Lettres du 4 août 1852 et do 9 janvier
tout d'abord celui du pur arbitraire tempéré par le caprice. Jusqu'où pouvait aller l'expression de la : pensée, où devait-elle s'arrêter? 11 était impossible ^ de le savoir, impossible même de le deviner. Le i dfVB d'avertir, de suspendre, de supprimer entiè- ' ] rement les écrits périodiques coupables seulement du crime de déplaire avait mis toutes les personnes qui tenaient une plume à la merci du pouvoir. Leur existence dépendait de son bon plaisir, et pour être assurés de vivre, la plupart avaient pris, au début, le parti de se taire absolument. C'était le plus sûr. Comment les journalistes qui n'approuvaient pas les mesures nouvelles se seraient-ils risqués à les juger devant leurs compatriotes alors que, pendant la nuit du 27 février 1853, Paris venait de voir nombre de rédacteurs des feuilles opposantes arrêtés à domicile pour avoir osé parler politique dans leurs correspondances avec les journaux de l'étranger? Qui donc aurait pu ' songer à émettre son avis sur les affaires courantes quand M. de Montalembert, député au Corps législatif, venait, au printemps de 18S4, d'être poursuivi par le gouvernement, livré par ses col* lègues et condamné par les tribunaux, parce que* dans une lettre privée adressée à M. Dupin et reproduite par la presse belge, il avait comparé avec un peu d'humeur la constitution de l'Angleterre à éëlle de son pays ?
Je me trompe toutefois. Non, ce n'étaient pas les écrivains de bonne volonté qui auraient manqué aux journaux de l'opposition, c'étaient les directeurs de ces journaux qui appréhendaient de recourir à des plumes tant soit peu compromettantes et refusaient tout article où l'on aurait pu ^up- ^ çonner la moindre velléité de critique, si légère qu'elle fut. En réalité, la censure se trouvait rétablie, mille fois plus ombrageuse que celle directement exercée, dans les temps passés, par les agents du pouvoir, car elle était déléguée aux gérants des organes de la publicité chargés de faire eux-mêmes la police dans leurs propres colonnes sous peine, en cas d'inadvertance, d'assister à la ruine immédiate des feuilles qu'ils dirigeaient. L'embarras était grand pour tous les directeurs de journaux, plus grand pour ceux qui placés, à Paris, sous l'œil de l'administration, défendaient, la veille encore, la cause de la république ou celle de la monarchie constitutionnelle. Qu'allaient-ils faire? Force était de se prêter à quelques compromis. Celui dont ils s'avisèrent fut très simple. Entre leurs rédacteurs bien connus du public et notoirement divisés d'opinion au sujet des derniers événements, la parole fut laissée à ceux qui, pleins de déférence pour les puissants du jour, n'avaient de paroles sévères que pour les régimes déchus, ou bien encore à ceux qui, plus respectueux de leur passé, se contentaient
de faire parade de leur admiration pour la politique extérieure du nouveau gouvernement. En revanche, le silence était imposé aux dissidents, qui répugnaient à acheter par de pareils gages le drajÉgde parler au public de ses affaires ; il leur étaitseulement permis de s'occuper, par grâce, des choses du théâtre et de la littérature. Il y avait encore de l'esprit dans les productions de la presse quotidienne (comment notre pays s'en serait-il passé ?), mais il n'y avait plus, à vrai dire, d'esprit public. L'étude des questions d'affaires, larecherche du bien-être, le culte des intérêts matériels, voilà de quels côtés s'étaient tournées les ardeurs de la nation. Elle avait presque cessé d'honorer l'indépendance, de tenir au droit et d'aimer la liberté. Peut-être, au fond du cœur, avait-elle été froissée par les violences qui avaient marqué les débuts du règne de Napoléon III, mais, chose triste à constater, elle ne semblait pas lui savoir trop mauvais gré d'avoir si bien muselé les écrivains politiques. Par une réaction trop fréquente chez nous, ils payaient cher maintenant les imprudences autrefois commises.
On devine aisément la révolte intérieure que devaient soulever au fond de l'âme de Lanfrey tant d'entraves mises à l'expansion des sentiments qui débordaient chez lui. Il était accouru à Paris pour se précipiter, en simple soldat, à ses risques et pé-
rils, là où l'action lui semblait devoir être le plus chaudement engagée, et d'avance toutes les voies étaient fermées. Ce n'est pas à lui qu'il fallait proposer de mettre un frein à l'expression de ses violentes colères; il était fier de les éprouyaru Les transactions que d'autres écrivains accepralrat à-jg^ ses côtés lui paraissaient méprisables. Trop em-~ porté pour rester juste, il maudissait également et confondait dans les mêmes imprécations l'omnipotence oppressive exercée par le gouvernement sur les directeurs de journaux, et l'arbitraire capricieux qu'il reprochait à ces derniers de s'arroger à leur tour sur leurs collaborateurs. Les lettres que, pendant toute la durée du second empire et surtout celles que, pendant les premières années de son séjour à Paris, il adresse à sa mère, témoignent de l'amertume avec laquelle il jugeait les hommes et les choses de cette époque. Toute oppression lui était naturellement antipathique, et peut-être certaines exagérations de langage sembleront-elles excusables chez l'homme qui devait, plus tard, qualifier en termes si dursjune autre dictature. Quoi qu'il en soit, les confidences de Lanfrey sur les débuts de sa carrière de polémiste sont curieuses, et parmi les hommes d'État du présent quart d'heure, plus d'un ministre en exercice et nombre de fonctionnaires maintenant arrivés à des situations considérables pourront, en les lisant, se rap-
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peler les épreuves par lesquelles ils ont eux-mêmes passé.
En quittant Chambéry dans les derniers mois de 1853, Lanfrey avait apporté avec lui quelques articlesjrédjgés à l'avance et dont il espérait trouver le laéHNsvt dans la presse parisienne. Ils furent d'abord accueillis avec faveur, mais, après examen, cette prose, qui avait probablement gardé quelque chose des libres allures et des rudes accents du pays natal, fut trouvée trop dangereuse par le journal important qui avait promis de la publier. De là un premier déboire.
Chère mère, j'ai rarement été éprouvé comme cette année, et vous savez pourtant que les épreuves ne m'ont jamais fait défaut. Mais Dieu merci, je puis dire que, si le désenchantement, la colère, la haine, le mépris, et bien d'autres sentiments se sont disputé mon cœur et en ont pris possession tour à tour, le découragement n'aura fait qu'y passer, et j'entre dans cette nouvelle année (1854) avec la pleine et libre disposition de moi-même, ce qui est beaucoup. Mon affaire avec le Siècle n'a pas encore eu de dénoûment, mais elle a déjà fait quelque bruit, et j'ai reçu de plusieurs côtés des témoignages d'estime bien propres à me consoler de la lâcheté de ces misérables. Elle m'a tant fait perdre de temps de toute manière que je ne peux y penser sans grincer des dents. A partir de demain, 2 janvier, je me remets à mon vieux travail avec toute cette fièvre et cette rage accumulée depuis deux mois, et s'il n'en sort pas quelque chose qui soit de nature à humilier ces drôles, je brise à jamais cette plume
de malheur qui ne m'aura été donnée que pour ma honte et pour le malheur de ceux que j'aime.
Le vieux travail dont parle M. Lanfrey, c'était l'ouvrage sur le dix-huitième siècle, dont $$BÙÊâit jamais cessé de s'occuper.
Je suis revenu tout entier à mon travail, dont la partie la plus pénible et la plus rebutante est désormais terminée ; je veux parler de celle qui concerne les longues et patientes recherches et toutes les études préliminaires qui en étaient la base indispensable, la partie scientifique, en un mot. Il ne me reste à accomplir que l'œuvre purement artistique, celle qui crée la forme et le style, œuvre difficile sans doute et dont dépend le succès, mais qui est pleine d'attrait pour moi. Celle-là finie, nous nous présenterons au public. Et ici, ma chère mère, permettez-moi de vous donner une explication qui me justifie d'avoir entrepris un travail aussi long. J'aurais pu, comme tant d'autres, débuter dans le monde littéraire par un petit article de journal ou de revue qui ne m'aurait pas coûté huit jours. Si je n'ai pas choisi cette voie, c'est que je la connais fausse et mauvaise. Ces petits feuilletons qui coûtent si peu d'efforts rapportent encore moins de réputation. Le public sait ce que valent ces pages volantes et ne leur prête qu'une attention distraite. En suivant cette méthode, il faut dix ans pour se faire un nom, quelque talent qu'on possède. Or, un nom pour un homme de lettres, c'est son pain quotidien. Au lieu d'éparpiller, comme font les feuilletonistes, le peu de talent que je puis avoir dans mille de ces petites œuvres qui meurent en naissant et qui méritent leur sort, je l'ai con-
contré en un seul ouvrage sérieux, réfléchi, consciencieux. Le public prononcera un arrêt qui me condamnera au repos éternel, asile et tombeau des gens médiocres, ou aux ora s de la célébrité ; mais, quel qu'il soit, je crois av*' î la vraie méthode, la seule prudente et la seule
A mesure qu'avance Tannée 1854, Lanfrey s'applique avec plus d'acharnement à terminer le livre dont il ne cesse d'entretenir sa mère.
Si je manque l'occasion, je suis perdu, lui écrit-il au commencement de l'automne. Or, elle n'a jamais été si favorable. L'hiver va clore la campagne d'Orient; en séparant les armées ennemies, il va en ouvrir une ici beaucoup plus sérieuse selon moi... Les journaux ne s'occupent plus que des questions religieuses. Tous les gens intelligents de ma connaissance sont d'avis que je ne pourrais venir plus à propos... Soyez sûre que je serai soutenu. Il y en a des mille et des mille qui voudraient faire ce que j'entreprends. Seulement, les uns n'osent pas et les autres ne savent pas ; moi, j'ose, et je sais, et je ferai !
Cependant l'œuvre achevée, il arrive que, malgré le succès obtenu auprès des quelques amis qui en ont connaissance, malgré l'assistance promise par ceux qui pensaient que le moment était propice pour faire campagne contre l'église au profit des