‹ CorrespondanceChapitre 21 sur 26 · I.uikL. ' iict'iiiv.- ;•> i v · texte numérisé non relu

I.uikL. ' iict'iiiv.- ;•> i v

Tu as bien fait, mon cher ami, de le sortir un peu île J 'atmosphère de Pari?. IJ est si doux de revoir Je? champ? âpre? un an d'absence. Pour moi, me?

vacance? sont bien dé col cirées et bien vides. Je suis parti mercredi et revenu aujourd'hui. J'ai diné au sommet d'un pic pyramidal et neigeux d'où j'apercevais à Ja fois le Jura et Je? montagnes de l'Auvergne, Lyon et autre? villes. Je Rhône et llsère, six lacs leBauphiné, le Lyonnais, la Savoie, la Bresse. Rien n'égaie la poésie de ce? grands horizons. Je n'avais pas songé à me faire faire une grande route pour descendre de là. de sorte que cela m'a mis les pied? en sang et prodigieusement secoué le corps. Eh bien, il n'en est résulté ni bien ni mal. Nous somme? ici en proie aux douceurs de l'emprunt forcé. Notre bon roi ayant ses coffres vides et profitant de la dictature que lui ont conférée nos Chambre? à l'époque des grand? désastres, a décrété, il y a un mois, un emprunt volontaire ; voyant qu'il n'avait aucun attrait pour nous, il l'a converti en emprunt forcé ; cet emprunt, qui pèse surtout sur les propriété? immobilières et le commerce, est hypothéqué sur Je> biens du clergé 1(10 millions environ). Or, voici les réflexion? que fait le bon sens savoyard ?ui- cet ingénieux moyen : « On nous a demandé

notre vie, on veut maintenant nous demander notre bourse. Ce roi se moque de nous avec son emprunt forcé, c'est un impôt, ni plus, ni moins. 11 ment pour nous dévaliser avec plus de sécurité. Avec quoi nous rendra-t-il cet argent? S'il veut le faire avec les biens du clergé, pourquoi ne pas les mettre en vente immédiatement? S'il ne veut pas nous payer avec les biens du clergé, il ne nous payera pas ou ne nous payera qu'avec l'argent qu'il nous demandera l'année prochaine. Là-dessus les savoyards, qui sentent parfaitement qu'ils ne peuvent pas donner ce qu'ils n'ont pas, s'échauffent la bile et se préparent à recevoir les percepteurs à coups de fusil. Les p^tàs :' journaux de la localité font chorus et m^^S&'X voleur. Cet impôt est aussi par trop énçftpe;ï;J£» n'épargne que ceux qui n'ont rien. Il frappe le" c$ merce, la chose la moins imposable du monde. Un. . •., -■%< petit commerce de détail est frappé de 500 à 1,000 francs de contributions; les autres de 1,000 à 3,000 francs. Nous sommes menés par des gens qui ignorent que le commerce est chose aussi insaisissable que le crédit, qui en est le principe et la vie, que tel gros commerce qu'on imposera à 3,000 francs est moins en état de les donner que tel autre à qui on n'osera rien demander. Tous les regards se tournent vers la France, terre maudite et détestée il y a six mois, et maintenant pays de cocagne et de bénédiction. Ils se demandent tous les jours en regardant de ce côté, du haut de leurs montagnes : « Ne vois-tu rien venir? » C'est le cas de répondre : « Va-t'en

£W CORRESPONDANCE DE P. LÀNFREY.

voir s'ils viennent, Jean; va-t'en voir s'ils viennent! » L'argent est un grand maître en mystification. Mio caro, quand viendras-tu donc faire une tournée en Savoie et en Suisse? Quand pourrai-je te promener sur mon beau lac bleu, entouré de montagnes et de vieilles ruines? Le lac des Méditations, le lac aimé de Lamartine, alors qu'il se contentait d'être jeune et poète sans songer encore à ses amendements sur le droit au travail. Je te montrerai des choses qui élèvent l'âme et forment un homme encore mieux que toutes les écoles d'administration du monde. Nous vivrions bien ensemble. Pour mon compte, je te promets de faire ma troisième année de droit à Paris. C'est maintenant une chose parfaitement décidée que j'irai me fixer là-bas. Lorsque je m'y serai fait une position , ma mère viendra m'y rejoindre. C'est une victoire que j'ai eu de la peine à remporter sur elle et qui m'a laissé un peu de remords. Tu sais comme on aime le pays où on est né, où on a vécu, où reposent les aïeux et tout ce qu'on a aimé sur cette terre. Nous jeunes gens, qui vivons surtout dans l'avenir, nous ne sentons pas cela aussi profondément que les personnes qui ne vivent plus que dans le passé et pour qui le pays de naissance est aussi le pays des souvenirs et rêves perdus. C'est là un grand et douloureux sacrifice, je l'ai bien senti, aussi lui ai-je promis que notre adieu à la Savoie ne serait point éternel et que nous y reviendrions de temps en temps passer quelques mois.

Je te demande pardon pour tous ces détails

domestiques. Je me figure que tout le monde y doit prendre le même attrait que moi. En tout cas cela me donne le droit d'espérer que, dans l'occasion, tu ne craindras pas de m'imiter sur ce point.

Adieu, je t'embrasse.

Ton ami.

Grenoble, li novembre 1848.

Mon cher ami,

Me voilà revenu à mon train de vie habituel, avee*: l'incommensurable ennui d'une année longue; v èt-'"- r ." ■'••*• vide à subir. C'est cependant ce qu'on est cohyeihi ; •^r? d'appeler le printemps de la vie que nous traversons ainsi en bâillant, enfants inconsidérés que nous sommes. Je crois vraiment que je serai bien embarrassé lorsque, sur mon déclin, je voudrai, selon la coutume, faire des phrases sur ce bel âge, qui fait les délices et l'admiration des vieillards. Mais j'espère bien ne pas devenir assez vieux et assez ridicule pour cela. La population de Grenoble ne s'est pas améliorée pendant mon absence; la moitié de l'armée des Alpes est occupée à porter l'autre moitié à l'hôpital. Yous m'entendez bien? J'ai en tête de grands projets de travaux pour cet hiver. Je commencerai à les mettre à exécution le jour où je pourrai user de mes jambes à discrétion. Gomme

j'ai à peu près épuisé le répertoire des livres sérieux que peuvent fournir les cabinets de lecture de la ville, ce qui n'est pas très difficile, j'en conviens, je vais transporter mon quartier général à la bibliothèque de la ville, qui est fort belle, ma foi, pour une provinciale. Là, je pourrai bouquiner à mon aise. Il m'en a coûté un peu de prendre ce parti parce que je ne travaille pas volontiers autrement que seul et qu'il y a là une espèce de vieux rat de bibliothèque qui semble toujours grignotter on ne ■ sait quoi dans son coin, raisonneur, chicaneur, taquin à l'excès comme ceux de sa race, et qui est payé par le gouvernement pour exaspérer le petit nombre de fidèles qui hantent l'endroit. S'il compte faire de moi une victime, il trouvera à qui parler, ce pauvre rat. Puisque je suis sur cet article, je ne veux pas oublier de te dire qu'il y a au musée de Grenoble un certain nombre de tableaux de prix que je n'aurais jamais soupçonné devoir s'y trouver. 11 y en a de Le Sueur, du Poussin, de Philippe de Champagne, de Le Brun, des deux Véronèse, du Tintoret, de l'Albane, un paysage de Ruysdael, et, par-dessus tout, une grande et resplendissante toile de Rubens. Celle-là, à coup sûr, n'est pas apocryphe. J'avoue qu'en général je suis peu fanatique de ce peintre, je trouve qu'en dépit de son coloris de feu, il y a beaucoup trop de chairs, de matière et pas assez d'idéal dans la plupart de ses tableaux. Dans celui dont je te parle et dont je n'ai pu deviner le sujet historique (mais qu'importe ?) on ne voit pas

ces bras et ces jambes nues qu'il prodigue habituellement avec tant de profusion; c'est une œuvre sévère, pleine de calme et de sérénité. Il m'a paru plus beau qu'aucun de ceux que j'ai vus au Louvre. Lorsqu'on est au milieu de la salle, on ne voit que lui. Il est là, isolé au milieu des plâtrages modernes comme un roi du temps passé, oublié parmi nos majestés décrépites.

A propos de majesté décrépite, je crois que ces pauvres Viennois sont bien près de perdre leurs dernières illusions sur celle à laquelle ils se sont si stupidement sacrifiés. Mais les Allemands sont des Allemands et ils mettent plus de temps et plus de peine que les autres à tracer leur sillon; ils le tracent plus profondément, lenteur sacrée et perè^*-]; '-i

vérante ! Les Allemands fondent, les Français, ne! w.-^wj sont bons qu'à renverser. '-. ; V ^

Adieu, je t'embrasse.

... vK: ■f-î .

Grenoble, 24 décembre 18S-8.

Le parti modéré triomphe sur toute la ligne, mon pauvre ami. Ici, il a éreinté deux jeunes 'gens qui s'avisaient de crier : Vive Gavaignac ! Les Dauphinois ont voté comme un seul homme pour Bonaparte.

Cependant ils forment une des populations les plus saines de la France, douée au plus haut degré de toutes les qualités pratiques et positives de l'esprit

iWi CORRESPONDANCE DE P. LANFREY.

français, pleine de bon sens, de sagesse, de raison, de calme, bien qu'aussi opiniâtre que la gent bretonne et fort républicaine. Mais c'est un peuple des frontières qui s'est tant battu pour l'oncle qu'il s'est laissé entraîner à un acte de faiblesse pour le neveu. C'est à Valence que Napoléon a fait son stage de sous-lieutenant d'artillerie, et c'est à Grenoble qu'il a reconquis la France à son retour de l'Ile d'Elbe. Et puis il faut faire la part de la providence ou de la fatalité. On pourrait bien aussi demander au peuple souverain un peu plus d'instruction qu'il n'en a. Dans une commune éloignée d'ici de quelques lieues, les paysans refusaient, dit-on, de voter pour La Martine parce qu'elle est une gueuse et la maîtresse de Ledru-Rollin. Cela rappelle ces poissardes de 1790, qui voulaient pendre le veto.

La Sardaigne se remet sur le pied de guerre avec cet espril d 'à-propos qui caractérise les Italiens, étourdis comme des hannetons. Ils vont, au moment même où tout s'arrange à l'amiable de l'autre côté du Rhin, donner du nez une seconde fois contre les Croates et Radetzki, qui cette fois les croquera jusqu'au dernier. Je ne désespère pas de voir cette illustre maréchal venir un beau matin déjeuner àChamhéry et me frapper d'une contribution de 800,000 lianes. Je. ne, demande qu'à vivre jusque-là. O Forlune, c'est toujours toi qui règnes, ton bandeau sur les yeux, et qui nous donnes tes favoris pour maîtres. Comme toutes ces révolutions avortent! Que nous resle-t-il de. nos espérances si nobles et si vastes?

Changeons de conversation, car j'éprouve un immense besoin de m 'indigner et de faire des phrases. Tu t'irrites, mon cher ami, des ennuis que te causent tes deux examens. fortunatos nimium, sais-tu bien que tu as des plaisirs splendides et des distractions royales, à côté de mes plaisirs et de mes dis- . tractions I Ecoute et plains-moi : Au premier rang je mets l'agrément de me médicamenter maintes fois dans la journée. Si je ne puis sortir, je me donne la distraction de rester chez moi à regarder brûler mes bûches dans mon foyer, à feuilleter quelques bouquins, à rêver les yeux ouverts. Ce sont mes jours de soleil. Si je puis me traîner dehors, je ne manque jamais de rencontrer quelques-uns de mes nombreux ^ •.. amis, race insouciante et buveuse, qui me rend bi^a,v; : : -\ le peu de tendresse que j'éprouve pour elle et mè '/-'iJ'.h* méprise profondément. Ils m'abordent en me sér- ' ■"■ ■'- ;■% rant la main et sur ce m'entraînent avec eux au café pour faire leur partie. S'ils viennent à savoir que je suis obligé de garder le lit, ils s'empressent de me laisser bien tranquille dans ma chambre, sous prétexte que j'ai besoin de repos. bonnes âmes ! J'ai ensuite le théâtre, où je vais de temps à autre entendre ou voir exécuter les opéras des maîtres que j'aime, et quels exécuteurs impitoyables! Mais tu sais bien ce que c'est qu'un théâtre de province. Joins à cela l'ineffable jouissance de lire chaque matin avant déjeuner plusieurs dizaines de journaux modérés, et tu auras un compte rendu fidèle de mes distraction et de mes plaisirs. Quant aux prome-

2C>1 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

nados, il n'y faut plus penser, et voilà la neige qui commence à tomber pendant que je t'écris ces lignes. La patience est la vertu la plus héroïque à laquelle l'homme puisse atteindre. Adieu, écris-moi pour mon premier jour de Tan.

Ton ami.

(irenoble, 18 janvier 1W9.

Mon cher ami,

Je; suis au lit depuis Je 23 décembre et je ne sais pas quand je me relèverai, mais j'en ai pris mon parti et c'est avec beaucoup de calme et de sérénité que j'envisage la possibilité de mon départ pour l'autre monde. J'ai retiré ce fruit des inquiétudes et des continuelles agitations de ma vie intérieure que la mort n'a pour moi rien de sinistre ni d'effrayant. Il m'arrive de temps en temps de fermer les yeux et de me demander : qu'aurais-je donc vu ou senti de plus s'il m'avait été donné de vivre 50 ans au lieu de 20 ? Et je me représente un jeune homme mort sous la première république et ressuscitant aujourd'hui, que trouverait-il de nouveau sous le soleil? Quelques chemins de fer et quelques bateaux à vapeur, c'est bien la peine de vivre soixante ans pour voir de pareilles misères. Les hommes ont-ils seulement trouvé deux ou trois idées nouvelles ? Je n'en

crois rien. Je ne vois rien de regrettable dans cette existence chargée d'ennuis, si ce n'est l'affection, l'amitié, l'amour (s'il existe). Le présent, et toutes ses œuvres, me paraît si petit devant le passé et ses créations que je me demande comment on peut vivre avec un autre but que celui d'aimer et de se faire aimer. 11 est bien possible que ce soit la fièvre qui me fasse ainsi divaguer. Il y a cependant, au milieu de toutes ces considérations si consolantes pour un homme qui s'en va, il y a un problème qui parfois me fait réfléchir et influe quelque peu sur mon humeur. Ce problème, c'est le pourquoi je suis né et le pourquoi je meurs. Avoir été depuis sa naissance indifférent aux uns, à charge aux autres, inutile à tous, et puis mourir assassiné par un médecin avarç.t d'avoir fait autre chose que digérer ses quatre repas : ' : $M^ par jour : voilà ce qui m'indigne I C'est une mort de brute, cela me porterait à croire, ce que j'ai déjà soupçonné quelquefois, qu'il y a une providence pour l'espèce mais non pour l'individu ; j'emporte cette dernière et triste certitude que ma mort ne profitera à rien de grand, de bon, d'utile. Le poète poitrinaire qui meurt pour la poésie, l'amant qui meurt pour sa maîtresse, le marchand qui meurt pour sa marchandise, le soldat qui meurt pour son pays, sont des lâches s'ils se plaignent lorsque sonne leur dernière heure, ou tout au moins ils font preuve de peu de logique ; qu'ils songent à ceux qui ont la douleur, de voir leur mort aussi vaine que leur vie ! Yoilà où j'en suis pour le moment.

266 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

Je partage complètement tes sentiments sur Chateaubriand, cet homme-là m'est devenu tout à fait insupportable. Ce n'est pas même de l'orgueil, c'est un amour-propre inquiet, une vanité toujours souffrante et toujours inapaisable. Les vrais orgueilleux sont silencieux comme les héros de lord Byron. La vanité a été sa première et sa dernière maladie. Que ses Mémoires prétentieux sont loin des Confessions de Rousseau, dont il parle du reste avec un si risible dédain ï Il a bien soin d y jouer toujours le beau rôle ; les grands hommes ont plus de faiblesses que cela. J'ai lu quelque part qu'un lettré chinois venait de traduire son Atala et les Méditations de Lamartine. Il est dommage que cette traduction ne se soit pas faite du vivant de M. de Chateaubriand, car nous aurions certainement trouvé dans les Mémoires cï outretombe quelque phrase dans ce goût-là : «Qui connaîtrait aujourd'hui mon nom en Chine, si un volume dépareillé d 1 Atala n'était par hasard tombé entre les mains d'un mandarin civilisé ? néant de nos songes ! etc., etc. » Peu de temps après sa mort, j'ai relu tous ses ouvrages pour me former un jugement définitif sur cet écrivain. Bien peu des sympathies que je lui avais vouées dans mon enfance ont survécu à un examen sérieux et approfondi. Je te fais grâce pour aujourd'hui du reste de mes jugements.

Je suis trop vieux et trop indiscipliné pour songer, à me présenter à une école quelconque, fùt-elle l'école d'administration ; d'ailleurs il faut savoir le grec et être Français, et je n'ai pas cet honneur. Je

crois aussi que quelque goût que j'aie pour la carrière administrative et en général pour les carrières où Ton peut gagner de quoi vivre (ce n'est pas celle /• d'avocat), je ne m'y tiendrai pas longtemps, faute ^ k de sagesse et de politique. J'ai un mien cousin qui : J -f f : est placé aux finances et un autre à l'intérieur. Ces '."'" "-, . ; deux infortunés m'ont souvent fait suer à grosses gouttes par le récit de leurs tribulations. Après cela, .1

leurs observations s'appliquaient à l'ancien régime, il est possible qu'il en soit autrement sous la république démocratique de Louis-Napoléon. Cependant je persiste à conserver mes défiances et mon cou pelé. Je laisse le collier à ceux qui voudront le prendre. Quant à toi, mon cher, si i'ai un conseil à te . , ~ donner pour l'époque où tu seras définitivement... l J £&■■*<' ; lancé dans cette carrière, fais-toi envoyer ambassà- ^'^§ deur au Japon où la haine de tes ennemis politiques ' ' V

ne t'irapas chercheretoù tu pourras vivre vertueux.

Ton affectionné.

Grenoble, lundi 30 janvier 18i9.

Mon cher ami,

J'ai été peu surpris, mais véritablement affligé, je te le jure, de voir une carrière où t'appelaient le choix de ton père, tes inclinations, tes habitudes paisibles, les qualités droites, nettes et solides de

268 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

ton esprit, te manquer tout à coup au moment où tu avais acquis le droit d'espérer que tes efforts seraient couronnés d'un plein succès. Mais ne te décourage pas pour cela ; je suis persuadé que le gouvernement sera forcé, pour faire quelque concession à ce cri de la conscience publique qui réclame impérieusement contre la vénalité, la partialité, le népotisme, sera forcé, dis-je, de mettre les places au concours au moins dans certaines branches de l'administration. Et alors tu pourras certainement réparer le temps perdu.

Que je te remercie, mon cher ami, de m'avoir indiqué ce livre consolateur ; il y a si longtemps que je n'avais pour tout sentiment dans l'âme que la colère et l'ironie ! Tu ne saurais croire combien j'ai pleuré en le lisant, pleuré sur les rêvés sans nombre, sur les aspirations généreuses, sur l'enthousiasme tumultueux et presque sauvage qui me faisaient oublier les heures sur ce lac que j'ai tant aimé, au milieu de cette nature vivante avec laquelle tout mon être s'était pour ainsi dire identifié. Moi aussi j'ai parcouru toutes ses anses et tous ses golfes ; moi aussi je me suis penché sur ses abîmes en écoutant le bruit mystérieux de ses vagues ; moi aussi je me suis assis sur son rivage au pied des hauts châtaigners, les yeux fixés sur l'horizon éblouissant d'azur et de soleil, et la pensée perdue dans la contemplation de l'infini. Mais je n'ai jamais eu à mes côtés que les fantômes de mon imagination. — Te dirai-je, mon ami, que c'est sur cette scène que j'avais placé

mon idéal, l'être inconnu que tout homme a rêvé au moins une fois dans son avenir, le roman de ma vie enfin ? Te dirai-je qu'il y a là une vieille ruine, qu'on nomme Bordeaux, où j'ai éprouvé les plus fortes, les plus délirantes émotions de ma vie et où j'ai toujours espéré me retirer dans mes vieux jours, en ,-... présence du Dieu qui s'y révèle si solennellement; ; *j^%^ Au milieu des jouissances délicieuses que m'a pro^ curées la lecture de Raphaël, j'ai éprouvé des regrets amers et douloureux de voir cette beauté que je croyais n'appartenir qu'à moi, n'être aimée, n'être appréciée que de moi, étalée à tous les yeux dans ses détails les plus secrets et les plus chéris, pour être bientôt profanée par ces touristes pieds plats qui viennent toujours s'extasier aux endroits désignés par le livret. Race ennuyée et ennuyeuse. Race im- ... portune à quiconque a, dans l'àme, un sentiment •. profond et vrai. Mon pauvre lac a perdu à mes yeux une fleur, une virginité de fraîcheur et de mystère que rien ne pourra lui rendre désormais. J'en ai lu la description d'un œil inquiet et jaloux, comparant chaque trait au tableau intérieur que m'en retraçait mon imagination et tressaillant de joie aux aspects qui semblaient avoir échappé à ce grand poète. Je sais, mon ami, combien tout ce que je dis là est fou, mais je ne le dis qu'à toi. 11 m'est impossible d'exprimer en paroles combien j'ai aimé ce coin de terre ! Tout ce qu'il y a de sympathies irrésistibles et indéfinissables dans le nom de la patrie, dans les lieux où on a rêvé et senti obscurément dans son enfance

2li) CORRESPONDANCE DK P. LANFREY.

avant de pouvoir penser, où on a pleuré et espéré, où on a senti le souffle de la poésie et de l'enthousiasme vivifier sa poitrine; tout ce qu'il y a de biens inconnus, d'attraction cachée qui attachent et identifient à jamais la personnalité d'Un homme à la physionomie d'un site, tout cela réuni me faisait chérir ce lac comme la personnification de mes songes et de mes espérances. Et tout cela s'est éva- •noui! Tout cela n'est plus à moi, car un autre s'en est emparé, et je n'aurais l'air que d'un mauvais plagiaire si je m'avisais d'admirer et d'aimer après Raphaël.

Ce poème est de la famille de Childe Harold, de René, d'Ohermann, de Werther. C'est toujours le môme découragement, le môme dégoût de la vie, la négation du bonheur. Seulement il a sur ses aînés l'avantage de finir par ces paroles : « Raphaël, il y a un Dieu !» Il a aussi quelque chose de plus chaste, de plus innocent, de plus éthéré qui tient à cette belle Ame de Lamartine, incapable de haine et d'ironie, et qui n'a qu'à suivre sa nature pour oublier la terre et monter aux cieux. Sa Julie me paraît un peu trop idéale et pas assez vivante ; c'est un fantôme comme la plupart de ses autres créations; on voit trop bien qu'elle n'est pas de ce monde, et cela donne à la pensée une disposition sceptique qui la force de comparer la réalité aux imaginations de ces portes menteurs. Il me semble aussi qu'il est loin de faire sentir le charme de ce petit vallon solitaire des Charmettes, où Rousseau vit encore tout entier, où

A M. A. LEIIOY. 271

la nature a une physionomie de calme, de recueillement, de rêverie muette et tranquille qu'on ne retrouve nulle part. Il a été injuste envers Jean-Jacques en se faisant l'écho de ces vulgaires accusations d'ingratitude et de calomnie à propos de madame de Warens. Rousseau avait certainement l'imagination troublée lorsqu'il écrivit ses confessions, mais il avait le cœur aussi aimant, la pensée aussi nette que jamais. Au point de vue où cette âme'exaUée était placée en commençant ce livre, elle était audessus de tous les scrupules et des ménagements qui ont prise sur le commun des hommes ; il ne faisait point un ouvrage d'imagination et n'avait en vue que la vérité sacrée, austère, inflexible. A part ce jugement, quelques négligences et deux ou trois étourderies impardonnables, comme ce non-sens : Je l'attendis sans impatience, mais sans empressement, ce livre est un monde de poésie élevée, remplie de Dieu, de l'immortalité et de consolations, auxquelles cependant il y aurait de terribles réponses à faire. Mais on n'en reste pas moins sous le charme et on se plaît à y restée.

Pardonne-moi ces longueurs où je m'oublie, mon cher ami, mais je suis quelque peu délaissé et je m'en dédommage avec toi, en qui je trouve un cœur toujours bon et toujours indulgent. Ma pauvre mère sait que je suis malade; il y a quinze jours elle ne savait encore rien. Je reçus d'elle un matin une lettre qui commençait par ces étranges paroles : « Mon cher Pierre, j'ai fait un songe cette nuit, où je t'ai

d'ri CORRESPONDANCE DE P. LANFRKY.

vu dans un état si déplorable que je m'empresse de l'écrire pour savoir de tes nouvelles.» Oh! Dieu m'est témoin que je me vouerais à tous les tourments de l'enfer pour lui épargner la douleur d'avoir à pleurer sur moi et à vivre isolée au milieu des tombes de tous ceux qu'elle a aimés.

Ton ami affectueux.

P.-S* Ecris-moi si tu veux que je t'écrive ; si tu ne sais pas que me dire donne-moi des nouvelles; elles seront les bienvenues, car je suis totalement privé de journaux et elles ne m'arrivent que par des ouï-dire assez vagues. Vale.

Vendredi, mars l*i9.

Mon cher ami,

Je me suis levé avant-hier, après soixante-dix-sept jours passés au lit, à conteihpler le plafond de ma chambre et à maudire l'existence. C'estlasuite d'une rechute grave dans ma maladie de Tannée dernière. J'ai été entrepris par trois médecins successifs qui m'ont travaillé comme une chose morte, mais la nature, cette première nourrice , a été plus forte qu'eux tous, et, en dépit de leurs efforts, me voilà à peu près sur pied, avec la permission d'arpenter mon logis de long en large, de huit heures du matin à six heures du soir. Yoilà une des raisons pour les-

quelles tu n'as pas reçu de lettres de moi depuis si longtemps. Je te fais grâce des autres pour aujourd'hui, ainsi que du récit de mes longues souffrances. Je ne doute pas que tu n'aies été malade aussi bien que moi, ce qui t'a probablement empêché de m 'écrire. J'accepte d'avance cette excuse pour la dernière fois..

Qu'espères-tu? Que crains-tu? Aimes-tu? Si cela est, je te plains, car la femme est un être profondément malfaisant et avec lequel je ne cohabiterai jamais, s'il plaît à Dieu. Je ne te parle que d'après mon expérience personnelle ; il y a dans un cœur de femme tant de petitesses, de mesquineries, de duplicité, de calculs, de détours, d'hypocrisie, que l'œil de Dieu lui-même n'y pourrait rien démêler. Heureusement pour lui, il a bien autre chose à faire qu'à regarder là dedans. La femme ne remue pas le petit doigt avant d'avoir calculé l'effet que ce mouvement produira. Son sourire le plus ingénu, elle l'a étudié pendant des années devant une glace, ainsi que les poses de sa tête et les plis de sa robe. Il n'y a rien de sérieux en elle; elle vïyra pendant des siècles d'une vanité, d'un commérage, d'un nœud de ruban. Elle prolonge son enfance jusque dans l'âge mûr, jouant avec nos affections comme avec ses poupées ; en un mot, elle est pleine de ces misères qui n'inspirent que la pitié ou le dégoût. Nous autres hommes, nous sommes plus rudes, plus grossiers, mais aussi plus nobles et plus grands que ces filles d'Eve. On assure, et toi-même tu m'as assuré dans un temps qu'il y a

"\ CortRfcSPONDAXCE DE P. LANFiEV.

■:•:- exceptions: je le croirai quand je l'aurai va. Ju. -que-là ma conviction -era que la femme n'est \ik\ le que dans son rôle fie mère. Mon cher, ne te lai.*-.i- pa«» prendre aux femme», rien ne diminue un homme comme cela. Pour mon compte, je les dét.**te cordialement : j^ crois peu à leur amour et pas du tout a leur vertu. J'ai pourtant un bien grand f'iLhle de ce coté -là. J'ai admiré un nombre de femme* effrayant, mai-» jamais mes amours éphémères n'ont survécu à deux heures de conversation. J Va père que tu n'as pas éprouvé de chagrins domestiques pendant ce long espace de temps et que toute* tes tante* se portent bien. S'il en était autrement, je te gronderais de n'avoir pas pensé à moi drin-» l?i détresse. Pourquoi est faite l'amitié si ce nV-t pour le partage des souffrances comme des joie* de la vif;? Mais je t'en ai trop fait porteries dé-ïiîrrémerit«> pendant le temps où nous nous sommes vus de près pour que tu ne sois pas singulièrement refroidi à cet égard. Quoi qu'il en soit, compte toujours sur le dévouement sincère de

Ton ami.

.'i avril 18t9.

Sois hiiiii, mon pauvre vieux, pour ne m 'avoir pas gardé raiienne après mon long silence. Je te reconnais à ce signe. — Ton amitié m'est restée entière et

fidèle comme au premier jour, dans un moment où toutes mes vieilles amitiés font défection et me trahissent. Je dis : mes amitiés; elles en ont porté le nom, mais elles n'ont jamais eu rien de «commun avec le pur idéal que je porte dans mon cœur. J'ai toujours rêvé une amitié forte et austère, une amitié romaine. Il y a longtemps que l'espèce. en est perdue et que je le sais; mais ne pouvant en. embrasser la réalité, je me plairais à en caresser Tombre. Mes amis se sont chargés de venger l'idéal délaissé et 1 oublié et de me faire expier mes illusions volontaires. Gomme Job, je les ai tous vus passer devant mon lit de douleur en détournant la tête ou en me jetant la pierre. Ils comptaient bien que je n'en reviendrais pas. Le petit nombre de gens qui me sont venus voir pendant mon long martyre l'a fait par désœuvrement, par habitude, par curiosité; pour compter mes blessures, pour observer quelle figure je faisais à la mort; avec quelle pose et quels gestes je me laisserais porter le coup de grâce, — ou encore^ par spéculation. Un de mes meilleurs amis s'empara* d'un mien habit et ne me le rendit qu'après trois mois de réclamations. — Ils m'ont fait vider la coupe jusqu'à la lie.

Joins à cela les longs ennuis des heures d'oisiveté forcée ; les approches de la mort au milieu de l'isolement (ma mère n'a connu ma maladie qu'après ma guérison), la crainte incessante d'être mis à la porte de mon logis, l'obligation de veiller moimême à tous les détails de mon petit ménage, de

276 CORRESPONDANCE DE P. LANPREY.

décider entre tel ou tel médecin, des colères inexprimables de me sentir mourir sans avoir vécu, et tu auras un aperçu de mes souffrances morales. Celte dernière idée surtout m'a arraché des imprécations, des malédictions telles, je crois, qu'il ne s'en est jamais prononcé au fond des enfers. Mourir "en vertu de je ne sais quelle sentence prononcée par I . .2* • un. maître inexorable qui vous a jeté ici-bas avec des * V *" instruments pour accomplir une tâche et vous frappe . \ par derrière au moment où vous allez mettre Ja main à l'œuvre ; mourir sans savoir pourquoi Ton est venu, sans savoir pourquoi on part, d'une mort qui ne profite à rien. II y a là de quoi faire douter de l'intelligence de Dieu. — Mon idée fixe, dans la fièvre, était de mourir pour quelque chose. J'aurais consenti à être haché en petits morceaux pour avoir la mort de l'ouvrier que le travail tue, du pêcheur que la tempête noie, du soldat frappé dune balle, du marchand qui court après ses friperies. Quand ces souffrances me laissaient quelque relâche, mon imagination prenait soin de m'en forger d'autres d'une nature tellement extravagante que je n'y pense plus maintenant que le sourire sur les lèvres. Je me souviens d'avoir passé plusieurs nuits sans sommeil, à propos d'un nouveau livre de Lamartine, intitulé Raphaël. La scène se passe sur le lac et dans la vallée de Ghambéry. J'avais tant aimé ce lac et ses environs, j'y avais tant rêvé, tant pleuré sans savoir pourquoi, étant encore enfant, qu'il était devenu pour moi la personnification de toute poésie, et que

cette nature triste et sauvage en même temps que

pleine d'harmonie et de magnificence, s'était, pour

ainsi dire, identifiée avec la mienne. Je m'y sentais

vivre, je m'y réfugiais toujours en imagination dans

mes heures d'ennui, j'y avais placé le roman de ma

vie, il me semblait que cela m'appartenait, et à moi

seul. Je ne saurais te rendre ma jalousie et mes rp-

grets lorsque je vis toutes ces beautés secrètes éta- • %£ • lées à tous les regards par une main étrangère.» **'•«. . J Figure-toi un amant dont la fiancée a été exposée . • toute nue sur la place publique. Il m'a fallu plwsieurs jours pour me décider à me résigner et à faire mon sacrifice. J'ai souffert, en outre, delà souffrance universelle. Qui ne comprend pas ce mot aujourd'hui et qui n'a pas souffert de cette souffrance ! Oh! si je pouvais exprimer en paroles ce qu'il y a dans mon àme d'indignation et de mépris pour les misérables qui nousjnènent, je les rendrais muets pour leur vie.

Grenoble, avril 18 M.

Ma chère mère,

Mon examen, que je comptais passer le samedi

saint, est remis, par ordre supérieur, à mercredi

prochain 10 avril, sans qu'il me soit possible de

m'en délivrer un jour avant ce terme ; cela, grâce à

l'influence jésuitique que je croyais à tout jamais i. 24

•278 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

morte en France et qui revient sur l'eau, — grâce aussi à la peur que les socialistes inspirent au gouvernement. Vous savez que la peur rend dévot, et que, lorsqu'on ne se sent plus la force de diriger les affaires soi-même, on les met sous la protection des saints et saintes. Tl était tout naturel qu'un voltaiïen (Somme moi, qui, dès l'âge de quinze ans, ai été persécuté pour opinions philosophiques, fût victime rf le ces velléités, de ces accès de dévotion renouvelés des Visigoth§, et c'est ce qui est arrivé; on n'a pas fait droit 4 mes réclamations. Sainte Vierge, mère de Dieu, quelle monstruosité ! Est-ce qu'on passe un i examen un samedi saint? Mais cependant, si la Constitution ne reconnaît aucune religion d'Etat? — O race de Tartufe et de Basile! tout meurt et tout passe ici- bas, exceptez vous.

Je ne partirai donc que le 11 au plus tôt, puisqu'il parait que Dieu aurait été mortellement chagriné (vous figurez-vous bien cela) que j'eusse passé mon examen le samedi saint. Il est bien vrai que cela me fera dépenser une trentaine de francs de plus, que' je ne saurai où prendre, que cela me privera du plaisir d'embrasser ma mère sept jours plus tôt et dtî lui prêter mon bras pour le reste de son voyage; — mais du moment que cela peut causer à Dieu le moindre déplaisir, je me résigne aussi. Vous me répondrez peut-être que vous ne comprenez pas trop pourquoi Dieu, etc.. N'importe I Résignez- vous tout de même.

J'ai été très peiné, ma chère mère, d'apprendre

que vous vous soyez si fort inquiétée à cause de moi. L'état de ma santé est loin de justifier ces alarmes, au moins pour le moment. Depuis un mois, je n'éprouve plus la plus légère souffrance, et ma toux, sans avoir cessé, est sensiblement dimiiyiée. ..-.-.: ■".../ C'est une affection qui n'a de gravité qu'en hiver. Itfa^ ; ;:. mine a repris les apparences de la plus paHaitô • «^ santé, et je crois que trois mois de séjour dans le pays natal, et surtout vos soins, me rétabliront eiw* tièrement. L'exercice et l'air de la campagne me soflt fort recommandés. Si je me rétablis, je n'autai, en définitive, rien perdu à ce départ, puisque je prends une inscription avant de partir qui me fera faire mon droit à Chambéry comme si j'étais à Paris. Seulement, mes vacances, au lieu d'avoir été août, septembre, octobre, seront avril, mai, juin. — Ne nous décourageons donc pas et que le Dieu des bonnes gens nous soit en aide !

J'ai appris avec plaisir que notre roitelet devait venir à Chambéry. La graine' commence à s'en perdre, et faute de les $^oir:..ponsidérés sous toutes leurs faces, on pourrait bieft en venir, dans quinze ans, à ne plus se rappeler comment étaient faits ces êtres singuliers et monstrueux qu'on nomme des rois. Donc, d'ici à cette époque, jouissons-en et instruisons-nous. Une autre espèce d'être qui n'est pas moins curieuse à étudier et qui, née un quart d'heure avant la royauté, mourra un quart d'heure après, posera également devant nous : le courtisan. Nous verrons cela de pn»s et nous le toucherons du doigt

pour savoir combien de temps cela peut encore vivre.

— Il y aura, en outre, je pense, un grand étalage des robustes beautés du pays. — Ne croyez pas que je veuille en médire. — Savoyardes ! que ma langue se sèche et que je sois voué au mariage si jamais je. médis de vous! Il y a en vous, malgré votre gaucherie, une grâce naïve et charmante qu'on ne retrouve que dans la fleur des Alpes, votre image et

^rotre symbole... Mais, enfin, il y aura étalage, et

vgus savez, ^chère mère, combien femmes et fleurs

se flétfissent vite à l'étalage. Nous en reparlerons.

— En*attendant, je retourne à mon code et vous laisse à vos occupations.

Votre affectueux.

Grenoble, 2 juin 1819.

Miséricorde! cher ami, quelle chaleur! Que^faisons-nous par ce beau soïSil ? Dressons-nous les barricades chères $u mois de juin?... Tu m'as demandé, je crois, dans ta dernière lettre, si je m'occupais de droit? — Par Gujas! la plaisanterie est bonne. J'ai ouï dire qu'en effet il y a des gens qui ont la bonhomie de s'occuper de leur droit six et huit mois avant leurs examens, qui vivent d'articles, de sections et de chapitres, comme d'autres vivent de pain et d'eau claire. Mais, entre ces principes et les miens, il y a l'épaisseur d'un code. J'ai

toujours fait profession d'une réserve et d'un respect infinis pour tous les jurisconsultes quels qu'ils soient, et quand je vais les troubler dans leurs poudreuses retraites, il faut que j'aie des motifs et bien graves et bien sérieux. Cet aveu te donne la mesure de ce que j'ai pu apprendre en fait de droit cette année-ci. A partir du dernier verset du psaume intituhé : de la"* Servitude, je ne pense pas avoir lu ou # écouté'ou entendu lire une seule ligne du code. En revanche, » j'ai bien digéré moyennement deux volu/nes et demi par jour de fadaises historiques, philosophiques ef littéraires. Deux cabinets de lecture, se faisan! concurrence, avaient peine à satisfaire mes appétits dévora teurs. Je me suis permis, deux ou trois fois (j'en rougis encore), de lire des romans, mais je ne puis du moins me reprocher de leur avoir consacré plus de temps qu'ils ne le méritaient. J ai lu les dix-huit volumes de Monte-Cristo en un jour et demi. Il est vrai que ce sont des volumes que tu sais :

— Oui. j ^

— Non. •>- }\ Une page.

— Eh bien, etc. ) '"?■

Que n'ai-je pas lu ? Mais je suis bien excusable. Comment aurais-je passé mes loisirs de vingt heures sur vingt-quatre? Contempler son plafond et se rogner les ongles sont des occupations bien monotones.

J'ai songé, il y a quelque temps, à reprendre mes anciens travaux à la bibliothèque, que j'avais été forcé d'arrêter au moment où ils commençaient à me passionner un peu.

2*-r C0KEE5P0*' LANCE I>E P. LA>FKLY.

Cher ami. il fait un^ -.hiaîeur assassine. Je ne pense pa- que lu pousse* JVxJjerii-e jusqu'à vouloir que je complète mes quatre pases. C'est un héroïsme qui est au-dessus de me? force». Gun tente-toi donc de ce témoignage bien suffisant de mon dévouement et de mon souvenir affectueux.

Ta ne m'écris pas souvent.

Je te remercie de ta sollicitude pour ma santé qui e.=t parfaite, sauf toujours cette affection que j'ai apportée de Paris et qui n'est pas facile à déraciner.

En arrivant ici, j'ai trouvé ma mère on larmes. Kl le n'avait pas reçu à Lyon une lettre par laquelle je lui apprenais un retard de huit jours nécessité par mon examen et me croyait mort en route. Je lui ai appris ma mésaventure et elle ne m'en a embrassé que plus tendrement.

Je passe mes journées à ne rien faire, occupation fatigante lorsqu'il pleut, ce qui arrive assez souvent. Je vais dans un jardin où je coupe de ma propre main des asperges et autres légumes printaniers que je mange ensuite comme cela se pratique assez généralement. Ce jardin, qui a été créé par mon père vers la fin de sa vie, est situé sur une hauteur. C'est là que je vais regarder l'horizon et écouter le

A M. V... . 'Mi

rossignol appeler sa rossignole. J'y fais aussi de temps en temps de la philosophie avec un vieux parent agriculteur qui, dans sa première jeunesse, a visité les quatre coins du monde. Il est arrivé avec sa vieille expérience au même résultat que moi sur beaucoup de sujets. Une de ses opinions est t|u'il n'y a qu'un seul peuple au monde qui sefche viyre avec les femmes. — Le peuple Turc. — Il estima •.;.• aussi que ce que les hommes savent est fort petrd^ ; ' chose; et que tous ces biens pour lesquels* ils se •" donnent tant de peine pour avoir honneur, riches 2 • ses — ne valent pas une pipe de bon tabac etiune place au soleil entre deux légumes et en face d'un beau paysage. — Le reste est à l'avenant. Je vais aussi aux Gharmettes, où j'ai passé tant de beaux jours dans mon enfance et où ma mère a été pour ainsi dire élevée. Quant aux grandes excursions, je n'y puis pas encore songer. Et voilà toute ma vie. — Une tranquillité qui tient à peu près autant du calme plat de l'ennui que. de la sérénité de cette belle nature. Les jours d^soleil sont cependant plus nombreux que les autres, mais je traîne toujours ce maudit boulet. Rien ne sympathise en ce bas monde avec le triste peuple des catharreux; mon approche attriste le paysage et fait taire les oiseaux. Mon vieux chat lui-môme, lorsqu'à moitié endormi sur mes genoux, il entend gronder ce volcan intérieur, fait un bond d'épouvante, et j'ai grand'peine à faire ma paix avec lui. Je guérirai toutefois s'il plaît à Dieu et à l'ipécacuanha.

♦284 CORBKSPONDANCE DE P. LANFREY.

Le roi de Sardaigne ne sera ici que le 12 mai; je ne sais donc que te dire pour t'égayer un peu et je m'arrête ici de peur de te faire retomber dans un accès de fièvre en continuant sur ce ton. Du reste, j'ai le droit de mesurer mes lettres sur les tiennes et je le ferai à cause de l'hypocrisie avec laquelle tu te pleins démon silence si long et si extraordinaire. De .* gui jetait ta. dernière lettre échangée entre nous avant \ won déport à Paris? A moins toutefois que tu ne Taies pas reçue? Écris-moi.

Ton ami.

Cbambéry, juillet 18.ï0.

Mon cher ami,

Voici bien longtemps que tu ne m'as donné de tes nouvelles. Je me plais à croire que je dois attribuer ce silence au surcroît dé travail dont tu es chargé maintenant, et je suis assez bon prince pour ne pas discuter ce motif, dont tu connais la valeur aussi bien que moi. Mais je te préviens que si, d'ici à huit jours, je n'ai pas une longue lettre de toi je donne ma démission. Vous êtes un négligent et un ingrat. Vous voulez jouer la Providence qui aime à se faire prier et n'envoie la pluie qu'après une longue sécheresse. Vous avez bien trouvé votre fidèle ! Un homme qui rit quand on parle de providence et qui croit que

tout homme porte sa providence en lui-même. Sors donc de ces nuages qui t'enveloppent et montre-toi — ou tu seras pour moi le Dieu inconnu qu'on ne saurait ni aimer, ni adorer.

Je viens de passer vingt jours à Aix pour ma santé., Il va sans dire que je n'en ai retiré aucun fruit. Mais quel beau lac ! et quels charmants visages de jeunes filles ! J'ai vu au cercle d'Aix la fille (Fun " « comte de M... qui est la plus ravissante jcréature. dont j'ai souvenance... Je passais mon tejnps à* prendre des bains de vapeur a 50 degré» — à faire * des courses à ânes avec ces dames, à naviguer *sur le lac — et le soir à considérer les jolies femmes et les beaux joueurs. Toutes occupations (sauf les bains de vapeur) très philosophiques et éminemment profitables à l'esprit. L'âne est, entre autre, un animal très calomnié et dont je veux entreprendre la réhabilitation, un jour que je n'aurai rien de mieux à faire. Soa allure invite à la méditation, et je lui dois bien des heures de recueillement et de bonheur. Quant aux femmes, je n'en parlt^pNfë. Il est bien connu que ce sont de vrais abîmes où Ton découvre chaque jour des profondeurs inexplorées.

"+* COKBMP0yi*A*CE LL >. LA>r?-ET

A M. LA SFREV DE LI-LE

r*+ Ktt Itenjt-Ê'.**. .- . P-rr t.

Mon cher cousin.

f A force d'éloquence et de négociations, je suis parvenu à décider votre neveu à m 'envoyer pour • roi- jour** le portrait de votrf père. Vn fragment d'une de ses lettres que j'insère dans la mienne, comme pièce justificative, vous apprendra suffisamment Ja nature de la résistance et des préventions que j'ai rencontrées en lui. Les explications détaillées que je lui ai données sur cette vieille inimitié, qui exi-.tc entre vous et son père, ont cependant fini par le .-.atisfaire, mais malgré mon insistance je n'ai I»u obtenir de lui qu'il vous cédât le portrait. J'en ai doue fait faire une copie au daguerréotype, que je vous enverrai à la pfêifoière occasion. Je suis tout confus de tenir si mal la promesse que je vous avais l'aile de vous envoyer l'original, mais cela n'a pas dépendu de moi. Du reste, vous pouvez imaginer ce que doit être cette copie. L'artiste, je veux dire l'industriel, à qui j'en avais confié le soin, s'était engagé à la faire, de la même dimension que le modèle. Quand je suis allé la retirer il m'a présenté je ne sais quoi d'imperceptible — l'ombre d'une ombre. — La vérité est que le coquin m'avait menti

A M. LANFREY DE L1SLE. 287

impudemment et qu'il ne possédait que des instruments de réduction incapables de reproduire un objet dans sa véritable dimension. Gomme, malgré tous ses défauts, cette miniature d'une miniature était, à tout prendre, d'une ressemblance exacte, je l'ai acceptée après avoir tancé l'auteur comme il le méritait. J'aurais voulu, mon cher cousin, rencontrer ici un artiste capable de reproduire ces» traits si pleins de distinction, d'intelligence et de • bonté, avec cet air de vie que le pinceau peut seul donner, et Dieu seul sait quel plaisir j'aurais eu à vous l'offrir, mais nous ne possédons que d'indignes rapins. *

Ma bonne volonté me servira d'excuse. Eugène a joint au portrait des cheveux de votre sœur Adèle et deux petites prières écrites et composées par elle. Si depuis longtemps je ne connaissais cette âme de sainte et ses longues douleurs, ces deux prières seraient à elles seules toute une révélation pour moi. La première ressemble plutôt à une plainte douce et résignée qu'à une ^Vocation. Quant à la seconde, celle qui l'a écrite ne se doutait point qu'on pût lui en faire une application si juste de tous points et si parfaitement méritée. Faites-la apprendre à votre fille, mon cher cousin, et qu'elle n'invoque jamais d'autre sainte. Elle lui inspirera le culte « des vertus modestes, » le seul qui convienne à une femme.

J'avais aussi demandé, d'après vos désirs, quelques cahiers de musique. On n'a pas jugé à propos

de m'en faire mention; il est probable qu'ils se sont égarés ainsi que le portrait de votre grand-père.

Le printemps a trompé mes espérances et je suis toujours le même catarrheux que vous avez connu. L'été qui a toute ma confiance dans ce moment-ci me trompera également — et je le sais — ce qui ne m'empêche pas d'espérer comme devant. L'espérance est une maladie dont nous ne voulons jamais guérir. Quoi qu'il arrive, croyez à mon amitié. Je serai à Paris aussitôt que ma santé me le permettra. ., Embrassez bien pour moi ma cousine el votre Adèle. [

Votre affectueux cousin.

12 novembre 1850.

Mon cher cousin,

Je vous envoie par un ami d'enfance ces deux souvenirs que vous attendez depuis si longtemps : des cheveux de votre bien-aimée sœur et le portrait de votre père. Je suis vraiment honteux de ne vous en offrir qu'une image si pâle et si imparfaite. Mais vous ne me tiendrez compte que de l'intention. Si j'étais à Paris, je vous enverrais en même temps une lentille grossissante destinée à la rendre visible à l'œil nu, mais c'est un instrument inconnu dans nos contrées. Du reste vous n'avez pas besoin, Dieu merci, de cette imperceptible miniature pour réta-

blir dans vos souvenirs les traits et le visage de votre père. Il y a des âmes où rien ne meurt et votre père n'était pas de ceux qu'on oublie. Vous m'avez pardonné depuis longtemps, j'en suis sûr, ma négligence à répondre à votre lettre qui nous a fait tant de plaisir à tous. Des préoccupations du genre le plus maussade m'ont toujours fait remettre* ma réponse au lendemain. Nous n'en avons pas moins # pensé à vous, mon cher cousin, commet on pense à ceux qu'on aime. Vous avez trop d'indulgence et je dirai presque de sympathie pour les paresseux, pour me garder rancune. J'irai vous serrer la main d'ici à un mois. Embrassez bien pour moi ma cousine 'et votre charmante Adèle.

Votre affectueux et dévoué cousin.

Paris, 9 avril 18.il.

Vous me demandez, ma chère mère, ce que je fais de mon temps pour avancer si lentement dans mes affaires. Je pourrais vous envoyer à l'examen de la nature de mes travaux et vous donner le chiffre exact des heures matériellement indispensables pour dégrossir le menu de ma besogne; mais, outre que ce contrôle présenterait des difficultés assez embarrassantes pour un esprit féminin, il pourrait

bien n'être pas tout à fait de votre goût. Il aurait en i. 25

effet le tort de rappeler un peu le gendarme requérant une exhibition de papiers. Je préfère revenir sur une observation qui, je crois, justifie pleinement cette lenteur que vous accusez et dont la démonstration m'est rendue, hélas ! trop facile par les tristes événements auxquels je viens de me trouver mêlé. Le temps déjoue, ma chère mère, les plus légitimes cafcujs cte notre prévoyance. J'aurais été libre deux mois plutôt cette année-ci sans les combinaisons do ce maître terrible et souverain des choses humaines, l'imprévu. Tous, tant que nous sommes, nous jouons avec lui une partie dont les chances diverses et le dénouement forment notre destinée, mais c'est lui qui tient le jeu et qui mêle les cartes. Comment lutter avec cette puissance? Comment prévoir? Quelle intelligence humaine, par exemple, aurait pu deviner cet inconcevable procès, dont le germe, déposé quinze , ans avant ma naissance au sein d'obscures pape- f rasses, est resté trente ans enseveli dans des consciences d'hommes de loi, pour venir tout à coup détruire notre sécurité et me faire perdre un temps précieux? Que vous dirai-jede ce nouveau malheur, que j'ai trop bien prévu avant de le pleurer? Je l'ai bien vu venir celui-là. Mais pouvais-je le faire entrer J eu compte dans la répartition que je me traçais de I mon temps et dire: tant «le jours à prélever pour | veiller au chevet de mon cousin, tant d'heures à ■ faire des démarches pour sa pauvre famille ? Total ; tant! Cela eut été horrible. J'aurais été pour ainsi j dire le complice de cette fatalité qui l'a tué. ;

Apprenez donc, ma bonne mère, à faire lapartde l'imprévu, qui est toujours ici-bas la plus forte et de beaucoup. Soyez patiente ! Il en est de plus à plaindre que nous. J'ai été depuis quelque temps témoin de tant d'angoisses et de tant de détresses, j'ai lu tant de douleurs ignorées jusque dans le regard éteint des mourants, qu'il m'est bien permis de parler avec quelque gravité. Patience ! G'^st le giot qui me parait résumer le mieux la* règle pratique de notre conduite. Quant au mot : espérance, c'est * un non-sens qui fait notre perdition. Tous les vieillards seront de mon avis. C'est le dieu de l'ironie . qui l'a inventé dans un jour de colère et l'a jeté en riant à nos imaginations crédules.

J'ai reçu la lettre et l'envoi de ma cousine Blanche. J'étais bien sûr qu'elle répondrait à mon appel. Elle a Loujours ce cœur jeune, bon et serviable qu'Adolphe avait entrevu, il y a quarante ans, à travers ses yeux bleus déjeune fille, et dont il m'entretenait aux heures où sa pensée se reportait vers son passé. Vous lui direz qu'elle a ici, ainsi que vous, deux cœurs tout à elle, qui l'aiment sans la connaître et où vivra longtemps son souvenir.

J'ai reçu ces jours-ci plusieurs lettres de ceux que j'avais priés de se joindre à moi pour améliorer le sort de la famille; entre autres d'Eugène Chabert et du cardinal d'Arras, qui, bien que redevable de la vie au père d'Adolphe, continuait à lui vouloir du bien et à conserver des relations d'amitié avec lui. Il a écrit aux ministres. Je me suis aussi décidé à

écrire au père Chabcrt, malgré mes répugnances. J'attends encore le résultat, ainsi que celui mes autres démarches.

Je cède la plume à ma petite cousine et vous embrasse de tout mon cœur ainsi que Blanche et Élodie.

Votre fils affectueux.

. Merci, chères parentes,mes providences inconnues, ^ de Tintçrêt généreux que vous voulez bien prendre

à ma position. Le Dieu des petits enfants, qui est . aussi celui des âmes pures et bienfaisantes, vous le

rendra en douces joies et en saintes bénédictions.

Adèle Lanfrey.

Turin. 18.51.

Voici bien longtemps, mon cher ami, que je n'ai pas eu le plaisir de causer un instant avec toi. Mais je ne suis pas maître de ma personne. Depuis plus d'un mois que la fortune me ballotte de rivage en rivage et d'aventure en aventure, je n'ai pas conscience d'avoir fait une seule fois ce que j'ai voulu faire. J'ignore encore où le flot me portera, mais, pour le moment, j'ai un pied à terre et j'en profite pour te demander de tes nouvelles. J'intrigue ici pour obtenir l'autorisation de prendre mes examens

d'avocat, et tous les jours on m'oppose de nouvelles chicanes. Turin est une ville de luxe et de flânerie, •;' très remarquable par la singularité de ses rues que je crois unique, mais sans originalité aucune. Quant à la population, elle est moitié italienne et moitié française, ce qui forme un produit tant soit peu bâtard. Elle n'aura jamais de littérature parce qu'on y apprend trois langues ; l'italien, le français e4 le piémontais, et qu'on en sait aucune. J'occupe ici depuis ce matin une chambrette chez de trè* aima- * blés personnes. Le propriétaire est un médecin plein \*J f

de bonhomie et d'affabilité ; il a une femme et une •" fille. La femme est une véritable Italienne, ce qui veut dire qu'elle est mille fois plus femme qu'une Française. Elle a'pour moi des attentions toutes maternelles et m'a déjà dit plusieurs fois qu'elle voulait me servir de mère. Gomme elle ne comprend pas le français, c'est sa fille qui nous sert d'interprète. L'interprète a dix-sept ans et elle est belle à rendre fou un homme moins philosophe que moi. Ce matin il m'est arrivé d'avoir une phrase à lui faire traduire : la mère m'a conduit dans sa chambre, et, une fois en sa présence, j'avais tout oublié, je regardais ses yeux.

Voilà bien des éléments de bonheur. Pourquoi faut-il que tu ne sois pas ici? Quand retrouveronsnous nos longues soirées passées au coin du feu, à causer sur l'avenir, sur le passé, sur l'amitié, l'amour, l'art, le génie, l'espérance envolée, hélas !

Pauvres rèvcs ! Pauvres illusions! La main brutale

2i»l CORRESPONDANCE DE P. LAN FRET.

qui vous a brisés est «ans pitié. Mais le souvenir nous reste que nulle main n'enchaine.

Tu aimes à être grondé, mon cher ami, et je prenais la plume pour te faire des reproches au moment où j'ai reçu ta lettre. La trisle vie que tu mènes, pauvre» garçon ! J'ai des remords d'être heureux sans toi. Nous l'avons été si souvent ensemble ! Que je te remercie d'avoir évoqué ces chers souvenirs. Kecueillons-les pieusement, mon ami, car ces heures que nous avons vécu ensemble seront certainemont les meilleures de notre vie, et qui sait si nous les retrouverons jamais? sainte et fraternelle amitié! L'amour nous donnera des joies plus enivrantes, mais seront-elles aussi pures et aussi désintéressées? Tout ce bienheureux passé m'est apparu, à mesure que je lisais ta lettre. D'abord, l'heure matinale où je guettais, à l'horizon , l'apparition de ta tète blonde, puis les fraternelles étreintes, la causerie commençant par un feu roulant de questions et de réponses, continuée par d'interminables récits et finissant par une espèce d'assoupissement où nos rêves se mariaient dans des nuages de fumée ; nos repas à deux, joyeuse communion sur cette table étroite, où nous étions forcés de nous serrer l'un contre l'autre, les pieds dans les cendres du foyer et la tête dans le ciel. Oh! les beaux jours! VA Montmorency avec ses vieux

châtaigniers où erre encore l'ombre de Jean-Jacques ! Tu as deviné juste, mon cher V., en ce qui concerne la santé de ma chère malade. Le reste de tes suppositions est beaucoup plus problématique pour moi. C'est une fille si réservée, si calme et si impénétrable, qu'il faudrait être le dernier des fats pour se croire aimé d'elle dans le véritable sens du mot. 11 me semble que je t'en ai encore bien peu et surtout bien mal parlé. D'abord, je t'avais dit qu'elle a les cheveux et les yeux bruns, eh. bien, pas du 4out, elle a les cheveux blonds et les yeux bleus foncés. Il est vrai que ses cheveux sont d'un blond brun et que la nuance paraît tout à fait foncée lorsqu'elle se détache sur le blanc du visage. Si tu veux voir son portrait frappant, cherche la gravure d'un tableau d'Ary Schefîer représentant la Mignon de Gœthe à deux âges différents. C'est Mignon aspirant au ciel. Ce peintre lui a volé une de ses attitudes en même temps que son visage. Mignon regrettant la patrie, qui forme le pendant, ne lui ressemble pas. La vue de celte gravure, qui, du reste, est très belle, pourrait cependant te faire supposer une chose, c'est qu'elle soit capable de poser. Eh bien, c'est la personne la plus simple que j'aie jamais connue. Elle n'a rien de la femme que la bonté. Elle aime l'ombre, le silence, la solitude et les fleurs. Elle trouve le monde ridicule et le fuit comme d'autres le recherohent. Quand elle sort, c'est sa mère qui est obligée de faire sa toilette. Ajoute à cela qu'elle a un jugement d'une sûreté admirable, un esprit sérieux et

cultivé, un caractère très ferme. Il n'y a rien en elle de vague et d'indécis comme chez la plupart des femmes ; tous les contours sont nets et arrêtés et en la connaissant on peut prédire mathématiquement ce qu'elle fera dans telle situation donnée. C'est une Romaine par tous les côtés de son organisation, excepté par l'imagination et la physionomie qui est celle d'une fille du Nord. Tu voudrais que je te raconte, tous les épisodes de notre amitié, (car il estcertain que nous sommes amis), cela ne se peut pas raconter, mon cher V. Figure-toi une série de chapitres intitulés, le premier, les Marguerites ; le second, les Camélias; les autres, le Balcon, le Cimetière, le Bois, etc. Le thème peut varier mais le foncj est toujours le même, et comment toucher à ces fleurs sans les faner? Sa mère est toujours pour moi la meilleure et la plus aimable femme qu'il y ait au monde. Aux derniers jours de la maladie, lorsque le medico était sorti pour ses visites, elle venait me prendre par la main et me conduisait furtivement au lit de sa fille. Le premier jour où elle s'est levée, elle est encore venue me chercher, et c'est appuyée sur mon épaule que Virginie a fait pour la première fois le tour du salon. Que te dirai-je de plus ? J'y passe tous les jours de longues heures, seul avec la mère et la fille, et je suis heureux, mais comment cela finira- t-il ?

Quant à mes études de droit, elles ne se pressent pas, comme tu peux penser. Pourtant j'ai pris un examen ces jours derniers.

Je t'embrasse tendrement et je suis du fond du cœur, ,.

Ton fils dévoué et obéissant.

J'oubliais de te dire que d'ici à quelques jours je fais une excursion en famille, au sommet d'une montagne d'où l'on aperçoit le dôme de Milan. Il y aura elle, puis une de ses sœurs (charmante pereonne)

^ mariée à Gênes, avec son mari. Nous partons à^deux heures du matin. La belle heure, mon vieux V,, sou»

, le ciel d'Italie !

A. Al. Y...

Turin, 1851.

il. Je reçois aujourd'hui seulement ta lettre que tu 14 m'as adressée à Ghambéry. Ma mère, n'ayant pas •e! mon adresse, n'a pas pu me l'envoyer jusqu'à prét sent. Ce détail te montre suffisamment que, si je suis î. coupable envers toi de négligence, tu n'es pas le seul >e qui aies à me le pardonner. Tu seras clément comme •e ma mère Ta été. L'ennui et la souffrance rendent v égoïste, mon cher ami. Mon cœur se rétrécit, je le a sens, mais il y a des circonstances atténuantes. a J'ai enfin obtenu le droit de me faire recevoir avocat dans ce pays. La postérité ne voudra pas t croire que j'ai perdu un mois de ma vie (si courte, 1 diront les biographes) à intriguer pour un si misérable résultat. J'ai donc le droit de prendre quatre

examens d'ici quatre mois. Tu sais suffisamment par toi-même la jouissance intellectuelle que procure ce noble exercice.

Je suis toujours enchanté de mes hôtes : tu sais pourtant si mes enchantements durent longtemps. Je suis soigné comme le fils de la maison. La madré m'apporte tous les matins un breuvage chaud au lit. 11 sîgnormedico vient ensuite passer l'inspection de m» langue et je passe la soirée assez souvent en ; •famille. Ces gens sont la bonté incarnée. La jeune fille qui se nomme V. (comme mon vis-à-vis de Kajnnée dernière) a un type de beauté qui est très ï rare et que tu aimes beaucoup. Il n'a rien du type italien qui a quelque chose de trop viril pour une femme. C'est une figure de lady, frêle, délicate et très pure, mais d'un blanc mat. Elle n'a pas ce teint , rosé, qui fait ressembler les anglaises aux poupées; j et les cheveux sont bruns ainsi que les yeux, au lieu d'être de ce blond britannique que tu connais. Le tout forme un assemblage dont je suis assez partisan. ; Ajoute à cela qu'elle parle l'italien comme une ro- j maine et le français comme une parisienne. Note . encore qu'elle est malinconica , mot qui veut dire qu'elle est mélancolique, mais sans appliquer les prétentions et le ridicule qu'on attache au mot français. Ce nuage de tristesse et de rêverie la complète et l'idéalise singulièrement. Elle ne quitte ses pensiej'i malinconici que pour passer sans transition à une gaieté folle, qui fait briller dans ses yeux un esprit et une malice très respectables. J'ai le privilège

de la faire sortir de son nuage. Cet aveu serait d'un fat si je ne t'avais pas fait entendre ce que ce privilège a de périlleux. Qui sait en effet si cette gaieté ne, s'exerce pas à mes dépens? Mais qu'importe, pourvu que le padre continue à soutenir qu'il me guérira. C'est son idée fixe, son dada, et sous cet honnête prétexte, il méfait avaler les plus affreux poisons. La philanthropie est bien amère !

Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur,

Ton ami dévoué.

lu heures du soir. • ».

Te dirai-je, mon cher, que je viens de passer deux heures en famille et que Virginia m'a, non pas laissé prendre, niais donné sa blanche main sur une charmante colline, qui domine Turin. Il y a des brutes qui nomment cela : « les bagatelles de la porte; » moi, qui ne veux entrer nulle part, j'appelle cela : charme, poésie, idéal, ou si l'on veut : illusion. Mais accepterait-on la vie sans ces quart d'heures de bonheur réel ou chimérique!!!

13 décembre ISol.

Si l'état des choses que nous voyons dure, il ne faut plus croire ni au progrès, ni à la justice, ni à l'honneur, ni à la vertu, ni à Dieu. J'ai passé ces dix jours à pousser des rugissements de rage.

Pfc/CTÎ

;J00 CORRESPONDANCE DE r. LANFREY.

N'est-il pas étrange <jtaa la destinée de trente-six millions d'hommes se joue à leur insu dans une ville éloignée, sans qu'ils puissent prendre part à la lutte autrement que par des vœux aussi inutiles que leurs malédictions? Ce système absurde et immoral ne peut pas durer. Nous sommes comme les dieux de la fable. Les dieux prenaient parti : Junon prenait . pour ceux-ci, Minerve pour ceux-là, et la victoire se , déridait dans l'Olympe, loin des mortels, triste proie de la fatalité. (Juand nous pèserons tous dans la ba- . lance, on verra bien si la botte d'un Bonaparte fera . . pfencher le plateau. II faut pourtant reconnaître qu«il résultera de tout cela des leçons utiles et des expiations méritées. Les libéraux de 1830 expieront leurs lois de répression et leur alliance avec le clergé, . les légitimistes leurs intrigues, les socialistes leurs criailleries et leurs folies de 1848, tous leurs instincts cupides et intéressés, leur peu de foi. A quoi croient-ils, en effet, si ce n'est aux gros sous? On a voulu faire des questions morales qui nous divisent des questions de pain et de viande, et qu'arrive-t-il? C'est qu'on ne se bat plus pour le droit et que la faim seule nous recrutera des soldats. Bonaparte nous a vaincus parce qu'il croit en quelque chose, lui. il croit à son étoile. Eh bien , les hommes sont aujourd'hui si faibles et si lâches que si cet homme avait du génie avec cette idée fixe, il conquerrait le monde.

L'armée me parait, comme à toi, avoir signé son arrêt de mort. Quant au clergé, il est bon pour nous

qu'il aille réveiller l'ombre de Voltaire. Il y a trop longtemps qu'elle sommeille.

' 30 décembre 1851.

Nous sommes vaincus, mon cher ami, il faut en prendre son parti! Pour mon compte, c'est déjà fait, et je suis en train de me défaire de ce que j'appelais naïvement mes convictions politiques. La for poli-, tique, par ce temps-ci, c'est la tunique fatale qui * brûle et qui dévore. — Ne te parait-il pas, mon ami,* que nous avons joué jusqu'à présent un rôle bien sot avec nos idées de dévouement, de fraternité, de désintéressement? Ces doctrines ont-elles une raison d'être sans leur corrélatif, qui est l'espérance, la possibilité de réaliser le bien qu'elles ont pour but? Que devient la doctrine du dévouement, s'il est démontré qu'il n'y a point d'homogénéité dans la famille humaine et que nous n'avons pas plus d'idées communes avec telle race d'hommes qu'avec telle espèce d'animaux? Et celle de la fraternité, s'il devient démontré que le progrès moral qu'elle poursuit est une chimère?

Il n'en reste rien, et, selon moi, nous en sommes là. Voilà le résultat auquel m'ont conduit logiquement les mystifications que nous venons de voir. Je souhaite pour ton repos que tu y sois arrivé comme moi, sans passer toutefois par les mêmes tortures.

Maison ne quitte malheureusement pas une croyance i. 26

sans déchirement, et nous avions la stupidité de croire à l'humanité. L'homme, mon cher, est un animal, moitié mouton et moitié tigre, qu'il faut tondre dans ses moments de candeur et sabrer sans pitié lorsqu'il redevient féroce. Laissons aux imbéciles le soin de prôner le bon sens des masses et les perfections de l'humanité. Ne sacrifions plus désormais qu'à l'amitié et aux grâces. Nous avons en nous la jeunesse, la force, l'intelligence, usons-en pour : nejfetet pour les nôtres. Mais moquons-nous de l'espèce humaine. Il y a dans ce rôle une douceur infinie, qui console des victoires brutales de la force et du nombre.

Du reste, envisagés au point de vue de nos intérêts individuels, ces derniers événements n'ont rien qui puisse nouseffrayer, et je crois que tu tefais illusion on y voyant des dangers pour ton avenir, en ta

qualité de

. . . . De mon côté, je n'ai pas grand'chose à perdre. Si le parti socialiste avait triomphé, mon livre serait venu comme une balle perdue après la victoire, il aurait trouvé les ennemis en fuite» De plus, il aurait paru au milieu d'une société en proie aux douleurs de l'enfantement et peu tentée par conséquent de s'occuper du passé, il aura pour lui mille chances de réussite par son objet même s'il parait pendant la servitude. L'histoire du dix^huitième siècle plaira à ces esclaves comme une satire de notre triste époque ou du moins comme une fiction ingénieuse et romanesque.

.... Je lis à force et aussi sérieusement que possible. C'est tout ce que je puis prétendre en ce pays et en cette saison. Du reste, je continue à cracher mes misérables poumons sans trop savoir pourquoi. Peut-être cela est-il utile à l'harmonie universelle. Cette Providence est si impénétrable !

Chanïbôry, 18 janvier

La tournure que prennent les affaires de France m'impose une détermination devant laquelle j'ai reculé jusqu'à présent dans la conviction que le régime actuel n'avait aucune chance de durée. Sans être aujourd'hui plus que hier convaincu de sa viabilité, je ne crois pas. qu'il soit possible de fixer le moment de sa chute. Il peut durer indéfiniment et avec lui les obstacles qui rendent mes projets inexécutables. Or je n'ai ni le pouvoir, ni le droit d'attendre indéfiniment. Je n'ai plus le droit d'ajourner le repos de ma mère et déjouer sur un calcul de probabilités un avenir qui lui appartient aussi bien qu'à moi. 11 faut que je la relève de son long labeur ; je dois choisir la voie la plus courte et la moins dispendieuse; celle que j'avais en vue laisse beaucoup trop au hasard et à l'imprévu. Je vais donc au lieu de partir pour Paris me diriger sur Turin et m'y faire recevoir avocat, ce qui sera l'affaire de quelques mois. Tu vas t'imaginer que j'abandonne toutes mes chimères....

Aucune ï Je suis, mon cher, un homme à idées fixes. J ai à la bibliothèque de Ghambéry un nombre satisfaisant de documents sur le dix-huitième siècle ; je les mettrai à contribution pendant mon stage et sans nuire en rien à mes études d avocat. Ainsi j'aurai du moins du pain assuré pour l'avenir et une retraite en cas que mes tentatives sur Paris échouent plus tard. J'ai la conviction que tu applaudiras à mon changement de plan de bataille. Il y a longtemps que tu ■ ni ejfa'u rais conseillé si tu n'avais pas craint de me décourager. Mon impression a toujours été que tu déplorais sourdement mon goût pour les aventures et que tu te taisais dans la crainte de tuer le malade en même temps que la maladie. Le fait est que j'ai passé avant-hier une nuit atroce parce que je me croyais placé dans l'alternative de sacrifier ou le repos de ma mère, ou mes ambitieuses espérances. Depuis j'ai trouvé le moyen de tout raccommoder. Nous passons notre vie à raccommoder nos illusions à mesure que la fortune les brise. Tout cela n'est pas fait pour nous rapprocher, mon pauvre ami, mais le diable où la Providence peuvent nous chasser aux points cardinaux les plus opposés, nos cœurs vivront toujours dans la même sphère. Nous nous donnerons la main par-dessus les Alpes. Je t'embrasse tendrement. Merci mille fois pour tes visites du jour de l'an et ton charmant livre de Nouvelles genevoises.

Ton ami.

Notre pauvre Claude Genoux a eu sa part deper-

sécution. Il était retourné à Paris il!y a huit mois. Il n'a dû qu'aux sollicitations de Béranger la faveur de n'être pas déporté. On lui a accordé douze heures pour faire ses paquets et embrasser sa femme et ses petits. Il est arrivé à notre frontière entre deux gendarmes. Il supporte ses tribulations avec beaucoup de philosophie.

Turin, mars ... v

En choisissant ce douloureux anniversaire pour vous écrire, ma chère cousine, mon intention n'est pas, croyez-le bien, de réveiller dans votre cœur des regrets que je sais ne devoir finir qu'avec vous. Je veux au contraire vous faire puiser dans les souvenirs qu'il vous rappelle une foi nouvelle en l'avenir. Voyez ce que peut le courage dans un bon cœur. L'année dernière, à pareille époque, vous n'espériez pas même survivre à celui que nous avons tant pleuré. La mort vous paraissait douce à côté des terribles épreuves dont vous étiez menacée. Mais vous vous êtes souvenue que vous étiez mère, que la vie était pour vous un devoir, et vous avez vécu. Vous avez lutté, travaillé, souffert. L'amour maternel a fécondé vos souffrances, soyez fière, ma chère cousine, de l'œuvre que vous avez accomplie. Vous avez reconstruit avec votre seul dévouement tout ce que la

mort avait brisé. L'éducation de votre Adèle, c'est-a-

dire votre vie et votre avenir sont désormais assurés. Vous traverserez encore bien des jours difficiles, mais l'avenir n'a plus rien qui puisse vous effrayer. Si du séjour où habite son âme, mon bien-aimé cousin pouvait faire entendre sa voix, il vous bénirait et vous * remercierait. C'est le plus beau témoignage que je puisse rendre à votre conduite et le plus grand éloge que vous puissiez ambitionner. Au nom de ces souvenirs sacrés pour vous, je vous prie, ma chère cousine, de vouloir bien, au premier congé d'Adèle, aller avec elle déposer pour moi des fleurs nouvelles sur la tombe de mon cher et bon cousin Adolphe.

Ma cousine Élodie, plus heureuse que moi, ira vous voir à Paris vers le milieu d'avril. C'est une très aimable et très bonne personne que vous aurez plaisir à connaître. Quant à son mari, je le connais fort peu, mais je crois qu'il est sous des dehors assez bizarres un bon garçon. Vous pouvez vous ouvrir avec eux comme avec moi sur toutes les difficultés de votre situation présente, vous les trouverez prêts, j'en suis sûr, à les aplanir autant qu'il dépendra d'eux.

Il y a bien longtemps que je n'ai eu de nouvelles de ma chère Adèle; j'attends de longs détails sur elle ainsi que sur tout ce qui vous intéresse.

Agréez, ma bonne cousine, l'assurance de mon affection et de mon dévouement.

\Turin. chez M. Klia, rue Dora Grossa, 13).

Je vous envoie le trimestre d'Adèle et 140 francs

pour dégager la montre. Je compte sur votre bonté

l pour m'excuser de ne pas compléter immédiatement

les 180 francs, je le ferai aussitôt que cela me sera

possible. Du reste, il m'est impossible, ma chère

I cousine, d'accepter le présent que vous voulez me

\ faire ; votre position vous défend d'en faire d'aussi

^ruineux et elle me fait un devoir de refuser. Croyez

que ma reconnaissance n'en est que plus vive et plus

sincère. Je ne m'en promets pas moins d'acquérir la

chaîne, mais ce sera au même titre que la montre.

| Quanta l'envoi, ne vous en préoccupez pas, j'irai

j^Iïioi-même retirer mes acquisitions, et ce jour sera

£ureux pour moi parce qu'il me procurera le

ur de vous revoir ainsi que ma chère Adèle.

mille choses affectueuses et tendres à vous dire

part de toute la famille. Je m'unis à elle pour

vous souhaiter du fond de mon cœur une année

meilleure que celle qui vient de s'écouler.

Croyez, ma chère cousine, à l'affection sincère de votre tout dévoué cousin.

J'ai été heureux, ma chère Adèle, d'apprendre que ta santé s'améliore; j'étais hien sûr que quelques semaines passées auprès de ta bonne mère feraient plus que toutes les médecines du monde. Aie soin de ne rentrer à ta pension que le jour où tu te sentiras parfaitement guérie.

Je t'envoie le montant de ton premier trimestre. Embrasse pour moi ton excellente mère et crois à l'affection sincère de ton dévoué cousin.

A M. GOJON.

Turin, 25 juin

Vous êtes un bien aimable garçon de m'avoir écrit, mon cher Gojon. Je me croyais définitivement rayé du catalogue de vos amis et j'ai pour vous une affection trop réelle pour être insensible à la perte d'une amitié comme la vôtre. J'étais loin de soupçonner le véritable motif de votre silence. Et qui l'eût deviné? Un fils de médecin! Un tempérament

de fer. Un torse herculéen. Des yeux de feu

fragilité ! Il faut dire aussi que vous y avez mis de la bonne volonté. Que diable alliez-vous faire dans ce bain et à quoi pensait pendant ce temps votre badin

A M. GOJON. 8*

de cousin? Le traître m'a tout l'air de vous y avoir conduit lui-même. Défiez-vous, mon cher, des gens qui veulent faire une fortune si rapide.

Vous me demandez des nouvelles de mon maître d'italien. Hélas ! cher Jeanronicule, le dénouement

l prévu s'est réalisé. Gela était fatal et inévitable

* comme le cinquième acte d'une tragédie. J'ai été son ami pendant deux mois, son frère pendant quinze jours, et à présent je suis parqué dans le troupeau des amoureux stupides. Vous m'entendez? je n'existe

» plus. Je suis entré dans ce qu'on nomme en médecine le troisième degré et en droit romain le capitis diminutïo. Je la vois partout dans mes rêves quand je dors, sur la page effacée de mes livres quand j'étudie, dans les nuages quand je regarde le ciel et au fond de mon verre quand je suis à table. Je vous dirais les épisodes simples et charmants qui forment les anneaux de cette chaîne, si je ne savais combien les ^gjens qui aiment sont embêtants. Le dernier coup

; • m'a été porté par une maladie nerveuse qu'elle a faite dans- le courant de mai. Elle a été agonisante pendant neuf jours. Tous les médecins de Turin en désespéraient. Moi, j'ai passé ce temps à la pleurer. Après quoi je suis devenu parfaitement fou. Tellement fou, ô Jeanronicule, que ma folie m'est plus chère que la lumière du jour. Je vous raconterai quelque jour celte étrange fille, qui est bien ce que j'ai connu au monde de plus extraordinaire. Une organisation d'artiste qui vous ravirait d'étonnement, tout sceptique que vous êtes, avec une tête de philosophe,

une bonté exquise avec une fierté de Romaine. Et avec ce ton fin, poli et froid, ces manières de grande dame que vous avez pu entrevoir, une simplicité de goût inexplicable chez une femme. Il fallait du génie pour devenir ce qu'elle est dans le milieu bourgeois où elle a vécu, et ce que j'éprouve pour elle est encore plus de l'admiration passionnée que de l'amour. Elle dit les vers comme Râcbel, et si jamais elle touche à une plume, vous me direz ce que vous en pensez. Je n'ai pas besoin d'ajouter que je suis le fils de la maison et qu'aux premiers pas qu'elle a hasardés bors de son lit elle était appuyée sur mon épaule.

Mais je sens que je tombe dans l'épisode et je m'arrête prudemment. Vous êtes si malin î Vous avez été amoureux pourtant tout comme un autre et j'aurais bien le droit de venger les pauvres dia- 1)Ips qui furent vos confidents et à qui vous inoculiez , vos platoniques improvisations. Mais rassurez-vous, j J'ai perdu ma dent de serpent. Je suis devenu on ne ~ peut plus bon prince. Je ne vous parlerai seulement ^ pas de ma santé, qui est bonne — de vos- amis, les i Savoyards, que je vois peu — et de mes examens que je ne passe pas (je soupçonne pourtant, sans oser l'affirmer, que j'en ai passés ces jours derniers), je me contente de vous demander la continuation de vos bonnes grâces.

Quant à Baden je vous prie de lui dire aussi sérieusement que vous pouvez dire une chose sérieuse que je l'aime et le regretterai toujours. Cela le fera sourire. Il y a longtemps que son vieux cœur ne bat

plus. N'importe, dites toujours. Adieu, cher enfant, je vous embrasse de tout mon cœur.

Chambéry, 18 janvier. ...

J'accepte vos souhaits de grand cœur, ma bien chère cousine ; je n'en ai jamais eu plus besoin qu'aujourd'hui. Les événements politiques qui viennent de s'accomplir m'ont forcé à prendre une détermination qui m'a beaucoup coûté , et j'ose espérer que vous partagerez ma peine et mes regrets. Ma carrière est brisée en France par les lois qui ont tué le journalisme et la presse et il faut que je m'en crée une en ce pays. Vous comprenez qu'il m'a été bien pénible de sacrifier mes plus chères espérances et l'ambition de toute ma vie, mais il ne m'est plus permis d'hésiter. J'ai ici une mère qui travaille pour moi depuis vingt ans; mon avenir lui appartient comme à moi: je suis forcé de l'accepter tel que la nécessité me l'impose. J'aurais pu, il est vrai, retourner à Paris et y tenter, à force d'activité, une lutte contre ma mauvaise fortune, en attendant dea jours plus favorables à l'exécution de mes projets, mais ma santé que je sens détruite pour jamais me rend cette entreprise impossible* Je suis donc forcé de renoncer pour le moment à tout établissement à Paris et à l'idée de nous revoir avant quelque temps, vous et ma chère Adèle. Mais ma pensée sera avec

vous. Le souvenir de vos bontés et la mémoire de mon bien-aimé cousin ne s'effaceront pas de mon cœur. Croyez que je ne manquerai pas une occasion de m'acquit ter envers lui et envers vous 1 .

La ligne de conduite que je vais suivre m'est toute tracée d'avance. Je vais partir pour Turin, notre capitale, et m'y faire recevoir avocat. Les obstacles iw seront pas difficiles à surmonter, mais ils entraîneront des dépenses assez onéreuses. Une fois mes examens pris, ce qui sera l'affaire de quatre à cinq mois, je reviendrai ici faire mon stage qui sera malheureusement très long et pendant lequel il me sera impossible de rien gagner. Après cela nous verrons.

J'ai reçu d'Adèle au premier janvier une lettre à laquelle j'aurais répondu depuis longtemps si j'avais eu l'adresse de son pensionnat. Dites-lui que je l'aime toujours de tout mon cœur et que je lui demande de ne pas m'oublier. Les morts ne reviennent pas, mais les absents reviennent quelquefois et je lui en voudrais mortellement si à mon retour je trouvais la place prise. J'ai bien peur qu'elle ne prenne des idées fausses dans ce couvent. Elle signe déjà ses lettres: enfant de Marie. Je connais ce style et les gens qui renseignent, moi l'élève des jésuites. Elle est quelque chose de mieux que l'enfant de Marie ; elle est l'enfant d'une honnête femme et du meilleur homme

1. Quelques mois avant cette lettre, Lanfrey, par un sentiment de délicatesse, avait refusé les offres généreuses d'un grand seigneur espagnol ayant une fortune considérable.

qui ait jamais été. Elle le comprendra plus tard et laissera Marie tranquille dans son paradis.

Votre cousin affectueux et dévoué.

Non, ma chère cousine, je n'ai pas le cœur assez mal fait pour vous oublier ainsi que ma petite Adèle; il est vrai seulement, comme vous l'avez deviné, que de méchantes occupations viennent tous les jours me distraire de l'accomplissement d'un devoir qui .est le plus doux de mes plaisirs. Je dois ajouter pour nia justification que, recevant de temps en temps de vos nouvelles par monami Vacquant, j'avais l'esprit tranquillisé sur votre situation présente. Ne craignez pas de me gronder quand je ferai par trop le paresseux. C'est une preuve d'amitié que j'exige de vous. Pour vous mettre à votre aise, je commencerai moi- * même. Pourquoi ne me donnez-vous jamais le moindre détail sur vos occupations, sur votre genre de vie, sur vos anciennes et nouvelles amies? Pouvezvous penser que tout cela me soit indifférent? | Ma cousine Élodie devant se marier le 8 de ce mois, f vous ne pouvez manquer de la voir avant peu de i? jours. C'est une charmante personne et tout mon i : bonheur serait de la voir devenir votre amie. Soyez assez bonne pour me rappeler à son souvenir et pour présenter mes compliments à son mari. Vous lui

confierez ce talisman que vous êtes si désireuse de i. 27

me voir porter. Croyez bien toutefois que je n'ai nul besoin d'un talisman pour vous aimer. Le cœur et le souvenir, voilà le véritable talisman que rien ne peut détruire ni remplacer.

Si vous avez l'occasion de revoir M. Jornet faitesmoi l'amitié deluidirele bon souvenir que j'ai conservé de lui. Cet excellent homme, le seul témoin qui me reste de la vie de mes plus chers parents, s'est si bien conduit envers eux et particulièrement envers mon bien-aimé Adolphe que je serais heureux de me trouver un jour dans une situation qui me permît de lui rendre service. Dites-le-lui de ma part.

Embrassez bien Adèle pour moi quand vous la reverrez. Adieu, conservez-moi votre affection.

Votre dévoué cousin.

A M. GOJON.

Paris, y janvier lbo3.

Je vous écris à Chambéry, mon cher Gojon, bien qu'un séjour aussi prolongé me paraisse étrange et invraisemblable, parce que votre présence à Paria me semblerait plus étrange et plus invraisemblable encore. Si vous étiez de retour ici, je me plais à I penser que vous m'auriez déjà donné signe de vie. Peut-être est-ce une illusion. Mais du moins cette illusion n'est pas d'une prétention exorbitante; et, j sans la confiance qu'elle me donne, je ne vous écri-

A M. GOJON. 315

rais pas: vous me ferez l'honneur de le croire. J'ai besoin de votre diplomatie et de votre éloquence. Mais avant de vous dire ce que je veux de vous, deux mots sur ma situation.

Mon intention en venant ici a été de rompre pour toujours avec notre belle patrie. Il serait fastidieux de vous répéter mes griefs contre elle ; afin d'y mieux parvenir, j'ai, comme on dit, brûlé mes vaisseaux. Je me suis compromis et perdu sans retour dans l'esprit de mes compatriotes. J'ai affiché un dédain superbe pour tout ce qui leur est cher, vénérable et sacré. J'ai repoussé du pied le bonnet de docteur qu'ils m'offraient. J'ai déclaré leurs trous à rat inhabitables et, quant au morceau de fromage qu'ils y grignottentavec tant de complaisance, je l'ai trouvé d'une puanteur achevée et je l'ai dit très haut. Je ne puis donc rentrer dans ce pays que pour y être sifflé, honni, bafoué. Cela est clair. Réussir ou être livré aux bêtes (et quelles bêtes!), voilà l'alternative que je me suis créée — et si peu rassurante quelle soit, je ne m'en repens pas. Arrivé à Paris, j'avais le choix entre deux carrières: ïavocasserie ou la vie littéraire. Mon choix fut vite fait. Je me remis à un travail interrompu par le 2 décembre et dont l'achèvement demande douze à treize mois d'études. J'en étais là quand j'ai reçu de ma mère (dont j'avais eu l'assentiment lors de mon départ), une lettre où elle me prie de me mettre en quête d'un résultat moins incertain et plus solide. Ce conseil est malheureuse-, ment fort raisonnable puisque le succès seul doit me

justifier. Il me répugnait d'ailleurs de faire violence aux scrupules de ma mère sur la foi d'un simple calcul de probabilité. Je ne puis sortir de là qu'en sacrifiant mon véritable avenir à la profession d'avocat pour laquelle j'ai toujours senti une profonde aversion, ou en prouvant à ma mère par une prompte expérience que le métier d'homme de lettres peut, comme un autre, porter des fruit réels et palpables. Pour que cette démonstration se fit, il faudrait qu'une ' boutique littéraire m'ouvrit ses portes. — Voilà le . hic, me direz vous. — Précisément, mon cher Mécénas, et c'est là que je vous attendais, car c'est vous qui pouvez prononcer le : « Sésame, ouvre-toi ï »

Pour abréger, je suis connu de vous. Vous êtes connu de M. François. M. François est connu de M. Didot, — il travaillait même à sa nouvelle biographie. — 0»e par votre toute-puissante intercession M. François me fasse entrer dans le sanctuaire Didot. J'accepte toutes les épreuves d'usage. Présentez-moi à ce grand homme, protégez-moi, priez pour moi, sauvez moi! Soyez éloquent, flattez, intéressez, fascinez, magnétisez. Contez-lui mille romans sur moi : je suis en mal d'enfant d'un chefd'a'iivre, la postérité lui saura gré de m'avoir Icndu la main, etc. Enfin ne me. laissez pas périr sous vos yeux, — car c'est unequestion de vie ou de mort pour moi. Si vous échouez, je n'irai pas frapper à d'autres portes, je connais trop cette race insolente... JNÏes prétentions pécuniaires seront aussi modestes qu'on le voudra et je ne poserai de conditions que

le jour où je me sentirai le droit.de le faire. C'est très sérieusement que je me recommande à vous, mon cher Gojon. — La chicane est pour moi le sui-, cide. Gardez-moi le secret sur la fausseté de ma position. Mes amis en seraient trop heureux. Ce n'est pas que je doute de votre discrétion, non. J'affirmerais même que vous êtes généralement très discret pendant les vingt-cinq premières heures de vos conversations, mais à la vingt-sixième et à la vingtseptième surtout — tout part. — C'est le bouquet du feu d'artifice. — Surveillez la vingt-septième et croyez- moi

Votre bien dévoué ami.

Non, ma chère mère, il n'y a ni oubli ni indifférence de ma part, et je suis bien sûr qu'au fond du cœur vous ne le croyez pas. Je vous ai écrit il y a tout au plus vingt ou vingt-cinq jours. — Si je ne le fais pas plus souvent, c'est que je n'ai rien de nouveau à vous apprendre.

Est-il besoin que je vous envoie toutes les semaines des protestations de tendresse et des serments de fidélité comme font les amants pendant la lune de miel? Vous-même en seriez fort importunée malgré votre indulgence pour moi. Mes sentiments vous

318 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

soul connus et j'ose croire que vous ne me faites pas l'injure de douter de leur sincérité. Il est donc inutile de jouer à la poupée.

Quant à moi, je crois me conformer à la loi des affections sérieuses en vous racontant tout ce qui m'émeut ou m'intéresse, sans y ajouter toutes ces broderies puériles ou sentimentales.

Vous avez, me dites-vous, beaucoup d'inquiétude?. — Gardez-les pour un moment plus opportun. — Vous en aurez besoin plus tard, — puisque vous ne pouvez pas vous en passer. Je mène la vie la moins troublée qui fût jamais, — occupé d'une seule chose : terminer mon ouvrage, et le terminer le mieux possible. Il n'y a rien là encore, ce me semble, qui doive vous pousser au désespoir. L'avenir m'apparait sous un aspect beaucoup moin? lugubre, non que j'aie une confiance illimitée dans mon étoile, mais, parce qu'il me parait difficile qu'il me joue des luurs que je ne connaisse pas ou que je n'aie pas prévus. Or, les uns et les autres me sont si peu redoutables qu'ils entrent au contraire dans mon programme et que je les ferai servir à mes desseins.

Chère mère, ayez confiance en moi. Vous vous plaignez de ce que je ne dépense plus d'éloquence avec vous depuis quelque temps. Hélas ! voici approcher une occasion où il me sera peut-être nécessaire d'en faire des frais énormes pour vous convaincre, mais vous aurez perdu le droit de vousplaindre. 11 s'agit du printemps etde son budget. Il faut qu'à cette époque critique pour moi je m'équipe sur le pied de

-■ s- A SA MÈRE. / .31.9

guerre. Ce sera le moment de faire ..des visités, des courbettes et des génuflexions aux éditeurs et aux journalistes, de représenter, en un mot. Or, je suis dans un dénuement déplorable: il me faudra évidemment un costume pour tous les jours et un pour vi- f sites. Gela sera strictement nécessaire.

Que vous dirai-je encore? Je vis toujours à peu près exclusivement avec mes trois aimables amis, Vacquant, Gojon, Leroy et ma petite cousine, qui travaille comme un ange et qui sera moins laide que mademoiselle Elodie ne l'espérait. Ici, on se prépare à la guerre. Lorsqu'elle sera terminée, il y aura bien des choses nouvelles, à Paris comme ailleurs.

Adieu, chère mère, je vous embrasse du fond de mon cœur.

Parlez-moi un peu, à votre tour, de vous et de Chambéry,

Juin 185 1.

Voici ma réponse sincère et catégorique sur les renseignements que vous me demandez. Mon livre sera complètement terminé dans un mois d'ici, c'està-dire à la fin de juillet. Il l'aurait été à la fin de juin sans mes derniers ennuis et sans les malaises que m'ont valus les pluies torrentielles et incessantes qui tombent ici depuis trois mois. Mon livre terminé,

il me faudra le recopier en entier pour le livrer i l'imprimeur, parce que, dans l'état où il est actuel lement, avec les ratures et les transpositions de tout sorte que j'ai dû y intercaler, il serait complète ment illisible pour lui. Ce sont donc quatre cent cinquante pages à écrire et au besoin à corriger,, s je le juge nécessaire. Ce dernier travail me deman dera un mois et demi ou deux mois. Je compte lei passer dans la solitude, à cinq ou six lieues de Paris auprès de quelque vieille forêt où je pourrai prendn à mon aise l'exercice que le mauvais état de ma santi me rendra indispensable. Je vais vous dire naïvemen mon plan.

Je loue une chambre dans un petit village où mes amis pourront venir me voir de temps à autre. Je me lève de grand matin. — Une tasse de lait chaud, Je pars dans la forêt, emportant sous mon bras les feuilles que je dois recopier dans la journée. Je me promène en les lisant. Je corrige au crayon les dernières fautes. Je polis et repolis mes phrases, assis sous un vieux chêne, contemporain des hommes dont je conte l'histoire. Il me verse l'inspiration avec l'ombrage paternel. Puis, je rentre faire un déjeuner champêtre chez moi, et, pendant toute l'après-midi, je recopie les feuilles corrigées le matin. Le soir, nouvelle promenade jusqu'à nuit close. Ainsi j'achèverai, loin des importuns et du bruit de la ville, cette œuvre qui doit être, avant tout, une œuvre de vérité et de justice.

Gela me mènera probablement jusqu'à la fin de

A SA MÈRE. ..> r .c>.âÉK

septembre. Le livre s'imprimera en octobre. Je Veux que le .26 octobre, jour de ma naissance, tout soit terminé. De cette façon, j'aurai fini, avant d'arriver., à ma vingt-sixième année, un ouvrage qui, j'ose ; "affirmer d'avance, ne sera pas indigne d'un homme ians la vraie acception de ce mot 1 ,

Voilà, chère mère, où j'en suis. Donc, tenez bon 3t prenez courage, car j'arrive à votre secours. Nous verrons dans quelques mois si ma tentative, qui a iû paraître folle et désespérée à bien des gens, ne me placera pas plus haut au point de vue pécuniaire, 2omme au point de vue de la réputation, que n'auraient pu faire dix ans de noviciat chez quelque avo- 3asson de Ghambéry. J'attends lès rieurs de pied ferme et l'approche du moment décisif *ne fait qu'augmenter ma résolution.

Je suis .s/V, — une seule chose m'ennuie, c'est ma. santé.

Je vous embrasse, chère mère, de tout mon cœur.

Je me hâte, ma chère mère, de dissiper vos inquiétudes au sujet de ma santé qui est passable pour le moment. Vous vous êtes, comme toujours, exagéré

1. Son premier ouvrage, VÉylise et les Philosophes, qui lui valut un brillant succès.

le mal. — Je vous ai parlé d'une indisposition comme l'hiver m'en apporte invariablement depuis quatre ans, et non d'une rechute sérieuse. Il n'y a donc pas lieu de répondre à votre proposition de retourner en Savoie. Je vous ai dit vingt fois ma résolution bien arrêtée sur ce point : je ne retournerai en Savoie que lorsque mon ouvrage sera achevé, imprimé et mis en vente chez le libraire. Les maladies de poitrine n'y feront rien, pas plus que le choléra qui, du reste, diminue d'intensité depuis quelques jours. 11 vous plaît de m'assurer que vous m'aimez toujours et que j'abuse de votre amour. Avouez qu'il n'y parait guère... Qui vous fait dire que j'abuse de votre amour? La seule impression qui me reste de ces récriminations est un profond sentiment de découragement

Seul, sans appui, sans protecteur, sans conseils ni direction, — j'entreprends une tâche énorme pour un homme, écrasante pour un jeune homme, une lâche qui exigerait dix ans de travail et que j'aurai accomplie en quinze ou dix-huit mois, grâce à des cftbrts pénibles et persévérants ; une tâche qui me donnera un nom, un avenir, une patrie à moi inconnu, à moi pauvre, à moi exilé, — et vous, la seule confidente de mes espérances et de mes incertitudes, — vous, le seul témoin de cette lutte obscure, inégale, mais non sans honneur, vous me découragez, vous m'accusez, vous me harcelez, vous me créez mil le obstacles qui me détournent sans cesse de mon but principal. — Vous abusez de mes con-

A SA MERE. . 32a ~V

iidences irréfléchies, vous vous moquez de mes scrupules et des modifications consciencieuses que j'ap- ;- : porte à mon œuvre lorsque l'évidence m'y force. .■ Vous n'avez aucune foi à ce que j'entreprends. Vous avez la simplicité de croire que je mène une vie de plaisirs avec les 150 francs mensuels. Venez donc vous mettre à mon râtelier pendant deux jours, vous "verrez si je couche sur des roses. Pensez-vous qu'un écrivain sérieux n'ait qu'à dire, comme Dieu : « Que la lumière se fasse. » Pensez-vous qu'il dépende de lui, comme il dépend d'un ouvrier, d'allonger ou de raccourcir sa besogne à volonté? Non. Quand on met un titre sur un livre, il faut remplir le programme qu'il énonce, ou bien on en est soimême la première victime. Ce n'est pas comme dans le commerce où Ton s'enrichit en vendant à faux poids et en donnant du coton pour du fil. En littérature, celui qui ne tient pas les promesses de l'étiquette mise sur la chose vendue en est toujours puni, parce qu'on ne le paye qu'après avoir éprouvé sa marchandise.

Mettez donc lin à vos reproches de lenteur ; je suis plus impatient que vous de terminer mon ouvrage, puisque c'est sur lui que je compte pour sortir d'embarras. Mais rien au monde ne me le fera livrer au public avant qu'il soit achevé, c'est à-dire qu'il soit l'expression vraie de ma pensée et de ma capacité. — Il y a là pour moi, non seulement une question d'amour-propre, mais encore plus une question de conscience. Je le jetterai au feu plutôt que de le

publier imparfait. Vous me ferez donc l'amitié de laisser désormais cette question de coté. Mon livre paraîtra certainement dans le courant de Tannée 1853. Mais à quel moment? quel mois? quel jour? quelle heure? Je ne puis ni ne veux le fixer. Il paraîtra quand il sera fini.

Yoilà, ma chère mère, ce que j'avais à vous dire une fois pour toutes. Faites votre profit de ces réflexions, car, véritablement, vous avez été injuste à mon égard.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Is.Vi.

Ma chère mère,

Je profite du seul moment de répit que j'ai eu depuis quatre jours pour répondre à votre bonne lettre. Vous vous alarmez un peu prématurément selon votre habitude. Je ne me rappelle pas précisément ce qui dans ma dernière lettre a pu justifier vos inquiétudes. Je sais seulement que je l'ai écrite dans un de ces moments de découragement qui, par bonheur, sont assez rares chez moi, et qui, au lieu ■ d'abattre mon activité, ne font que me stimuler au travail en me communiquant une énergie fiévreuse et désespérée. C'est l'incertitude de l'avenir et la rage où je suis de ne vous avoir pas encore pu retirer

de cette galère... de sacrifices... qui sont cause de tout. Je souffre beaucoup, ma chère mère, lorsque je me dis que je suis le seul obstacle au repos que vous avez si bien mérité par tant d'années de privations. Toutes mes peines particulières (qui sont grandes et multipliées) ne sont rien auprès de celle-l^L. Je sais qu'il y a des gens qui me représentent comme exploitant votre vieillesse, vous sacrifiant à mes chimères, sans souci ni préoccupation de votre bonheur et de votre tranquillité, tandis " que je n'ai jamais eu pour but, dans mes entreprises en apparence les plus déraisonnables et les plus hasardées, que de hâter le moment où vous pourrez être libre, tranquille, heureuse; que de jeter un peu d'éclat sur le nom obscur de ma pauvre vieille mère, afin qu'elle soit respectée et honorée par tous comme elle est honorée et respectée par moi. Voilà la pensée qui est au fond de toutes mes actions, bien plus que cette folie qu'on nomme l'ambition et cette fumée qu'on nomme la gloire; et c'est dans cette •pensée que je puiserai une force invincible pour renverser les obstacles que je trouverai sur mon chemin. Je vous ai dit, chère mère, le secret de mes angoisses. Si j'échoue, on dira que je vous ai sacrifiée à une ambition insensée. Mais je vous ouvre ' mon cœur et votre témoignage me suffira. Quant à ma répugnance à retourner à Chambéry avant d'avoir fait paraître mon livre, vous la concevez sans doute. Vous concevez l'inconvénient des interrogations et des commentaires. Si pourtant mon séjour I; 28

ici vous devenait trop onéreux, je saurais me résigner à boire ce nouveau calice: mais d'ici à ce que vous en soyez bien convaincue je vous dirai comme disait le fils de Marie aux anges envoyés par son père: « Détournez de moi ce calice! »

Je vous embrasse de tout mon cœur.

11 n'est rien de tel, ma chère mère, qu'une bonne caresse maternelle pour remettre lame de ses agitations et lui rendre la paix. Votre dernière lettre me l'a prouvé une fois de plus. Je suis revenu tout entier à mon travail dont la partie la plus pénible et la plus rebutante est désormais terminée. Je veux parler de celle qui concerne les longues et patientes rechercha et toutes les études préliminaires qui en étaient la base indispensable — la partie scientifique, en un mot. 11 ne m'en reste à accomplir que l'œuvre purement artistique, celle qui crée la forme et le style. — fEuvre difficile sans doute et dont dépend le succès, mais qui est pleine d'attraits infinis pour moi: celle-là finie aussi à son tour, nous nous présenterons au public. Et ici, chère mère, permettezmoi de vous donner une explication qui me justifie d'avoir entrepris un travail aussi long. J'aurais pu comme tant d'autres débuter dans le monde littéraire par un petit article de journal ou de revue,

qui ne m'aurait pas coûté huit jours de travail. Si je n'ai pas choisi cette voie, c'est que je la connais fausse et mauvaise. Ces petits feuilletons qui coûtent si peu d'efforts rapportent encore moins de réputation. Le public sait ce que valent ces feuilles volantes et ne leur prête qu'une attention distraite. — En suivant cette méthode, il faut dix ans pour se faire un nom, quel que soit le talent qu'on possède. Or, un nom, pour un homme de lettres, c'est tout — c'est son pain quotidien. Au lieu de gaspiller comme font les feuilletonistes le peu de talent que je puis avoir dans mille de ces petites œuvres qui meurent en naissant et qui méritent leur sort — je l'ai concentré en un seul ouvrage sérieux, réfléchi, consciencieux. Le public prononcera un arrêt qui me condamnera au repos éternel, asile et tombeau des gens médiocres, ou aux orages de la célébrité, mais, quel qu'il soit, je crois avoir suivi la vraie méthode, la seule prudente et la seule logique.

Donnez-moi quelques nouvelles du pays. Je vous envie vos bois, vos montagnes, vos fleurs, vos fruits et votre lait chaud. J'ai besoin de beaucoup de vertu pour résister à la tentation d'aller vous surprendre. — Mais une interruption dans mon travail me ferait un tort très sérieux. Et mon gros oncle que dit-il de son neveu? Il serait bien effarouché s'il apprenait que je tranche de l'homme de lettres et que j'encours les excommunications apostoliques et romaines. Car j'aurai avant peu la consolation d'être excommunié. Maintenez-le dans ses bonnes

dispositions pour moi s'il en a, et présentez mes amitiés à M. et à madame Hérault.

I8;it.

Voici, chère mère, la dernière de mes aventures: l'n journaliste assez influent m'avait donné une lettre pour l'éditeur Pagnerre, le fils même de celui <|iii avait édité ce Livre des Orateurs que vous m'aviez acheté il y a une huitaine d'années et dont les gravures vous plaisaient tant. Pagnerre me reçut très bien, me fit entendre que la chose lui convenait et me demanda un petit délai pour examiner mon travail. Sur ce, je lui envoyai mon manuscrit.

Après douze jours d'une mortelle attente, ne recevant pas de réponse, je retourne chez lui. Mon Pagnerre traversait justement son magasin, un grand plat d'eau à la main. En m'apercevant, il laisse tomber son plat d'eau à terre... Triste augure! « Monsieur, lui dis-je, je suis venu voir si vous aviez un commencement de réponse à me faire. » — Il m'avoua alors qu'il n'avait pas encore eu le temps d'ouvrir le paquet, mais qu'il espérait pouvoir s'y mettre d'ici à peu de temps et me rendre réponse avant quinze jours.

Là-dessus je suis rentré chez moi et je lui ai écrit de me l'envoyer mon manuscrit.

Je vais, chère mère, finir par où j'aurais dû com-

A SA MERE. 3fc9 : "J<- .'"■"• •"?&'.

mencer, c'est-à-dire faire imprimer à mes frais, car le temps est encore ce qu'il y a de plus précieux.

Si je manque l'occasion je suis perdu. Or, jamais elle n'a été si favorable ; l'hiver va clore la campagne d'Orient en séparant les armées ennemies, mais il va en ouvrir une ici beaucoup plus sérieuse selon moi! Le clergé s'agite, se remue et révolte tout le monde par ses prétentions. On comprend qu'il y a là un danger plus à craindre encore que les armées russes, et les journaux ne s'occupent plus que des questions religieuses. Tous les gens intelligents de ma connaissance sont d'avis que je ne pourrais venir plus à propos et me conseillent de me presser.

Suivez donc, chère mère, la généreuse inspiration de votre cœur et soutenez votre fils dans l'assaut décisif qu'il s'apprête à livrer.

L'impression marchera rapidement. L'imprimeur avec qui je suis en arrangement pense (à vue de nez) que cela me coûtera de deux mille à deux mille trois cents francs au plus. 11 lui est impossible de fixer cela d'avance au juste à cause des irrégularités des copies. Ne m'envoyez d'abord que mille francs. Je le payerai à mesure.

La chose une fois imprimée, je vous promets qu'elle sera lancée hardiment, mais l'important est d'agir le plus vite possible. Je n'ai pas le temps d'attendre le bon plaisir de messieurs les éditeurs comme un faiseur de romances ou de sonnets. Je sens la poudre, corbleju !

Soyez sûre que je serai soutenu. Il y en a des mille

et des mule qui voudraient faire ce que j'entreprends. Seulement les uns n'osent pas et les autres ne savent pas. — Moi j ose et je sais. — Et je ferai ! Pas on mot de tout ceci à personne.

Chère et bonne mère,

Vous êtes une vraie romaine, je vous l'ai toujours ♦lit, et vous vous montrerez romaine jusqu'au bout. Surmontez ce reste d'inquiétude que rien ne justifie dans ma position. Ce qui peut m'arriver de plus fâcheux, en mettant les choses au pis, ne mérite pas même qu'on s'y arrête. Pour Je moment, tout va If! mieux du monde. L'impression marche rapidement et toutes mes dispositions sont prises. Les frais s'élèveront, y compris le brochage, le glaçage, etc., à la somme que j'avais prévue, c'est-à-dire à deux mille deux cent soixante et quelques francs — soit deux mille trois cents francs pour deux mille deux

cents exemplaires, ce qui les fait revenir à un franc le volume environ. Je les vendrai à peu près deux francs aux libraires et eux trois francs au public.

Tout sera prêt, je l'espère, dans trois semaines.

Kn voyez-moi le reste des fonds quand cela vous sera le plus facile. Mon premier payement devait être, de 1,200 francs, l'imprimeur a bien voulu

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A M. GOJON. 331*

compter les 1,000. Avec le reste, je les stimulerai pour avancer plus vite.

Je me sens beaucoup plus tranquille à mesuré que le grand moment approche. Faites donc comme moi.

Votre fils qui vous aime de tout son cœur.

A M. GOJON.

Paris, 8 septembre 185 t.

Il vous sera beaucoup pardonné parce que vous avez beaucoup aimé. Depuis votre départ et celui de Vacquant, qui s'est envolé peu de temps après vous, je mène une vie fort occupée et fort solitaire, et n'ai plus pour consolation que le plaisir de revoir de temps à autre nos anciens lieux de réunion que votre souvenir remplit encore : surtout notre délicieux coin du café de la Madeleine, dont chaque fleur a gardé pour moi un écho de vos voix amies. — Chers bavards incarnés! Je fais ce pèlerinage dans un recueillement tout religieux — seul — comme il convient et suffisamment mélancolique. Puis je vous évoque entre deux bouffées de cigarettes et vous êtes rarement sourds à cet appel. Vacquant passe le premier sa tête bienveillante, entre deux branches, avec ses cheveux en coup de vent. Je vous aperçois ensuite venant derrière lui avec votre binocle sur le nez. Et alors commence la

latte accoutumée. les intrépides ! les pourfendeurs! les infatigables! comme ils dévorent l'espace! Si je voulais les suivre, ma plume, lancée à toute vitesse, brûlerait en un instant ce fragile papier, mais elle paraîtrait encore boiteuse et fourbue auprès d'eux!

Je prends la diplomatie à ce petit Don qu'elle passe très facilement. Je la soupçonne de s'ennuyer notablement dans ce moment-ci. Le passeport lui parait de plus en plus dépourvu de gaieté... Eh ! de quel droit, tôte invalide? de quel droit, cerveau en retraite? de quel droit, esprit en congé? de quel droit, moustache insensée? — Réponds, crâne vermoulu ! — Écrivez, je vous prie, à cette culotte de peau insurgée, et conseillez-lui des goûts plus conformes à la nature de vieux débris.

Ma besogne avance rapidement. Plusieurs chapitres sont prêts à être imprimés. Mes amis les ont !us pour la plupart et ma loyauté me fait un devoir de vous dire — « car il n'est pas permis de mentir pour quelque raison que ce soit » — qu'ils en ont été fort contents.

Vedremo.

Adieu, cher et bon ami, je vous serre la main.

Mes amitiés à Bébert et à Milan.

A M. GOJON. 333

A M. GOJON.

Paris, S novembre 1854.

Écrivez-moi, je vous en prie, ne fût-ce que pour me dire : Raca. Je ne vous écris pas, moi, parce que je suis dans tous mes états, mais vous savez bien que vos lettres sont et seront toujours, à défaut de votre causerie, les plus vifs et les plus choyés de mes plaisirs.

Nous parlons souvent de vous avec l'inséparable et intarrissable Vacquantqui, en vous perdant, soupire après votre retour comme une vraie colcfmbe. Pour moi, je suis tout à fait hors d'état delui donner la réplique. Tâchez défaire provision de force pour soutenir dignement l'assaut qu'il se propose de vous [ livrer. Nous avons assisté hier soir à la première ^représentation d'un nouveau drame de George Sand : Flaminio. C'est le développement du caractère de Teverino que vous connaissez sans doute. Venez voir cela au plus vite. La pièce sort décidément de l'ornière des Berrichonneries et respire un parfum aristocratique exquis que j'ai la bassesse de préférer infiniment à l'odeur des. étables, quelque saine qu'elle soit. J'étais un peu las, je l'avoue, des éternelles gertandes de ces bons paysans du bon Dieu. Le nouveau drame en est à peu près net. Il n'est point calqué sur le roman, mais le continue et

l'achève. Il y a là un certain prince allemand, maigre et effilé, qui court après sa principauté sans pouvoir la rattraper et meurt de faim quatre actes durant sous les traits de Lesueur, dont vous pleurerez de rire. — Une anglaise chasseresse et philosophe, entêtée comme une mule, sans préjugés, presque sans sexe, méthodique et anguleuse dans sa philanthropie — moulée sur le vif en un mot, et extrêmement touchante. — Un prince grec de Hologrigo, scélérat de haute futaie et millionnaire comme je voudrais l'être, très fantastique à force de réalité — sans compter le héros, qui est de beaucoup la meilleure création de Lafontaine, et trois ou quatre profils délicieusement esquissés. Tous ces personnages vont et viennent à travers une intrigue un peu élémentaire peut-être, mais que des scènes ravissantes font constamment oublier. Je vous attends pour y retourner.

Incipit lamentatio... Il est temps, puisqu'il ne me reste plus d'espace ni de papier, de vous toucher deux mots de ma situation personnelle. Il fait depuis quatre jours un brouillard de tous les diables et il tombe une pluie fine, froide et pénétrante, qui est cause qu'on envie de tout son cœur le bien-être de ceux dont c'était hier la fête. Gorbleu ! je suis transi. Allons déjeuner.

Je vous embrasse, cher fils, de tout mon cœur,

A M. JOSEPH BEBERT. 335

A M. JOSEPH BEBERT.

Paris, 18 octobre 1854.

Vous me pardonneriez de bon cœur le retard que je mets à répondre à la lettre qui m'a causé un si vif plaisir, mon cher et aimable Bebert, si vous connaissiez l'ignominieux calvaire que je suis en train de gravir depuis près de quinze jours. Mais je vous conterai cela une autre fpis. Je ne veux point permettre à ces pénibles confidences de troubler ce premier entretien. Mes épanchements risqueraient fort de ressembler à des nausées.

J'ai toujours compté, mon charmant ami, sur un retour de votre cœur : longtemps après avoir cessé de l'attendre, je n'avais point cesser de l'espérer, et -je n'aurais pas hésité à le provoquer, si je n'avais craint d'effrayer votre paresse bien connue. Mais puisque vous revoici, je tue le veau gras et ne vous lâche plus. Donnez-moi souvent et longuement de vos nouvelles en attendant que je voie renaître ici nos interminables entretiens de Turin, dont je ne perdrai jamais le souvenir. Vous en souvient-il encore, petit Bebertino? Vous souvient-il de ces dissertations transcendantaleesur le visible et l'invisible, et de ces folles campagdœ de l'imagination contre l'inconnu, et de mes platoniques ardeurs, et de vos ardeurs plus libertines, de tous nos rêves enfin toujours émaillés

par vous de quelque alexandrin profondément philosophique et souverainement consolateur !

Ah ! povera bel la ! les vers, les vers torrides Ont bu tes yeux d'azur dans tes patènes vides.

Cette citation qui est de mise dans toutes les circonstances de la vie m'est restée pour toujours gravée dans l'esprit. Je me la récitais encore hier matin en sortant de chez un rédacteur du Siècle à qui j'étais recommandé et dont je viens de me faire un ennemi mortel par suite de mon inaptitude radicale au métier de protégé.

Vous en souvenez-vous, Bebertino? « T'en souviens-tu, soldat, t'en souviens-tu? » Nous recommencerons cela lorsque vous m 'arriverez par le coche de Chanibéry. Faites en sorte que ce soit lo plus lot possible.

Excusez-moi, je vous prie, auprès de Gojon de ce que je n'ai pas encore répondu à sa dernière lettre/ 11 sait du reste à quoi s'en tenir sur mon amitié pour lui que rien ne saurait augmenter. J'attends que j'aie des choses un peu plus gaies à lui raconter. Serrez-» lui la main pour moi.

Ajoutez que je continue à accepter le marché du tonneau de vin de Francin, mais à la condition qu'il fera un noviciat d'un an ou deux dans sa célèbre cave.

Donnez-moi des nouvelles de G*** qui me boude depuis quatre mois sans que je puisse assigner à cette disgrâce imméritée d'autre cause que l'intérêt

A M. JOSE Ptt BEBERT. 337

sincère que je lui porte et qui m'a fait relever un peu vivement son projet de conquérir l'Australie. Qu'il conquière l'Australie, la Lune et les sept Pléiades, mais qu'il me pardonne î

Adieu mon cher ami, ne m'oubliez plus.

A M. JOSEPH BEBERT.

Mon cher petit Bebert,

Je vous écris ces deux lignes pour vous demander un service d'ami. Il s'agirait de m 'envoyer une copie de la lettre de M. de Conzié sur madame de Warens et Rousseau. C'est pour un anglais de mes amis, qui fait un libelle quelconque sur la Savoie et le Piémont. La chose devant paraître en langue anglaise n'a rien je pense qui doive effrayer le propriétaire de ce document. Dans tous les cas, s'il y trouvait un inconvénient, on pourrait n'en publier qu'un résumé. Joignez-y tout ce que vous pourrez voler, piller et frauduleusement détourner sur le compte de cette dame légère, mais si sensible! Comme je sais que la sensibilité est votre fort, je suis sûr de vous faire un vrai plai^tr en vous fournissant une si belle occasion de vous en servir et de la rendre agréable à votre prochain.

J'ai enfin reçu cet écervelé de la P. qu'on m'an^ nonçait depuis si longtemps. Je l'ai mis en quarantaine et lui fais faire pénitence. C'est un garçon î. 29

admirablement organisé pour le £rime. Il a pour tous les vices une égale vocation et une égale tendresse et il couche sans scrupule avec les sept péchés capitaux, sans distinction d'âge ni de sexe. Je vous conseille expressément de continuer à le prendre pour modèle. Gela ne peut manquer de vous mener très loin.

Croyez mon cher petit Bebert à mon amitié bien sincère.

A M. JOSEPH BEBERT.

Paris, 18 février I800.

Je suis un paresseux, mon cher petit Bebert, et à ce titre j'aurais bien des droits à votre indulgence, sinon à votre sympathie, mais^ vous, vous êtes un paresseux et un formaliste. Je devais une lettre à G... depuis plus longtemps de beaucoup qu'à vous, et cela ne Ta nullement empêché de suivre le mouvement de son cœur et de m 'écrire. Quant à vous, vous procédez par protocole et par mots diplomatiques. Vous sondez les puissances alliées. Vous faudrait-il des otages? Vous n'avez qu'à parler.

Quoi donc ! Ne savez-vous pas que je vous aime et vous estime? Nous sommes, il est vrai, en commerce de lettres, mais est-il besoin de vous dire que ce commerce ne suit pas les règles du commerce ordinaire où Ton ne paye qu'après livraison. En amitié

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