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Lettre à madame Lanfrey, 15 janvier

RODUCTION. 69

philosophes du dix-huitième siècle, Lanfrey risque beaucoup de demeurer avec son manuscrit sur les bras. Il avait débuté par le porter chez M. Michelet, persuadé que cet ami si chaud de la jeunesse républicaine, qui semblait avoir pris plaisir.^teÉMre exclusivement pour elle ses plus récents ouvrages^ s'intéresserait à l'œuvre de l'un de ses plus fervents admirateurs. Cruelle déception ! l'impression de Lanfrey, quand il vint rechercher son manuscrit, fut que l'illustre professeur n'y avait pas jeté les yeux. Pour tout encouragement, il reçut l'avis que les temps ne comportaient guère de semblables publications. Alors commence pour le jeune auteur en quête d'un libraire une série de tribulations qu'il vaut mieux lui laisser raconter lui-même ;

Mon livre fini, je fais depuis quinze jours, chère mère, le métier le plus infernal auquel un homme qui se respecte puisse être condamné, celui de solliciteur. Je suc tout le sang que je tiens de mon père et de vous, sang indépendant et généreux s'il en fut et qui s'indigne de cette humiliation nouvelle pour lui. Malgré ma ferme volonté, je suis si peu taillé pour cette vile besogne que je n'ai réussi jusqu'à présent qu'à me faire un ennemi, et cela d'un homme à qui j'étais recommandé et qui était plein de bienveillance pour moi. Voici le commerce récréatif auquel je me livre : je me présente, en grande tenue, chez un éditeur, c'est-à-dire, la plupart du temps, un butor, sans instinct, sans éducation, poli tout juste, puis, je lui déclare l'objet de ma visite. Il regarde ma

mine, et comme j'ai l'air beaucoup plus jeune encore que je ne le suis, il sourit d'un air obligeant, puis me répond qu'il serait extrêmement flatté de publier mon ouvrage s'il n'imprimait dans le moment même un travail de M*** sur le même sujet dans un sens tout à fait contraire au

roi e $flMSPi£ 8US J e lu* ^ re ma révérence d'un air aussi pertîneûÉ que possible, et lui me reconduit jusqu'à la 5>ôrte avec de grandes salutations ironiques. Aucun d'eux jusqu'ici n'a lu une seule ligne de moi.* Ils sont trop occupés.

Voici la dernière de mes aventures : un journaliste assez influent m'avait donné une lettre pour l'éditeur Pagnerre... Pagnerre me reçut très bien, me fit entendre que la chose lui convenait et me demanda un petit délai pour examiner mon travail. Sur ce, je lui envoyai mon manuscrit. Après douze jours d'une mortelle attente, ne recevant pas de réponse, je retourne chez lui. Mon Pagnerre traversait justement son magasin un grand plateau à la main. En m'apercevant, il laisse tomber son plateau à terre. Triste augure ! « Monsieur, lui dis-je, je suis venu savoir si vous aviez un commencement de réponse à me faire. » Il m'avoua alors qu'il n'avait pas encore eu le temps d'ouvrir le paquet, mais qu'il espérait pouvoir s'y mettre d'ici à peu de temps et me rendre réponse avant quinze jours. Là-dessus je suis rentré chez moi et je lui ai écrit de me renvoyer mon manuscrit.

Rebuté par les éditeurs, Lanfrey songe à imprimer son livre à ses frais. Mais il lui fallait pour cela imposer de nouveaux sacrifices à sa mère. Juste au moment où il demande à cet effet les fonds nécessaires, la pauvre femme commençait à déses-

pérer de voir jamais paraître ce travail depuis si longtemps commencé, toujours remanié et qui* maintenait loin d'elle le fils qu'elle brûlait de ramener près d'elle au modeste foyer de Chambéry. Les doutes qu'elle exprime sur l'accp î* '

de tous ses beaux projets sont pour -jLantrey plus douloureuse des épreuves qu'il ait encore subies :

... La seule impression qui me reste de votre lettre, c'est un profond sentiment de découragement. Seul, sans appui, sans protecteur, sans conseils ni direction, j'entreprends une tâche énorme, écrasante pour un jeune homme, une tâche qui exigerait dix ans de travail et que j'aurai accomplie en quinze ou dix-huit mois, grâce à des efforts pénibles et persévérants, une tâche qui me donnera une patrie à moi inconnu, à moi pauvre, à moi exilé. Et vous, la seule confidente de mes espérances et de mes incertitudes, vous le seul témoin de cette lutte obscure, inégale, mais non sans honneur, vous me découragez, vous vous moquez de mes scrupules et des modifications consciencieuses que j'apporte à mon œuvre, lorsque l'évidence m'y force. Vous n'avez aucune foi à ce que j'entreprends. Vous avez la simplicité de croire que je mène une vie de plaisirs avec les cent cinquante francs mensuels. Pensez-vous qu'un écrivain sérieux n'ait qu'à dire comme Dieu : « Quela lumière se fasse! » Pensezvous qu'il dépend de lui comme il dépend d'un ouvrier d'allonger ou de raccourcir sa besogne à volonté! Non, quand on met un titre sur un livre, il faut remplir le programme qu'il annonce, ou bien on en est soi-même

la première victime. Ce n'est pas comme dans le commerce, où Ton s'enrichit en vendant à faux poids et en donnant du colon pour du fil. En littérature, celui qui ne tient pas les promesses de l'étiquette mise sur la chose V€ SâS§*&&Js§t toujours puni... Rien au monde ne me

ouvrage au public-^vant qu'il soit achevé, fcst-à-dire^uil soit l'expressiou vraie de ma pensée et ^dè ma capacité. Il y a là pour moi non seulement une question d'amour-propre, mais encore plus une question de conscience. Je le jetterais au feu plutôt que de le publier imparfait.

Cependant madame Lanfrey n'avait pas tenu longtemps rigueur à son enfant. Elle avait, comme à son ordinaire, tendrement cédé à ses désirs. « Il n'est rien de tel, s'écrie-t-il dans sa reconnaissance, qu'une bonne caresse maternelle pour remettre l'âme de ses agitations et lui rendre la paix. » Il s'était donc remis au travail avec cette énergie fiévreuse et désespérée (ce sont ses expressions) qui suivait de près chez lui les courts accès de découragement.

. . . C'est l'incertitude de l'avenir et la rage où je suis de ne vous avoir encore pu retirer de cette galère de sacrifices qui sont cause de tout. Je souffre beaucoup, ma chère mère, lorsque je me dis que je suis le seul obstacle au repos que vous avez si bien mérité par tant d'années de privations. Toutes mes peines particulières, qui sont grandes et multipliées, ne sont rien auprès de celle-là. Je sais qu'il y a des gens qui me représentent comme

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exploitant votre vieillesse, vous sacrifiant à mes chimères sans avoir aucune préoccupation de votre bonheur et de votre tranquillité, tandis que je n'ai jamais eu pour but, dans toutes entreprises en apparence les plus déraisonnables et les plus hasardées, que de hâter 1 * où vous pourrez être Ute, tranquille et he\ jeter un peu d'éclat sur le nom obscur de pauvre vieille mère, afin qu'elle soit respectée et honorée pài tous comme elle l'est par moi. Voilà la pensée qui est au fond de toutes mes actions, bien plus que cette folie qu'on nomme l'ambition et cette fumée qu'on nomme la gloire, et c'est dans cette pensée que je puiserai une force invincible pour renverser les obstacles que je trouverai sur mon chemin. Je vous ai, chère mère, révélé le secret de mon angoisse ; si j'échoue, on dira que je vous ai sacrifiée à mon ambition insensée. Mais je vous ai ouvert mon cœur et votre témoignage me suffira.

Le livre était imprimé, mais tout n'était pas fini. La législation sur la presse imposait à Lanfrey l'obligation de trouver un libraire qui voulût bien se charger de vendre l'ouvrage et d'y mettre son nom comme éditeur. « Aucun n'osait se risquer. » Son impatience était extrême à la pensée des deux mille volumes qui allaient encombrer sans écoulement possible sa petite chambrette de la rue de Trévise. « Enfin j'ai accroché hier un éditeur à la baïonnette (car c'était mon Sébastopol, et il me fallait vaincre ou périr), et il est tout simplement le premier libraire de Paris. Il m'a fort bien

accueilli et augure beaucoup de mon œuvre. »

Tout était désormais en règle, et ainsi se termine la longue série des tribulations que, dans sa correspondance avec ses amis restés en Savoie, Lanfrey appelait « sa montée au Calvaire. »

fc g * *Pt^g1fc>i m'interdirais-je de relater ici un trait li fait honneur à Lanfrey et se rapporte précisément à ces années pendant lesquelles sa mère et lui avaient à lutter contre les terribles embarras dont nous venons de parler ? Une cousine de la famille, ayant perdu son mari, restait seule et dénuée de ressources avec une petite fille à sa charge. Madame Lanfrey voulut contribuer à son éducation , et voici en quels termes son fils la félicite de sa généreuse détermination :

Merci, chère et bonne mère, de la joie que vous m'avez donnée; n*eussions-nous qu'un morceau de pain, notre devoir serait encore de le partager avec ceux qui sont plus malheureux que nous; à plus forte raison devons-nous le faire avec des personnes qui nous tiennent de si près*

Chose singulière ! l'établissement dont Lanfrey fit choix pour recevoir la jeune fille fut un couvent. Déjà* avant de l'y installer, il avait fait toutes les démarches qui dépendaient de lui afin de retrouver et d'envoyer au père de cette enfant, alors sur son lit de mort, la copie de deux prières autrefois composées par une piarente de la jeune fille, personne

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pieuse et tenue en grande vénération par tous les siens. « Si depuis longtemps je ne connaissais cette âme de sainte et ses longues douleurs, ces prières, écrit Lanfrey, seraient à elles seules pour moi toute

une révélation. » VÎ^^SÉJ^t'

Avec sa cousine ifentretientune corr^pôndan amicale pleine de sages conseils et de pensées éle- * vées. Les paroles affectueuses qu'il lui adresse sont touchantes venant d'un jeune homme, presque d'un écolier, alors si fort absorbé par un travail dont l'inspiration générale était loin de le prédisposer à devenir le directeur d'une petite pensionnaire de couvent:

. . . Voici bien longtemps, ma chère Adèle, que je n'ai reçu une de ces petites lettres qui me font tant de plaisir. Est-ce que les distractions, nouvelles pour toi, de la vie de pension te feraient oublier ceux qui t'aiment? ou craindrais- tu de me confier tes ennuis, si tu en éprouves, ce que je ne puis croire ! A qui donc les dirais-tu, chère enfant, si ce n'est à moi? Ne serai-je pas toujours heureux de partager tes peines commes tes joies? Rassuremoi ; j'ai besoin de connaître le détail de ta vie de tous les jours, le genre de tes études et aussi tes impressions bonnes ou mauvaises. Pourquoi ne serais-je pas un peu votre confesseur? Est-ce l'affection qui me manque? Dismoi si tu te sens la volonté de faire des progrès et d'apprendre. Tu as, ma bonne Adèle, beaucoup de choses que Dieu seul donne et qu'on n'enseigne pas — de l'intelligence, de la raison, de la sensibilité ; il faut que tu t'en serves. Il faut que tu te dises tous les jours que tu

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dois devenir une femme instruite, supérieure à sa position, capable de se créer un avenir, digne en un mot de ton père, qui était une âme grande et élevée. Tu ne dois pas rester une femme ordinaire. La vie qui t'attend au soi^fcidtt couvent te tuerait. L'ambition que je cherche *à fflwptijét peut seule te sauver^ toi et ta mère. Elle ÇS-jiï'aura pas toujours les forces qui la soutiennent aujourd'hui. Pour réaliser cette ambition, il n'y a qu'un moyen, c'est le travail; le travail développe l'âme tout entière. Tout ce qui nous rend meilleurs est un travail. L'insuffisance de mes ressources ne m'a pas permis de te faire donner une éducation aussi brillante que je l'aurais voulu ; mais telle qu'elle est, tu peux, je crois, en retirer encore beaucoup de fruit. Supplée par tes efforts à ce qui peut te manquer. Plus tard nous le compléterons.

L'apparition si impatiemment attendue et si longtemps retardée de son volume sur l'Eglise et les Philosophes du dix-huitième siècle fut à coup sûr un événement important dans la vie de Lanfrey. Il ne s'exagère pas trop son succès quand il écrit à sa mère qu'il a dépassé toutes ses espérances et que l'ouvrage avait fait sensation dans tout le monde des salons. Dans ces temps de compression et de * silence général, c'était une sorte de puissance que l'opinion des salons, car la conversation y avait gardé cette liberté d'allure dont à aucune époque, et même aux plus mauvais jours de son histoire, la société française n'a jamais consenti à se laisser entièrement dépouiller. Les jugements émis à huis

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clos par quelques gens d'esprit, mais vite colportés de proche en proche, avaient alors le privilège d'exprimer le plus souvent à l'avance et de préparer ceux du public, tandis que, tenue à plus de prudence, la presse ne hasardait les si peu plus tard et avec beaucoup de circo1jp|ïe^îôni Lanfrey, comme tout écrivain à ses débuts, n'étai pas sans anxiété et se tenait aux aguets afin de saisir l'écho des bruits que ne manque jamais de soulever autour d'elle toute réputation naissante. Les premières approbations ne lui vinrent pas du côté où sans doute il s'attendait à les voir se produire plus empressées-et plus vives. Un de ses amis m'a dit avoir été témoin de la joie qu'il éprouva à la lecture d'un billet de M. Jules Janin ouvrant la série des témoignages de sympathie qui allaient bientôt être adressés au jeune auteur. C'est tout naturellement sa mère, tout à l'heure si inquiète à son sujet, qu'il choisit pour confidente de ses premières jouissances d'amour-propre.

. . . J'ai reçu des hommes les plus illustres dans la littérature les hommages les plus flatteurs... Dimanche soir, un critique bien connu, M. Jules Janin, a dit dans un salon : « Messieurs, nous sommes ici quarante hommes de lettres tous célèbres à divers titres. Eh bien, pas un de nous n'aurait fait ce livre. Et il disait vrai. J'ai été le voir chez lui. Il m'a fait un accueil extrêmement chaleureux, £t sa première question a été pour me demander

mon âge. Il s'attendait, d'après mon. livre, à voir un homme dans la maturité de l'âge. Il m'a prédit les plus hautes destinées... Les journaux n'ont pas encore parlé parce qu'il a fallu le temps de me lire, et parce que, ainsi que me le disait l'autre jour un homme illustre, il répijjj^^teix journalistes de délivrer un brevet de supé- (I^Jrtorité à^un inconnu qui n'était rien hier et qui demain ■'Vera plus fort qu'eux tous.

Cette question des journaux lui tenait fort à cœur. « Parleront-ils? ne parleront-ils pas? Ceux qui sont pour moi ont bien envie de se taire parce quils ont peur. Quant à ceux qui sont contre, et c'est le plus grand nombre (tous, excepté trois, appartiennent au gouvernement), ceux qui sont contre, dis-je, se taisent pour ne pas augmenter le succès par leurs attaques. » Le temps passe, et les feuilles publiques continuent à garder le silence ; cela lui pèse un peu. Il écrit à sa mère :

Je me suis peut-être un peu trop pressé de chanter victoire, enivré que j'étais des sympathies des hommes les plus éminents de cette époque, qui m'ont comblé d'éloges et de caresses. Maintenant que ce premier moment * est passé, je vois très clairement que, si les journaux ne se décident pas, soit à m'attaquer, soit à me défendre, les choses iront moins vite que je ne pensais. J'ai pour moi l'élite des gens intelligents, mais ils ne sont pas très nombreux, comme vous savez, et les imbéciles, qui sont le grand nombre, attendent pour se prononcer qu'un

journal leur ait fait leur opinion. D'autre part, je suis très vivement invectivé par mes bons amis les républicains, qui ne peuvent me pardonner d'avoir montré qu'ils ne sont pas infaillibles et qu'ils ont fait quelques bévues.

Somme toute, s'ils se plaint de quelquâ£fl|Ë^de ses bons amis les républicains, Lanfrey stjrloue e: même temps de ceux qui lui sont venus généreusement en aide.

... En mesurant la distance que j'ai franchie du premier pas que j'ai fait dans le monde, ils savent où pourra me porter le second. Ils savent aussi que ce n'est pas sans sacritices qu'on arrive à de tels résultats. Ils connaissent mes souffrances et ma vie de travail. En me voyant vivre pauvre et isolé après avoir refusé la rédaction d'un journal qui m'a été offerte de la part du prince Napoléon avec tous les avantages qui s'y rattachent, ils comprennent que je suis de ceux qu'on n'achète pas parce que rien ne peut les payer. En me voyant, malgré cette position ingrate et humiliée, recherché, caressé et aimé de tous les hommes de génie et de tous les hommes de bien qui viennent tous les jours me chercher dans ma solitude, ils comprennent qu'il y a à cela un motif : c'est que ma place est marquée parmi eux. Leur sympathie me l'assure d'avance.

Parmi les relations qu'il lui fut donné de contracter alors, Lanfrey place au premier rang une amitié qui a pour lui un charme infini.

... Je veux parler, écrit-il à un ami, de celle dont m'honore M. Scheffer, la plus noble nature, le plus beau

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caractère et l'intelligence la plus élevée peut-être de tous les hommes avec qui je me suis trouvé en contact. Ce grand et rare artiste me traite comme un fils, avec une bonté qui me rend confus, et je ne puis te dire combien je l^rànûre et je l'aime. Toutes les personnes que je ren- :Conffï$Bjg& lui me sont entièrement sympathiques. Je ne ï parle pas de sa fille, qui est un idéal de beauté, de bonté et d'intelligence, ni de sa femme, qui est une partie de lui-même. Je vois là Manin et Montanelli, grandes âmes italiennes, fils du soleil emprisonnés dans nos brouillards, natures d'ailleurs si différentes : l'un l'action, le mouvement, l'impétuosité ; l'autre la rêverie, la poésie, le sentiment ; Henri Martin, esprit ardent et généreux ; Ferdinand de Lasteyrie, Bethmont, La Fayette, Renan, jeune écrivain des Débats, qui, à lui seul, a plus de talent que le journal tout entier, et beaucoup d'autres dont les noms ne me reviennent pas. C'est la mon coin du ciel.

Il y eut toutefois d'autres étoiles qui se levèrent alors dans le ciel de Lanfrey. En même temps qu'Ary Scheffer l'admettait amicalement dans son atelier, la comtesse d'Agoult lui faisait, avec une charmante courtoisie, les honneurs de son salon. La bonne grâce de la noble maîtresse de maison parait avoir tout de suite produit sur lui une telle impression qu'aux premiers compliments adressés à l'écrivain succédèrent bientôt les témoignages d'amitié passionnée et de tendresse admirative que Lanfrey ne s'est jamais interdit de prodiguer à ses aimables correspondantes. Chez la comtesse

d'Agoult, Lanfrey fait connaissance avec la plupart des littérateurs du temps et beaucoup d'hommes politiques du monde républicain. Dans le salon d'une autre dame, une étrangère je crois, il se rencontre habituellement pendant de flÊÊÊÊps heures avec MM. Villemain, Dupin aîné^Ddiloà Barrot, qui lui font tous trois de grandes caresses et qu'il fait beaucoup causer « pour les étudier à à fond, intus et in cute. » M. Dupin est, pour lui, le vrai représentant du règne de Louis-Philippe bien plus que M. Thiers ou M. Guizot, « ayant, dit-il, au suprême degré toutes les qualités et tous les défauts de la race bourgeoise. M. Villemain, qui a infiniment d'esprit et de charme dans la causerie, bien que ses gestes soient d'un gamin et sa voix d'une portière, lui a donné beaucoup de conseils et quelques-uns très singuliers... » (M. Villemain, lui avait recommandé de se méfier beaucoup comme écrivajn du succès et des femmes). Quant à M. Barrot, il lui avait paru plus grave, « ayant dans toute sa personne quelque chose d'humilié et de contraint 1 . »

Qu'allait faire cependant M. Lanfrey? Tant de caresses et tant de conseils ne suffisaient pas à avancer beaucoup ses affaires, d'autant que les avis différaient beaucoup entre eux.

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