M. Lanfrey dînait tous les dimanches chez Thiers
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aspect de force et d'ampleur assez fHBmarquable, — mais se plaignant beaucoup d'une fatigue constante qui ne lui permet ni de lire, ni d'écrire. Sa femme est sur le point d'accoucher. Ils ont beauéôup insisté pour me retenir quelques jours et ont paru sensibles à ma visite. Nous avons fait aussi quelques jolies excursions sur la côte aux environs de Nice et de Monaco. Voilà, bien chère madaml^l'emploi de mon temps. Si le vôtre a été aussi innocent (je parle bien entendu d'imprudence dans les soins de votre santé), je ne me plaindrai pas. Il me tarde de retourner à Paris et de vous revoir. — A dimanche si vous le permettez.
For ever y ours truly.
A M. BEBERT François.
Paris, ce 9 février 1876.
Je vous remercie, mon cher Bebert, des informations aussi curieuses qu'intéressantes que vous avez eu l'obligeance de m'adresser. Jevous avoue que j'ai été étonné du refus des trois candidats proposés pour le canton Nord, cela semblerait démontrer qu'on le considère comme un bien mauvais terrain électoral, ce dont je ne me doutais nullement. D'après ces refus et plus encore d'après le choix auquel on s'est arrêté, je crains fort que vous ne soyez encore battus. Pour lutter avec avantage contre des
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gens aussi pasëionnés que vos adversaires, il faat rêire un peu soi-même ; or, je défie bien la brute la plus accomplie de se passionner pour un candidat tel que celui qui est échu au canton Nord. Vous expiez aujourd'hui le tort d'avoir subi si longtemps ce joug répugnant. Vous êtes condamnés à aller au scrutin comme des chiens qu'on fouette, sans entrain, sans conviftion et secrètement furieux contre vous-mêmes. — Ce n'est pas ainsi qu'on entraîne les autres. Si vous aviez choisi, envers et contre tous, un homme aimé et respecté, vous pourriez encore être battus, sans aucun doute, — cela est toujours possible, — mais vous marcheriez tête haute, enseignes déployées, avec ardeur, acharnement, et le courage change bien des choses. Vous serez vaincus parce que vous avez été faibles, parce que vous avez oublié que le premier devoir dans ce genre de combats n'est pas de choisir un homme de son opinion, c'est avant tout de choisir un homme honorable.
L'article : « Il ne sera pas député » est très joliment tourné et d'un homme d'esprit. Mais en me faisant honneur d'un résultat qui a été certainement mon ouvrage, il oublie trop ce qu'il y a eu de purement fortuit dans le nombre de voix qui, à deux ou trois reprises différentes, s'est porté sur ce nom. Le nom étant maintenu sur la liste par les meneurs, — il suffisait qu'on oubliât un jour de l'eff'acer par négligence ou distraction, pour qu'il remontât du bas de l'échelle au sommet. C'est ce qui est arrivé plusieurs fois en raison même de l'obscurité du person-
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nage. Mais dès Tinstant où un rayon de lumière est tombé sur son affreux visage, il a été perdu.
Je reviens d'une petite excursion dans le Midi, entreprise à l'occasion des élections sénatoriales. — J'en ai profité pour aller remercier à Marseille les hommes qui m'ont fait l'honneur de patronner ma candidature en 1871. J'ai été heureux de voir que c'étaient tous des hommes très distingués et très modérés d'opinion, n'ayant rien de commun avec la radicaille de cette ville. C'a été un vrai plaisir pour moi de faire connaissance avec eux.
Adieu, mon cherBebert, je vous serre affectueusement la main.
A M. VALLET
Paris, 27 mars 1876.
Mon cher ami.
Le nouveau ministère a pris le pouvoir au rabais et sans faire de conditions après le très honorable refus de Casimir Périer ; et, comme il était facile de le prévoir, il commence dès aujourd'hui à porter là peine de cette faute. Le Maréchal résiste, à chaque changement qu'il faut faire ; il a poussé des cris de paon lorsqu'on lui a parlé de renvoyer le cousin Fournès. C'est le même homme qui, après le 24 mai, à la suite d'un simple changement d'équilibre parlementaire, a trouvé bon qu'on bouleversât le pays
de fond en comble. Aujourd'hui qu'au lieu d'une
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petite modification des formes parlementaires, il y a une grande manifestation nationale, on voudrait ne rien faire et on croit s'en tirer avec quelques remaniements préfectoraux. C'est peu intelligent et cela ne nous pronostique rien de bon.
Merci de votre bonne et intelligente lettre, mon cher Vallet. Je vous serre bien affectueusement là . mam.
Paris. 24 avril 1876.
Je ne puis vous conseiller de venir ici si votre voyage a pour but d'obtenir immédiatement quelque chose du ministère actuel ; mais si vous teniez à vous rendre bien compte des difficultés que vous rencontrerez sur votre chemin, je ne saurais trop vous y engager. — Je vous mettrais de suite en rap- ; port avec M. de Marcère et vous verrez bien vite ce que vous avez à faire. Quant à moi, mes sentiments pour vous n'ont pas varié et je suis tout prêt à appuyer votre demande, mais, contrairement à votre impression, je ne dois pas vous dissimuler que c'est dans le moment actuel que vous avez le moins de chances d'aboutir à un bon résultat. Vous ne visez pas, dites-vous, et en cela je ne puis que vous approuver, à une situation politique. — Cependant ; vous demandez une place de sous-préfet ou de conseil- ' 1er, et dans ce moment il ne se fait dans ces fonctions que des nominations politiques. Tous les nouveaux
changements ont nécessairement cette couleur : l'opinion l'exige. Il est absolument impossible d'échapper à cet inconvénient ! Il faut donc vous y attendre, c'est au point de vue politique que vous serez examiné au ministère, — et h ce point de vue rendez-vous bien compte de la notoriété et de la signification de M. de Fournès dont vous avez été le secrétaire particulier 2 Savez-vous bien qu'il a été le plus impopulaire de tous les préfets, celui contre lequel ont été dirigés les plus grands efforts en raison même de la haute protection qui le couvrait? Gomment pouvez-vous espérer qu'on ne vous rendra pas jusqu'à un certain point solidaire de ses actes? Les ministres actuels sont mes amis,- mais leurs objections sont écrites à l'avance et qu'y pourrais-je répondre? Voiis voyez comme ils sont maltraités par la presse pour leur timidité ; ils sont bien loin de pouvoir faire ce qu'ils voudraient. Selon moi, la tactique la plus sûre pour vous serait plutôt de vous faire oublier pendant quelques mois dans des fonctions que le nouveau préfet vous maintiendra sans doute. Au bout de ce temps, votre nom ne sera plus identifié h. celui deFournès; les esprits se calmeront ; on fera des nominations purement administratives et non politiques. Je crois que j'aurai alors beaucoup plus de chance de réussir qu'aujourd'hui, mais je n'en suis pas moins tout à votre disposition. Réfléchissez donc et selon votre réponse j'agirai. Je vous le répète, le moment est on ne peut plus mauvais.
Vous rappelez-vous nos conversations de Taupée dernière à cette époquë-ci? Vous voyez à quoi aboutit la politique de casse-cou.
Votre affectionné.
A M. VALLET
' Paris, ce 28 avril 1876.
Mon cher Vallet,
J'ai reçu, il y a quelques jours, une lettre de notre ami R..., pour le même objet que la vôtre. Je lui ai répondu en lui promettant mon appui dans le cas où il insisterait sur sa demande, mais en lui faisant observer qu*à mon avis il avait bien peu de chances d'obtenir quelque chose dans un moment où toutes les nominations étaient avant tout politiques, que sa candidature n'avait d'autre couleur que celle de l'administration Fournès, qu'enfin il valait mieux pour le moment se laisser oublier. Je n'ai reçu aucune réponse de lui à des objections que je crois évidentes par elles-mêmes, mais s'il revenait à la charge je ne pourrais lui refuser ma recommandation. Cependant je ne crois pas qu'il insiste. Envoyez-moi donc immédiatement votre demande en exposant vos titres, je l'appuierai de toutes mes forces. Mais, mon cher ami, il y a une telle quantité de demandes pour ce genre de fonctions que la vôtre se restreignant à une localité spéciale, vous avez, je le crains, mille chances d'être distancé. Pour vous donner une idée
de cette rage de fonctions publiques qui &'est emparée de ce pays, je vous citerai un seul détail. Nous avions à disposer au Sénat d'une dizaine de places pour notre service intérieur, il y a eu un nombre total de deux mille quatre cent quarante-sept demandes !
Envoyez-moi de suite le papier en question, mon cher ami.
Je vous serre bien affectueusement la main.
Rome, ce samedi 30 septembre 1876.
Madame et chère amie,
Cette fois c'est pour de bon. — Je suis ici depuis hier à quatre heures de l'après-midi. Je viens de passer plusieurs heures à courir par la ville et j'ai visité aux deux extrémités opposées Saint-Pierre et le palais des Césars, qu'on a déterré depuis environ dix ans, non loin du Colysée. Je ne vous en dirai pas plus long, ayant souvent eu l'occasion de remarquer que les descriptions de voyages sont extrêmement ennuyeuses.
Mon voyage m'a fatigué le premier jour, parce que j'avais attrapé, je ne sais comment, un abominable mal de tête; mais le second j'étais tout à fait remis et j'aurais tout trouvé charmant, si je n'avais failli périr de faim faute de buffets. Sur la ligne
:ilO CORRESPOKDAlfCfi DE P. LAKFRfiT.
qu'on in*a fait prendre, en profitant de ma dh lion, c'est-à-dire celle de Pise, Grossetto etC Yeccbîa, on ne trouve pour se raTitailler qu< marchands de provisions à peu près du même que ceux quVin voit à Paris sur les places publl J'ai donc vécu toute une journée avec un œuf deux pèches également dures et un fiaschetto petit vin qui n'était pas mauvais. Et voyez Tint des provisions, je mourais de faim et je n'a pensé une seule fois à votre chocolat ; ce n'est arrivant ici que je Tai trouvé dans mon sac. Il Tair de me dire des injures du fond de sa hoîte lante et dorée.
Je suis à la Minerve, qui est un bon hôtel, — c'est plein de prêtres ; * — il en sort de tou coins.
Écrivez-moi toujours poste restante. Je ne envoie que ce petit mot pour aujourd'hui, mais madame, donnez-moi longuement de vos nouv Il me tarde d'en recevoir, et surtout soignez avec attention et appelez le bon docteur au pn malaise.
Votre bien affectionné.
Je n'ai encore vu personne ici.
1A MADAME *** Rome, ce 4 octobre 1876.
Hôtel de la Minerve
j*u-l Madame et chère amie,
tUit: J*ai appris avec beaucoup de plaisir par votre P* lettre, que les petits embarras de votre déménage- [u'c ment allaient se trouver considérablement simpliflés. îva Maintenant, il dépend de vous de faire tout cela sans bri- grandes fatigues, si vous voulez vous y préparer un I peu d'avance et, le moment venu, opérer avec une natj sage lenteur.
^4 J'espère que le temps se sera remis au beau. Je ne I puis même me figurer qu'il en soit autrement, tant ^m celui dont je jouis ici est magnifique. "A partir de i^Sj Pise, j'ai retrouvé le soleil et la chaleur que nous ^^•1 avions au mois de juillet, mais beaucoup moins ac- "*| câblante, grâce, je crois, à la qualité de l'air. Aussi 'rf presque personne ne sort de midi à trois heures. Les Romains disent qu'il n'y a que les chiens et les Anglais pour courir les rues à ces heures-là. J'espère qu'ils me classent parmi les Anglais. J'ai assez bien employé mon temps jusqu'ici et vu une quantité de choses, mais pas une âme vivante, à l'exception de mon compatriote dont je vous ai parlé et avec qui j'ai passé une soirée. Aujourd'hui seulement j'irai voir M. Melegari. Pas de théâtre fréquentable qui soit ouvert en ce moment ; en sorte que je passe
mes soirées à lire tranquillement! J*ai achevé le roman de Bret Harte, Gabriel Conroy, C'est une histoire des plus embrouillées, souvent obscure, très incohérente, remplie de jargon yankee, nègre et même chinois, d'événements invraisemblables ; mais<j avec tous ces défauts, elle est excessivement atta- ] chante et les caractères en sont pleins de vie, de '^ couleur et d'intérêt. Parmi beaucoup de choses cho*'^ quantes, il y a des scènes admirables. En un mot, "^ c'est fait par un demi- sauvage qui n'a pas beaucoup de délicatesse, mais qui touche le cœur jusqu'à le faire crier. Il m'a passionnément intéressé. Si vous voulez mon jugement sur Saint -Pierre, je vous le dirai en deux mots: c'est ce que j'appelle de Texcellenle rhétorique. C'est noble, harmonieux, très savant, mais partout où on aura des artistes connaissant à fond leur, art et cinquante millions à dépenser dans un seul édifice, on pourra faire quelque chose d'analogue. Ce n'est pas une œuvre de génie. Le moindre tableau de Raphaël me touche plus que cet immense entassement créé par vingt architectes différents.
Mais assez là-dessus, tout ce billet n'est qu'un prétexte pour arriver à vous dire que je suis le plus fidèle et le plus passionné de vos esclaves, bien fier de l'être. Je baise tendrement vos belles mains.
Rome, ce 11 octobre 1876.
Madame et bien chère amie,
Je suis très heureux d'apprendre que votre santé continue à se fortifier. Gomme je vous l'ai dit maintes fois, il ne s'agit pour vous que de gagner des forces. Tout est là. Ace point de vue, vos projets d'excursions à Saint-Germain sont excellents. Allez donc un jour jusqu'à Maisons, en partant d'un peu bonne heure. Vous jetterez sur le pays un de vos regards inquisiteurs auxquels rien n'échappe, et vous verrez par à peu près le cottage où vous pourrez demeurer l'été prochain avec la duchesse de Mesa.
j'ai été voir, comme je vous l'avais dit, M. Melegari\ qui m'a reçu avec les plus tendres embrassements et le lendemain m'a fait dîner chez lui, au Quirinal. Il a de magnifiques appartements, décorés avec la plus grande richesse et tendus d'étoffes des plus rares et, en même temps, il ne sait où se loger au milieu de ces salles immenses. Il me montrait avec un désespoir comique un de ses salons, où l'on ferait danser cinquante personnes, et il me disait : Voilà ce que j'ai de plus petit, cela ne peut cependant pas servir de chambre à coucher à ma fille î Je lui ai conseillé d'acheter des tentes et de camper