PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE
Paris, octobre 1844.
Pardonnez-moi, mon cher monsieur, si je ne vous ai pas encore remercié de l'envoi que vous m'avez fait de votre excellent livre : je ne voulais vous écrire qu’après vous avoir lu, et cela m'avait été jusqu'ici impossible. Enfin, hier, j'ai profité de toute ma journée pour lire d’esprit et de cœur votre œuvre, qui m'a donné double
pâture.
Vous savez tout ce que j'admire dans la noble guerre que vous faites au passé, et vous me connaissez désireux de vous voir poser et développer les bases de la paix future. Cette fois-ci, comme vous le dites vous-même, vous avez marqué plus neltement les fondements réels, et montré plus clairement les indices de lavenir. Cependant vous me savez déjà si exigeant, que vous me permettrez de réclamer plus de netteté, plus de clarté encore pour votre œuvre prochaine.
Vous êtes maître, non-seulement de votre auditoire. mais du monde pensant; vous êtes donc LIBRE. À mesure que vous avancez dans votre apostolat, son côlé militant, destructif, prend et prendra une importance relative moins grande, à l'égard de son côté organisateur, fondateur, créateur. Souvent, je dis qu'il serait bien désirable pour l'Algérie que l’hercule qui la gouverne déposàt pendant une année seulement sa massue pour empoigner la charrue; celte activité merveilleuse qu'il a déployée pour la guerre, que de choses ne pourrait-elle pas faire pour la paix? J'en dis autant de cette guerre que vous faites si bien.
Cette nécessité d'achever ce que le siècle précédent à si bien commencé, d'achever ce qui meurt (vous le démontrez clairement) depuis plusieurs siècles, cette nécessité est senlie généralement; vous en avez la preuve par l'accueil que reçoit votre parole, par le retentissement que lui donnent les journaux qui ont le plus de publicité. 1 me semble que vous devez être effrayé quelquefois de ce succès, Car Phistoire vous à appris, et vous rappelez sans cesse à vos auditeurs, que les apostolats ne se font pas aux applaudissements de la foule.
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Votre réhabilitation du dix-huitième siècle me paraît de nature à faire naître en vous celte crainte. En effet, comment concilier votre admiration pour les premiers chrétiens avec votre admiration pour la philosophie du dix-huitième siècle? — Pendant que ces premiers chrétiens mouraient au cirque, il y avait aussi des philosophes qui turlupinaient Jupiter et les augures, comme Voltaire le Christ et ses prêtres. Sans les philosophes, même sans les éclectiques, il serait difficile de se rendre raison de l’apparilion et du progrès du christianisme; mais enfin il y à là deux œuvres distinctes : l'une destructive, mais préparaloire et déblayante; l’autre constructrice et bâlissante, pleine de vie et d'avenir. Des deux côtés c'est bien l'humanité, inspirée par le même Dieu qui donne la morr et la NAISSANCE; mais, encore une fois, ce sont deux opérations distinctes, pour l'homme et en Dieu même.
Ceci m’amène à vous faire remarquer que votre admirable portrait de Voltaire se rapproche d’un portrait qui pourtant vous fait horreur. Il fallait, dites-vous, que l'Église fût punie de ses crimes par les flagellations de l'esprit; Voltaire est l'ange d’extermination.— Vous avez bien raison, Voltaire est le bourreau. Sans doute, celui qui punit, flagelle, extermine, joue un grand rôle dans le monde; de Maistre, qui le sentait, l’a mal dit; vous, qui le sentez aussi, le dites bien, parce que de Maistre n’a senti que l'instrument aveugle, et vous l’instrument intelligent des corrections de la justice divine. Mais Dieu ne corrige pas toujours ; (ous ses anges ne sont pas exferminateurs ; la justice n’est pas même l'expression suprême de son infinité; c'est l'amour qui est l'essence de vie
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universelle, eomme c’est lui qui est l'âme de l’homme.
Qui n’aime pas en frappant est un Bourreau. Le dixhuitième siècle n’a pas pu aimer ses victimes, de même que les premiers siècles de notre ère n’aimaient pas leurs martyrs; le passé contre l'avenir a ses Dioclétien, ses Julien même; l'avenir contre le passé a ses Diderot, ses Voltaire, comme il a eu son Robespierre.
Ils sont grands ces bourreaux de l'humanité, ce sont * même des héros, et Napoléon est le dernier rejeton de cette race sublime; mais pourquoi donc ne pas classer, comme en botanique et dans toute science naturelle, les espèces et les genres? Pourquoi faire de Voltaire un Saint Paul, un révélateur, un Christ peut-être? Pourquoi donner aux philosophes un nom qui, de leur vivant, les eût fait rire? Pourquoi en faire des hommes RELIGIEUX ?
Ce grand mot de religion, si on l'applique à toutes les époques de l'humanité, à toutes les grandeurs du génie, à tous les héros, autant le supprimer de la langue.
Que le Christ et Moïse, que Mahomet et Luther luimême forment au moins une variété dans l’histoire de l'humanité; Platon et Aristote, Voltaire et Rousseau en formeront une autre, où n’entreront point Saint Athanase, Saint Ambroise, Saint Jérôme, Saint Augustin. Sans cela, pas d'histoire; panthéisme confus.
Quand des sauvages intelligents commencent à se dégoûter de leurs fétiches dont ils découvrent le mensonge et la faiblesse, ils les battent, les cassent et les foulent aux pieds ; mais on n’appelle pas cela fonder une religion, révéler au monde une foi nouvelle; c’est une négation, voilà tout; et il en faut deux pour l'affirmation ; il faut
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que des hommes viennent, comme disait de Maistre, qui mettent fin à ce siècle de destruction, et lui disent : Tues toi-même faible et menteur !.…
Comment avez-vous pu, lorsque vous reconnaissez vousmême que Vollaire est passé de Goëthe à Byron, à Hégel, chercher à le ramener triomphant en France, dans la nation avant-sarde de l'humanité! Que les Allemands en soient encore là, c’est tout simple; il y a bien entre eux et nous, pour la grande marche de l'humanité vers Dieu, un bon siècle de distance. Pourquoi d’ailleurs, vous qui aimez tant l'avenir, vous passionner ainsi pour ce passé qui est un présent pour l'Allemagne, et qui sera demain le présent de la malheureuse Espagne”? Il faut, sans doute, que Voltaire extermine le protestantisme allemand, et il exterminera le catholicisme espagnol ; mais en France, pour souffler sur la poussière du cadavre que Voltaire y a fait, nous n’avons plus besoin que d’aspirer l'avenir.
Votre cours est sur l'Eglise romaine et la société moderne, et pourtant l’homme le plus moderne, dans votre livre, c’est, je crois, Châteaubriand, qui, avec Rancé, creuse sa tombe, d’où sortiront ses mémoires! Je ne sais pas si vous vous rappelez que j'écrivais à Heine de signaler au monde l'espoir de l'avenir dans la génération vivante. C’est là vraiment la société moderne qu'il faut mettre en présence de l'Église romaine, si vous voulez que celle-ci recule et s’effraye, car elle n’a pas peur des fantômes, elle a assez joué avec leurs osselets.
Ne savez-vous done pas qu’au moment où Napoléon se faisait sacrer César par le Pape, Saint-Simon se prépa-
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rait déjà à écrire : « Le meilleur théologien est celui qui fait les applications les plus générales du principe fondamental de la morale divine; le meilleur théologien est le véritable Pape, il est le vicaire de Dieu sur la terre. Si les conséquences que je vais vous présenter sont justes, si la doctrine que je vais exposer est bonne, c’est au nom de Dieu que j'aurai parlé. »
À la même époque, Fourier, au milieu de la guerre universelle, rêvait déjà la société d'harmonie universelle.
Entre le dix-huitième siècle et nous, entre les anciens et les modernes, ces deux hommes creusaient un abime, ils mettaient fin, en France, à ce siècle qui durait toujours, à ce siècle de destruction. Eux seuls, à côté de Napoléon qui badigeonnait du vieux, qui faisait des barons et des évêques, eux, les premiers, ont parlé de faire du neuf. Sans eux (ou tous autres à leur place) nous chanterions Collé, Vadé et Parny comme sous le Directoire, ou la Marseillaise comme en 93, avec accompagnement de guillotine ou de canon ; ou bien nous servirions la messe comme au bon vieux temps; ou bien enfin nous lirions la Pucelle et peut-être Horace, ce livre des hommes de ‘goût dégoûtés.
Sans eux, mon cher Quinet, vous ne nous diriez pas les bonnes choses que vous nous dites, car celles-là, soyezen sûr, vous ne les avez pas apprises dans Voltaire.
La société moderne! mais, bonne ou mauvaise, qui donc a donné, même à M. Guizot et au Roi, «la paix partout, la paix toujours? » qui dônc a créé cette société d’argent, à la place de la société de fer de Napoléon et de la Convention? Atlaquez, bafouez les pères de cette société
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moderne, si vous trouvez qu’elle pue la paix et l’industrie ; mais ce n'est ni Voltaire, ni Rousseau, ni Napoléon, qui ont fait ce monde.
Les premiers chrétiens ont aussi été accusés de pourrir le vieux monde romain, parce qu’ils enfouissaient ce fumier sous la terre où ils jetaient à pleines mains la semence des générations futures. Les philosophes disaient que Saint Paul déraisonnait; les hommes d’état, qu’il était un perturbateur; les femmes, qu’il était très-immoral.
Oui, le sentiment de paix, d’association entre tous les peuples, de justice pour tous les lieux et tous les temps; le besoin de réaliser d’une manière positive, et non par le mot seul, la fraternité humaine ; la passion d'améliorer effectivement et administrativement le sort moral, physique et intellectuel du peuple, ont trouvé des organes puissants, alors que tous les grands du monde jouaient à la bataille, faisaient des veuves et des orphelins, et traitaient le pro létaire comme chair à canon.
Voici donc les vrais pères de la société moderne; reste à savoir qui est, et ce qu’est cette société.
Vous dites qu’en Espagne on ne demande pas que le clergé creuse des canaux et construise des manufactures ; on a bien raison; mais les prêtres de Thèbes faisaient creuser des canaux, ceux de la Judée présidaient à l'agriculture; ceux de l'avenir, soyez-en sûr, béniront les drapeaux de l’armée des travailleurs, comme les prêtres du Dieu des armées destructives bénissaient ceux de César. Ils aimeront et connaîtront le travail pacifique, ils feront
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transformer le fer de lance en soc de charrue, et ce sera là un beau travail de l’âme.
Or, pour cela que faut-il? Que l’enseignement et l’éducalion tournent le cœur, l'esprit et les bras vers la PropucrTion et non vers la destruction des autres et de soimême, comme l'ont fait jusqu'ici tous les cLERGÉS et tous les érars ; car toujours les Etats ont cru avoir un ennemi en dehors d'eux, et les Clergés ont enseigné aux hommes qu'ils avaient en eux-mêmes, dans le cœur humain, un ennemi, un démon à combattre.
Le monde à vécu jusqu'ici sous l’empire de la doctrine des deux principes ennemis ; la révélation nouvelle, c'est l’uniox de deux principes amis, du moi et du nonmoi, de la patrie et de l'étranger, du passé et de l’avenir, de l’homme et de la femme, de l’ordre et de la liberté, du devoir et de l'intérêt, en un mot, des deux faces de toute existence dans le sein de la vie universelle.
C’est là ce qui a engendré le monde moderne; telle est la vraie doctrine universelle, parce qu’elle est pacifique et fécondante ; c’est là l'esprit qui se promène aujourd’hui sur le monde et l’électrise mystérieusement, à l'insu de presque tous.
Lorsque M. Thiers écrivit sa belle thèse pour l’État contre l’Église, à propos de l’enseignement, il n’y manqua qu’une seule chose, mais capitale, et dont l’absence ne fait de ce rapport qu’une habile parole, un vain bruit. Cette chose, c’est ce qu'il faudrait enseigner à la société moderne, pour avoir le droit de faire la leçon à ses enseigneurs anciens.
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En d’autres termes, tant qu'on n’osera pas aborder avec l’Église les questions de dogme, on divaguera.
Comme le disait autrefois un ami : On ne comprend pas Dieu quand on ne comprend pas la trimité.
Que M. Thiers laisse passer la frinité, cela ne m'étonne pas, parce qu’il veut être ministre, et non point ministre du Seigneur Dieu ; mais vous qui n'avez pas cette ambition mesquine, Vous qui n'avez pas pour auditeurs des députés, et qui devez chercher partout des élus, mais des élus de Dieu, arrivez donc hardiment au dogme.
Comment entendez-vous le Père, le Fils et le Saint- Esprit? Toute la question est là.
Aussi finirai-je là ma longue lettre. Pour vous écrire ainsi, il faut que je compte bien sur votre amitié, car je crois vous donner, par la liberté que je prends avec vous, une grande preuve de celle de votre tout dévoué.
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