MEMBRE DE L'INSTITUT
Lyon, le 28 février 1845.
Mowsieur,
Vous avez daigné me dire que sur la question de lenseignement (vous la nommiez à juste litre la grande question du siècle) je pourrais présenter quelques idées utiles ; vous m'avez ainsi autorisé à vous prier de vouloir bien jeter les yeux sur des lettres dont deux avaient déjà été écrites au moment où vous m'adressiez cette bienveillante
parole.
À ce même moment, vous me disiez encore que vous comptiez vous abstenir, cette année comme la précédente, de prendre part aux débats d’une question qui n’est pas, ajoutiez-vous, de la taille de celles qui se résolvent en une session parlementaire; et vous m’approuviez lorsque je vous répondais qu’elle me paraissait aujourd’hui posée sur un terrain bien stérile, et limitée entre des termes bien misérables. J'espère donc que, même en n’adoptant pas les nouveaux termes que je lui assigne, et en refusant de croire à la fécondité du terrain où je la porte, vous ne condamnerez pas les efforts que je tente auprès de deux des plus habiles professeurs de nos Jours, pour les engager à sortir de l’ornière où le publie et les principaux organes de la presse se plaisent à maintenir le plus puissant véhicule du progrès, l'enseignement.
Permettez-moi d’ajouter que si j'ai pris la liberté de soumettre dernièrement à M. le ministre des affaires étrangères un mémoire sur un sujet de politique actuelle (colonisation de l’Aloérie), aujourd’hui ce n’est pas au ministre que je m'adresse, c’est à l'historien, au philosophe qui aime à se reposer des dégoûts de la politique du jour et de la France, dans l'étude et la contemplation de la politique éternelle, universelle.
Après une époque aussi fertile que la nôtre en poc- TRINES, je crois que le-moment est venu où les philosophes doivent comprendre que ce mot est synonyme de Dome, et qu'il est temps de poser le problème inverse de celui qui à été résolu par les philosophes de Nicée, c’est-à-
it —
dire de resrrur le symbole philosophique, là où le concile a rapurr sa philosophie en langue vulgaire.
Je crois que le moment est venu d'examiner si le grand saint Augustin à réellement conaué les deux principes de vie, le double mystère qui enveloppe l'être fn dans l'infini, ou bien s’il a laissé encore régner la querre là où son esprit cherchait pourtant la Paix de la Cité de Dieu.
Je crois que le moment est venu de constater que ni Grégoire VII, ni Bossuet, n’ont pu donner au grand problème de la division des pouvoirs des solutions qui soient applicables à l’époque actuelle, et surtout à l’avenir, puisque Grégoire devait Les confondre, en asservissant l’un à l’autre, et que Bossuet devait les isoler, de peur qu'ils ne se détruisissent violemment ou frauduleusement lun par l’autre; tandis que la destinée future du spirituel (c'est-à-dire de la science) est de s'associer au temporel (c’est-à-dire à l’industrie ), dans l'humanité pacifiée (c’est-à-dire quand le royaume de César ne sera plus de ce monde, et qu’au contraire le royaume de Dieu sera de ce monde).
Le Christ a dit : MaiNTENANT mon royaume n’est pas de ce monde. Je crois quele moment approche où César luimême dira : Maintenant mon royaume n’est plus de ce monde. Ce moment suprème n'est-il pas déjà venu? N’étiez-vous pas naguère auprès du premier Roi qui ait osé proclamer, à la face de ce monde, que la plus glorieuse guerre était une calamité? Vous-même, n'avez vous pas prononcé, au sein de cette France si chevaleresque, si belliqueuse, une parole que nul n’aurait été assez brave pour
répéter, et que votre prudente sagesse à Su entourer, de-
puis, de quelques ménagements à la mesure du temps actuel ?
Sans rêver pour notre siècle le beau rêve de l’abbé de Saint-Pierre, qui fut aussi le rêve d'Henri IV et de Sully, que dis-je? qui fut la prétention du César moderne, n’estil pas évident pour tous que les Césars de nos jours ne sont plus ce qu'étaient les Césars du siècle de Jésus, du siècle où toute société était constituée pour Ja guerre et pour la conquête? — Les peuples ne commencent-ils pas à savoir que le vrai, le seul moyen de s'enrichir n’est plus de dépouiller son voisin, mais de travailler, de produire, de faire des échanges? — Le fait remporez n’est-il pas devenu surtout un fait INDUSTRIEL, au lieu d’être par-dessus tout un fait militaire? — Est-ce parce qu'elle possède une flotte formidable que l'Angleterre couvre les mers de ses bâtiments de commerce et borde tous les continents de ses comptoirs? ou bien n'est-ce pas l’idée inverse qui est Ja vérité? — En un mot, dix-huit siècles de pré-dication de la fraternité humaine, pré-dication faite par une société pacilique au sein d'innombrables sociétés militaires, n’ontils pas converti César à la paix, et par conséquent n’onlils pas abattu la véritable et la seule barrière qui divisait les deux mondes en sacré et en profane?
Oui, l’Église et César devaient former deux mondes, deux mondes ennemis, quels que fussent leurs traités de paix et leurs trêves, tant que l'Eglise pré-dirait : Pax Domini ! et que César re-dirait : Guerre ! Mais (que l'Église me le pardonne!) les rôles sont presque changés : l’esprit de paix se pose plutôt aujourd’hui sur le trône que
sur l'autel. Après cet épouvantable chaos du dix-huitième
siècle, où le monde fut de nouveau bouleversé, où les ténèbres semblaient encore une fois couvrir la face de l'abime, l'esprit de Dieu ne flotte plus seulement sur ls eaux, il s’avance et marche sur la terre.
Donc le moment est venu de reviser les interprétations dont les temps passés ont revêtu la vérité éternelle, en religion, en philosophie, en morale. Il est temps de donner au dualisme humain sa forme associante, religieuse. Nous l'avons déjà fait pour la politique, en prenant pour symbole de celle de la France l'union de ces deux principes que le passé croyait essentiellement ennemis, et que nous prétendons progressivement mieux respecter, mieux pratiquer : l'orpre et la LIBERTÉ.
Le moindre souffle de l'esprit de Dieu, un faible accès de la plus simple logique, n Henr pas à l Église les deux mots qu’elle doit aussi inscrire sur l'autel? Les philosophes eux-mêmes resteront-ils sourds à un semblable appel; et la morale ne verra-t-elle pas de nos jours la fin de la guerre entre le devoir et l’intérét, ces deux frères de l’onpre et de la LIBERTÉ?
Organiser la société en vue de la lutte entre l’ordre et la liberté, c’est restaurer le passé; l'organiser pour l’Assocrarion de ces deux principes (jé ne dis pas seulement leur conciliation), c’est édifier l’avenir.— Elever un homme en vue de La Lutte entre le devoir et l’intérêt, c’est-ressusciter le vieux mort; l’élever pour l’assocrarion de ces deux principes de vie, c’est engendrer le nouveau-né.
De même, la philosophie n’enfantera que des spiritua- Listes où matérialistes ennemis, tant qu’elle n’aura pas posé
comme dogme, comme loi suprême de la foi, comme dé-
[ns finition humaine de la vie, l’assocrarion du moi et du non-moi, de la synthèse et de l’analyse, de la pensée el de la forme, du temps et de l’espace, de l'esprit et de la chair, enfin des deux personnes de l'infini, personnes indéfinissables absolument par l'homme, et pourtant définies nécessairement par lui.
L'éducation morale, philosophique, politique et religieuse de nos jours doit donc reposer sur de nouvelles bases, prendre sa source dans un nouveau dogme, ou mieux encore, dans une nouvelle interprétation du dogme trinaire renfermé dans cette simple parole, formule divine de l’union du moi et du non-moi, étérnel symbole de la religion humaine :
Aimer Dieu par-dessus toutes choses, et son PROCHAIN comme SOI-MÈME.
Telle est la pensée qui a dicté les lettres que je soumets à votre haute intelligence, et que je recommande à votre âme courageuse. J’ose croire que vous trouverez dans ces lettres une confirmation de l’estime que vous avez bien voulu me témoigner. Vous verrez, je l'espère, dans la communication que je prends la liberté de vous faire, une nouvelle preuve de la respectueuse confiance et du profond dévouement de
Votre très-humble et très-obéissant serviteur.