‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 4 sur 36 · IT · texte numérisé non relu

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::>6 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

tesse. Bons animaux, que l'éternel cuisinier ait vos âmes ! Mais de grâce laissez-moi écrire un mot à ce bon Arthur,

Je suis parti de Paris, mon très cher, tout à fuit à 1 improviste, sommé de comparaître ici pour une conciliation relative à mon procès et je n'ai pu ni voir tes parents, ni faire mes adieux à aucun de mes amif , pas même à Vaquant. J'ai été très fâché surtout de ne pas serrer la main à ton excellent ami Théodore, que je n'avais pas vu depuis fort longtemps, et de ne pas remercier une nouvelle fois son père de ses bontés pour moi. Je serais désolé qu'ils vissent là un oubli ou de la négligence, fais-moi

Tamitié de l'écrire à Théodore.

Ecris-moi, mon cher Arthur, dis-moi tes espérances et aussi tes ennuis. Us sont inévitables pour les premiers jours. Mais tu verras qu'une fois marié tu prendras goût à ta vie. La vie de famille est partout la même, parce que les affections qui en sont le fondement ont partout la même force. Sur ce point Paris perd ses droits. D'ailleurs Paris est maintenant à ta porte. Le chemin de fer en a fait un faubourg de Ghâtillon-sur-Seine.

Je t'embrasse de tout mon cœur.

A M. GOJON. 27

A M. GOJON.

Paris, 5 septembre 1856.

« Nous verrons lever le soleil, nous nous promè- « nerons, nous courrons, nous chasserons; vous « oubliez le plus essentiel, mon cher Gojon, mais « moi je ne l'oublie point : Et nous irons en barque /!/»

Nous irons en barque, — Nous regarderons face à face la fée ondine dans ses grands yeux bleus profonds comme le ciel, pleins de mystères, de fascination et de larmes. Nous la poursuivrons dans ses retraites les plus inaccessibles. Nous la surprendrons à l'heure de minuit, lorsqu'elle se montre sans voile et enveloppée seulement des gazes transparentes du clair de lune. — Nous prêterons l'oreille à ses mélodies nocturnes et pendant notre sommeil nous entendrons la voix flatteuse des petites vagues qui nous dira : Dormez, amis, dormez; nous vous aimons parce que vous nous aimez, nous pauvres délaissées; vous ne dédaignez pas d'écouter nos plaintes lorsque le vent nous brise sans pitié sur les rochers ; aussi nous vous gardons fidèlement votre seuil et demain nous vous bercerons dans nos bras.

Merci, chères petites musiciennes ! Ainsi ce chœur charmant enchantera notre sommeil et lui ouvrira en souriant les portes d'or du royaume des songes.

Fiat/ Fiat! Fiat!

J'étais bien loin, mon cher atni, de soupçonner

votre infortune. Il faut convenir que vous jouez vraiment du malheur cette année-ci. Heureusement elle n*est pas loin d'aller rejoindre ses aînées et il n'est pas à croire que votre mauvaise chance lui survive.

J'ai vu ces jours-ci Saint-John et Jeanron, qui tous deux m'ont demandé de vos nouvelles. Jeanron est plus extraordinaire que jamais. Il s'occupe beaucoup en ce moment de l'harmonie des êtres considérée au point de vue des nombres. C'est le dada qu'il chevauche pour le quart d'heure. Quant à son tableau de Raphaël il a pris Te sage parti d'en délivrer sa vue. Il l'a retourné contre le mur dans l'attitude à la fois piteuse et pudique d'un homme qui veut y faire quelque chose et qui tient essentiellement à ne pas éveiller l'attention du prochain.

Saint-John revient d'Angleterre où son livre sur le Piémont a eu un grand succès. Il se propose de recevoir et de donner un thé le samedi. Mon ennui ira y serrer la main à son spleen, et ce sera peut-être un soulagement.

Ary Scheffer est revenu d'Allemagne et marie sa nièce à Renan: Ce sera l'union de deux purs esprits et jamais autre chose, je pense. Renan, qui est un des êtres les plus intelligents que le bon Dieu ait faits en ce siècle, a été affublé par la nature d'un corps tout à fait dérisoire, et je ne vois pas ce que mademoiselle Cornélie pourra tirer de là pour ses jouissances esthétiques. Enfin, avec de l'imagination, il y a toujours moyen de tourner les choses.

A M. GOJON. 29

Trapadoux vient régulièrement passer ses dimanches avec moi et nous parlons souvent de vous. Il est en train d'arriver aux honneurs. Il signor Grepetto, rimpressario d'un journal encore inédit qui se nommera : la Presse populaire, et se vendra deux sous. On lui en a déjà par mes soins décerné la gérance, à des appointements inconnus jusqu'à présent, mais qui, combinés avec le produit de ses articles, lui procureront une honnête aisance. Il signor Crepetto est plus toqué que jamais. Il a rassemblé autour de lui une élite de jeune démagogues dont il patronne les débuts et encourage les aboiements avec cet air plein de noblesse et de désinvolture que vous lui connaissez. En un mot, notre pauvre Trapadoux est dans une vrai Gré-pétaudière, mais il s'y démène de son mieux et a déjà formé une Gironde, qui fait son possible pour ne pas se laisser terroriser.

Adieu, mon cher Gojon. Que je vous envie d'avoir vu Durham écumer et se cabrer sous le fouet de la déesse Golique ! Il aura donc galopé une fois en sa vie ! Ça devait être bien beau. Tâchez donc de m'apporter dans une outre quelconque quelques litres de Tair pur et vivifiant de nos montagnes. Mes pauvres poumons en ont bien besoin.

Guérissez-vous promptement, mon cher ami, et pensez quelquefois à moi qui suis tout à vous.

A SA MÈRE

Paris, 25 mars 1837.

Ma chère mère,

Mon travail sera fini vers Je 15 avril ainsi que je vous Tai promis; il contiendra près du double de ce que je comptais y mettre d'abord. Cette augmentation vous explique le retard. Il mettra beaucoup de gens en fureur et je m'attends à un charivari des plus distingués. Il est impossible de dire son mot en ce monde sans se faire vouer aux dieux infernaux, il faut en prendre son parti.

J'ai beaucoup souflert ces temps derniers d'un mal que je ne connaissais que par ouï-dire, d'une inflammation d'entrailles causée par les veilles, à ce que m'a dit le médecin.

J'ai fait en même temps que mon ouvrage deux articles pour un journal dont j'ai eu beaucoup de belles promesses, mais pas un sou jusqu'à présent. On me promet de m'y faire une bonne position, et aussitôt ma publication terminée je leur mettrai le marché en main.

Adieu, chère mère, ayez bien soin de vous.

Votre fils afl'ectueux.

A M. GOJON. 31

A M. GOJON.

Paris, 22 août 1857.

Il faut, mon cher Gojon, que vous soyez bien acharné pour vous obstiner à boire ainsi de l'eau sulfureuse malgré le dégoût qu'elle vous inspire et l'inutilité de son action comme remède sur les maux que vous souffrez. J'ai consulté plusieurs médecins et ils ont été unanimes. 11 est constaté que l'eau sulfureuse ne guérit : ni l'ongle incarné — ni le vaudeville chronique — ni le spleen constitutionnel. Renoncez donc à cette folle entreprise. Milan est de retour ici depuis plusieurs jours — mais nous n'avons pas encore pu nous rencontrer. Je sais pourtant que son séjour ne doit pas se prolonger longtemps; si vous voulez le voir il faut revenir.

De la Palme est délivré de son ver rongeur. Il se dispose aussi à partir pour la Savoie. Il prétend souffrir beaucoup de l'absence de l'hôte incommode qu'il hébergeait. Ses intestins murmurent et menacent de s'insurger; ils ne peuvent s'habituer à leur situation nouvelle. Je croirais plutôt qu'il n'a fait que changer de tyran. C'est le remords qui a succédé au ténia. Ainsi nous revenez-vous, bon petit Gojon, c'est une chose convenue. Vingt fois par jour j'ai la tentation de courir après vous et d'aller vous accrocher par un pan de votre redingote — Mais

La succession- de mon paire! ! !

32 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

Je VOUS soupçonne véhémentement d'être en Espagne et d'y avoir acheté une guitare, et d'y boire non pas du soufre mais de la lave incandescente sur les lèvres de la plus incendiaire des Andalouses... Petit sournois ! « Dunque fa presto ! et reviens vite. »

Les Salons du père Yalferdin paraîtront non dans V Artiste mais dans la Revue de Paris, Il a été forcé de faire plusieurs retranchements.

Notre pauvre ami est dans une situation des

plus lamentables depuis que sa leçon lui manque et surtout depuis que vous lui manquez. Il est venu l'autre jour chez moi chassé de son quartier par la disette et la faim aux dents. Je n'avais malheureusement pas un sou vaillant en ce moment (la succession de mon paire! 1 1) et je n'ai pu que le faire manger le plus possible. Mais ça n'a pas dû le mener loin. Il vous désire ardemment.

A M. GOJON.

Paris, ce 26 août 1857.

Mon cher Gojon,

Votre dernière lettre m'est arrivée quelques instants après que j'ai eu jeté la mienne à la poste. Estce à cela que je dois attribuer mon oubli à l'endroit de la Revue de Paris ou à tous les événements imprévus qui me sont survenus ces jours derniers, comme le retour de Scheffer, le départ delà Palme, la visite de Milan que j'ai enfin pu voir — et un em-

A M. GOJON. 33

bêtement de haute futaie qui m'est tombé inopinément sur la tète hier matin (une lettre de change égarée). C'est sans doute tout cela à la fois. Mon oubli me revient à l'instant même et je me précipite hors de mon repaire pour le réparer ou mourir.

J'implore votre puissance et j'embrasse vos sacrés genoux (sacrés).

Notre ami Milan part très probablement demain ou après demain, furieux contre vous et vos belles promesses. Le cielm'est témoin que j'ai tout fait pour l'apaiser. Je suis allé jusqu'à lui dire que vous étiez parti d'ici dans l'état le plus alarmant. Il ne veut rien croire et me charge de vous transmettre sa malédiction.

A M. GOJON.

Paris, 15 septembre 1857.

Rien de tout ça — mon cher Gojon. Je ne vous ai pas écrit pour deux raisons : l^parce que j'ai vu l'inutilité de mes représentations et de mes remontrances en présence des intrigues du docteur et de l'empire qu'il a su prendre sur votre imagination — parce que j'ai compris qu'insister plus longtemps n'aurait fait qu'aggraver votre situation et qu'il fallait attendre qu'il lâchât lui-même sa proie. 2"» parce que j'écris tellement depuis deux mois que, lorsque je veux prendre ma plume en dehors de mes travaux quotidiens, il me semble saisir entre mes doigis le grand

ai CORRESPONDANCE DB P. LANFRET.

mât d'un vaisseau de cent vingt canons ou la colonne Vendôme en personne. Vous verrez cela quand vous rédigerez le fameux vaudeville.

Vous me demandez des nouvelles — Je ne vois absolument personne. SaufScheffer qui est malade, aucun de mes amis n'est à Paris. Je vis donc très solitairement et très absorbé. Depuis que vous n'êtes plus ici je vais prendre régulièrement mon café tous les soirs à Tivoli. Je m'assieds à côté de votre place vide et après avoir ainsi causé un moment avec votre ombre bienveillante, tout en parcourant les journaux, je vais fumer un cigare et traîner ma flânerie Je long du boulevard. Sur ce que vous me dites de « puisa toi dir via^ » il faudra aller en Savoie. Seulement il faudra annoncer la chose un mois et demi d'avance, faire valoir votre voyage comme une simple visite et le faire aussi court qu'une vérité. Au reste nous parlerons longuement de cela à votre retour — si toutefois le docteur vous laisse revenir !

Je me mets aux pieds du docteur. Embrassez le docteur pour moi.

Tout à vous, docteur de mon cœur.

A SA MERE

Votre lettre, ma chère mère, m'a fait faire de tristes et sérieuses réflexions sur ma mauvaise destinée et l'influence funeste qu'elle exerce sur la

A SA MERE. . 35

vôtre. Il est évident pour moi que depuis plusieurs années, malgré tous mes efforts, je suis un obstacle à votre repos, et que la première cause de ce malheur est la carrière que j'ai choisie ou plutôt vers laquelle m'a poussé une vocation irrésistible et aveugle. Dans toute autre profession il y a longtemps que je me serais créé, avec moins de travail, une existence indépendante et que loin de vous être à charge je pourrais contribuer à vous rendre Texistence plus aisée. Que mon choix ait donc été très regrettable à ce point de vue, cela n'est pas douteux. Mais m'est-il possible aujourd'hui de quitter cette carrière et de recommencer ma vie comme vous semblez m'y inviter, je ne le crois pas. Voilà le résultat auquel je suis arrivé après y avoir beaucoup réfléchi depuis quinze jours. Toute profession nouvelle me demanderait un long apprentissage avant de me mettre à même d'en retenir des profits ; et d'un autre côté tout ce que j'ai acquis dans celle que j'ai embrassée serait perdu pour l'avenir.

J'ai donc forcément écarté l'idée d'abandonner là carrière à laquelle je dois le peu que je suis.

Cela admis, la question que je me suis posée a été de chercher la manière d'en tirer tout le parti possible dans la situation où je me trouve et je suis arrivé à cette conclusion :

Mes livres m'ont peu rapporté jusqu'ici surtout pour deux motifs : 1* ils s'adressent à un petit nombre de lecteurs parce qu'ils embrassent des sujets peu à la portée du plus grand nombre. — 2o par

leur nature même ils demandent trop de temps et de travail. Si dans le même espace de temps je parvenais à faire deux volumes au lieu d'un, le profit serait double.

Or je viens de faire le plan d'un grand ouvrage en douze ou quinze gros volumes qui échappera à tous ces inconvénients et dont chaque volume me rapportera cinq ou six mille francs au moins, tout en me coûtant la moitié moins de travail. 11 sera d'une lecture accessible, à tout le monde, et comme j'en publierai les volumes successivement (un pour la première année et deux par an pour les suivantes), tous les lecteurs qui auront acheté le premier seront obligés d'acheter les suivants pour compléter l'ouvrage, et ceux qui achèteront les derniers seront forcés par la même raison d'acheter les premiers. C'est la seule manière d'écrire qui rapporte de l'argent aujourd'hui. L'ouvrage sera l'histoire de la monarchie de Juillet. Je connais tous les anciens ministres de Louis-Philippe et j'aurai à ma disposition tous les documents les plus originaux. Je me suis déjà entendu avec un écrivain anglais qui traduira et publiera à mesure en Angleterre, ce qui doublera presque le profit. On n'a encore rien fait de sérieux sur ce sujet, et la curiosité sera à elle seule un élément de succès presque assuré.

Répondez-moi de suite, chère mère, si cette idée vous convient, et je me mettrai au travail avec toute l'ardeur dont je suis capable. Je suis sûr de la réussite. Mon dernier livre m'aurait suffi, bien que le

A SA MERE. 87

succès en ait été entravé, si tout le produit n'avait été absorbé d'avance par mille petits arriérés. Que sera-ce d'un ouvrage qui s'adressera à un nombre immense de lecteurs en France et à l'étranger et dont l'annonce seule aura un grand retentissement? Ayez confiance et faites courage. Songez que je ne puis pas reculer sans honte. Que diraient mes bons amis de Chambéry et d'ailleurs ?

Je vous embrasse.

A SA MÈRE

Paris, juin 1858.

Ma chère mère, s'il ne tenait qu'à moi de partir pour la Savoie, il y a longtemps que je ne serais plus ici, car j'ai grand besoin et de vous revoir et de respirer un air plus pur ; mais je suis forcé d'attendre la conclusion d'arrangements très importants pour moi. D'autre part, mon ami Vacquant se marie vers la fin du mois et je ne puis lui faire défaut dans cette circonstance. Tout cela et les préparatifs nécessaires à mon travail reportent forcément mon voyage aux premiers jours de juillet, à moins que quelque incident imprévu ne vienne le retarder encore.

J'ai eu la douleur de perdre ces jours derniers l'ami le plus cher et le plus respecté dans la personne d'Ary Schefî*er, cet artiste illustre dont je 11. 4

38 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

VOUS ai quelquefois parlé. C'est une amitié et une protection que je ne remplacerai jamais.

Je vous embrasse du fond du cœur.

A M. GOJON.

Paris, 22 juin 1858.

Vous avez sans doute appris par les journaux, mon cher Gojon, la perte que j'ai faite ces jours derniers dans la personne d'Ary Scheffer. Il est revenu d'Angleterre dans un état désespéré et je n'ai pas eu la consolation de le voir avant sa mort. Il était expirant lorsque je suis arrivé à Argenteuil par une des plus lugubres soirées qui se puissent imaginer. Jamais homme n'a été pleuré avec des larmes plus sincères. Je m'aperçois par votre lettre, cher ami, que quelque chose du guignon qui me poursuit s'attache aux démarches que vous avez commencées pour moi . Vous verrez que , quoi que vous fassiez , tou t tournera de travers. Je vous suis du regard avec stupeur et consternation comme on contemple un dévouement inutile, une entreprise impossible, un insuccès qu'on redoute et dont on est soi-même la cause involontaire.

Quant au prix de location de la villa je désirerais qu'il ne dépassât pas 250 à 300 francs. Si pourtant elle était inséparable d'un jardin dont il fût possible de tirer quelque chose on pourrait aller un peu plus loin. Je vis ici très solitaire, très morne et physi-

A M. GOJON. 39

quement très accablé; nous avons eu des chaleurs inénarrables et vous savez qu'elles ne me valent rien de bon. Ma pauvre chambrette est devenue une fournaise inhabitable et je n'y reçois plus que la visite de quelques très rares amis et de loin en loin d'un créancier, dont les ardeurs de la canicule ont monté la tète. Jeraccueille en souriant, je lui donne en raison de sa portion congrue un morceau de la peau de Tours et il s'en va tout réconforté.

On vient de découvrir, en creusant les fondements d'une maison au boulevard Sébastopol, la principale sépulture des victimes de la Saint -Barthélémy* C'était l'emplacement sous l'ancien passage de la Trinité. J'ai vu cela avant-hier et je suis étonné que les journaux n'en aient rien dit, car il est difficile d'imaginer quelque chose de plus émouvant. Figurez-vous un immense espace rectangulaire de vingt à trente pieds de profondeur comme on les creuse pour les caves des maisons de Paris ; des tombereaux emportant une vraie montagne d'ossements qu'on a retirés de là en creusant, des couches de squelettes ressortant en saillies à l'endroit de la section du terrain, de telle façon qu'on peut les compter comme des couches géologiques. — Nous en avons compté sept avec M. de la Gombardière. Elles sont séparées les unes des autres par deux pieds de terre à peu près. Enfants, hommes, femmes, tous ces martyrs sont par milliers empilés et serrés les uns contre les autres, comme les épis sous la faux, dans la même attitude où ils ont été mis là il y a trois cents ans.

40 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

On dirait que le massacre est d'hier. Cela saisit, parle et crie vengeance comme un flagrant délit. C'est le crime pris sur le fait.

Saint-John est en Angleterre depuis près de quinze jours et je ne suis pas encore allé prendre de ses nouvelles chez, sa femme.

Vacquant vous remercie de vos bons souhaits et vous souhaite une villégiature. Il se marie le 28. L'heureux garçon ne touche plus terre. Il frappe les astres avec son front.

Adieu, cher ami, ne vous découragez pas encore en dépit des mauvais présages. Votre heureuse influence viendra peut-être à bout de la malignité de mon étoile.

Tutto suo.

Mes amitiés à Revel et à Python.

A M. GOJON.

Paris, 5 juillet 1818.

Je vous adresse, cher ami, le second bulletin de vos loteries en vous souhaitant tous les gros lots que vous méritez.

Le mariage de Vacquant a été célébré en présence d'un immense concours de peuple et avec une pompe à la fois noble et touchante. Je ne dirai rien encore de la mariée que je n'ai fait qu'entrevoir. Aussitôt la cérémonie achevée les deux époux sont partis pour le castel de Blanchampagne.

Je vis ici au jour le jour comme l'oiseau sur la branche et en proie à tant d'incertitude à la fois qu'il m'est impossible d'employer mon temps d'une manière utile, ce qui fait que je prends médecine en attendant mieux.

Pourtant, il y a quelques jours, nous avons fait avec Pelletan une petite expédition entre Sèvres et Ville-d'Avray et nous nous sommes perdus exactement dans les mêmes parages où je m'étais égaré en votre compagnie il y a dix mois, lorsque, avec votre aplomb habituel, vous rejetiez tous les torts sur les chemins, les poteaux, la lune et les étoiles, accusant les quatre points cardinaux d'avoir par la plus noire conspiration déplacé sournoisement les pôles et faussé le son des vents pour dérouter votre infaillibilité topographique.

Pelletan rentre à la Presse^ qui est revenue à lui parce qu'elle perdait tous ses abonnés. Il va faire une série d'articles sous le titre de Testament d'un journaliste. Ce sera une revue de tous les hommes remarquables qu'il a eu occasion de connaître dans le courant de sa carrière. 11 commence par Béranger et se propose de frapper de son mieux sur cet impérialiste déguisé en libéral (sa biographie posthume ne laisse subsister aucun doute à cet égard).

Adieu, mon cher Gojon. Faites retarder les moissons si voulez que je les voie.

Votre ami affectionné.

Le 15 juillet est une échéance terrible pour moi.

42 GORRESPONDANCB DE P. LANFREY.

Avertissez M. Marchand que la patrie est en danger.

A M. GOJON.

Paris, 15 juillet 1858.

Mille fois merci, cher et excellent ami. Je vous envoie ci-joint le bon rédigé conformément à vos instructions. C'est laconique mais c'est expressif. Je voudrais pouvoir Tètre autant pour vous dire combien je vous suis reconnaissant du service que vous venez de me rendre et de toute la peine que vous vous êtes donnée pour moi.

Je me fais un devoir de vous informer dès aujourd'hui du décès de la chienne de Lesueur. Il y a deux jours, étant sortie après dîner selon son habitude et probablement dans un état d'ivresse déterminé par des libations de café immodérées (vous savez quel abus elle faisait de cette boisson !), au lieu de s'attaquer aux gâte-sauces et autres polissons du voisinage, elle est allée mordre la roue d'un fiacre qui passait sans penser à mal, et s'est acharnée après elle avec les plus furieux aboiements.

La roue allait son petit bonhomme de chemin sans rien répondre à ses provocations, — puis tout à coup elle lui a pris la tète et la lui a écrasée sur un pavé.

A bientôt, mon cher Gojon. Je vous embrasse du fond du cœur.

A M. PLANAT DX LA FATS. 43

A M. GOJON.

Chambéry, 22 juillet 1S5$.

Mon cher ami,

Je suis arrivé avant-hier à onze heures du soir. Il me tarde de vous serrer la main, et je serais parti dès hier malgré la pluie si je n'avais craint de tomber un peu trop à Timproviste chez madame votre grand 'mère. Venez à Chambéry ou écrivez-moi un mot et indiquez-moi un rendez-vous.

Madame votre mère et M. Gaffe que j'ai vus avant mon départ sont en parfaite santé et arrivent aujourd'hui ou demain.

Adieu, cher ami, tout à vous et du fond du cœur.

Je pars demain vendredi pour Turin par le train express pour aller y représenter avec M. Ferdinand de Lasteyrie le comité français de souscription au monument Manin. — Ce sera une absence de trois ou quatre jours.

A M. PLANAT DE LA FAYE

Chambéry, 27 juillet 1858.

Monsieur,

Vous avez déjà dû apprendre, soit par les journaux italiens, soit par une lettre de M. de Lasteyrie l'heureux succès de notre mission. Nous avons reçu à Turin un accueil parfait à tous égards et non seu-

lement notre programme a été adopté presque sans discussion, mais on a voulu nous donner un gage pour ainsi dire matériel de sa mise à exécution en nous nommant membres de la Commission qui en a été chargée. Quelles que soient donc les difficultés qui peuvent survenir, vous pouvez être assuré que rien ne sera fait sans l'assentiment du comité français.

Votre nom, comme vous devez le penser, monsieur, a été souvent prononcé dans ces réunions; et la vénération qu'il inspire à tous les cœurs italiens est une récompense dont il vous serait bien doux de jouir si le voyage vous devenait possible.

J'ai remis votre souscription à M. de la Farina qui a dû vous écrire à ce sujet. De toute l'émigration, c'est l'homme qui m'a paru le mieux conserver la mémoire et les idées de Manin. M. Tommaseo ressemble beaucoup au portrait que nous en avait tracé madame Planât de la Faye.

M. Pallavicino étant absent de Turin, je n'ai pu lui remettre la lettre du général Ulloa, mais j'ai eu l'honneur de voir M. Gosenza, qui, tout jeune encore, m'a paru un homme supérieur et d'une modestie antique, ainsi qu'un homme qui a combattu sous ses ordres, le colonel Carrano. Ces messieurs, et la plupart des hommes politiques qui se trouvaient à Turin ont voulu honorer en nous les recommandations illustres que nous leur apportions et les sympathies si généreiffees que nous venions représenter parmi eux; mais c*est à vous, monsieur, et aux amis qui

A M. PLANAT DE LA FAYE. 45

VOUS ont aidé dans votre nçble tâche que nous en avons reporté tout Thonneur.

Veuillez je vous prie, monsieur, présenter mes hommages respectueux à madame Planât de la Faye, mes remerciements les plus vifs à M. le général UUoa, et agréez l'expression sincère de ma vénération et de. mon dévouement.

A M. PLANAT DE LA FAYE

Chambéry, 9 août 1858.

Monsieur,

Je vous adresse, suivant le désir que vous m'en avez exprimé, un compte rendu de la réunion relative au monument Manin. Il n'y a pas été prononcé de discours proprement dit et la discussion a été peu mêlée d'incidents, tout le monde étant, sans le savoir, d'accord d'avance. Du reste, un grand nombre des hommes politiques de Turin se trouvaient absents et n'ont pu y assister.

Je vous remercie, monsieur, et du fond de mon cœur des bonnes paroles et des encouragements si bienveillants que vous me faites l'honneur de m'adresser. Je les accepte comme un engagement pour l'avenir et je mettrai mon orgueil à m'en rendre digne.

Veuillez, je vous prie, présenter mes hommages à madame Planât de la Faye et agréer l'expression du plus respectueux attachement.

46 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

A SA MÈRE

Paris, le 2 férrier 1859.

Ma chère mère,

Je me suis débarrassé de toutes mes visites, j*ai repris mon petit train de vie, je me suis remis au travail et ça marche. J'ai eu deux fois de vos nouvelles depuis mon arrivée ici, ce qui fait que je ne me suis pas pressé de vous écrire. J'ai opéré sur mon genre d'existence deux ou trois réformes dont je me trouve très bien! Je ne reçois plus personne chez moi, ce qui fait que je ne suis jamais dérangé. Je ne fume plus, économie d'argent et de santé. J'espère que vous voilà contente. Je ne parle pas des espérances dont on me flatte en ce moment, parce que ce sont des espérances. Si cela ne s'arrange pas, j'ai en réserve une ressource infaillible, c'est la guerre qui est déclarée pour le printemps. Vous savez que j'ai toujours eu un faible pour les batailles, c'est de famille. Avec cela, j'ai passionnément désiré de voir l'Italie. C'est une occasion superbe de satisfaire ces deux goûts. Je vois souvent le général Ulloa qui a défendu Venise en 1848; il m'aime beaucoup et sera charmé de veiller sur mon avancement qui, dans un corps de volontaires, ne sera hi long, ni difficile.

J'ai toujours aspiré à un double laurier, ça coûte si peu de désirer.

Adieu, chère mère, soignez bien votre santé.

Votre fils afî*ectueux et dévoué.

A SA MERB. 47

Plus de nouvelles de ma dent depuis que je suis ici. On dirait qu'elle a compris le danger.

A SA MÈRE

Ma chère mère,

Je me disposais à vous écrire lorsque j'ai reçu votre bonne lettre. Si je ne Tai pas fait plus tôt, c'est que je n'ai pas voulu vous affliger de mes tourments. D'abord la publication de mon livre a été retardée à cause de la guerre et de l'état de ruine où se trouve la librairie. Ensuite, tous mes efforts pour écrire dans deux ou trois journaux où je puis le faire sans être déshonoré ont échoué les uns après les autres. C'est dans ces moments que l'on s'aperçoit qu'on a des ennemis. Un seul journal me reste ouvert , mais je ne puis y mettre d'article que très rarement et il me paye d'une façon dérisoire.

Dans ces circonstances, j'ai pensé que le mieux était de commencer un second volume en attendant que le premier puisse paraître, ce qui ne peut tarder plus de trois ou quatre mois en mettant les choses au pis. Je me suis arrangé de manière à pouvoir tenir bon ici pendant ce temps, pourvu que vous m'envoyiez ma pension tous les deux mois seulement. Cela vaut mieux que d'aller passer l'étéàChambéry, car le seul déplacement me coûterait fort cher et j'y perdrais mon temps.

Vous dire les ennuis par lesquels j'ai passé depuis un mois serait vous attrister inutilement. La plainte Cîst toujours inutile. Mon malheur est d'être venu au monde» trop tard.

Je n'ai besoin d'aucune des choses dont vous me pariez si ce n'est des gants. Les gants sont ma perdition. Si vous m'en envoyez par Gojon, remettez-lesiui ostensiblement sans les cacher parmi d'autres cffols, parce que cela pourrait lui créer des embarras à la douane.

Mes cousines se portent bien et vivent paisibles tians leur petit coin.

Adieu, chère mère, je vous embrasse affectueusement, ayez bien soin de votre santé.

Paris, 18o9.

J'ai fait de mon mieux pour vous obéir, chère madame, malgré les nouveaux traits dont il vous plaît de percer un cœur qui vous est tout dévoué. Malheureusement, le numéro de mon journal qu'on nomme le Courrier du dimanche, parce qu'il parait le vendredi soir, s'est trouvé presque entièrement composé et je n'y ai pu faire entrer qu'une très courte annonce. Encore ne suis-je pas absolument certain qu'elle sera insérée, n'ayant pas rencontré le rédacteur en chef. J'ai écrit dès mardi à D. L. F. et lui ai recommandé très vivement cette affaire.

Je ne dois pas vous dissimuler que la parfaite sécurité avec laquelle vous parlez de vous venger sur mes épreuves de toutes celles que, selon vous, je vous ai fait subir m'inspire un sentiment de commisération mêlée de remords. Veuillez remarquer, madame, qu'il y a là une lacune de raisonnement peu digne — j'ose le dire —d'une personne aussi judicieuse que vous. N'est-ce pas, en effet, comme si vous pensiez vous venger d'une médecine en l'avalant! Voilà une médecine qui serait, ma foi, bien attrapée.

Je n'exercerai aucunes représailles contre votre gracieuse malice, féconde en feintes charmantes et en retours imprévus, bien que, en cherchant bien,... passons là-dessus. Je suis et prétends rester votre victime et ce supplice m'est infiniment doux. — Mais ce que je ne souffrirai pas, c'est que vous osiez prendre la défense d'un sexe ennemi du genre humain, en vous donnant l'air de le plaindre comme si vous ne connaissiez pas toute la perversité dont il est doué, vous qui, après tout, en faites partie!

J'ai bien voulu admettre, il est vrai, que vous formiez une glorieuse exception, — mais cette supposition commence à me sembler passablementsuspecte. Pour plaider sa cause avec tant de chaleur il faut qu'on se sente solidaire avec lui. Quoi qu'il en soit, n'espérez point m'attendrir avec vos ironiques gémissements sur le sort « des pauvres opprimées. » Ces opprimées-là nous ont réduit, nous autres, pauvres tyrans, à la condition d'animaux domestiques. Et

tout muselés, tout bridés et sellés que nous sommes, II. 5

nous avons encore la naïveté de pleurer comme des veaux lorsqu'elles nous parlent de leur sujétion et de leur faiblesse. Par bonheur pour les races futures, il se trouve que moi-même j'ai été quelque peu femme dans mes existences antérieures, ce qui me permettra de dévoiler entièrement une conspiration qui n'a pas d'autre but que de consommer notre abêtissement en développant outre mesure, chez nous, le sens admiratif et par là de déterminer notre servitude.

Mais tout ceci sera exposé en temps et lieu avec les pièces et documents à l'appui— il serait imprudent d'en dire plus long là-dessus aujourd'hui. Je m'arrête ici car c'est vous qui allez trouver que mes lettres n'en finissent pas. — Quant aux vôtres, elles peuvent n'avoir pas ce qu'on nomme une fin, mais, hélas ! je suis trop certain qu'elles finissent!

Ce qui ne finira qu'avec moi, chère madame ce sont les sentiments de respectueuse et profonde amitié dans lesquels je vous associe à une mémoire qui me sera à jamais chère et sacrée.

Août.

Enfin ! le ciel soit loué. Il y a donc encore des remords en ce monde et ce n'est pas seulement pour la triste innocence. Je commençais à croire que vous iriez jusqu'au bout sans me donner une seule fois de vos nouvelles et c'aurait été un joli procédé envers

un pauvre garçon qui ne passe pas une heure sans pensera vous et sans soupirer après votre retour î — Eh bien, vous me rendez si heureux que je vous pardonne tout, jusqu'aux noires méchancetés dont vous assaisonnez votre lettre dans Tespoir de tempérer mon mécontentement. — Elles-mêmes me sont chères , je ne les donnerais pas pour tout au monde, et pour ma vengeance je veux adorer la main qui fait de si douces blessures. — Essayez de m'en empêcher si vous pouvez.

Pourquoi cette obstination à ne pas vouloir vous laisser guérir, âme capricieuse et rebelle ? Quel attrait mystérieux a pour vous la souffrance? Est-ce l'orgueil de la braver et de la vaincre? Est-ce le dédain des joies du monde que vous jugez ne valoir ni un de vos désirs ni un de vos regrets ? Vous plaît-elle par les voluptés secrètes qu'elle donne, dit-on, à ceux qui ne la craignent pas, — ou bien est-ce le plaisir cruel de voir Ceux qui vous aiment suspendus à cette inquiétude et de leur faire mieux sentir ainsi le prix de tout ce qu'ils admirent et chérissent en vous?

Peut-être n'y a-t-il là que de l'esprit de contradiction, et, dans ce cas, il faut avouer que vous le poussez fort loin. Quoi qu'il en soit, je ne puis m'empêcher de penser que cette immobilité mahométane où vous vivez ne soit pour beaucoup dans la persistance d'une maladie qui réclame essentiellement du mouvement et de l'exercice. Que vous ne sortiez pas le jour, cela se conçoit, par de telles chaleurs, mais la nuit, si vous saviez comme c'est bon !

52 CORRESPONPANCE DE P. LANFREY.

Il est vrai qu'étant seule avec une personne de votre sexe (mon Dieu, que je vous plains I) cela ne vous est guère possible ; — mais c'est grâce à votre entêtement ordinaire, car si vous m'aviez emporté avec vos autres effets dans votre sac de voyage comme je vous l'ai conseillé inutilement , vous pourriez sortir le soir et prendre le frais du bon Dieu sans craindre les mauvaises rencontres.

Cette paix est une grande infamie, et il faut avoir ce dilettantisme de lâcheté qu'on possède aux Débats^ pour s'en réjouir en présence des douleurs et des déceptions de tant de nobles cœurs. Néanmoins, elle est, je crois, ce qu'on pouvait redouter de moins fâcheux d'une telle situation et d'un tel homme. Elle aura, en somme, plus d'un résultat utile. Le Deux-Décembre n'en est nullement consolidé, comme on le croyait, — il y a plutôt perdu que gagné. En France, il est moins populaire qu'avant la guerre. En Europe, il est déconsidéré et par une défection si pusillanime après de si formels engagements, et par de si pauvres avantages achetés aux prix de si grands sacrifices et par la solution pitoyable, chimérique, impossible que cette pauvre tête a imaginée aux difficultés de la question italienne. En outre, les Italiens auront acquis un noyau ferme et résistant qui leur permettra bientôt de recommencer l'entreprise à leurs propres frais. — Ils auront appris à ne plus compter que sur eux-mêmes, et l'idée de l'unité nationale ne pourra que faire de grands progrès en présence de l'impuissance de nouvelles combinai-

sons. Quelque regrettables que soient leurs métîomptes, il y eût eu de grands inconvénients à ce que leur libération s'accomplit par des mains étrangères et trop vite. Les peuples ne tiennent qu*à ce qu'ils ont payé très cher. Songez, en revanche, quel deuil et quel outrage c'aurait été pour le malheur, la vertu, le génie, pour tout ce qui pense, souffre, aime, espère, croit à la justice et à la vérité, si ce misérable avait pu, à si bon marché, passer grand homme î Songez au mal qu'il aurait fait à la liberté en Europe, une fois qu'il aurait eu entre les mains cet énorme accroissement de puissance I Alors, il vous sera difficile de ne pas accepter cet ajournement, non comme un bienfait, mais comme un pis-aller, qui, loin de compromettre l'avenir, le prépare et lui ouvre la voie.

Je n'ai pas encore osé affronter la terrible M™' P... Vous en parlez bien à votre aise, vous qui êtes protégée par cent cinquante bonnes lieues I mais je vous attends à votre retour, et si vous n'êtes pas exemplaire pour moi, vous verrez si je sais tirer parti des fléaux que j'ai sous la main. Je ne vous dis que ça/

On dit que notre pauvre Henri Martin est comme fou de désappointement. 11 y a quinze jours, il voulait absolument m'emmener avec lui à Venise.

La dame avec qui je n'ai pas réussi à me brouiller, et qui m'adore depuis que je lui ai dit des méchancetés, m'écrit de Vichy qu'elle vient de recevoir une lettre du général Ulloa. Il est entièrement découragé

54 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

et parie de revenir à Paris. Il méritait mieux que cela, ce pauvre homme de cœur, si simple, si intelligent et si modeste.

Vous devriez bien écrire à Renan qu'il montre trop de zèle et qu'il fait des platitudes — ce qui est dommage — car lorsqu'on a son talent on peut s'en dispenser. Son article sur Guizot est lamentable. Je crois que Mgr A. S. a eu sur lui une influence très heureuse à laquelle il se repentira un jour d'avoir été infidèle. C'est depuis qu'il l'a perdue qu'on a vu se prononcer chez lui ces tendances fâcheuses.

Adieu, madame et bien chère amie. — Pardonnezmoi cette interminable lettre. Pendant que je vous écris, il me semble que je vous vois, et je ne puis me résoudre à me séparer de vous. Hélas ! je ne vous ai encore rien dit de ce que j'aurais voulu vous dire! Adieu, tous mes vœux sont avec vous. Guérissezvous pour vos amis; ne savez-vous pas qu'ils ne peuvent vivre sans vous ?

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