‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 3 sur 36 · A M. LE COMTE DE MONCADE · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE MONCADE

MARQUIS D'AyTONA.

Paris, iH.'iô.

Cher ami,

Vous ne m'avez pas compris, puisque ma lettre ne vous a pas convaincu. — D'ailleurs vous n'avez fait que parcourir mon livre, cela ne suffit pas pour juger aussi sévèrement. Encore un coup, il n'est pas d'un athée.

En un mot, j'ai voulu défendre le vrai Dieu, le Dieu unique, contre les conspirations de vils intri-

A M. GOJON. 23

gants qui l'ont divisé pour mieux le diminuer afln de le mettre à leur niveau

Je méprise les fables ridicules, mais j'adore la morale chrétienne.

Je vous en prie, cher excellent ami, au nom du Dieu devant lequel vous et moi nous nous inclinons, ne me retirez pas la meilleure et la seule afTection paternelle que j'ai rencontrée quand toutes les autres m'ont fait défaut.

Quoi qu'il arrive, je resterai toujours

Votre afTectionné et reconnaissant.

A M. GOJON.

Pciris, 1'* avril l?<d ,

Pas trop mal — je vous remercie. Vous êtes bien bon -^ et vous? Je reviens, mon cher Gojon, de chez madame Mohl, où m'ont entraîné, après beaucoup de tentatives infructueuses, les insistances, devenues décidément irrésistibles, de madame Jeanron, et j'ai été victime, pendant trois heures d'horloge, de la plus odieuse mystification. Nous sommes tombés, le Jeanron, Saint-John et moi, au milieu d'une platebande de miss et de ladies, disposées en rang et écoutant avec leurs airs penchés un proverbe ou une * charade débités par la petite Ida et deux ou trois autres Ophélies sur un théâtre improvisé. Et ça a été lamentable de tous points. J'oubliais un détail;

le susdit proverbe était débité en anglais. Le père Jeanron, qui a la folie prétention de connaître et de parler cette langue, depuis son voyage à Calais, a fait d'abord bonne contenance et a souri aux bons endroits d'un air connaisseur. Mais ce rôle n'a pas pu se soutenir longtemps et c'est moi qui ai dû lui expliquer la fin de la pièce et les beautés du dialogue. C'est tout dire. La jeune Ida allait, trottait, s€ démenait, prenait des attitudes tantôt sentimentales, tantôt étourdies et provoquantes, et lançait des œillades à faire fondre toutes les glaces du pôle. Le premier amoureux chantait l'éternelle romance, el l'oncle inévitable, dont les cheveux blancs auraient fait envie à la quenouille d'une fileuse de chanvre étendait ses mains paternelles sur la tète du jeune couple. Touchant tableau de famille!

J'ai fait la connaissance de Laugel, que j'avais rencontré vingt fois à droite et à gauche, sans savoh que c'était lui, et étudié pendant une demi-heure de causerie M. Mérimée, que je n'avais pas encore vu. Je trouve qu'il ne ressemble en rien aux portraits qu'on fait de lui. On a voulu voir en lui une espèce de don Juan, homme du monde, hautain et pervers. Rien de tout cela, selon moi. Nature sèche froide et vulgaire, séduction aucune, à moins ^u elh ne réside dans cette réserve et cette immobilité, qu souvent attire et magnétise les faibles.

Revenez-nous vile, mon cher Gojon , et que h

diable emporte la Savoie! Vous êtes attendu e

désiré.

Revenez.

Vacquant est venu se mettre en cage sous ma main et je le tyrannise à mon aise. Il vous remercie de votre souvenir.

Tutto vestro.

Mes amitiés à Python.

Chambéry, 185o.

Eh bien, mon cher Arthur, comment prenonsnous cette bonne petite chicane? Y a-t-il encore des constitutions d'avoués à Châtillon-sur-Seine? Gardons-nous quelques plaideurs pour la soif? Heureux garçon! d'avoir toujours sous la main des partis à turlupiner! Moi, je péris de mélancolie et cela au milieu du paradis terrestre, dans le plus beau site que la nature ait formé. Il pleut si souvent. Il ne pleut pas pour un avoué ! Voilà quatre jours que je n'ai pu mettre le nez à la porte. Joins à la pluie une centaine de poules qui passent leur vie à faire des œufs et à le crier sur les toits, — des veaux pleurnichevvirs qui mettent en élégies leurs pressentiments et leurs craintes du rôtisseur, — des vaches qui leur meuglent de maternelles consolations, — des ^} moutons qui leur répondent dans leur langue sur un ton désespéré, — et tu devineras combien avec ma sensibilité je dois compatir à l'universelle tris-

Page 1