II
au milieu de ses appartements. Il sera obligé de faire quelque chose de semblable.
Je commence à en avoir assez de Rome, et je compte partir demain, 12, pour'Naples. Je ne sais si les chaleurs me permettront d'y rester plus de trois ou quatre jours, car le milieu de la journée est presque intolérable. Il faut s'enfermer chez soi de midi à quatre heures. J'ai vu ici à peu près tout ce qu'il y a d'important et de vraiment curieux. Il y a, à mon avis, énormément à rabattre sur tout ce qu'on dit de Rome, principalement de la beauté de ses édifices. Si l'on met à part deux ou trois palais et autant d'églises, tout le reste est aussi riche et aussi immense qu'on voudra, mais cela est fait de pièces et de morceaux et n'offre rien d'original. Il n'y a presque pas de palais et d'églises qui n'aient été refaits trois ou quatre fois en utilisant des constructions antérieures ; tantôt des thermes, tantôt un temple, tantôt un cirque, un mausolée. Chaque édifice peut se décomposer en trois ou quatre parties* d'époques différentes et d'architectures très différentes aussi, ce qui lui ôte tout caractère et toute harmonie. En revanche, les œuvres d'art, surtout les fresques et les sculptures antiques, ne se trouvent nulle part ailleurs dans un tel degré de beauté et en si grand nombre.
Ce malheureux hôtel de la Minerve continue à être rempli de prêtres à un point inouï. Il y a dix jours, 'c'étaient encore les pèlerins français, aujourd'hui ce sont les Espagnols* C'est un mélange de
gens de toute condition, riches et pauvres, conduits par des ecclésiastiques au long chapeau à la Bazile. — Ce sont, à ce qu'on assure, des Asturiens. A de rares exceptions ptes, ils sont quelque peu épais. Les femmes sont petites et grosses, les hommes carrés, mais ils ont d'honnêtes et candides figures, et c'est vraiment dommage qu'on fasse des fanatiques avec d'aussi braves gens. Il y a dans le nombre deux ou trois jeunes filles qui ont de la finesse et de la grâce avec quelque chose de farouche qui leur va très bien.
J'ai vu les ruines du Golysée au clair de lune, pour vous faire plaisir. Mais je dois vous avouer qu'à mon humble avis c'est là un raffinement d'Anglaise romantique. En plein soleil on saisit bien mieux ses formidables proportions et surtout on se figure bien mieux ces trois cent mille spectateurs, altérés de jouissances et de sang, capricieux comme des Néron. On Comprend que ces trois cent mille individus, pour qui ce théâtre colossal a été bâti, étaient les maîtres du monde entier, y compris les Césars qui leur servaient si souvent de jouets. Les idées, les souvenirs qu'évoque le Golysée ne prêtent pas à la rêverie, elles chassent le clair de lune.
A bientôt, chère madame et amie.
Votre aflTectionné et dévoué.
yi6 CORRESPONDANCE DE P. LANFREY.
Nd)[>le8,^e 16 octobre 1876.
Madame et chère amie>,
J'ai bi(3n pensé h vous et à toute la fatigue que von» nvoz dû avoir pendant ces trois derniers jours. J'espère pourtant que vous vous en serez tirée sans maladie, si, comme je me plais à le supposer, le temps a continué à être beau. Je me serais reproché le plaisir que j^aurais trouvé ici pendant en temps-là, si réellement ce plaisir avait été très vif. Mais les voyages qu'on fait seul ne sont jamais '^ bien divertissants, et le sort se charge d'ailleurs de
vous fourrer à travers les jambes une foule de petites anicroches, qui, pour peu qu'on soit délicat ou susceptible, diminuent énormément la somme de jouissance qu'on peut y trouver. On supporte, d'ailleurs, ces petites misères avec infiniment plus de philosophie et de bonne humeur lorsqu'on est en compagnie que lorsque rien ne vous en distrait.
Naples serait un séjour digne des dieux, si l'on pouvait supprimer les Napolitains; mais la chose n'étant pas possible, j'aimerais mieux habiter parmi les Lapons, au milieu des glaces du pôle, que sous ce ciel tout délicieux qu'il soit. Je ne crois pas que nulle part sur la terre les hommes soient plus menteurs, plus voleurs, plus fainéants, plus lâches, plus mendiants que dans ce pays enchanté. Je parle, bien entendu, de la seule classe à laquelle
j'ai eu affaire, qui est celle du peuple. Malheureusement, comme on a besoin de ces gens-là du matin au soir, cela n'est pas pour rendre la vie agréable. 11 faut avoir sans cesse l'injure et la menace àlabouche pour obtenir d'eux un peu d'honnêteté et de respect. Ajoutez à celalamalpropreté universelle, les zanzaresy qui ne vous laissent pas un instant de repos, c'est assez pour faire prendre en grippe ce paradis terrestre; aussi vais-je m'empresser de le quitter demain mardi. J'ai vu, d'ailleurs, à peu près tout ce qu'il y a de vraiment beau et curieux. J*ai reçu, au moment de quitter Rome, une lettre de Cérésole, qui m'attendait, poste restante, depuis le l®»" octobre, et qu'on avait négligé de me donner. 11 *
n'y a vraiment que Tltaiie pour ces sortes de plaisanteries ! Dans cette lettre, il me propose de venir au-devant de moi jusqu'à Milan, pour faire ensuite toutes les excursions que je voudrai. Je lui ai répondu que je serais à Milan le 19 octobre; mais je saurai seulement dans cette ville, où je vais directement, si ce long retard ne lui aura pas fait abandonner son projet. Je vous écrirai de là ce qu'il en sera. Dans tous les cas, ce ne sera qu'une prolongation de quatre ou cinq jours; car il mo tarde de rentrer à Paris. J'ai vu que le pauvre général Valazé était mort. C'était un très brave et très galant homme sous tous les rapports. Les inamovibles n'ont pas pris, à ce qu'il parait, un brevet de longue vie. C'est le contraire de l'Académie qui momifie et conserve
indéfiniment. A propos de momies, j'en ai vu une
318 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.
douzaine, non pas au Vatican, comme vous me le disiez, mais au Musée de Naples; elles étaient assez bien conservées sous certains rapports, avec cheveux, dents, etc. ; mais la peau était noire comme de rencre. , r^
J'ai eu occasion d'observer un ménage espagnol ^ qui m'a paru assez turc — au point de vue de la réclusion. J'ai fait route en omnibus, pour venir à l'hôtel,* avec une très jolie femme, sa petite fille et son mari. . ■- Elle ne paraissait pas du tout fâchée qu'on l'admirât ; mais son mari lançait de tous côtés des regards furieux. Ils sont descendus à l'hôtel il y a quatre jours, et depuis ce temps-là personne ne les a plus revus. Ils mangent et sortent à des heures où ils sont sûrs qu'on ne les rencontrera pas. En revanche, la petite fille, qui est ravissante, se montre à chaque instant, et quant à moi, cela me suffit.
J'allais oublier de vous dire que mon premier regard ici a été pour le Palazzo de la via Toledo (aujourd'hui via Roma) et le coin du vico campagna. Il m'a semblé vous voir au balcon avec votre robe rose et vos quinze ans. C'est moi qui aurais dû être là à cette époque : j'aurais eu quinze ans de moins, et vous m'auriez rendu le plus parfait des hommes ! Lastima !!
A bientôt, chère madame; j'espère trouver demain matin une lettre de vous pour me tenir compagnie en route, en attendant que je baise les belles mains de l'auteur.
Tutto suo.
Milan, ce 19 octobre 1876.
Madame et chère amie, j'ai trouvé à Naples, avant de partir, votre lettre du 12 octobre, qui m'a été renvoyée de Rome. Elle était toute triste et m'a fait de la peine, parce que j'ai dû reconnaître que c'était par ma faute. Il m'aurait été si facile de vous épargner l'ennui dont vous vous plaignez.
Ai-je blessé les B...? Je ne les ai vus qu'une fois, il est vrai ; mais je crois pourtant pouvoir vous assurer que les bonnes paroles que JQ leur ai transmises de votre part leur ont fait le plus grand bien. Ils en paraissaient extrêmement heureux. Vous êtes vraiment grande et noble dans tout ce que vous faites. Nos amis B... vous apprécient comme vous le méritez ; aussi ils ne tarissent pas dans l'expression de leur admiration pour vous. Pour le reste, je les ai trouvés bien réservés, bien accablés ! J'aurais dû retourner les voir, j'en conviens, mais j'étais souffrant; car Dieu sait que ce ne sont pas les plaisirs qui ont été la cause de la négligence que vous me reprochez. Excusez-moi auprès de nos amis et pardonnez-moi vousmême. Vous comprendrez que quatre jours sont vite écoulés en voyage. On court toute la journée; on rentre chez soi accablé de fatigue, et on remet la lettre au lendemain, sans même se douter qu'on a laissé passer le délai et blessé ce qu'on aime le plus
au monde. La vérité est, cependant, que pendante long voyage (je dis long parce qu'il m'a paru tel' je n'ai eu de vrai plaisir qu'en songeant au momer où je vous reverrais. J'ai eu, en dehors de ceh des jtMiissances intellectuelles quelquefois très vivei mais assez rares, à la vue de certains chefs-d'œuvi de l'art ou de la nature ; mais ce n'est qu'en pei sant à vous que j'ai été heureux. Depuis dix ai que j'ai le bonheur de vous connaître, vous r m'avez donné que des motifs de vous admirer < et de vous aimer toujours davantage, je ne puisph séparer mes plaisirs des vôtres. Je vous assure qi j'ai été désolé de vous avoir fait de la peine.
Dans quelques heures, je dois voir Cérésole, qi s'est piqué 'd'honneur à la lecture de mes plaisanti ries (que vous avez bien modifiées), et qui vient i exprès pour moi, ce qui est un dérangement cons dérable. Nous irons ensemble faire le fameux déjei ner au lac Majeur, et peut être ensuite me laisseraientraîner au Simplon pour ne pas le laisser retourna seul.
J'ai revu votre chère Florence à vol d'oiseau c revenant ici. Ce n'est p.is éblouissant comme Naple mais comme c'est charmant; comme vous avez mil fois raison ; comme la population a l'air plus hoi nète et plus décente ; comme les habitations soi plus propres, mieux tenues! Quelle grâce tranquii il y a dans toutes choses, au lieu de l'agitation pei pétuelle de ces polichinelles demi-nus et braillan qui se vautrent dans la poussière et le fumier î ,
A M. BEBERT. 32]
reviens avec le cauchemar du Naboledano. (Ils n*onl pas même assez d'énergie pour prononcer correctement leur nom.) Je regrette de n'avoir pas eu Toccasion, à Naples, de voir un peu la classe éclairée. Vos : amis n'étaient pas encore rentrés de leur villégia- ■ turc. Ils auraient probablement diminué cette mauvaise impression. La classe qui exploite les étrangers est, il faut le dire, détestable en tous pays, mais là mille fois pire que partout ailleurs.
Adieu bien chère amie, ne vous tourmentez plus pour moi. — Je ne suis qu'un pauvre homme plein de défauts, quoique vous m'ayez rendu meilleur ! Vous êtes vous mille fois trop parfaite, — heureusement que vous êtes aussi indulgente.
Dans ma prochaine lettre, je vous dirai le jour de mon arrivée à Paris.
Je vous baise bien tendrement les mains.
A M. BEBERT François.
Paris, ce 19 janvier 1817.
C'est bien aimable à vous de m'avoir écrit, mon cher Bebert et je suis très sensible à votre bon souvenir. J'avais prié, il y a une quinzaine, notre ami M. de me donner de vos nouvelles, mais ce paresseux n'en a rien fait et je vois bien que c'est au bout des doigts qu'il a la goutte. Vous avez raison de considérer notre situation comme un peu moins mauvaise que sous le ministère Buffet, cependeunt
:j-22 CORRSS POND ANGE DE P. LAN FRET.
elle eât loin d*être bonne. Le moment de répit dont nous jouissons ne doit pas nous faire oublier 1« dangers auxquels nous venops : d échapper et qui avant peu se présenteront de nooTeau. Ces dangers jg proviennent en grande partie de la composition, de « la chambre actuelle qui est une sorte d*incanMilion 1 de m/;diocrité au point de vue intellectuel conuee au point de vue moral. On peut tout craindre de la part de gens qui ne savent ni ce qu'ils veulent, ni où ils vont^ quf se sont placés sous la direction du pire casse-cou qu'il y ait eu de nos jours et qui n^ont refusé de le suivre jusqu'au bout que par peur delà dissolution. Dans tout cela, je le reconnais, il y a en beaucoup de la faute de M. Dufaure, Thomme le moins fait qui fut jamais pour conduire un gouvernement etune chambre. Sans plan, sans prévoyance, sans décision, M. Dufaure n'a jamais su vingt-quatre heures à l'avance la politique qu'il allait suivre sur une question donnée : il prenait son parti à la dernière minute, sans avoir jamais préparé ni discipliné les groupes de la Chambre comme c'était son rôle de chef parlementaire. Aussi ses plans tombaient-ils toujours au milieu d'une débandade générale de ses défenseurs naturels qui se laissaient escamoter leurs votes par les extrêmes. Ses collègues dont quelques-uns étaient excellents dans leur spécialité n'avaient rien de ce qu'il fallait pour suppléer à ce manque complet de direction. Ils auraient eu besoin eux-mêmes d'être dirigés. Aussi ce ministère plein de bonnes intentions a-t-il été tour à tour le
A M. BEBERT. 323
jouet du maréchal et de la Chambre, faute de savoir tenir tête à Tun et à l'autre, d'avoh* une volonté et de la défendre avec fermeté.
Simon a beaucoup d'esprit politique et j'espère de
j.v tout mon cœur qu'il réussira. — Mais le danger est
f toujours du même côté et la décomposition est bien
■ avancée. — Cette chambre est dominée par des
préoccupations électorales, c'est la crainte des
petits meneurs démagogiques qui la mène. Sous
cette pression, on peut, à un moment donné, lui
faire faire bien des choses. Quant au Sénat, on peut lui
adresser bien des reproches au sujet de certains de
ses votes. — Mais il est après tout une garantie de
stabilité et vous pouvez être sûr qu'il ne fera rien
contre la constitution actuelle tant qu'il y aura un
mo3en quelconque d'en tirer parti.
J'ai été très heureux de la nouvelle que vous me donnez relativement à notre ami H... et je vous prie bien de lui dire combien je prends part à ce qui lui arrive. Ce sera une occupation mêlée de distractions agréables et lui laissant des loisirs suffisants. J'espère qu'il y prendra goût. La place de surintendant des beaux-arts n'existant pas à Chambéry, il me semble qu'il ne pourrait mieux choisir.
Vous ne me parlez pas de vous, mon cherBebert, maisj'ai su par D...,quej'ai vu récemment, que vous avez sujet d'être très satisfait de vos affaires, ce qui m'a fait un grand plaisir, car il ne suffit pas toujours pour obtenir le succès de le mériter par une vie exemplaire comme est la vôtre* Quant à moi, j'ai
depuis quelque temps une santé assez languissante, ce qui m*ennuie fort à cause de mon travail. Je suis depuis je ne sais au juste quelle date miné par une fièvre persistante dont j'ignore .l'origine et que la-^ quinine n'a pas encore réussi à chasser. Je ne seraiiî pas étonné d'avoir attrapé cela en traversant à la fin d'octobre dernier le Simplon par deux degrés de froid trois jours après avoir quitté Naples où il fai- 1 sait trente degrés de chaleur. Mais j'ai un excellent médecin qui, je l'espère, me délivrera décela avant peu. Adieu, cher ami Bebert, rappelez-moi, je vous ' prie, au souvenir de nos amis communs, y compris Milan, quoique son amitié soit bien goutteuse.
Votre affectionné.
Paris, 10 février 1877.
Mon cher Rey.
Votre préfet, M. Vallavieille a pris la peine de passer chez moi hier. — Mais j'étais au lit souffrant d'une fièvre que j'ai prise à Rome au mois d'octobre dernier et il m'a été impossible de le recevoir. Toutefois je sais très bien ce qu'il venait me dire puisque vous m'avez annoncé sa visite il y a déjà assez longtemps et je ne puis vous refuser les explications que je lui aurais données si j'avais eu l'honneur de le voir. Quelque pénible qu'il me soit de ne pas agir selon vos désirs, je vous dois l'aveu
des motifs qui m y déterminent à mon très vif regret. Le ministère actuel ne peut faire et ne fera que des nominalions politiques . J'excepte, bien entendu, les cas d'avancement et de permutation. Ne disposant : que d'un petit nombre de postes, il est forcé d'y placer des bommes de sa couleur politique afin de compléter sa majorité encore fort incertaine. J'ajoute que ma recommandation ne peut également être que politique, car, au point de vue professionnel, c'est votre préfet qui est le juge compétent. Cela étant, mon cher ami, avez-vous jamais songé à vous recommander à Jules Simon comme un homme représentant nos opinions ? Cette idée s'est-elle seulement présentée à votre esprit ? Je ne le pense pas. La question n'existe même pas pour vous. Vous suivez une carrière qui reste la même sous des ministères différents. — Voilà tout, — Mais, mon cher Rey , nier la difficulté n'est pas la supprimer. — Vous ne pouvez pas faire que cette carrière ne soit pas politique et que vous en particulier, vous n'ayez pris sous M. de Fournès une couleur politique très prononcée aux yeux du département tout entier. Et si je vous recommande comme un républicain libéral, quel compte voulez-vous qu'on tienne de ma recommandation ? Car enfin on connaît fort bien au ministère les antécédents de chacun et on les consulte avant de rien décider. On ne verrait là de ma part qu'une démarche de complaisance et rien de plus. Il m'en coûte beaucouj) de vous faire une pareille
réponse, car j'ai pour vous une amitié très sincère. II, 28
;j.'0 CORRESPONDANCE DE P. LANFREY.
— Mais politiquement, nous sommes aux antipodes, comment pouvez-vous vous dissimuler cela ? Vous mo répondrez qu'au fond la politique vous est indifférant o et vous n'avez peut être pas tort, mais, danSj^ Cl' cas, il n'y faut pas toucher, pas même du peti^ doi^^l, car la marque reste. Croyez, mon cherRey, qu(.' j(^ suis désolé de ne pouvoir vous être utile dans les circonstances actuelles, que cette impuissance est bien réelle et que le jour où elle cessera j'en serai certainement plus heureux que vous.
Votre bien affectionné.
Paris, février 1877.
Je vous suis très reconnaissant de l'intérêt que vous voulez bien prendre à ma santé. Jusqu'ici cela va de mal en pis, en dépit des remèdes les plus infaillibles. Je crois, comme vous, qu'un changemont d'air me ferait du bien. Mais je suis très décidé, à m'en rapporter à mon médecin, piarce que du moment où l'on se met à suivre ses propres inspiralions ou celles de ses amis, on tombe en plein dans \{' domaine de la fantaisie et l'on ne sait plus où s'arrèler. Je suis sur que le docteur me donnera raison. Au reste, bien quu les remèdes n'aient pas de prise sur moi jusqu'à j^résent, je ne veux pas dire
A M. VALLET. 327
que mon mal ?oit bien terrible. C'est peu de chose, mais très tenace. ''
Mille remerciements affectueux.
^* Le beau temps me permettra, je Tespère, d'aller vous voir un de ces jours.
A M. VALLET
Tau (IJasses-Pyrénées), ce 30 avril 1877.
Cher Vallet, encore un service pour obliger un ami bien malade. Cho'sissez-moi, je vous prie, un arbitre en remplacement de M. Bouvier. Je Vaccepte d'avance. C'est vous que je préfère si la chose est possible. Aussitôt le choix fait, notifiez-le à M. Rosset et priez-le, de ma part, d'avoir Textrême obligeance de le faire connaître à ses clients MM. Thorrion, dont j'accepte les conditions, c'est-à-dire une prolongation de délai de six mois pour le compromis. Je vous serai reconnaissant du fond du cœur. Ici j'ai eu une rechute grâce à un mauvais médecin et je suis en fort triste état. Pardon , mon cher ami, de tout l'ennui que je vous donne et merci de tout ce' que vous pourrez arranger pour moi.
Votre affectionné.
Mes meilleures amitiés à M. delà Bâthie.
328 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.
A y\. LE MARQUIS COSTA DE BEAUREGARD.
Pau, SO avril 18:7.
Cher ami,
J'ai reçu votre billet avec votre volume qui exhale un si bon parfum de chevalerie ; je tiens à vous dire de suit'e combien je vous remercie et suis heureux de ce que vous me dites d'affectueux. C'est moi, cher ami, qui avais mille pardons à vous demander pour vous avoir manqué de parole. — Je pourrais vous donner beaucoup de petites raisons qui ne vous paraîtraient peut-être pas sans force ; mais, cher ami, chacun doit mourir dans sa croyance comme on s'enveloppait autrefois de toutes ses armes dans son tombeau. C'est le dernier témoignage à rendre au Dieu qu'on a servi. Le mien n'est pas ennemi du vôtre. J'adore la morale chrétienne d'un amour tout filial, mais sur tout ce qui est dogme, ma raison est inllexiblc. Elle ne pliera jamais, et cela ne dépend pas d'elle.
C'est d'une main défaillante que je vous écris ces lignes. Je suis dans un état de faiblesse extrême et ne crois plus guère à mon rétablissement. 11 ne m'en tarde que davantage de vous écrire, très cher Costa, que je vous suis reconnaissant du fond de l'âme du mouvement si fraternel que vous avez eu à mon égard dans la touchante tentative que vous avez faite auprès de moi et que je vous aime parce que
VOUS avez le cœur grand. Quel dommage que nous soyons nés à quaifie cents ans de distance Tun de l'autre!
Adieu, bien cher ami, croyez-moi toujours,
Votre très affectionné
Billère, ce 28 mai 1877.
Chère, parfaite, et la plus charmante des amies, que je serais ingrat si je ne profitais pas de mon petit mieux pour vous remercier de vos exquises petites lettres ! J'ai bien chargé notre gentil préfet de vous dire combien je vous en étais reconnaissant, mais jamais on ne vous le dira à mon gré; pas même moi qui suis le débiteur; heureux dans un pareil état d'être insolvable. — Je ne puis, chère amie, vous écrire bien longuement étant encore bien faible. Cependant je ne puis passer sous silence votre pilau. Votre recette exécutée par un cuisinier intelligent a donné un vrai poème oriental — On entrevoyait des houris entre les champignons — Notre préfet est un homme charmant que je n'ai malheureusement pu voir qu'assez peu souvent à cause de ma faiblesse. Il n'est nullement menacé, j'en suis convaincu.
La révolution actuelle ne m'a pas ému une
seconde. C'est un simple changement de personnel
330 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.
fait dans un esprit un peu plus clérical. — Mais tout cela ne peut rien et n>ntrepreadn rien de sérieux. Chère amie, il faut que je tennîne ici ma petite fable. Présentez mes plus affectueux compliments à madame la marquise de la Grange et à madami d'Albert. Vos lettres sont un plaisir infini poui moi. Mille et mille souhaits — souhaits d*ami.
Château de Mont-Joli, à BUlèrc, par Pau. 16 juillet 1877.
Très chère et très aimable amie, il est écrit que désormais toutes mes lettres débuteront par la confession et le repentir. Il y a, en effet, plus de quinze jours que chaque matin je me dis : c'est pour aujourd'hui — et que j'arrive au soir furieux de n'avoir pas pu réaliser mes désirs. Je tenais infiniment à vous remercier de nouveau de vos lettres, qui sont toujours délicieuses et en même temps de vos souve^ nù's, charmants et spirituels croquis, tracés de la main la plus délicate et qui n'avaient certainement pas le poids requis pour être admis au pesage de la Revue des Deux-Mondes, En revanche, ils ont eu beaucoup de succès et ont été reproduits par un grand nombre de journaux.
Hélas oui, je perds le plus aimable des préfets, au moment où sa société me devenait la plus chère. Je pouvais enfin causer avec lui sans trop de fatigue. Je goûtais de plus en plus ses qualités qui sont du
genre le jjIus charmant et il venait de m'amener sa jeune femme quLjtt'a paru un exquis petit Greuze. Tout cela s'est évanoui, en un instant, sous le prétexte le plus inique. Mais j'espère que notre amî
l'aura pas à se repentir de s'être conduit en homme ['honneur. Il lui tardait bien d'aller vous voir lorsqu'il m'a quitté. — C'avait été un très grand regret pour lui de n'avoir pu le faire à son dernier voyage. Que je lui envie ce plaisir, chère amie, et que j'en suis encore loin malgré le mieux assez sensible que j'éprouve depuis quelque temps.
Vous me demandez ce que je mange. Bien que les repas soient toujours un travail pénible pour moi, je mange presque autant qu'uB homme bien portant et je bois plus. Nous avons ici un cuisinier, qui connaît à fond la cuisine anglaise depuis le mock-turtle jusqu'au pudding au bifteck (chose excellente). Il satisfait le principal de mes goûts, en fait d'alimentation, qui est le goût du changement. Un de mes amis anglais vient de passer quinze jours ici — il l'a enchanté par son co/ec/w?we anglo-français. Oserai-je vous confesser que j'ai essayé le thé suivant votre conseil et que je n'y ai pas persévéré ; je suis arrivé à une période de la maladie où il faut du substantiel et le thé représente trop de liquide. Je prends au lieu de thé (entre 8 et 9 heures du matin), un fort potage, accompagné d'un grand verre de Bordeaux. Je vous assure que c'est beaucoup plus fortifiant que cette tisane prétentieuse même avec les tartinettes beurrées !
Pardonnez-moi cette excursion sur le domaine rulinairo, ({uand j*al tant d*aulK4H|^oses à dire et si pou do U)vcv. pour écrire. MaislTest Jà ce qui fait (juo jo uo Ips aborde pas. Je sens bien que je ne pourrais aUcr jusqu'au bout. Mais vous prendrez cel insi;;:uiliant billot pour ce qu'il est. il n'existe qui pour vous porter mes plus tendres amitiés à vous et aux Yolrcs. — Il vous dira aussi que vos lettres me sont devenues aussi nécessaires qu'elles m'étaient iU\\i\ cbères. Voilà tout ce que je voulais vous écrire. Quelle supériorité de cœur sur l'esprit de pouvoir tout dire en si peu de mots !
Mille et mille fois à vous très affectueusement.
ChAteaii de Mont-Joli, ce 3 août I8TT.
J'ai reçu bier seulement laboîte de madame d'Albert — avec quelle confusion, je vous le laisse h penser ; d'autant plus (ju'il y avait de ma faute. J'avais reçu un i)remicr avis de la gare, il y a près de quinze jours, mais il m'était arrivé le môme jour une caisse de bonbons de madame Tb. (laissez-moi caractériser d'un seul mot la sollicitude éclairée de cette excellente dame : la caisse contenait onze livres de bonbons, or il m'est tout au plus permis d'en manger un demi-gramme par jour). Enfin, j'ai été désolé d'avoir laissé si longtemps sans réponse un si gra-
cieux souvenir. "~J|^f6ttez, je vous prie, mes regrets et mes excuses aulJJI^ieds de madame d'Albert.
Madame de M*** sera très heureuse d'être en rapport d'amitié avec vous. Elle est enthousiaste de vos ïttres. Lorsqu'il en arrive une, ce sont de vrais ?cris de joie. Elle la lit avec délices. Puis elle profite de ma faiblesse pour me la voler comme un simple, brigand de grand chemin. Elle la met ensuite danssa collection, — car elle les a toutes depuis le début. — Vous avez en elle une admiratrice parfaitement informée. — Je voudrais vous parler longuement d'elle. Je vous dirai qu'elle a été pour moi, dans cette maladie, la perfection du dévouement, et que si je vis, c'est à elle fort probablement que je le devrai. — Elle est d'ailleurs aussi gracieuse qu'intelligente en même temps que très simple — ce qui repose de certaines Parisiennes. Votre extrême modestie vous a empêchée de comprendre le compliment de l'Allemand qui vous a reconnue en vous voyant désignée comme la mère de Grignan, il a voulu tout simplement rendre hommage à sa manière à la Sévigné de notre temps ; et il a dit à sa façon obscure, mais sincère, que du moment qu'il était question d'une Sévigné contemporaine, il ne pouvjiit s'agir que d'une seule personne, qui était suffisamment désignée. — Voici mon sentiment sur ce Germain incompris. — Remerciez Bamberger et Hillebrand de leur souvenir auquel je suis bien sensible (la maladie rend si faible!).
Chère, aimable amie, pardonnez-moi de vous
331 CORRESPONDANCE DE P. LiNFRET.
écrire si brièvement. J'ai eu ccsJpurs-ci un retour efTectif de tous mes maux et'jë4|pi encore accablé. Recevez l'expression de mes sentiments les plus affectueux.
-* ' A M. II. FOURNIER, Ambassade >.
ChAteau de Mont-Joli, par Billère. près Pau, août 1877.
Que je vous remercie de votre souvenir, cher et excellent ami ! Je remonte peu à peu du fond de l'abîme, du moins à ce qu'il me semble, — et votre voix est une des premières qui vienne frapper mes oreilles, comme un des plus séduisants échos de la vie, car vous êtes si pensant et si agissant. Je suis, quant à moi, encore cloué à ma chaise longue et je ne puis faire un pas. J'ai toutefois repris un peu de force et je commence même à écrire assez facile-, ment, mais lorsque je me laisse aller à ce plaisir au delà de quelques lignes, je le paye généralement par cinq ou six jours de maladie. Tous me pardonnerez donc, cher ami, la brièveté de ma lettre.
Le 16 Mai ne m'a pas beaucoup troublé. Je l'ai considéré, dès le début, comme destiné à la même Cm que le 24 Mai. Je dois dire que je m'attendais à ce coup-là depuis bien longtemps, et il faut avouer que la Chambre a tout fait pour le provoquer. Je ne serais pas étonné qu'il réussisse dans les élections avec une très faible majorité. — Mais c'est avec sa
A M. VALLET. 335
victoire que commenceront ses embarras. — Et c'est alors que nous pwR'ons ouvrir la brèche. En atten- ^ dant nous expions le tort d'avoir laissé mettre à lotre tôte un homme déconsidéré, qui ne sera jamais accepté par les honnêtes gens. Cet homme a Irompé sciemment sOi. gouvernement, à la fin de la guerre, sur le véritable état des choses, ce quejeX considère .nme une trahison). Depuis lors, il a changé de conduite, — mais je le défie bien de changer de caractère.
Cher ami, il faut que je m'arrête. N'oubliez pas combien vos lettres me sont chères et précieuses, et donnez-moi souvent de vos nouvelles.
Mes respectueux hommages à madame et à mademoiselle Fournier.
Votre très aff*ectîonné.
A M. VALLET
Château de Mont-Joli, par Billère, près Pau, le 19 août ISTl*
Que je suis confus, mon cher Vallet, de vous re- [^ mercier si tard de votre excellent mémoire, si clair, î si précis, si net. Je l'ai lu avec un plaisir extrême. Je \ ne. me souviens d'aucun fait qui puisse vous être [ utile. Ce procès a été poursuivi à mon insu, excepté à partir de I8o0, et un ami se chargea alors de le suivre parce que j'étais étudiant à Paris. 11 s'est ter- ,1 miné sans que j'en aie su quoi que ce soit; On ne m'a
jamais demandé un centime po ttcJe s frais ni faiii^acune communication, et je fl^P^^^ ^^ bonne tout iini pour toujours.
Comme vous le faites remarquer, on n'a jami actionné les héritiers de la femme HoUier, qui ce] dant était copropriétaire et très probablement ma^ r^Hft sous le régime de la communauté.
. Adieu, cher Yallet, la plume me tombe des mains car je suis toujours bien faible. — Souvenirs les l)lus aiïcctueux à ceux de mes amis qui sont aussi les vôtres, mes meilleurs compliments à -M. Perrier de la Bàthie.
Mon cher Rey,
J'étais si malade à l'époque de votre nomination, que je ne lisais plus même les journaux que du bout des yeux, et n'ai su que bien longtemps après que vous étiez sous-préfet. Si ce n'avait été la crainte de venir le dernier, je vous aurais certainement écrit à cette occasion. Je vous aurais félicité, non de vous associer à une politique de casse-cou, et surtout sans issue, même dans le cas d'une victoire, mais d'entrer dans une carrière où vous pouvez vous honorer par l'impartialité et la modération dans un temps où ces qualités-là sont inconnues. Môme au point de vue de votre intérêt, ce serait, je crois, un excellent calcul.
A M. VALLET. 337
Je suis au bgal de mes forces, cher ami, car je suis encore biei^nalade. Merci de tout ce que vous
►me dites d'aimable et recevez mes vœux les plus affectueux.
A M. DE CASTARÈDE. r'