères, c’est-à-dire par l'amour.
Si vous trouvez sage que l’Église accorde aux Grecs et aux Maronites une forme eucharistique particulière, appropriée à leurs besoins ou à leurs coutumes, il me semble que vous devez trouver naturel qu’un homme qui, comme le grand Xavier ou comme le plus grand Saint Paul, ambitionnerait de convertir à Dieu incarné les peuples enveloppés dans la chair, que cet homme, dis-je, sollicite l'Église de mesurer son enseignement de la divine révélation aux besoins et aux coutumes de ces peuples.
Eh bien, je vous confesse que J'ai plus pitié des hommes qui vivent hors de l’Église que de ceux qui vivent dans son sein et s’y trouvent bien, comme vous; que je me sens au cœur plus d'amour, et relativement même plus d’espérances d'avenir, pour les pauvres, que pour ceux qui sont riches ou se croient riches, ce qui est presque la même chose: les riches de l'esprit, comme vous le savez fort bien, ne sont pas plus près du royaume des cieux que les autres.
Dans ces termes, il me semble que vous n'avez rien à reprendre à mon vœu et à la manière dont je l’exprime. Sous mille formes je me suis présenté comme amant de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, non pas de la populace de telle ou telle ville ou de telle province, mais de la populace du monde; de celle qui est frès-pauvre d'esprit, mais forte, belle et grande de chair; de celle qui travaille pour vivre, et je dirai même qui ne travaille que pour vivre; car, dans nos pays du Nord, les hommes ont
vendu le travail écrasant; dans ceux du Midi, c’est le soleil qui brûle les travailleurs. |
C'est donc pour eux que jé m'inquiète de la forme sous laquelle la divine incarnation leur sera offerte en croyance. Vivre, comme je le fais, en eux et pour eux, n'est-ce pas d’abord, pour moi-même, renoncer à la communion qui m'a spirituellement incarné Dieu, et chercher celle qui, charnellement, spiritualisera l'homme?
J’attache beaucoup de prix à ce que vous ne trouviez, dans mes désirs, rien qui soit en dehors de vœux légitimes. Lors donc que vous m'engagez à communier el que je vous réponds ce qui s’y oppose, Je vous prie d’examiner si, en m’abstenant, je n’exprime pas d'une manière convenable le désir auquel je crois que l'Église peut satisfaire.
En d’autres termes plus généraux, croyez-vous qué le culte et la discipline de l'Église puissent et doivent se modifier selon les lieux et selon les temps? — Vous m'avez déjà répondu oui, et vous m'avez cité des exemples. — Croyez-vous que dé pareilles modifications soient nécessaires, non-seulement pour faciliter l'union des musulmans et des chrétiens, mais aussi des protestants el des catholiques, des athées et des croyants, des Rois et des peuples, des maitres et des ouvriers, enfin de tout ce qui est en guerre aujourd’hui dans le monde?
Certes, si vous me répondez encore oui, vous ne me citerez pas comme exemple le culte de Notre-Dame-de- Lorette ; et pourtant je demeure près de cette église, et Je veux vous en parler. Hier j'y ai entendu une fort belle
voix, un orchestre distingué, des chœurs dignes de l'Opéra,
ou, mieux encore, du Conservatoire, Je vous vois d'ici frémir et de la chose et du ton avec lequel je vous la raconte; le fait est que j'en frémis moi-même, et que ce boudoir m’a porté fadeur à l’âme. Je vous prie donc de ne pas me confondre avec ceux qui disent qu’il faut rendre la religion aimable, et qui, dans ce but, la déguisent en petite fillette musquée, vraie parisienne de la Chaussée-d’Antin.
Cette prostitution, cependant, est un signe auquel je suis loin d’attacher peu d'importance ; mais, quels que soient mes rêves, je puis vous assurer que je n’en fais pas un seul qui soit de cette inconvenance à l'égard de l'Église, et il me semble que, comme l’ours de la Fable, des amis maladroits et ignorants lui jettent un pavé sur la tête. Mieux vaut, je vous assure, un sage ennemi comme moi; Car si je ne suis pas le modèle des sages, je me donne à Vous comme un modèle des ennemis de l'Église, moi qui aime et admire beaucoup son grand amant.
Bon Dieu! où iraient se cacher, si de Maistre vivait, ces abbés de grand boudoir, ressuscités à Notre-Damede-Lorette, au mois de mai et de Marie, entourés de fleurs, de parfums et de chants, et de ces charmantes petites femmes auxquelles la langue parisienne a consacré ce Joli petit nom de lorettes!
Autre prostitution : M. de Genoude fait des Journaux et dit la messe; vous ne croirez pas non plus que j’espère voir beaucoup de prêtres suivre cet exemple, et surtout y être encouragés par Rome; et pourtant là encore est un signe d'un effort fait, sinon par l'Eglise, au moins par des hommes de l’Église (ce qui est très-diffé-
rent, Je le sais), pour méler, mais non unir, l'Église au monde. ;
Troisième prostitution : M. l’évêque de Chartres accuse l’Université d'enseigner le crime, l'assassinat; un journal lui répond par une saleté : bien attaqué, bien défendu ; ce ne sont pas des combats que j'espère de l'Église, c’est la parole de paix.
Je n’en finirais pas si je continuais à vous donner des preuves de tentatives funestes, selon moi, et je crois aussi, selon vous, faites pour introduire l'Église dans la société, y compris surtout la grande discussion relative à la liberté de l’enseignement ; mais ne rien comprendre à ces signes des temps, fermer les yeux et les oreilles, rester immuable quand tout change de soi-même et sans inspiration ou direction suprême, ce serait un rôle que l'Église ne pourrait faire longtemps, et il faudra bien qu’elle dise à monseigneur l’évêque de Chartres et à M. de Genoude, et même au curé de Notre-Dame-de-Lorette, de ne se mêler de ses affaires que comme elle entend qu’on s’en mêle, le jour où elle entendra elle-même que c’est de telle ou telle façon qu’on doit mener ses affaires.
Tout ceci semble m'avoir éloigné de votre question sur la communion; pas le moins du monde : J'avais besoin de vous faire voir une foule de gens qui communient trèsexplicitement, selon l'expression de M. Lacordaire, et qui déchirent ou salissent leur mère, afin de vous ramener à ma première thèse, qui est aussi la vôtre, savoir : qu'il faut voir les choses sous toutes leurs faces, el qu'il y a, par compensation, des hommes qui ne communient pas avec l'Église, soit à Paris, soit en Chine, et qui ont
du bon, surtout s'ils communient implicitement avec l'Église.
Avouez qu'il est curieux que ce soit précisément le chrétien, l’homme de l'esprit, qui tienne tant à la communion explicite ou de fait, visible, charnelle, et qui n’attache aucune importance à la communion implicite ou spirituelle, au point de dire que la première seule sauve! — Mon cher monsieur, j'aurais pu mourir à Thèbes, seul dans ces ruines; mourir en Algérie par la main d’un Arabe, sans confession, sans communion explicite; je serais mort en croyant à Dieu incarné. Ne me dites pas que je n'aurais pas été sauvé.
Vous me conseillez d’aller voir M. de Ravignan, el vous aimeriez, si vous étiez à Paris, m'y accompagner, L’abord de M. de Ravignan est assez facile pour que je sois certain d’être reçu comme il reçoit tout le monde, avec affabilité; mais croyez-vous donc que, même à vous, J'aurais dit tout ce que je vous ai écrit depuis quelques mois, Si Vous ne m’aviez pas provoqué sur ces graves su- Jets, en me reprochant de ne pas avoir fait, dans mon livre, la part assez large à l'Église, pour la colonisation de l'Algérie? Je sais combien ces graves matières exigent de ménagements, et j'éprouve une vive peine quand je crois voir, dans les interprétations données quelquefois par vous à ma pensée, la preuve que j'ai quelque peu troublé ou blessé la quiétude ou la légitime susceplibilité de votre foi. Je n’irais pas à M. de Ravignan pour me convertir, et j'irais encore moins à lui pour le convertir;
mais si l'envie lui prenait, comme elle vous a pris, de
trouver qu’il y a assez de bonnes choses en moi pour en espérer et m'en demander de meilleures, je lui dirais, comme je le dis à vous, tout ce qui est dans ma pensée. J'ai assez d’orgueil pour croire que je vaux la peine qu'on tente de me convertir; et mon orgueil va plus loin encore, puisque je pense que les convertisseurs pourraient trouver quelque bien dans leur tentative, quand même elle serait, à leurs yeux, infructueuse à mon égard. D'ailleurs ne dites-vous pas vous-même que je suis membre de ce corps de l’Église, ce qui ne m'empèche pas de croire que je suis aussi membre de ce grand corps, humanité, dans lequel Dieu nous à révélé, par Jésus, que tous les membres sont frères? Si donc je me sens vivre entre ces deux partis divisés de frères, les aimant les uns et les autres d’un égal amour, communiant seulement d’une manière implicite avec les uns, et surtout d’une façon explicite avec les autres, appelant le jour où tous pourront communier sous ces deux formes, selon les dispositions de chacun, selon leur vocation spirituelle ou charnelle, mais également sainte ; si, placé ainst entre ces deux mondes qui aujourd’hui se repoussent, je veux aider, par mon amour pour l’un et pour l'autre, à les rap— procher, à les unir, à faire qu'ils se rendent justice et “charité mutuelles; ne fût-ce que pour l'intention, je croirai avoir bien mérité des hommes et de Dieu.
Pardonnez-moi done quand vous croyez que J'attaque votre parti, et pardonnez-moi aussi quand vous trouvez que j'élève trop le parti contraire; je vous l'affirme, de tous ceux qui ne communient pas explicitement avec
l'Église, personne plus que moi n’admire l'Église pour son
passé et n’a d’espoir en elle pour son avenir ; et personne aussi, parmi {ous ceux qui communient implicitement avec l’Église, n’a plus que moi d’ardentes sympathies, de religieux amour pour tout ce qui est en dehors d’elle.
Direz-vous qu’à force d’aimer tout le monde on n'aime personne? Mais qui donc est le prochain? Vous savez la réponse du grand maître en amour : Le prochain est celui qui exerce la miséricorde. Croyez-vous que la miséricorde ne se trouve que dans l’Église? I] y a des samaritains encore.
Traitez-moi, je vous en prie, comme le samaritain de l'Évangile, et laissez-moi croire à la vertu et au salut hors de la communion avec l’Église, sans que celte croyance blesse la vôtre. Vous communiez avec les catholiques seuls ; je me sens en communion avec tous les hommes, avec le monde entier qui m’environne ; je sens Dieu en mot et hors de moi, en nous.
Le jour où l’Église enseignera aux hommes que Dieu est en eux, même sans qu'ils le sachent et quoiqu’ils le nient, ce jour il n’y aura plus qu’un seul troupeau et un seul pasteur (Saint Jean, X, 16), et la communion manifestera que Dieu, en effet, est en tous, et qu'il ne s’incarne pas seulement, par une volonté individuelle, dans quelques privilégiés de son amour. — « Il était dans le monde, et le monde à été fait par lui, et le monde ne l’a point connu. » (Saint Jean, I, 10). Qui done autorise l'Église à croire qu'elle le possède seule et qu'elle seule en dispose? — Qu’elle enseigne sa volonté à tous, qu'elle le fasse aimer par tous, qu'elle Le révèle à ceux qui ne croient pas le
posséder, eux qui ont face humaine; mais-pour cela ne faut-il pas qu’elle-même, devant tout homme, s’approche et s'incline, comme devant un frère qui, quel qu'il soit, porte en lui la vie? « Dans Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes. » (Saint Jean, 1, 4.) « Celui-là était la vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce monde. » (Saint Jean, 1, 9.) Tous les textes sacrés s’opposent à cet accaparement, et l'Église n’a pas effacé ces textes!
Les protestants, les musulmans, les idolâtres sont dans l'erreur; soit! Mais quelle est leur erreur? Cest précisément de ne pas croire que Dieu soit en eux et dans le monde; s'ils le croyaient, ne se sentiraient-ils pas en communion fraternelle même avec le catholicisme? Ne se sentiraient-ils pas un même passé, un même présent, un même avenir, un seul Dieu en tous et pour tous? Que l'Église le leur apprenne, et, pour cela, qu’elle commence à voir Dieu dans le protestantisme, dans le mahométisme, dans l’idolâtrie, puisqu'elle le voit si bien en elle-même. A-t-elle donc aussi des yeux pour ne point voir la lumuëre du monde, pour ne pas discerner la vie? Cessera-t-elle de tolérer la mort de l’homme par l’homme, la guerre? Osera-t-elle enfin condamner l’homme qui tue à la réprobation de ses semblables, quand bien même la tuerie impie se ferait au nom de Dieu? Tant que l'homme, fût-1l Pape, croira qu’il donne, selon sa volonté, Dieu à l’homme, et que Dieu ne s’est pas donné lui-même à tous dans la plénitude de sa grâce vivante; tant qu'il y aura un intérieur divin d’Église et un dehors satanique d'Église, le
2 A si NAT Un ® prince du monde, la guerre, trônera à côté de l'Église,
recevant presque des bénédictions de l’Église elle-même pour ses massacres, pour ses sacrifices humains.
Bien des hommes pensent aujourd’hui que lorsque les banquiers refusent d'ouvrir leurs caisses, une guerre est impossible ; pourquoi l’Église ouvrirait-elle ses trésors pour la guerre? pourquoi, au moins parmi les peuples chrétiens, ne proclame-t-elle pas qu’elle se ferme à celui qui en attaquera un autre? A-t-elle peur de perdre ainsi quelqu'un de ses barbares enfants, parce qu’elle réprouverait sa barbarie? Ne sentez-vous pas que ce serait un enseignement pour le barbare et une récompense pour le pacifique? Et alors même, vis-à-vis des peuples qui ne sont pas chrétiens, il n’y aurait plus de tentatives de conquêtes, mais seulement des efforts FRERE d'échanges productifs et affectueux.
Tout cela est un rêve, direz-vous. — Je sais bien que ce n’est pas la réalité, et je ne vous le donne pas comme tel. Est-ce possible un jour, est-ce désirable, doit-on y aider, y pousser? Je le crois. — L'Église peut-elle, dès ce jour, proclamer ce rêve d'avenir, cette cité de Dieu, comme son espoir ? — Ceci est plus délicat, et même je ne le crois pas. C’est à d’autres qu’elle à annoncer cette bonne nouvelle ; aussi d’autres l’ont-ils annoncée; mais, J'en ai la foi, ce sera surtout à elle de la réaliser ; c'est pourquoi J'aime à vous en parler. Toutefois, dans cette route vers vous, Je marche toujours sur des charbons ardents, craignant que vous ne {rouviez mes rêves en dehors de votre foi et même contraires à votre foi, quoiqu'ils en soient, selon moi, l’accomplissement, et, pour ainsi dire, la continuation logique.
Si, en toute chose comme en tout être, il ÿ a un bon et un mauvais côté, et que le mauvais en moi consiste surtout à ne pas communier, défaut que je partage avec la grande majorité des hommes et avec un assez grand nombre de fils de catholiques, le bon côté ne serait-il pas qu’en dehors de l'Église il y a toujours eu des hommes qui ont préparé ses voies, avec Où Sans intention, et que je suis de ceux qui le font avec intention? Vous dites vous-même que l’Église pourra recommander et adopter mon œuvre, à son jour, si elle la trouve bonne et moralisatrice; ce n’est pas à moi à provoquer ce juge ment, mais certes je ne me ferais pas faute de répondre si J'étais interrogé; et vous voyez par vous-même que, lorsqu'on m'interroge, je parle plus longuement sans doute qu'on ne s’y attendait et qu'on ne le voudrait.
Laissez-moi ajouter encore qu'à d’autres époques, de glorieuse mémoire pour l'Eglise, un homme qui aurait été accusé de troubler la morale et la religion aurait pu être condamné par elle au bûcher, mais n'aurait pas été jugé, comme je l'ai été, par douze épiciers ou pharmaciens, étrangers à toutes choses religieuses et morales.
A d’autres époques, plus glorieuses encore pour l'Eglise, époques d’apostolat ou d’active conversion, l'Eglise portait sa main sur tous les hommes qui, en dehors d'elle, cherchaient Dieu avec ardeur et bonne foi; elle les cherchait elle-même, les devinait, les entourait, les embrassait, se les assimilait ; c'était là qu’elle recrutait sa milice, même parmi ses adversaires et ses persécuteurs ; elle leur eriait : « Saul, Saul, pourquoi me perséculez-vous ! »
Je n’ai pas entendu cette voix sur ma route, même dans
ma prison de Sainte-Pélagie, même au désert, sur les mers, ou dans les vagues du monde. Non, soyez-en convaincu, ce n’est pas affaire d’amour-propre et de cérémonie, si je prétends que l'Eglise doit faire des avances au monde, et, j'ose le dire, à moi-même; c’est de la foi, de la pure foi évangélique, tout aussi bien que de la foi religieuse quelconque; car toute religion constituée parmi les hommes a eu pour mission, pour première condition d'existence et de progrès, d'aller quêter des âmes à son Dieu ; à aucune d'elles il n’a été dit de se croiser les bras et d’attendre qu’on aille la visiter, de se taire et d’attendre qu'on lui parle.
Le jour où l'Eglise, au lieu de s'inquiéter et de gémir de se voir méconnue par la philosophie, par la science, se montrera plus forte de science et de philosophie que tous les savants et tous les philosophes, elle n'aura ni besoin ni envie de les accuser de prêcher l’assassinat, la débauche et le brigandage; le jour où elle cherchera à s'emparer des hommes qui réellement lui paraissent assez forts pour ébranler l'édifice social, elle fera mille fois plus œuvre d'Église qu’en baptisant un malheureux Cochinchinois; le jour enfin où elle s’humiliera devant les orgueilleux du monde, sera son jour de triomphe et de gloire.
Je vous vois rougir à ce mot, qui vous à déjà ému sous la forme énfaillibilité. Quoi! un chrétien ne peut entendre pour lui ce mot sacré d’humilité! Est-ce que le Confiteor n’est que pour l’humble fidèle? et l Eglise ne dira-t-elle Jamais : Meà culpa! Où donc est écrite, dans l Evangile, cette donation à l’homme d’un attribut de Dieu seul,
l'infailhbilité? Vous dites qu’elle y est en termes clairs; c’est comme si vous disiez que l'éternité promise à l’Eglise est celle de Dieu même; tous ces mots sont des superlatifs humains, soumis, comme tout ce qui est humain et fini, au plus et au moins; ils n’ont pas la valeur absolue qui appartient à Dieu seul. — L’Eghse à eu un commencement, elle aura une fin; elle a de sublimes vertus, mais elle fait des fautes; elle atteindra, dans le temps, toute la durée fixée à l'humanité; elle attéindra aussi toute la vertu, toute la lumière, toute la puissance permise à l'humanité; mais, je le dis encore, elle n’est pas Dieu, même en portant Dieu incarné en elle; car il est celui qui est, en tout lieu, en tout temps, de toute ÉTERNITÉ, dans toute l'immensrré. C’est ut, et non l'Eglise, qui est la suprême justice, la souveraine vertu, infaillible amour. Et ne m’accusez pas de vouloir ainsi priver le monde de la contemplation sur la terre, dans l’imposante souveraineté de l'Eglise, d’une représentation de cet infaillible amour; non, je ne dis pas que l'Eglise pèche sept fois par jour; je ne prétends pas surtout qu’elle pèche plus que tout ce qui n’est pas elle; à mes yeux, comme aux vôtres, elle est la sainte Eglise, la plus parfaite de toutes les institutions données par Dieu aux hommes pour Îles élever à lui; mais elle n’est pas Dieu, et jamais elle n’a prétendu l'être. Or, tout ce qui n’est pas Dieu est soumis à la naissance et à la mort, à la vertu et à la faute, parce qu'il n’y a qu’une seule vie éternelle, une seule vertu absolue, Dieu lui-même, de qui nous participons par sa grâce, en nous rapprochant sans cesse de-lui, sans pou—
voir jamais l’égaler et l’attemdre.
Que les fautes de l'Eglise soient des occasions et des moyens de progrès vers Dieu, pour tous et pour ellemême, Je le crois fermement; qu’à chaque instant même elle ait fait, comme institution, ce qu’il y avait de mieux ou de moins mauvais à faire ; qu’elle ait été constamment, sous ce rapport, l'institution modèle, première, supérieure, parmi toutes les institutions humaines, j’en suis encore convaincu; car seule elle est restée et reste debout au milieu des ruines; son ciment est le plus fort, le meilleur, il durera pour tous les siècles humains : c’est de l'humanité fondue, coulée; mais enfin c’est de l’humanité.
Et voyez où l’on est conduit quand on n’a pas cette ferme croyance! Vous, par exemple, vous pensez, sans aucun doute, que mon orgueil est bien grand de vouloir fäire la leçon à l'Eglise ; par affection pour moi, vous craignez que cet orgueil ne me perde; et, sans avoir besoin de descendre bien profondément au fond de votre âme, je le vois sans peine, vous êtes convaincu que je ne peux pas avoir raison contre les opinions exprimées jusqu'ici par l'Eglise; bien plus, votre foi vous donné une assurance telle, que vous êtes très-certain de n’avoir rien à apprendre de moi en matières religieuses ; de sorte que vous me dites : « Mon intelligence, en matières de religion, s'exerce dans de certaines limites que je ne veux pas franchir. » Cette limite, c’est la foi catholique, telle que l'Eglise vous l’a enseignée, et par conséquent aussi, telle que vous l’avez comprise, car vous n’avez pas été purement passif dans cet enseignement. Vous consentiriez donc très-volontiers à apprendre de moi des mathématiques que je saurais mieux que vous, peut-être même
une langue, si j'en parlais une autre que le français; mais de Dieu et de religion, vous n’avez de moi rien à apprendre. Je me trompe fort si je dénature sur ce point votre pensée.
Certainement vous n’avez pas du tout l’idée que ce soit là de l’orgueil, et pourtant vous savez qu'on craint peu celui qui est attaché à de petites choses; ni vous ni moi ne serions blessés qu’un cordonnier prétendît en savoir plus que nous et n’avoir rien à apprendre de nous en chaussures. Sans doute vous allez me répondre que je ne suis en religion qu’un amateur et non un artiste de profession , et que vous écoutez un prêtre sur la religion, comme un cordonnier sur les chaussures, avec la conviction de votre ignorance. — Eh bien, vous diriez à moitié vrai : Oui, je suis un amateur, un amant de Dieu; mais continuons la métaphore. Le cordonnier qui n’écoute pas l'amateur, l'amant de la belle chaussure, risque de rester dans laroutineet de recopier de vieilles modes, bonnes pour chausser les hommes de goût d’un autre âge. Si Dieu parle dans et par l'Eglise, il parle aussi, et bien haut, en dehors d'elle, et le monde veut avoir chaussure à son pied. Si Grégoire VIT n'avait écouté que ce que demandait le clergé de son temps, s’il n'avait pas entendu ce que le monde réclamait du clergé, il n’aurait pas modifié, réformé l'Eglise, les couvents, et surtout la politique de Rome. Tant que l'Eglise n’a voulu écouter qu’elle-même, elle a soutenu que le soleil tournait autour de la terre, que Dieu l'avait voulu , et même l’avait formellement dit ainsi. Depuis lors, elle a passé condamnation; et remarquez que je n’affirme pas qu’elle ait eu parfaitement raison de se lais-
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ser condamner par Galilée, Kepler et Newton ; J'aurais préféré surtout qu’elle eût reconnu avant tous son ERREUR.
C’est vous parler bien longuement de moi, mon cher monsieur; mais il me semble qu’à propos de moi, il m'a été possible de toucher à quelques questions importantes ; d’ailleurs ces explications étaient devenues nécessaires ; je désire qu’elles soient suffisantes pour vous faire accueillir, sans trop vive peine , ma réponse à votre invitation de communion. J'aurais craint de vous peiner beaucoup plus en ne répondant pas à ce désir, où j'ai su lire votre affection pour moi, et auquel vous croirez que je suis très-sensible,
Malgré cette longueur démesurée, il faut pourtant que je réponde à quelques autres points de votre lettre.
Je ne crois pas plus que vous à l'ange Gabriel apportant le Coran à Mahomet , et, pour en finir plus vite sur ce point, je vous accorde que Mahomet a menti, qu'il a commis des actes d’orgueil, de luxure, lous les péchés que vous voudrez, et particulièrement l'assassinat nommé guerre. Mais, dites-moi si vous ne trouvez pas tout cela dans la Bible, à une très-haute dose. L’adultère, la luxure, le viol, l’inceste, la violence, la tuerie, ne sont-ils pas à l'usage des prophètes, des David, des Salomon, et de Moïse lui-même? Je ne dis pas que chacun d'eux ait commis tous ces crimes. C’est pour ses fautes que Moïse n’a pas pu entrer dans la terre promise. Tous, comme Mahomet , Sont des hommes, et des hommes appartenant à des sociétés très-différentes de la nôtre du dix-neuvième siècle. Je vous répèle qu’il n’est pas plus juste de voir dans Mahomet
un jongleur que de voir dans les prophètes juifs, à peu d’exceptions près, des scélérats qu’on enverrait au bagne, de nos jours, avec le grand Caton, l'assassin d'esclaves.
« Allez, vous autres, à cette fête-ci; pour moi, Je ne vais pas à celle féle-cà, parce que mon temps n'est pas encore arrivé. Ayant dit ces choses, il demeura en Galilée. Mais lorsque ses frères furent partis, il alla aussi lui-même à la fête, non pas publiquement, mais comme s’il eût voulu se cacher. » (Saint Jean, chap. VE, y 8, 9, 10.)
En concluez-vous que Jésus est un menteur et un sournois? — Dieu vous en garde! — Pesez le bon et le mauvais, avec Mahomet aussi bien qu'avec les prophètes hébreux, car il ne s’est dit que prophète. Alors vous aurez vraiment jugé. — Vous vous plaignez de ce que le Goran dit le pour et le contre; de ce qu’il est tolérant au second chapitre et intolérant au troisième; mais vous oubliez que l'Evangile lui-même est plein de ces divines contradic-— tions si humaines. Jésus, ici agneau de douceur, apporte l'épée un peu plus loin; il ordonne d'honorer son père et sa mère, et il ordonne aussi de les abandonner pour le suivre; il ressuscite les morts, mais 1l laisse aux morts € soin d’enterrer les morts. L’un des évangélistes dit : Ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi; l’autre dit : Ceux qui ne sont pas contre moi sont avec moi, ce qui est très-différent. C’est qu’en effet l’homme doit être tantôt sévère et tantôt indulgent, vif et lent, ardent et patient, selon le temps, le lieu, les hommes, selon la volonté de Dieu dans la suite des jours, des années et des siècles. Tout livre qui ne serait pas susceptible de la double in-
terprétation faite par le dualisme humain, n'aurait pas,
au contraire, le caractère d'inspiration divine ; il pourrait être à l’usage des anges, mais certes il ne serait pas à l’usage des hommes.
Comparez Saint Marc à Saint Jean; ce n’est pas pour rien que le lion et l’aigle les accompagnent. Je suis bien sûr qu'il y a dans l'Evangile beaucoup de versets qui autorisent l’enthousiasme impatient des convertisseurs martyrs, mais Je suis sûr qu'il y en a tout autant qui légitiment la prudente patience employée si souvent par l'Eglise.
L'important, aujourd’hui, c’est de voir dans le Coran, et de faire lire aux musulmans les passages applicables à un rapprochement avec les chrétiens, puisqu’en ce moment 11 est bien que les uns et les autres se touchent autrement qu'avec le sabre. En leur répétant que leur livre est intolérant, ce qui n’est vrai qu’en partie, je ne vois pas quel bien on ferait à eux et à nous. Pour toutes choses ce principe est applicable : On ne prend pas les mouches avec du vinaigre.
Je n’ai pas dit que des martyrs, et particulièrement ceux du dix-neuvième siècle, n’aient pas eu en vue le dogme pur; j'ai dit, et je le dis même pour les Cochinchinois ou Chinois, que les martyriseurs n’ont jamais martyrisé pour le dogme pur, mais pour les conséquences sociales de l’enseignement des doctrines prèchées par les martyrs.
« On n’apercevait pas, à Rome, dites-vous, que la prédication de la fraternité relâchât les liens d’obéissance entre le maître et l’esclave. » — Cela prouverait qu’à
cette époque les Romains n’avaient pas la vue fort longue, puisque les nombreux affranchissements remontent aux premiers temps du christianisme. Je n'ai pas en ce mo— ment de textes à vous citer, mais je vous engage à vérifier de votre côté, car la chose serait vraiment merveilleuse, et je crois pouvoir assurer que les chrétiens ont été accusés de briser tous les liens sociaux. Or, l'esclavage était celui de ces liens auquel le patriciat romain tenait le plus, car il ne tenait déjà plus à ses dieux, à ses Empereurs, ni à ses femmes, mais bien à ses richesses, absolument comme de nos jours. Aussi vous verriez comme les che valiers enrichis de nos jours recevraient les hommes qui, inspirés par la fraternité chrétienne, s’aviseraient de corner aux oreilles des ouvriers des sucreries de betterave qu'ils doivent entrer en partage de l'indemnité. Ils ne s’inquiéteraient pas de savoir si ces perturbateurs croient au Père ou au Saint-Esprit et à leur procession orthodoxe; ils les mettraient à Sainte-Pélagie, jugés et condamnés par des chevaliers épiciers, sans même regarder s’ils payent tribut à César, vont à la messe, et sont avec les femmes
des petits saints.
Un mot aussi en réponse à ce que vous me dites en— core de Grégoire VIL — « Sa puissance, foule morale, n’était pas une puissance temporelle proprement dite, constituée et reconnue; c’était la prédominance du pouvoir spirituel, due en partie au caractère du Pape et à la considération personnelle dont il jouissait. » — Vous reconnaissez donc que lorsque le Pape jouissait d’une haute considération personnelle, le pouvoir spirituel exerçait une
prédominance sur le pouvoir temporel. Depuis assez longtemps cette prédominance grégorienne n’existe plus; est-ce que vous en concluez quelque chose de peu flatteur pour le caractère et la considération des Papes? Mais, au reste, là n’est pas précisément la question entre nous; vous dites que ce n’était pas là cette autocratie dont les types sont à Saint-Pétersbourg et à Constantinople. Je vous jure que le gouvernement à la fois spirituel (intellectuel) et temporel (industriel) que je rêve pour l'avenir ressemble beaucoup plus à lPautorité morare d’un Pape considéré, qu’à celle d’un Czar ou d’un Sultan constitués, quelque considérés qu'ils soient; car le gouvernement que je rêve est pacifique, et c’est en lui supposant une puissance toute MORALE qu'il m'est possible de le croire digne de niR1GER également le spirituel et le temporel, l’enseignement et les actes, le dogme et le culte, la science et l'industrie des peuples. La prédominance du spirituel sur le temporel, de l'intelligence sur les actes, des théoriciens sur les praticiens, selon moi, ne serait pas du tout MORALE aujourd’hui, quoiqu'elle ait pu être utile, convenable, nécessaire en certains lieux et en certains temps. Ce qui serait moral aujourd’hui et pour l’avenir, ce serait de diriger, de gou- Vérner, avec un ÉGAL AMOUR, le spirituel et le temporel.
Certes, je ne puis pas vous contraindre à donner aux mots l’acception que je leur donne, mais je crois que j'aurais encore plus mauvaise grâce à créer des mots nouveaux lorsque l’acception des mots anciens présente une analogie assez grande avec l’acception que je leur donne. Puisque, même pour vous, dans votre phrase que je cite,
puissance morale est bien distinct de puissance spirituelle, je vous prie de préciser dans votre pensée cette féconde distinction ; et si celte précision vous autorisait à recon— naître qu’il y a trois pouvoirs comme il y a {rois person nes en Dieu (ce qui devrait, ce me semble, vous paraître assez légitime et raisonnable), le pouvoir MORAL VOUS SeMblera être le rratr p’uniox nécessaire et providentiel entre le pouvoir des esprits et celui des corps, entre le pouvoir qui sait et enseigne, et celui qui fait, qui produit, comme le Sunr-Esprir est le lien du Père et du Fis.
Or, ce troisième pouvoir n’a pas été encore constitué, et voilà pourquoi, selon le caractère des Papes on des chefs temporels, l'autorité morale a été tantôt avec Rome, tantôt avec le monde, l’une ou l’autre prédominant selon les époques, l’une et l’autre toujours en lutte, el prétendant, l’une et l’autre, régir MORALEMENT, Rome les esprits, et César les corps. Toutefois, comme l'Église portait en elle le germe de paix, tandis que le monde renfermait le vieux ferment de la guerre, il est dans les destinées de l'Eglise, à travers ses victoires et ses défaites, de vaincre le monde, et d’instituer ces trois pouvoirs du royaume de Dieu, au nom de la Très-Sainte Triniré, qui n’a pas encore paru sur la terre dans son imposante UNITÉ.
Le Père, le Fils et le Saint-Esprit, se révélant successivement au monde, l’ont conduit vers eux, vers leur royaume ; nous y touchons ; l'avenir les adorera simultanément. Le dogme ou la science, le culte ou la culture de l'humanité et du monde, seront unis par et pour lAMOUR DE Dreu, la morale; et ce sont ces trois faces de la vie humaine qui constitueront enfin la religion universelle, qui n’est pas
encore consliluée, mais qui est seulement instituée dans l'Eglise, pour L’unir avec le monde et constituer ainsi l'unité humaine, à l’image de la triple unité divine.
Il me reste encore un point bien important, qui a fait le sujet principal de mes dernières lettres, et que vous traitez toujours avec une quasi indifférence qui me fait vous demander à l’avance pardon de ce que je vais vous dire, parce que je sens que ma persistance doit vous paraître d’autant moins bien placée, que l’objet vous semble moins digne d'attention. Je veux vous parler encore du maintenant.
« Puisque M. de Ravignan ne connaissait pas la question, cela doit me prouver, dites-vous, qu’elle n’a pas été sou— levée au sein de l'Eglise. » — Aussi n’ai-Je jamais dit qu’elle y ait été soulevée, j'aurais plutôt dit qu’elle a été élouffée au sein de l'Eglise gallicane. D'ailleurs, de ce qu’une question n’a pas été soulevée au sein de l'Eglise, il n’en faudrait pas conclure qu’il ne fût pas bon que l'Eglise s’en occupât, ni même que vous vous en occupassiez; la grande question astronomique soulevée par Galilée a été soulevée dans le monde, et l'Eglise même, en essayant de l’étouffer au berceau, a bien été obligée de s’en occuper lorsque cette question a grandi dans le monde.
Quoi! parce que Jésus à eu, après trois siècles, quelques millions d’adorateurs, martyrs encore de leur foi; parce que ces adorateurs ont formé une société religieuse, une nation religieuse, un royaume religieux, vous en concluez que c'était là le regnum meum promis au monde entier! C’est n’être pas difficile et vous contenter de peu.
Quand bien même tous les catholiques seraïent satisfaits de cette interprétation très-libre, tous les autres hommes ne peuvent certes pas se douter qu'ils vivent dans le royaume de Dieu.
Mais ceci m'écarterait du débat principal; je reviens à M. de Ravignan. Il ne connaissait pas cette question; cela prouve, me dites-vous, qu’on n’a pas attaché d’impor— tance à ce mot. — Dans l’ordre logique, cela prouverait, sans doute, qu’on n’attache pas maintenant d'importance à ce mot; cela prouve un peu moins qu'on n’en a pas attaché autrefois, et cela ne prouve pas du tout qu’on n’en attachera pas un jour; car je suis convaincu que, dès à présent, M. de Ravignan et vous aussi attachez plus d'importance à cette suppression, puisque vous l'ignoriez l’un et l’autre il y a peu de temps, et que vous la connaissez maintenant.
Laissez-moi vous dire que je suis confondu de voir un homme aussi religieux, aussi consciencieux, aussi vrai que vous, s’efforcer (sous prétexte que le latin, ignoré du peuple, est resté intact) de traiter en jouant et comme bagatelle une mutilation de la parole sacrée, mutilation qui est dans tous les livres de messe que lit le peuple au vendredi saint.
J'ai fait vérifier dans les bibliothèques Royale, de Sainte- Geneviève, de la Sorbonne, les Bibles traduites. Pas une seule Bible protestante n’est entachée de cette suppression ; toutes les Bibles traduites pour l'Eglise catholique, avec approbations épiscopales ou de Sorbonne, pour des Rois ou pour des prêtres ou pour le peuple (etily en a un assez grand nombre), toutes, depuis 1487 jusqu'à 1667
exclusivement*, portent fidèlement la traduction de nunc. Celle même de Michel de Marolles, de 1658, qui contient une épître aux prélats de l'Eglise gallicane, et qui, en 1649, avait paru avec approbation des docteurs en théo- Jogie de la Faculté de Paris , renferme mainténant. Mais depuis 1667, c'est-à-dire avant même celle de Lemaistre de Sacy, le maintenant est Supprimé universellement dans les traductions de la Bible complète, ou du Nouveau Teslament, ou même dans les livres de messe.
Que cetaccordunanime des traducteurs soilinvolontaire; qu'ils se soient tous bornés à copier le premier traducteur infidèle; qu’ils n’aient pas même jeté les yeux sur le latin en regard; qu'aucun d’eux n’ait eu la curiosité de Comparer sa traduction avec les traductions collatérales du protestantisme certes cette légèreté serait merveilleuse, miraculeuse, et il faut croire, pour Ja comprendre, que Dieu a singulièrement aveuglé les traducteurs de sa parole. Mais j’admets, tant que vous voudrez, l’inadvertance de ces bonnes gens; je les fais aussi simples qu’il vous plaira de le supposer, car Je n’ai pas envie qu’on les condamne au feu éternel ou même seulement temporel ; toujours est-1l, je le répète, que je suis confondu de vous voir,
1 Mons, G. Migeot, dont la réimpression de 1673 est publiée avec permission de l'archevêque de Cambrai. (Voir la Nore B, page 205, lettre au Courrier français.)
* ? Ces docteurs disent : « Nous n'avons rien trouvé qui ne soit conforme à la foi catholique, apostolique et romaine ; mais, outre cela, nous avons trouvé cette traduction au point que la désire Gerson, ce fameux chancelier de Paris, Pour profiter au public parlant : De Biblia bene et vere in Gallicum translata. Quinta inter decem considerationes adversus adulatores principum,
vous, traiter la chose en indifférente et peu importante peccadille. nl
Je vous demandais, dans ma précédente lettre, de ne pas laisser de côté ce maintenant , et voici aujourd’hui que vous enchérissez; vous en faites fi et le conspuez presque; il m’est impossible de vous en délivrer, à moins que vous ne me disiez positivement qu'il ne vous convient ni d'examiner ce point avec moi, ni surtout de me répondre sérieusement aux questions que, selon moi, il soulève, lui qui n’a pas été soulevé par l'Eglise.
Oui, ce mot soulèvera, relèvera et réveillera l’Eglise de Rome, endormie par l’habile et sublime parole de Bossuet; endormie, puisqu'elle n’a pas veillé, depuis bientôt deux siècles, sur le dépôt du verbe, et l’a laissé traduire contre la vérité, contre le monde, contre elle, contre Dieu, à contre-sens de l’Esprit-Saint et de la lettre sainte. Si le latin est la langue du prêtre, l'Eglise sait bien qu’elle ne doit tolérer dans la langue du fidèle que ce qui est fidèle à la foi officielle ; l'Eglise n’a pas deux doctrines, sous peine de mourir comme toules les religions qui ont eu des secrets ésolériques et des mensonges exotériques. Sur rien au monde il ne nous serait possible de nous entendre, si sur un point aussi clair, aussi simple, votre loyauté ne tombait pas d'accord avec la mienne ; si vous ne blâmiez pas comme moi, et au moins aussi fortement que moi, une infidélité flagrante, quand bien même nous n’en lirerions pas les mêmes conséquences pour l'avenir. Plus vous êtes convaincu que la question n’a pas été soulevée au sein de l'Eglise, plus vous auriez dû vous sentir libre d’acquiescer à la réprobation d’un pareil
fait, sauf à rétracter cette naturelle condamnation des faussaires de la parole, si l'Eglise, par les lumières vivantes qu’elle vous donne, avait blâmé votre saint zèle pour la vérité, pour le respect de la parole évangélique.
On m'a dit souvent que lorsque je m'étais mis en tête de communiquer une idée, je l’enfonçais comme un clou, frappant, frappant toujours, jusqu’à ce que bois, clou ou marteau se brisent; c’est en effet mon défaut ; pardonnezle-moi; ne cassons rien, mettez l'huile de votre bonté sous le violent effort de ma ténacité.
Adieu, mon cher monsieur; l'assurance de votre affection et les témoignages d'amitié que vous me transmettez de la part de votre famille me sont choses bien douces, je vous assure; conservez-moi cette bonne compensation de beaucoup de peines, et croyez que je vous rends, à tous, ce que vous voulez bien donner à votre tout dévoué.