P. LANFREY
Saint-Jean-de-Maurienne, 23 octofam^Uh "' ; ^
Chère maman,
J'ai du regret à le dire, mais je suis dans un chien de collège ; il me semble que j'y suis déjà depuis vingt siècles et il y a deux jours à peine. Les environs de Saint-Jean sont fort tristes ; quant au collège en lui-mémo, c'est au delà de toute expression. On ne Tous fournit absolument rien, ni matelas, ni travfrgins, ni domestiques pour faire nos lits, ni cirage f ni verre, ni couverts ; rien, rien, rien ! C'est l'élève qui balaye sa chambre ; c'est Télève qui fait tout ce que ferait le dernier des domestiques ! c'est l'élève qui sert les abbés pendant leurs repas ! Oh ! certes, je leur apprendrai bien à ces Messieurs que ce n'est pas pour leur servir de cuistre que je suis venu dans leur maison t On m'avait vanté la liberté dont on jouissait dans
ce collège : belle liberté en effet ! Oh ! que m'importe à moi d'être libre sur un fumier ! Tous ces désavantages ne seraient encore rien si les élèves étaient des gens avec lesquels on pût lier l'ombre d'une société ; mais ce sont tous des montagnards lourds, pesants, épais de corps et d'esprit; des caricatures dont je rirais le premier, si mon sort n'était si intimement lié au leur. Rien n'est plus , commun ici que de se prendre aux cheveux pendant les récréations, et même en étude. Tous les jeux dont on puisse user ici sont les jeux du irôù- i chon»; âix bien on Joue au sou contre le mur. Tous les corridors, les salles à parterre sont infectes. En outre, les supérieurs, les professeurs sont d'une familiarité tout au moins très grossière. Ils vous abordent en vous disant aussi bêtement que possible : « Eh bien, mon petit ami, comment vas-tu? Te portes-tu bien? As-tu le dure-temps? Sois tranquille, je te ferai passer une fameuse année. » Et là dessus, ils vous passent et repassent sur la figure leurs mains sales et crasseuses ! Charmant collège, je lui préfère l'enfer ! Voilà, ma chère maman, ce que j'avais à vous dire. Je vous fais passer cette lettre par un externe, car je ne serais pas fort aise que M. le supérieur la vît... Quant à la table, c'est dégoûtant ! Tâchez de me répondre comme si vous n'aviez pas reçu de lettre. Bien des choses de ma part à M. Héraut. Quant à moi, je vous aimerai toujours, malgré la distance qui nous sépare.
Cependant, consolez-vous, je prends patience.
P. S. — J'oubliais de vous dire que mon voyage a été excellent. C'est madame Mottard qui m'a conduit dans ma prison, son mari était absent. Je suis tombé dans une misanthropie drôlatico-rêveuse, qui vous paraîtrait assez risible. La bigoterie est encore pire ici qu'aux Jésuites; à tout moment, nous avons ordre d'élever notre âme à Dieu ; c'est comme ce général qui disait à ses soldats : « Messieurs, vous aurez à courir à la victoire ! » Adieu, ma chère maman, portez-vous bien, répondez-moi, mais assez prudftn-^ ment pour qu'on ne croie pas que je vous ai écrit "en* secret. Pardonnez-moi ma mauvaise écritunqgfljéiais fort pressé.
Saint- Jean -de-Maurienne, 10 novemhre 1844.
Mon cher S...,
Mon Dieu ! que la vie est triste ici ; je songe à ma bonne mère que je n'ai pas embrassée depuis longtemps, à mes livres dont je suis séparé depuis longtemps aussi. J'ai passé deux fois eh revue la bibliothèque du collège. Il n'y a plus rien de sérieux à lire, pas môme les bonnes éditions complètes des grands auteurs classiques. J'ai lu et pris des notes sur tous les ouvrages philosophiques et historiques qu'elle renferme. Il me faut une nourriture plus forte que la maigre pitance littéraire qu'on nous marchande ici. J'étoufTe dans cette atmosphère béate et mystique.
Demain est un jour de communion générale. En attendant, je jette un regard distrait sur les jeunes camarades qui m'entourent. Malgré moi, mes yeux sont attirés vers le surveillant d'étude, un futur prêtre qui passe ici pour un petit saint. Sa pâle figure, qui a la blancheur de la cire, ses yeux constamment baissés, sa pose calme, timide, lui donnent une ressemblance parfaite avec le saint Louis de Gonzague que vous connaissez ; pour que l'illusion soit com- 9 • plôte, il ne manque au tableau que la tète de mort » ^t'un lis dans ses frêles mains. Ce pauvre camarade,
• qu'on a élevé provisoirement à l'auguste fonction de surveillant, est doux comme un agneau, il a une attitude résignée et béate qui me ravit; je suis sûr qu'A' rêve du ciel en ce moment et qu'il se voit enlevé entre deux anges. Heureux jeune homme ! que j'envie ta foi ardente et sincère; la mienne, hélas! chancelle et le doute m'assaille. Ma raison s'incline, il est vrai, devant la pureté de la morale évangélique; mais elle se cabre à chaque instant devant les dogmes et les mystères. Des mystères ! et pourquoi? Oui, je voudrais pouvoir soulever un coin du voile, voir enfin derrière le rideau. Dieu n'est-il donc pas présent et visible à tous les yeux par les merveilles de la nature? n'est-il pas l'éternel, le tout-puissant? Qu'a-t-il besoin d'affirmer son existence en daignant offrir, par intermédiaire, sa carte de visite aux pauvres mortels? N'est-il pas le verbe antérieur, la lumière, l'immense force inconnue? Pourquoi le faire descendre à chaque instant au milieu de nous, puis-
que l'immensité est son domaine? On nous assure pourtant que cette réduction mystérieuse s'accomplit à la prière d'un pauvre diable de curé... Silence ! l'Eternel va paraître ! L'infini va se perdre dans une parcelle de pain azyme, de la forme d'un pain à cacheter!
Que n'avons-nous tous deux, mon cher ami, la foi aveugle du charbonnier ! Triste partage que celui de chercheurs tels que nous : douter et puis douter encore! Aussi pourquoi a-t-on matérialisé D^eu, ^ cette essence si pure? . f
Ton ami. * -*
Saint-Jean, 23 décembre 18H.
Ma chère maman,
Je vous remercie infiniment des étrennes que vous avez eu la bonté de m'envoyer; mais je commence à vous prévenir d'une chose, c'est que je ne vous écris point aujourd'hui une lettre de bonne année, le sujet est trop fade et j'ai trop de choses plus graves à vous dire pour m'arrêter à ces futilités ; c'était bon pour le collégien, àChambéry où je pouvais vous voir chaque semaine , mais ici il faut que je ménage mon papier. Que vous dirais-je, d'ailleurs, dans une lettre comme celle-là? Je vous dirais que vous êtes la plus excellente des mères ! Eh ! mon Dieu ! votre conscience ne vous le dit-elle pas cha-
pi •
que jour en termes mille fois plus éloquents que je ne le pourrais faire? Je vous dirais les souhaits que je forme pour vous ! vous connaissez trop bien le fond de mon cœur pour ne pas croire qu'il en forme à tout instant d'intarissables ! ! !
Plus j'avance dans mon année, plus je m'applaudis de la déclaration que j'ai faite au supérieur. Tel que je suis aujourd'hui, si je n'en avais pas agi ainsi, je serais maintenant en route pour Chambéry, renvoyé de ce collège. Vous vous êtes fiée à cette dame TaJthoud, elle n'est qu'une indiscrète et rien de plus. N'est-elle pas allée révéler, la babillarde! toute mon affaire à un petit blanc-bec d'abbé, dont elle se croyait sûre ! et ce blanc-bec d'abbé, aussi bavard, qu'elle, est allé tout répéter au supérieur, qui, luimême, est venu me le dire en grande presse. Si cependant je lui avais dit un mensonge, ou si même je ne lui avais rien dit, je serais maintenant dans de jolis draps.
Cette petite danje est déjà venue deux fois me voir; j'avais d'abord envie de lui dire : « Madame, vous ferez bien d'être un peu plus discrète. » Mais elle est si charmante! si charmante! J'ai trouvé ses yeux bleus si jolis ! moi, pauvre diable, qui, depuis deux mois, ne vois que des yeux d'ours ou à peu près, que toutes paroles d'aigreur ont expiré sur mes lèvres, et je l'ai accueillie avec la meilleure grâce.
Je grandis comme un peuplier et je grossis! ah! il faudrait voir comme mes habits me serrent déjà le corps !... J'ai dit que je vous remerciais infiniment
de vos étrennes, mais je n'ai pas voulu dire pour cela que, si mes parents auxquels je vais écrire me faisaient quelques petits cadeaux, vous ne dussiez pas me les envoyer ; ce n'est pas que j'y tienne infiniment , mais je serais charmé d'avoir quelque petite chose qui me fît penser à eux. Vous comprenez assez le fond de ma pensée, n'est-ce pas? Nous n'avons pas encore eu ici, à proprement parler, un seul jour d'hiver, contrairement à ce qui se passe. partout ailleurs... Pour ma classe, je travaille assez, mais les mathématiques n'ont et n'auront jamais beaucoup d'attraity pour moi; je les étudie parce qu'i) faut que je passe mes examens de maîtrise ; n'allez pas cependant vous alarmer de cela, je dis bien qu'elles n'ont pas beaucoup d'attraits pour moi, mais je ne veux pas dire pour cela que je ne puisse les apprendre, même avec une certaine facilité.
Il y a une légère amélioration dans notre grossière nourriture, on nous donne, depuis trois ou quatre jours, une soupe au lait bleu, très bleu, que je n'aurais pas trouvée mangeable pendant les vacances, et que maintenant je trouve succulente... Il fait un froid si aigu le matin et le soir que j'ai été forcé de faire l'empiète d'une paire de caleçons. J'étais venu ici dans la persuasion d'être libre comme l'air, on l'est moins que partout ailleurs; on ne nous laisse pas sortir une fois dans l'année, jjas même avec les parents qui viennent de loin. Quoi que j'en aie dit au commencement de ma lettre, je ne puis la finir sans vous faire entendre la faible expression de mes
L*t CORRESPONDANCE DE P. LANFREY.
\ohix : que le ciel vous conserve encore de longs jours, ma chère maman ; je ne lui demande rien «utre ! Oui, qu'il déchaîne sur moi tous les traits de sa colère, qu'il me fasse vider jusqu'à la lie le calice amer dos plus rudes épreuves, pourvu qu'il ne me sépare pas de vous, je saurai supporter tous ses coups, je saurai braver l'adversité !
*. Saint-Jean, 10 mars 4845.
Ma chère maman,
Vous ne sauriez vous imaginer combien j'ai été sensible à l'agréable surprise que vous avez bien voulu me faire il y a quinze jours. Elle m'a rappelé les plus beaux temps de ma vie : l'âge d'or, comme disent les enfants, la lune de miel, comme disent les pères de famille... en un mot, elle m'a remis l'estomac ; sous sa douce influence, mes facultés digestives ont repris leur ancienne vigueur, et mon humeur y a sans doute beaucoup gagna, puisque je suis maintenant joyeux et gai comme un pinson. Quoi qu'il en soit, j'ai une petite confession à vous faire [la franchise avant tout, n'est-ce pas?) et dussiez-vous m'appeler le plus gourmand de tous les gourmands (et il y a un certain nombre de ces messieurs-là) , je vous avouerai qu'en moins de huit jours tout a été loin. — Mais c'est une horrible voracité! c'est une gloutonnerie sans exemple, que
cela... Tant que vous voudrez; si vous voulez en connaître le secret, venez passer un mois ici et soumettez-vous à mon régime.
Une maladie épidémique, qu'on dit assez dangereuse, s'est manifestée à une lieue et demie d'ici, il y a déjà quelque temps ; du reste, vous pouvez être sans inquiétude, elle n'a fait encore que peu de progrès et on a pris des mesures efficaces pour l'arrêter. M. le réformateur Billiet, le neveu de l'archevêque et le confesseur de madame Pathod, est venu ici nous faire passer un examen, une caricature d'exa-^, men qui ne mérite pas qu'on en parle longuement. Yoilà, ma bien chère maman, ce qu'il y a de plus nouveau à Saint-Jean-de-Maurienne... Pauvres et tristes nouvelles, me direz-vous, soit, mais vous conviendrez que ce n'est pas ma faute, car, après tout, il faut bien que je vous parle de quelque chose, puisque vous voulez absolument que je vous parle.
Mon Dieu! mon Dieu! quand le printemps arrivera-t-il donc? Les arbres devraient déjà bourgeonner et nous avons encore de la neige jusqu'au cou. C'est très consolant pour un pauvre sire; moi qui
l'attends comme le terme de mes souffrances, la fin
de mes ennuis ! Si vous saviez comme cet hiver me pèse ! Si vous saviez comme je m'ennuie parfois au milieu de tous ces jeunes gens qui me sont étrangers. Il n'en est pas un parmi eux, pas un qui me comprenne, pas un dont la pensée puisse s'allier avec la mienne. Ils me voient gai d'ordinaire et s'étonnent de me voir de temps en temps triste et
pensif. II? ne comprennent pas que cette gaieté n'est qu'un voile dont je me sers pour couvrir ma tristesse: une vaine apparence, un effort d'esprit à l'aide duquel je trompe mes ennuis. Au moins, quand eette neige sera loin, je serai un peu plus heureux : le chant des oiseaux, la vue des fleurs et de la verdure me réjouira, car la verdure, voyezvous, c'est ma vie, à moi; c'est mon bien être; c'est une de mes plus chères jouissances; dès que je vois la verdure, il me semble que je ne suis plus seul ; elle m'amène ordinairement à rêver à ce que j'ai de plus cher : je pense à ma mère... Oui, ma mère, des livres et la verdure, voilà le secret de mon bonheur. Bon Dieu ! voyez donc où j'en suis venu ! d'un pot de confiture à des lamentations mélodramatiques. Jetais, au commencement de ma lettre, joyeux au superlatif, et me voici maintenant triste et sombre comme un bonnet de nuit ! Il faut avouer que le saut est un peu fort et la transition assez subite; qu'en dites-vous? Cela doit vous faire toucher du doigt, si vous ne le savez pas encore, que je suis variable comme un mauvais baromètre. Tant pis ; le bon Dieu m'a créé d'après ce type, cela ne dépend pas de moi.
Adieu, ma chère maman, je vous embrasse de tout mon cœur.
Saint-Jean, 23 mai 18iîi.
Ma chère maman,
Vous ne sauriez croire combien je vous en veux depuis la réception de votre dernière lettre! Oui, je vous en veux pour le mauvais tour que vous m'avez joué. Aller dévoiler, mettre au grand jour toutes les sottises que je vous débite à tort et à travers , sans . réflexions, d'un bout à l'autre de mes lettres! sottises qui peuvent être fort bonnes entre nous, mais insupportables à la lecture d'un tiers ! C'est un horrible guet-apens! Si au moins vous m'aviez prévenu, j'aurais pu au moins châtier ma phrase, épurer mon slyle, lui donner un peu plus de piquant, assaisonner d'un peu de sel mes plaisanteries pour l'ordinaire si fades, si décolorées, si languis* santés! J'aurais pu charger de bile et tremper et retremper de fiel et d'indignation mon âme lorsqu'elle se livre à ses sorties, à ses vigoureux assauts contre la tyrannie qui l'accable! J'aurais pu aiguiser par le bout mes flèches si facilement amorties, et percer de part en part les mécréants contre qui elles sont dirigées; j'aurais pu tout au moins relire une fois ma lettre, ce jjue je ne fais jamais, et déployer mes petites voiles au souffle de l'éloquence, etc. Mais pas du tout! On dirait que vous avez pris à cœur de me déprécier aux yeux des gens
qui me croyaient encore un grain d'esprit et qui maintenant me croient un sot, réputation que je n'ai jamais ambitionnée. Mon Dieu, mon Dieu! si vous saviez comme je vous en veux! Mais, enfin, je vous pardonne, car enfin ne faut-il pas tout pardonner à une mère, à une mère surtout qui montre si bonne volonté ? Bien qu'il y ait à peu près neuf ans que je n'ai pas vu ce cher cousin de L'Espinasse, je lui ai conservé néanmoins une vive affection, un petit coin dans mon cœur, à coté de M. Hérault; je vous prie bien de le leur dire à l'un et à l'autre à la première occasion. Je crois même me rappeler encore sa tournure leste, franche et décidée, son port militaire et presque majestueux, ses grands yeux vifs, sa taille de six pieds, son air martial et sabreur, sa poitrine bombée, qu'il savait si bien porter en avant comme un franc cavalier qu'il était! Qui saitsi, depuis, le ventre n'a pas gagné au détriment de la poitrine ; qui sait si ses jolies moustaches blondes qui m'enchantaient n'ont pas grisonné; qui sait si cette taille n'est point déjà courbée par les ans? Tant la fortune est traîtresse et se plaît à ravager les plus beaux monuments ! Après tout, n'est-ce pas quelque chose de fort ennuyeux pour un bel homme, que le sabre, les boulets n'ont pu démolir, de se voir vaincu et abîmé par une vieille femme faible et rabougrie qu'on appelle : la vieillesse? A sa place, je me tiendrais pour déshonoré et, saisissant ma vaillante et fidèle épée, je m'en couperais le ventre tout à l'instant (entendons-nous bien, s'il vous plaît, j'ai fait la supposition
que son ventre est proéminent ; s'il ne Test pas, je le tiens encore pour un fort bel homme, mon cher cousin). Au surplus, moi qui vous parle ici avec tant de jactance, savez-vous que je n'ai rien tant de quoi me vanter; je m'allonge, je m'allonge effroyablement; tandis que tout le monde s'arrondit, je suis maigre, avec une mine couleur citron. Et puis, les chagrins, l'ennui, la fureur ! ça vous ronge horriblement, cette vermine-là! Oh! je prendrai bien ma revanche.
J'aurais bien voulu pouvoir attendre, comme vous me le disiez dans votre lettre, que je fusse en vacances pour me faire habiller, mais cela m'est complètement impossible, madame Mottard pourra vous le dire. Comment sortir avec de pareilles guenilles? Allons, allons, ne soupirez pas tant, il le faut absolument, vous dis-je; à quoi servent tous ces soupirs? Voici ce qu'il y a de mieux à faire. Nous avons ici un très bon tailleur et pas très cher. Vous achèterez là-bas de l'étoffe noire pour me faire un habit, et d'une autre couleur pour me faire un pantalon d'été. Que ce soit quelque chose de joli.
Voici ma vie en abrégé pour conclure ma longue épître : je fais des vers ! Imaginez-vous quels vers ! Je prends des leçons de musique d'un monsieur am^ bulanl, et je chante comme une écuelle cassée. Je bois, je mange, je dors, je ris, je pleure, je peste* j'enrage, tout comme à mon ordinaire. Adieu, je vous embrasse mille fois*
201 CORRESPONDANCE DB p. LANFRET.
Chambèry, 4 septembre 1846.
Je me proposais de ne vous écrire que dans huit jours, après avoir vu les fils Chabert, qui doivent venir me voir, mais je trouve une si bonne occasion aujourd'hui que j'en profite pour vous écrire quelques mots. Votre chère Blanche a pleuré de joie en recevant votre lettre et a passé les huit premiers ■? jours, après mon arrivée, à contempler votre portrait et à me faire parler de vous, de votre femme, de votre petite fille, de sorte qu'elle en sait maintenant plus long que moi et peut-être aussi plus long que vous sur tout ce qui vous concerne. Elle a eu jusqu'ici les chemins de fer en exécration; depuis la réception de votre lettre, elle en rêve toutes les nuits et les appelle de tous ses vœux, puisqu'ils doivent lui apporter son Adolphe. Ma mère n'a pas témoigné un moindre empressement, et ce n'est que depuis quelques jours que je commence à trouver du repos. Notre voyage de Grenoble a manqué, à mon grand regret, par une raison que je vous dirai plus tard. Je mène ici une vie paisible et heureuse, et je me dis avec plaisir que vous en faites autant dans votre petit ménage, si bien fait pour le bonheur et la tranquillité.
Adieu, mon cher cousin, je vous embrasse sur les deux joues, vous, votre charmante femme et votre
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petite fille. Dans un mois, je pourrai causer avec vous de plus près et plus longuement; j'aurai une lettre de Blanche et peut-être de votre sœur. Ma mère me charge de mille remerciements pour toutes vos bontés.
Votre tout dévoué et affectueux.
Paris, 2 janvier 1847.
Mon cher cousin ,
Je reçois à l'instant une lettre de Grenoble. Comme il m'est impossible de passer chez vous aujourd'hui pour vous en faire part et qu'elle contient des détails qui vous touchent de bien près, je vous en écris immédiatement quelques mots. La santé de votre bonne sœur donne de véritables inquiétudes. Je vous transmets cette expression vague et générale telle que me l'a écrite son fils Eugène, sans entrer dans plus de détails eur ce point. Elle se plaint beaucoup de votre silence et se croirait oubliée de vous si elle ne connaissait votre cœur. Écrivez-lui donc vite, mon cher Adolphe. Vous savez l'heureuse influence que produit souvent chez les malades la présence d'un être aimé. Une lettre de vous produira certainement un effet semblable. Toute la famille vous embrasse affectueusement.
Votre affectueux.
Ii heures du soir.
'■ïJL
Paris, le 10 mars 1847.
Comment allons-nous faire? ma chère maman; voilà la question que vous vous adressez et moi aussi. Je pense que le mieux sera de faire comme nous pourrons. Au lieu de nous désoler de tout ceci comme des âmes faibles, portons ce surcroît de peine avec force et sérénité ; portons-le même gaiement, car lorsque le cœur se laisse envahir par la tristesse, il est bien près de succomber. Sachons sacrifier avec courage aux nécessités du moment pour parvenir au terme; vous savez que, dans les tempêtes, les matelots, pour sauver leurs vaisseaux, jettent à la mer tout ce qui les surcharge , jusqu'aux provisions qui doivent les nourrir; ainsi devons-nous faire aujourd'hui; il faut absolument que je finisse cette année à Paris, et j'y resterai, quand je devrais y engloutir la moitié de mes ressources pour Tannée prochaine. Il faut savoir sacrifier le présent à l'avenir et l'avenir de demain à celui d'après-demain.
L'année est bien plus affreusement dure ici que partout ailleurs ; tout le monde se plaint, et pardessus tout le monde... les pauvres gens qui (comme M. D...) possèdent 50 à 60,000 francs de rente. Notre nourriture empire de jour en jour; on parle d'une augmentation de prix pour la pension, et on nous rançonne d'une manière exorbitante sur nos
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menues dépenses. Que faire à tout cela? Pleurer? — Non ; attendre comme les stoïciens et se dire que tous ces gens -là sont des misérables. Ceci est pour moi. Pour vous : continuez activement de croire en moi comme vous l'avez fait jusqu'ici. Et où tout cela nous mènera-t-il au bout du compte? Si je réussis, à avoir réussi ; si je ne réussis pas, à avoir vécu, à avoir espéré pendant un certain temps, ce qui est inappréciable par le temps qui court où l'on ne sait presque plus ce que c'est que vivre et espérer. Rien désormais, dans les choses temporelles, n'a le pouvoir de m'étonner ou de me faire perdre la tête. Je m'attends à tout; je serais roi demain que cela ne m'étonnerait pas plus que si j'étais réduit à aller bêcher de mes mains notre humble clos de Sainte-Claire. Et cependant, avec cela, j'espère. Il va sans dire que je ne laisse pas trotter ma cervelle après toutes ces chimères qui ne sont plus du tout de mode aujourd'hui et qui auraient été tout au plus à leur place il y a soixante ans. Je me trouve assez modeste et assez désintéressé pour ne rien ambitionner des biens de la terre et surtout de ces gros biens-là. Cette modestie de goût et ce calme que je conserve en présence de ma destinée, quelque douteuse et voilée qu'elle soit, je les dois à mes philosophiques contemplations et aux nombreuses traverses par lesquelles j'ai déjà passé. C'est un bien dont je suis redevable (et je crois que c'est le seul) à ces bons Pères Jésuites, qui ont conservé tant de fiel contre ma pauvre petite personne.
208 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.
Quel est ici l'emploi de mon temps? Dans mes moments perdus où je ne travaille pas à mes examens de la fin de Tannée, je pense à l'année prochaine, h ma petite vie solitaire et laborieuse, car, pour le présent, il m'est impossible de me livrer à mes études favorites ; tout me manque : le temps, les livres, la liberté. Cependant, ne vous effrayez pas et n'allez pas croire, comme beaucoup de gens d'ici, que je suis résolu à m'isoler complètement à la manière des ours; non, j'ai appris à connaître les inconvénients ausli bien que les avantages de la solitude ; je sais que beaucoup de cervelles s'y dérangent complètement. Je pense que je parviendrai à trouver, à Grenoble, un ami à peu près à mon goût, avec lequel je fréquenterai le monde tout ce qu'il faut pour ne pas le désapprendre, car généralement le monde m'ennuie.
Mille choses toujours à madame Hérault, mes oncles, mes tantes, mes cousins et mes cousines et ma bonne marraine.
M. Many et Adolphe m'ont chargé de vous assurer de leur amitié.
P. S. — Vous devez savoir, je crois, ou si vous ne le savez pas vous le saurez à l'avenir, que toutes les choses importantes qu'on a à dire dans une lettre sont renvoyées au post-scriptum. J'en viens donc à nos moutons : la somme qui m'est absolument nécessaire pour ce trimestre est, comme l'année passée, de 400 francs, ni plus, ni moins. Il me faudra, à
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Pâques, une redingote, tm jgfltet r des souliers, çé qui fait déjà une somme de "70 francs; avec cela, des frais de médecin et de médecines pour une opération, d'autres menues dépenses, peut-être une augmentation de prix et tous mes menus plaisirs du trimestre prochain, avec un pantalon.
Votre affectueux fils.
Paris, 15 avril 18*7.
Ma chère maman,
Adolphe a appris avec bien du chagrin la mort de sa nièce ; il est fort inquiet pour sa pauvre sœur et lui a écrit le soir même que je lui ai annoncé la triste nouvelle. Cet excellent cousin, quelles belles qualités de cœur il a ! Chaque fois que je le quitte, je me sens venir les laçmes aux yeux lorsque, me serrant la main dans ses mains tremblantes, il me dit de sa voix si douce etsi affectueuse : « Pierre, Pierre, venez donc plus souvent 1 je n'ai plus que trois mois à vous voir. » Il faudra bien cependant que je le quitte» Heureusement, il a encore sa petite fille et son petit cercle d'amis,
La misère et l'augmentation des subsistances est ici à son comble, et vous pouvez le voir dans le papier ci-inclus, la pension est augmentée de 60 francs, comme toutes celles de Paris. C'est une chose énorme,
mais il n'y a pas moyen de s'y soustraire, et mieux
vaut se courber avec calme sous la nécessité que pousser des cris de désespoir et des gémissements qui sont parfaitement inutiles. Il faut se résigner à cela ; le mal frappe tout le monde, plus ou moins, cette année, ce qui est une année désastreuse. De quel droit prétendrions - nous être exempts de la commune loi? Pendant que je me prélasse ici sur mon banc de planches, que je trouve déjà passablement dur, des milliers de misérables se vètissent de guenilles et ne se reposent que sur la terre froide et nue. Et cependant ils sont hommes aussi, eux; ils sentent la souflrance.Estimons-nous heureux et payons les 60 francs. Nous économiserons Tannée prochaine. Ce sont là, vous le voyez, des réflexions bien naïves et bien vulgaires. C'est pour cela qu'elles sont vraies. Vous me demandez, ma chère maman, dans votre dernière lettre, de vous mettre dans la confidence de mes divertissements du carnaval. Eh bien , je vous dirai que mon carnaval s'est passé tout pacifiquement comme il convient à une honnête personne. J'ai été au spectacle deux ou trois fois, ce qui est mon plaisir par excellence, et au cabinet de lecture. Seulement, huit jours après, j'ai dansé depuis dix heures du soir jusqu'à huit heures du matin, à un petit bal d'une cinquantaine de personnes, donné par M. Mansoz. Il a été charmant, et j'en ai été pour mes gants blancs et ma fatigue. Les bals, en général, me plaisent assez ; d'abord, parce qu'on y boit et mange de fort bonnes choses que j'ai la faiblesse d'aimer; ensuite,
parce qu'on y joue de la musique, que l'on y rit, que Tony saute; que toutes ces pâles figures de Parisiens s'y animent un peu et y prennent l'apparence de la vie ; parce que l'on s'y débarrasse du vernis du monde ; parce que, en regardant une femme, je ne suis pas tenté de lui dire : décidément, madame, etes-vous une créature humaine ou une statue de cire ? 11 y a seulement dans tout cela une chose qui me déplaît souverainement, c'est le décolleté sans façon de toutes ces femmes de Paris, et qui est fort à la mode aujourd'hui. J'abhorre cette mode : lorsqu'une femme n'est pas parfaitement belle, et le plus grand nombre en est réduit là, cela l'enlaidit au possible. Fi! les laides épaules livides! J'oublie que je ne dois pas entrer dans tous ces détails avec vous; je suis éminemment chaste, quoique ce ne soit plus la mode aujourd'hui et quoique j'aie le sang un peu chaud.
Il y a cette année-ci, comme toutes les années à Paris, une exposition au musée des tableaux remarquables présentés au concours par les peintres de notre époque. J'y passe un grand nombre de dimanches. Dans une des séances que j'y ai tenue j'ai eu la satisfaction d'y rencontrer un tableau d'un mien cousin que je ne connais pas. Il *e nomme Debelle et est cousin germain de ce coquin dont je vous ai parié, qui est en guerre avec Adolphe, et qui, dernièrement encore, a emmené de Paris sa vieille mère malgré elle, et l'a transportée dans ses terres aux environs de Grenoble où elle n'a pas été depuis trente
412 CORRESPONDANCE DX P. LANFRET.
ans. et où elle va certainement mourir avant Mais je vous conterai ces horreurs plus tard.
Je ne m'occupe en ce moment-ci que de préj mes examens de la fin d'année ; je me sens ar cher du terme et la mauvaise chance peut me chavirer. J'écarte toutes les occupations qui met si douces. Je ne fais pas un mot de philoso parce que la philosophie de collège n'est qu'une mère. Je remets à mon professeur un devoir toi trois mois, et cependant il est enthousiasmé de Hier je lui avais remis un devoir après un silen trois mois; il me portait aux nues. Je le laisse i notez que c'est le premier professeur de philosc de Paris et qu'il a publié des ouvrages, et qu je respecte infiniment ses opinions. Oh! le pet niteux que je suis! mais non. en vérité, je vous a que cela ne m'enivre pas trop. Certain jésuite je connais bien s'était épris de moi d'une façon violente. Cela toutefois me soutient un peu le rage et m'empêche de désespérer lorsque dam< tune est revèche.
Dites à M. Hérault que je l'aime toujours e dernièrement j'ai eu le plaisir d'entendre au tl: dans un opéra comique, intitulé V Eclair , son \ air de :
C'est l'espérance Eu l'avenir.
Sans espérance, Mieux vaut mourir.
qu'il nous dégoisait si bien ces vacances pa;
'aime avec fanatisme les belles voix encore plus eut-être que les beaux visages : la musique me longe dans des extases sans fin.
Donnez-moi des nouvelles de tout le monde, je ^s reçois toujours avec plaisir; et surtout parlez-moi n peu de vous, car je n'ai que vous au monde. Votre affectueux.
Paris, ce 20 mai 1847.
Ma chère maman,
J'ai reçu avec bien du plaisir votre dernière lettre;' y ai vu une nouvelle preuve de la force que vous vez su conserver au milieu de tous ces désagréments ui nous accablent cette année : je vous ai toujours rue incapable d'une faiblesse, je craignais cependant u'à la longue le doute et le découragement ne vinsent à s'emparer de vous. Tant d'autres aurait sucombé à^ votre place, mais vous n'avez pas voulu aisser inachevée cette œuvre de votre dévouement t de votre amour. Dieu seul peut vous rendre tout ela, moi je ne puis que vous aimer et vous le dire, essayer de vous payer votre affection en biens terestres et misérables ce serait me rendre indigne de ous. Je ne serai digne de vous qu'en accomplissant a tâche que je me suis imposée; tâche immense, nais que de jour en jour j'embrasse d'une vue plus ictte et plus claire. Vous avez compris, ma bonne
mère, ce que je vous disais il y a quelque temps : « Je ne veux écrire que pour vous seule, » et à votre tour maintenant vous me dites : « n'écris que pour moi seule. » Ce mot seule me révèle bien des ennuis, bien des chagrins, que vous avez dû éprouver cette année. Prenons patience, dans deux mois, nous nous en consolerons ensemble. Oui, vous avez raison. Personne entre vous et moi; c'est là la première condition de la vraie amitié, telle qu'elle doit exister désormais entre nous deux. Parlons-nous à cœur ouvert, ainsi que cela doit être entre une mère et soft fils, et il y aura encore de bien beaux jours pour nous. Je ne voudrais pas pour tout au monde chercher à vous consoler par le tableau des malheurs d'autrui, parce que c'est une chose lâche et indigne^ des honnêtes gens ; toutefois je ne puis m'empêch* de vous trouver bien heureuse quand je songe à cette 4 pauvre cousine qui a perdu sa fille il y a quelque temps. J'ai lu avant-hier une lettre déchirante qu'elle adressait à son frère Adolphe; j'ai rarement vu de douleur pareille à celle-là. Ce qui aggrave sa position, c'est que cette femme, qui a du cœur, des sentiments délicats et généreux, ne trouve parmi les gens qui l'entourent aucune sympathie. Personne ne la comprend, elle en mourra.
Il faut maintenant que je vous rende compte de la manière dont j'ai employé l'argent que vous m'avez envoyé il y a deux mois
Vous trouverez qu'en réalité, cette année-ci, j'ai éco-
nomisé près de 160 francs. Gela vous prouve que je ne suis pas un enfant prodigue comme on voudrait vous le faire croire, mais un enfant sage et modéré, en qui vous semez beaucoup, il est vrai, mais en qui, plus tard peut-être, vous recueillerez des fruits d'un autre genre. A Grenoble, je ne dépenserai que onze cents francs par an, telle est ma volonté ferme et arrêtée.
Il y a un livre, écrit par un des premiers écrivains de ce temps-ci, qui est de toute beauté et que vous devriez lire dans vos moments de loisir, si l'introduction en est tolérée dans le pays. En tout cas, je vous le lirai certainement dans le courant de l'année prochaine : c'est V Histoire des Girondins^ c'est-à-dire de la Révolution française. Elle est écrite avec une chaleur, un enthousiasme dont on n'avait pas l'idée jusqu'à présent. Je l'achèterais volontiers à Paris parce que c'est un livre qu'on ne peut se dispenser d'avoir et qu'il y est meilleur marché ; malheureusement il a huit volumes et mes moyens ne me permettent nullement cette tentation. Fortune ennemie ! Je sais bien que je suis un sot et un lâche de me plaindre ainsi, mais c'est égal, cela me soulage.
Mes relations cette année avec M. Mansoz ont été assez froides et insignifiantes ; il m'a toujours témoigné beaucoup de bienveillance et moi comme cela est bien naturel de l'affection. Mais ce n'est pas là de l'amitié. Il y a un mur entre nous deux, il ne me comprend pas du tout. Parce qu'il me voit accepte!* en souriant et sans discussion tout ce qu'il me pro-
pose, il s'imagine bonnement que ses goûts bourgeois sont les miens, ainsi que ses idées étroites. 11 ne voit en moi qu'un Savoyard. Ce n'est pas sa faute et je ne l'en estime pas moins, c'est un vrai homme de bien et de beaucoup de sens pour tout ce qui ne sort pas de sa sphère. Puissé-je lui rendre au centuple plus tard ce qu'il a fait pour moi. J'espère que je contribuerai un peu à adoucir mon oncle pendant ces vacances et à lui faire prendre des procédés un peu plus modérés. En attendant, ma chère mère, je vous embrasse sincèrement et vous prie de vous bien ; porter.
Votre fils affectueux et dévoué.
Paris, le 30 juin 1817.
Ma chère maman,
Le terme approche, enfin, et je suis passablement pressé par l'ouvrage. Il est bien temps que je sorte de cette vie factice et si pleine d'illusions pour entrer dans la vraie vie, la vie de la réalité. Je ne puis m'cnipèclier de hausser les épaules en pensant que j'ai employé dix-huit ans de ma vie pour arriver à ce pauvre résultat. J'espère employer avec plus de profit les dix-huit ans qui vont suivre, si Dieu me prête vie. Je ne puis vous indiquer au juste le jour de mon arrivée, parce que j'ignore le jour de mon départ ; il est probable que je passerai mes examens
du 1 er au 5 août et que je partirai aussitôt, mais il n'y a encore rien de certain; si vous le désirez, je me ferai précéder par une lettre. Yoici deux pièces qu'il ne faut pas oublier de m'envoyer sous enveloppe d'ici à quinze jours : d'abord, le passeport où je suis inscrit avec vous pour le voyage de Lyon, et ensuite la copie exacte de ce qui suit sur une simple feuille de papier non légalisée :
| Je soussigné, autorise mon pupille Lanfrey, Pierre, encore mineur, à se présenter à l'examen du baccalauréat es lettres.
Date Signature du tuteur.
J'espère que mon oncle Louis voudra bien avoir la complaisance de faire cela pour moi. C'est une formalité insignifiante, mais qu'on ne peut se dispenser de remplir.
Adolphe redouble d'amitié pour moi, j'en suis tout confus; sa petite-fille est charmante et manifeste de grandes dispositions pour le piano; cela, à Paris, est tout un avenir. Sa mère va probablement lui donner un petit frère ou une petite sœur avant le mois de janvier. M. Mansoz est aussi fort aimable; j'ai bien du regret de quitter ces excellents amis, ces âmes franches et loyales, po*r les esprits étroits et les cœurs égoïstes qui peuplent nos pays. Mais vous me tiendrez lieu de tout cela, et d'ailleurs nous correspondrons toujours. Je laisserai encore ici des jeunes gens, cœurs ardents et généreux, qui, comme moi, marchent à l'étroit et soupirent vers le même
avenir. Ces amitiés vont être brisées au moment où i. 19
elles commençaient, à se former ; je m'y attendais et je ne reculerai pas; ce n'est qu'à ce prix qu'on acquiert quelque force.
J'espère que cette année-ci nos campagnards ne se plaindront pas de leur récolte; elle est magnifique partout, et, en outre, tous les ports de France sont encombrés de blés, qui arrivent assez mal à propos, maintenant que la famine est finie.
Adieu, ma chère maman, bien des choses de ma part à tout le monde et portez- vous bien.
Votre affectueux.
P.-S. J'ai vu, ces jours-ci, un homme qui a connu pendant longtemps mon grand-père, mon père le hussard et tous mes oncles. Ce brave homme, qui est depuis longtemps fixé à Paris et qui était très attaché à mon cousin, a conservé de ma chère marraine un souvenir plein de charmes, m'a-t-il dit. Mademoiselle Blanche était si rieuse et si gracieuse! Quant à mon père, il était un peu vif et laissait volontiers voir le bout de sa cravache, mais il était si gai !
Grenoble, le 25 novembre 1847.
Mon cher ami , Il y a déjà près d'un mois que je suis à Grenoble,
et, par un enchaînement de circonstances assez bizarres, je ne reçois ta lettre qu'aujourd'hui. Elle a
fait un voyage à Turin dans le portefeuille d'un monsieur qui devait me la remettre en passant ici ; tu vois donc que si je l'avais attendue je me serais trouvé dans un assez mauvais cas pour mes inscriptions. Heureusement, j'étais en correspondance avec Crépet, qui m'a expédié le même certificat que toi, huit jours avant. Tu ne saurais croire le plaisir que m'a fait ta lettre ; j'avais déjà peur d'être oublié de
? toi comme de ce qui est un ingrat et un volage,
et à qui je te prie bien de ne rien dire de ma part. Tu m'as témoigné le désir de connaître mes vacanfc ces et mes petits arrangements d'étudiant, ce ne sera pas long. J'ai vécu, comme tu l'as très bien deviné, * en ermite, vu que je ne connais plus personne dans g mon pays et qu'on trouve que je fais le fier. J'ai été fc parfaitement heureux pendant le premier mois, vu = que je n'avais pas encore épuisé le petit cabinet de t lecture de la ville et que j'avais un véritable besoin de la vue des montagnes. Je partais tous les matins avec un volume dans ma poche et mon parapluie, qui est bien le plus discret et le plus patient personnage que j'aie encore vu, et j'allais m'asseoir à un endroit que je te montrerai lorsque tu feras ton voyage en Suisse. Au bout d'un mois, m 'apercevant que j'avais un air conspirateur et que j'étais rassasié de romans et de poésie pour longtemps, je suis devenu plus casanier. Alors ont commencé mes m longs ennuis. Pour me distraire, je me suis mis à r regarder la plus jolie fille de Chambéry, qui demeurait en face de chez moi et qui ne demandait pas
aSO CORRESPONDANCE DE P. LANFREY. j
mieux. Cette petite était réellement très belle. Pcndant trente -cinq nuits, j'ai vu ses deux grands yeux noirs ouverts en face de moi (en rêve bien entendu). Au bout de ce temps, elle a été demandée en mariage par un grand garçon qui a 10,000 francs de rente. Ce que voyant, je me suis tourné d'un autre coté et n'y ai plus pensé; sa blanche figure n'a plus reparu derrière le petit rideau ; cela m'a occupé un peu, mais ne m'a pas empêché de m'ennuyer largement. En somme, j'ai eu un mois et demi de beaux jours pendant mes vacances. Je dois. ajouter à cela vingt-quatre heures que j'ai passées dans un vieux cellier, aux Charmettes, à trente pas audessus de la maison de Jean-Jacques, et qui sont les plus délicieuses de ma vie. A mon arrivée à Grenoble, j'en ai d'abord été parfaitement satisfait; cette ville est si riante avec ses toits rouges, ses grisettes, ses environs charmants et sa double ceinture de remparts et de montagnes blanches de neige pendant la moitié de l'année, qu'il est impossible de s'en défier ; mais on ne tarde pas à voir tomber son illusion, c'est du moins ce qui m'est arrivé, à moi. D'abord, Messieurs de la Faculté de droit, à part un qui est médiocre, sont des croûtes ; ensuite, Messieurs les étudiants sont ennuyeux ou ivrognes. Le théâtre est une bicoque, les acteurs ne valent rien, et, par-dessus tout, on ne trouve dans le cabinet de lecture que des romans, ce qui m'agrée fort peu, moi qui ai des plans d'étude gigantesques. Au reste, sous le rapport matériel, je n'ai rien à désirer. J'ai,
A M. ARTHUR LEROY. ' 2il
ù l'angle d'une rue, une petite chambre au premier étage avec trois fenêtres et un balcon qui règne tout autour. C'est une des plus jolies de Grenoble. Mon escalier, dont j'ai la clef, est pour moi seul, ce qui est un avantage inappréciable. Toutefois, tu dois comprendre que, malgré tout cela, il est peu probable que je termine mon droit à Grenoble. Les premiers éléments d'étude m'y manquent, et je suis loin d'avoir du temps à perdre. La vie de province redevient mon cauchemar; toutes ses mesquineries me froissent et me font prendre des accès de rage, car malheureusement je ne suis pas toujours disposé a rire. Je suis furieux contre mon roi ; si ce crétin-là voulait, il serait à présent roi d'Italie, ce qui ne vaudrait pas mieux pour les Italiens, mais leur donnerait l'unité dont ils ont tant besoin pour se tirer d'affaire. D'un autre côté, je ne suis pas moins furieux contre mes compatriotes les Génois, les Alexandrins, les Piémontais, les Savoyards; ce soliveau, poussé par la crainte, leur donne un fantôme de constitution dans laquelle on ne reconnaît pas encore la centième partie de leurs droits; et voilà ces niais qui s'attroupent, s'éxÛMÉent, s'illuminent et baisent les mains de leur monaYtyue chéri!... Ils le remercient de ce qu'on leur a rendu une faible partie de ce qu'on leur a volé. Ils le remercient, et le premier article de leur Gode civil est encore celuici : « Sa Majesté le Roi a seul le pouvoir de faire les lois, de les casser et de les interpréter d'une manière souveraine. »
Et on lit à l'article Liberté de la Presse : « Sa Majesté le Roi, prenant en considération le progrès des lumières parmi ses sujets, établit une censure plus large, à la condition cependant que l'écrivain ne s'attaquera ni à la morale, ni à la religion, ni au gouvernement de Sa Majesté. »
Décidément je leur vote les étrivières. Il paraît, d'après ce que dit le Charivari, que vous faites vos farces à ce pauvre M. Ducaurroy. Je n'ai môme pa* cette ressource, cette ultima ratio. Il me faut subir pendant une longue heure et demie un certain M***. vieillard au chef branlant, qui, pendant trente-cinq ans, a fait son cours en latin et s'est lancé tète baissée dans l'opposition depuis qu'on lui a prescrit de le faire en français. A propos de français, je m'imagine que tu ne t'attends pas à ce que je te tiennr des discours suivis. Je n'apprends pas l'allemand. | Il n'y a qu'un maître d'allemand dans tout Gre- ; noble, et son enseignement est hérissé de difficultés. 11 est dur d'oreille et ne comprend presque pas le français. II m'a donc fallu quitter cette illusion avec les autres. Je vais assez souvent au théâtre entendre la troupe, parce que c'est une troupe lyrique; j'ai eu le plaisir de 1-écoutcr deux fois dans Lucie, le Barbier, la Dame Blanche, la Favorite, etc. Je raffole de la ZuriV; ; je te conseille de 1 étudier, mon cher artiste. 11 n'y a pas de musique qui m'émeuve autant que celle-là. J'en sais une quinzaine de motifs ? que je fredonne du matin au soir avec ma grosse voix en faux, bourdon et qui, malgré cela, me trans-
portent au septième ciel. Avant de l'étudier sur des cahiers, je te prierais de la voir jouer au moins deux fois, parce que je ne pense pas qu'il y ait d'opéra où la musique soit si bien adaptée aux situations et aux paroles. Gela dit, je mets fin à mon caquetage, parce que tu dois en avoir assez et qu'il faut bien que j'aille dîner, car il est cinq heures.
Ton ami.
13 janvier 1848.
Mon cher ami,
A te parler franchement j'avoue qu'à moins de te raconter les crises morales et intellectuelles parlésquelles je passe, ce qui serait infiniment ennuyeux pour toi, je ne sais trop de quoi t 'entretenir tant ma vie est monotone et isolée. Je te prie de n'attribuer qu'à ce motif les longs retards que je mets à répondre à des lettres que je reçois avec tant de plaisir. Tu ne peux guère comprendre cela au milieu du tourbillon de Paris, où les événements se succèdent avec une telle rapidité qu'ils suffisent à eux seuls pour entretenir l'activité de l'intelligence. Ici, les existences s'écoulent avec le murmure lent et monotone des eaux d'un ruisseau. C'est du reste la seule poésie qu'il y ait dans la vie de province, tout le reste est ridicule ; bien que ce calme plat m'ennuie, je crois que j'en ai un véritable besoin. Il faut que je me réveille et me discipline quelque temps avant d'en-
Ht CORRESPONDANCE DE P. LANFREY.
trer dans cette lice où il faut combattre pour vivre, vaincre pour ne pas être vaincu, tuer pour ne pas être tué. A Paris, je serais trop dissipé, distrait par la vie extérieure. A part les heures où je vais au cours, ce qui m "arrive assez peu souvent quoiqu'on nous régente encore comme de petits écoliers, je suis à peu près toute la journée fermé à clef dans ma chambre avec mes bûches de bois et mes chers bouquins. Le soir, avant ou après diner, je me permets quelquefois une petite course pédestre sur la neige, ce qui est pour moi une grande distraction. La neige me produit un drôle d'effet. Lorsque je marche sur la neige, il me Semble que je ne suis plus de ce monde. Je crois marcher sur les nuages et je me mets à penser aux vivants comme à de bonnes gens qui me sont complètement étrangers. Ils passent et repassent devant moi en jouant chacun leur rôle comme de vraies marionnettes. Je te fais grâce du n.'ste de mes impressions.
J'ai lu dernièrement dans les journaux que le cours de Michelet avait été suspendu. Pour moi qui vois tous ces événements de loin et à tôte reposée, il me semble que le gouvernement devient fou. Le mot est naïf, mais il traduit parfaitement mon idée; je crois qu'il se méprend entièrement sur l'opinion publique. Il ne voit pas que cette majorité qu'il tient sous sa main n'est qu'une fiction, une apparence. Aussi ne puis-je comprendre qu'on ose encore faire son panégyrique. Je suis navré de ne pas être à Paris pour assister au banquet de la jeunesse des écoles, voir
les trois ou quatre hommes illustrai '. : ;^ba :$<nyer&$A: " prendre la parole et me donner la sàtfe^Uon de protester à ma manière contre ce gouvernement qui m'excède. Cependant je ne te cèlerai point que j'abhorre le genre banquet. Je le tolère et je le subis comme une nécessité et parce qu'il est à peu près la seule manière permise de manifester une opinion et de faire de la politique coram populo, mais il est loin d'avoir mes sympathies. De tous les charlatans et de tous les déclamateurs les charlatans démagogues sont de beaucoup les plus terribles. Je hais les factieux, ce qui ne veut pas dire que je n'aime pas les grands révolutionnaires. J'appelle factieux ces êtres sans dignité, qui, sans a voir seulement raisonné leurs convictions, font de l'opposition entre la poire et le fromage et au milieu des fumées du vin, et qui n'injurient que parce qu'ils peuvent injurier sans danger. Ils ont ordinairemant de grosses faces réjouies qui jurent avec leurs sombres discours et sont les *
ennemis personnels de M. le maire, M. le préfet ou M. le député, qt» ont refusé de pousser M. leur fils. Voilà en général les gens qui peuplent les banquets (en province). Aussi le peuple est-il très sceptique à cet endroit et ce n'est pas sans ironie qu'il regarde défiler la procession de ces messieurs. J'avoue que ces factieux d'aujourd'hui sont réduits à de bien mesquines proportions et je comprends qu'on ne s'en effraye pas. Mais on devrait regarder plus bas : à la surface flotte l'écume, mais au-dessous dort la mer profonde et implacable.
Je te prie de ne plus te mettre en peine de mon diplôme que j'ai depuis un mois et demi. Réponds promptement, sans quoi je te crois fâché contre moi. Ton ami.
Grenoble, le 4 mars 1848.
Mon cher ami,
C'est une triste chose qu'une révolution en province, écoute plutôt : Vendredi matin, on entend retentir dans la rue une vieille trompette enrouée; on se rassemble et on lit une affiche ainsi conçue : Dépèche Télégraphique : « M. Odilon Barrot nous « informe que le roi abdique et que Madame la Du- « chesseest régente; un nouveau ministère se forme.» Tout le monde crie : «Vive la Régence ! ! ! A bas « Guizot ! » etc. Le soir, illumination générale.
Le lendemain, à la même heure, la même trompette se fait entendre et on lit sur l'affiche : « Le « gouvernement républicain est organisé, etc. Louisce Philippe a glissé dans le sang et dans la boue, etc.» Tout le monde crie : « Vive la République ! » Le soir on casse quelques vitres, on chante la Marseillaise. Les cafés sont envahis par des gens ivres. On s'observe, on se regarde dans les yeux. Le lendemain une commission de quatre républicains s'organise, ordonne la convocation de la garde nationale, à qui
on distribue des armes. Le préfet et le maire donnent leur démission. On parle de jeter deux bataillons de garde nationale dans le fort de Grenoble pour la sécurité publique. Tout cela est fait avant que les journaux arrivés de Paris aient parlé d'un commencement d'émeute. On fait courir des bruits absurdes et ridicules ; pendant la nuit, à trois heures du matin, des gamins viennent me casser mes vitres. Je saute de mon lit et je fais une charge à fond de train avec une canne. Peu à peu les journaux et les lettres particulières viennent confirmer les dépêches télégraphiques; quelques conservateurs forcenés se drapent en Brutus, les fonctionnaires publics donnent leur démission. Tout est calme. Le Midi est parfaitement tranquille, ainsi que Lyon, qui est entré dans le mouvement avec énergie, mais sans désordre. En somme beaucoup de calme, mais pas de véritable enthousiasme. Cependant le Dauphiné est un pays révolutionnaire s'il en fût. Mais cette jeunesse est bien morte, bien indifférente, bien niaise. Elle s'arrange de la République comme de toute autre chose, comme elle s'arrangerait du despotisme pourvu qu'il lui laissât ses cafés et ses tristes plaisirs. Beaucoup sont très affligés de ce que les bals sont généralement suspendus. Gela me soulève le cœur, et malgré la vraie joie que m'ont causée ces événements, l'ennui se pétrifie de jour en jour davantage sur ma |r pauvre figure. Demain a lieu une grande fête natio* nale* Ce matin, les étudiants sont allés sommer leur doyen de leur accorder huit jours de congé. En Sa-
voie, on crie : «Vive la République française! >■ Charles-Albert a eu bon nez de donner une constitution à ses Savoyards ; néanmoins je crois que dans peu ils seront Français. Maintenant, s'il m'est permis de parler de mes impressions personnelles, je te dirai que c'est avec un véritable bonheur que je vois s'inaugurer la république. J'ai la conviction que les rois sont désormais impossibles en France, bien que beaucoup de gens paraissent croire que la France a été faite pour la monarchie comme le gant pour la main. Si bas que tombe le nouveau gouvernement, si c'est sa destinée de s'avilir comme les autres, il est impossible qu'il tombe plus bas que son prédécesseur et, à tout prendre, je préfère encore une mauvaise république à une si misérable monarchie ; je préfère les agitations tumultueuses, qui sont encore un témoignage de vie et de force, à cette morne indifférence pour tout ce qui est sacré aux yeux des hommes. Mais je ne pense pas qu'avec cette puissante organisation de la garde nationale, avec cette publicité et surtout cette expérience, sagesse et providence de la France, il puisse y surgir de grands troubles. D'ailleurs les noms des hommes qui sont au pouvoir nous sont un sûr garant non pas peutêtre d'une grande rouerie politique, mais d'une grande générosité, ce qui est au-dessus de toutes les politiques, aussi au-dessus des politiques que la vie est au-dessus de la science Lorquet, et d'une non moins grande largeur d'idées, car Lamartine, Arago, Louis Blanc sont, quoi qu'on en dise, d'une trempe
au moins égale à celle de M. Guizot et consorts, bien que je n'accepte pas toutes leurs théories.
J'admire comme tous les hommes changent d'opinion d'un jour à l'autre, et cela non seulement dans l'armée, mais dans toutes classes et nulle part plus hideusement que dans les fonctionnaires et les journalistes. Lis le Moniteur : Journal officiel de la République française ; lis les Débats : « Citoyens, avant tout, soyons unis ! Rallions-nous autour du gouvernement républicain! » (Textuel.) Lis V Union Monarchique s'intitulant désormais Y Union et disant: Plus de Rois. Le Constitutio?wel quine Test plus et le Siècle devenu sans-culotte. Partout et toujours des apostats. Je neveux pas d'autre preuve que celle-là de la dégradation morale où nous étions tombés. Vois toutes les autres révolutions et dis-moi si jamais des hommes se sont reniés avec tant de cynisme.
Je viens de faire ce que l'on appelle une bonne charge et je te la confesse la rougeur sur le front. Cependant elle peut réussir. Voici : j'avais lu, il y a quelque temps, dans un coin obscur de mon code une certaine loi sur la naturalisation qui me faisait dresser les cheveux sur le front. Elle prescrit à l'étranger dix ans de résidence en France avant de pouvoir être naturalisé. Or, comme il faut nécessairement que dans deux ou trois ans je gagne mon pain, je ne voyais pour sortir d'embarras que deux ou trois issues 4sms le genre de celle-ci : me faire piou-piou ou clerc de notaire, ne pouvant être ni avocat, ni autre chose semblable; ces alternatives £> 20
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Maintenant de quoi te parlerai-je bien? Lorsque deux amis ne se sont pas vus de longtemps, ils ont
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•2,il CORRESPONDANCE DE P. LAN F RE Y.
eV alors seulement je te ferai ce qui s'appelle une épitre, ceci ne compte pas.
Ton tout dévoué.
P. -S. Quoique je sois bien pressé, voici deux ou trois particularités que je veux Rapprendre sommairement : 1° J'ai appris l'Italien pendant mes moments perdus et je le parle très couramment; 2° je vais voir ce soir sur le théâtre de Grenoble, où j'ai déjà eu le plaisir de voir Lepeintre aîné, il y a un î mois, le Chalet, joué par des étudiants, dont un sort j du Conservatoire. Il a une voix agréable. J'ai fait j provision de clefs ; 3° comment se porte M. Lorquet, sa science et sa vie ; 4° c'est un bien excellent homme; ii° je t'embrasse de tout mon cœur.
Rue des Clercs, 9.
Ecris-moi avant le 6 avril où je pars pour Chambérv.
9 mai 1818.
Voici bien longtemps, mon cher ami, que je dois une réponse à ta lettre qui m'a fait tant de plaisir; j'ai voulu attendre la rentrée des vacances pour te l'écrire, ne connaissant pas les adresses de tes divers correspondants. Tu veux, mon cher ami, que je te^S parle de moi, de ma vie, que je te dise où j'en suis sur toute chose. Ce serait une tâche un peu longue,
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et puis au moment où tu recevras ma lettre je serai déjà peut-être changé. En ce temps-ci tout se précipite avec une telle rapidité qu'on est bien en peine de pouvoir se définir soi-même : on n'est déjà plus ce qu'on était tout à l'heure. Les idées vous envahissent ; les progrès, les procédés lents et analytiques de l'intelligence sont pour ainsi dire supprimés et on ne conçoit plus que par inspiration. Voilà du moins l'effet que ce grand remuement d'hommes et d'idées produit sur moi. Cela m'entre par tous les pores. Je ne suis point un simple spectateur. Je souffre, je me réjouis, je m'indigne tour à tour. Mais je ne m'appartiens pas. C'est le dieu ou le démon du siècle qui^ me possède. Rien, à mon avis, ne fait plus ressortir ces rapides changements qui, avec Je temps, modifient si profondément la personnalité humaine qu'une correspondance entre amis comme je l'entends, c'est-à-dire une correspondance sérieuse, qui soit l'expression vraie des idées et des sentiments de ceux qui l'entretiennent. C'est en songeant à ces épanchements passés qu'on voit bien toute la différence du moi d'aujourd'hui avec le moi d'il y a vingt jours et qu'on se demande avec inquiétude : « Est-ce bien moi qu'il ou qu'elle aime? N'est-ce pas mon fantôme qui est déjà enseveli dans les limbes du passé?» Il est bien triste de penser que l'amitié, le seul lien qui fasse tenir à la vie soit chose si fragile; et, pour mon compte, je ne connais pas de peine plus terrible que celle de sonder un ami après trois ou quatre ans de séparation, lorsque à chaque
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lueifr on découvre des abîmes inconnus et lorsque ces yeux habitués à lire dans les vôtres ne vous lisent plus que d'un air égaré et sans vous comprendre. Mais vivons toujours. Et qu'importe, si le cœur reste pur. Gela se voit quelquefois.
Je ne sais pas où diable j ai pris ce matin cette humeur morose. Gela vient peut-être de ce que j'ai vu hier un mien ami abruti et méconnaissable, mais ce n'est pas une raison pour abuser de ta patience. Je vais donc te dire sans autre préambule non pas où mes idées en sont en ce moment, parce qu'il faudrait leur courir trop longtemps après pour les retrouver toutes, mais ce que je fais. Je vis d'une manière assez inégale d'après mon habitude. Voici bien deux mois et demi que je n'ai pas mis le pied au cours : c'est un petit sacrifice que je me suis imposé avec bonheur pour fêter l'avènement de cette chère République. J'ai dit, je crois, «que je n'ai pas mis le pied au cours » cela doit te dire suffisamment que je n'ai pas l'habitude d'y porter autre chose. Un livre de droit est une chose trop sacrée pour inoi pour que j'y touche. Cependant je ne suis pas absolument mécontent de la manière dont j'ai employé mes six mois. Il m'est arrivé, il est vrai, quelquefois de dépenser l'argent de ma mère à des folies qui me faisaient périr d'ennui, à des plaisirs qui me faisaient rougir, et de rentrer le soir dans ma chambre le cœur plein de rage ; mais il m'est arrivé aussi plus souvent, bien plus souvent, de travailler quinze heures en vingt-quatre. A quoi? — à tout : à la lit-
térature, à la philosophie, à la politique même, mâjp surtout à l'histoire où se trouve seulement selon moi la vraie philosophie — la philosophie réelle et pratique, et non celle qui se nourrit de rêves et poursuit de vaines chimères, et non celle qui momifie la créature de Dieu faite pour agir, qui la condamne à l'isolement pour lui faire dire après une vie entière vouée aux travaux X =. Non la vrai philosophie n"est pas cette philosophie mathématique et stérile. Où en seraient les représentants de la nation française si du X Cogito ergo sum 1 principe de toute philosophie et partant de toute politique, il en fallait déduire la constitution qu'ils se proposent de fonder? Vingt pages d'histoire m'en apprennent plus sur la providence et sur l'âme humaine que tous les traités présents, passés et futurs sur la psychologie et les attributs de Dieu. Et en outre que de connaissances utiles et pratiques ! — Pauvre philosophie, impuissante à démontrer Dieu et à démontrer l'âme. Oh! que nous importe le resté si nous croyons à cela? Que nous importe l'origine et la formation des idées, que nous importent les divisions et les subdivisions de nos facultés et les mille méthodes du raisonnement? — Et la morale n'est-elle pas tout entière dans ces deux mots auxquels nous adhérons d'avance, dans ces deux mots que vous ne pouvez démontrer: Dieu et âme?... Retiens bien ceci: il n'y a plus de véritable philosophie que la philosophie de l'histoire. On ta comprend bien. Toutes les intelligences de notre siècle se sont tournées de ce côté. Le reste n'est
238 CORRESPONDANCE DK P. LANFREY.
que système, illusion, chimère et chaos. Considère plutôt M. Lorquet. C'est une victime de la philosophie que je me rappellerai longtemps. C'est avec peine que je ne le vois pas porté sur la liste des députés, il a un grand cœur et en aurait bien valu d'autres ; le spectacle journalier des luttes de la tribune et la contemplation de la vie réelle aurait, je crois, débrouillé son cerveau. — L'histoire est en outre une source inépuisable de poésie, non pas peutêtre de la poésie de la nature, poésie remplie d'attraits et de charmes infinis, je le sais, mais qui conduit aussi à la rêverie, à l'isolement, et qui finit par absorber tout entier l'homme né pour l'action ; mais d'une poésie que j'appellerai humaine, de la poésie du triomphe et de la victoire, de la poésie du désespoir, de la poésie des idées, de la poésie de l'action. Tous les grands hommes d'action ont été de grands poètes, à commencer par Alexandre et à finir par Napoléon. J'ai lu, dans les mémoires de Napoléon, un mot qui m'en a plus dit sur son génie et sur son âme que tout ce que j'ai jamais entendu. C'est celuici : il me frappe l'esprit comme un éclair et cependant il est très simple : « En janvier, je passais une (( nuit sur le col de Tende d'où, au soleil levant, je « découvris ces belles plaines qui depuis longtemps « étaient l'objet de mes méditations : ltaliam! Italiam ! » — H y a dans ces deux mots : ltaliam ! ltaliam! un monde de poésie. Demande à Lamartine s'il y a de la poésie dans l'action. De tout ce bavardage il résulte que, l'histoire conciliant au suprême
 il. V... 239
degré mes instincts politiques, poétiques et philosophiques, je me mettrai à cultiver ce genre, non pas pour faire de moi un petit historien (Dieu m'en garde , j'ai trop en horreur les petits détails), mais s'il était possible une chose qui fût à la fois poète, politique et philosophe. Qu'en dis-tu? Je suis passablement naïf. Malheureusement il y a encore certains petits inconvénients de ma connaissance qui m'empêchent d'être la chose en question. Nous attendrons.
Maintenant si tu tiens à savoir ce que je fais heure par heure dans ma journée, tu peux te dire si cela peut te consoler de mon absence : huit heures du matin, il se demande en bâillant encore s'il ira au cours. 9 heures, il lit ses quarante journaux pour s'ouvrir l'appétit ; 10 heures, il déjeune ; 11 heures il se promène à l'ombre, s'il est possible, avec une canne, un parapluie ou un ami quelconque. Il s'ennuie beaucoup. Midi, il rentre chez lui pour travail* 1er jusqu'à cinq heures, mais il éprouve de grandes distractions à cause de certaines voisines. 5 heures, il dîne, se repromène, prend sa tasse de café, rentre à huit heures pour travailler jusqu'à une heure du matin. Voilà ma pauvre vie. Elle est, comme tu vois, pleine d'agrément et de variété, seulement elle m'excède. Je n'ai pas un seul ami, mais en revanche j'ai une foule de connaissances* Somme toute, je demande que cela finisse le plus tôt possible*
J'ai été passer un mois dans mon pays. Les montagnes y sont toujours aussi vertes, les lacs aussi
:>ll> CORRESPONDANCE DE P. LANFREY.
bleus, les glaciers aussi éclatants de blancheur et les hommes aussi stupides. Ils sont cependant d'une belle et forte race ces montagnards, mais leur bonté les perdra toujours. Avec des mots, on en fait ce qu'on veut. J'ai risqué me faire lapider vingt fois en essayant de leur prouver que leur roi ne leur donnait pas la centième partie de ce qu'il leur devait. Le Savoyard est par-dessus tout un animal* débon- ... naire et fidèle. Il prend la France en pitié et il ahor^ reur du communisme. Et puis la Savoie n'est-elle pas le berceau de la monarchie sarde? Mais si le [ Savoyard est débonnaire, il n'en est pas moins ombrageux quand on le contrarie et qu'on le pousse à bout. 11 est jaloux de sa misère et, lorsqu'on veut l'en délivrer malgré lui, il couve des colères sournoises et opiniâtres, qui éclatent tout à coup avec un bruit de tonnerre. Cette expédition absurde des ouvriers de Lyon a retardé mon pays de trente ans. La Savoie est plus savoyarde aujourd'hui que jamais, et elle l'est encore pour longtemps.
J'aurais encore beaucoup de choses à te dire, mais je crève de sommeil et je te souhaite le bonsoir. Ton ami dévoué.
Bien des condoléances à cet excellent père Lorquet.
Grenoble, 2 juillet 1848.
Ma chère mère,
Vous avez sans doute appris depuis cinq à six jours que tout était terminé à Paris, Dieu sait à quel prix. J'espère que la vue et le souvenir de tant de flots de sang répandus conjureront pour longtemps cette rage meurtrière et ces terribles inimitiés qui s'étaient emparées des partis, en même temps qu'ils rendront plus sages et plus sérieux ceux qui veulent mener les hommes et ne savent pas se conduire euxmêmes. Quoi qu'il arrive, il est certain que nous serons tranquilles pour plusieurs années ; on prend en ce moment des mesures qui coupent court à toutes les objections et qui touchent tous les problèmes ; toute cette foule égarée, que la mitraille a épargnée malgré elle, va être transportée avec ses femmes et ses enfants dans des pays lointains où la fièvre jaune, la peste et la misère en feront prompte et bonne justice. Ce qui peut retarder le rétablissement des affaires, ce sont les échecs du roi de Piémont et des Italiens. Si les Français interviennent, comme tout le porte à le croire, la guerre sera européenne. Vous avez là un bien pauvre sire. Reperdre en six jours le fruit sanglant et disputé de six mois d'héroïsme, et cela dans un moment où il peut disposer de 80,000 hommes contre 40,000 à peine, * 21
24* CORRESPONDANCE DE P. I.ANFRET.
c'est d'une ineptie inqualifiable, si ce n'est pas autre chose. Mais n'anticipons pas sur l'avenir. Le présent est assez triste. J'ai écrit à M. Mansoz pour lui demander de ses nouvelles en votre nom. C'est un témoignage de sollicitude que nous lui devons bien. Malgré ses petits défauts, je lui ai conservé une véritable affection et beaucoup d'estime. Je ne sais pas encore si j'écrirai à Adolphe. Je lui conserve une rancune de ne m'avoir pas répondu. Je passerai mes examens du 12 au 15 du mois d'août. Ce sera une dépense d'une centaine de francs de plus. Si vous êtes dans l'impossibilité de la faire, je ne les passerai que Tannée prochaine. Mais ce sera un petit inconvénient pour moi. Je m'étais trompé en vous annonçant ces vacances que je prenais à Pâques ma dernière inscription. On prend quatre inscriptions par an. La première en novembre ; la seconde <ui janvier ; la troisième en avril et la quatrième en juillet. C'est donc treize cents francs de plus que nous pensions dépenser. Si décidément les affaires vont si mal que vous ne puissiez plus m 'entretenir étudiant, je me fais soldat. C'est la seule carrière qui reste aujourd'hui à un jeune homme. Il n'y a de l'a venir que là. Toutes les autres industries sont mortes ou expirantes. C'est la seule dans laquelle à mon âge un jeune homme puisse se suffire à luimême sans absorber la subsistance de ses parents, ce qui est fort triste, je vous assure. J'ai des remords lorsqu'à la fin du mois il faut que je vous demande de l'argent, et cependant il le faut, c'est une fatalité.
Je voudrais vivre de mon travail ; je sens que je fuis plus fort, plus intelligent que mille brutes qui le font et je ne le puis pas. Je n'ai pas l'âge. Mais si je veux bien prendre un bon sabre et un bon fusil pour égorger mes semblables, je trouve un emploi à l'instant même. Je serai nourri, habillé, choyé, et, au besoin, si je suis blessé, on payera mon compte chez le pharmacien (ce que je niai pas encore fait moi, à propos). C'est madame Riu, ma propriétaire, qui a payé presque tous mes remèdes. Si vous pouvez me donner de suite un petit subside pour ma maladie, qui m'a tourmenté à peu près un mois et quelques jours, faites-le de suite, sinon elle attendra. Vous voyez, qu'en somme, si je ne suis ni blessé, ni tué, si votre maison n'est pas criblée de boulets, nous avons notre part d'ennui.
Comment tout cela finira-t-il et quand?
Fasse Dieu que ce soit demain. Je suis sérieusement endommagé du côté de la gaieté. Le peu qui m'en restait s'en va. Quant à mon cœur, il est toujours le même ; ou s'il change, ce ne sera jamais pour vous.
Je vous embrasse affectueusement.
Votre dévoué fils.
>[\ CORRESPONDANCE DE P. LAXFREY.
A M. LAXFREY DE LISLE.
Grenoble. 4 juillet 18î8.
Tous ceux qui vou3 aiment, mon cher cousin, ont été bien inquiets, ces temps derniers, et leurs inquiétudes ne sont que trop justifiées par les tristes nouvelles qui nous arrivent chaque jour de Paris. Ils espèrent que vous n'avez aucun malheur à déplorer au milieu de ces calamités publiques et vous prient de les rassurer le plus vite possible. Cette incertitude absolue sur votre sort et celui des objets de votre affection, leur serait impossible à supporter plus longtemps. Quant à moi, j'espère que vous connaissez assez mon cœur pour ne pas douter de la part bien sincère que je prends à ces sentiments. Madame... votre sœur se porte bien et va passer trois mois à Oncin, avec le reste de la famille.. Embrassez pour elle et pour moi madame Lanfrey et votre charmante petite fille.
Votre ami et cousin.
P.- S. Madame Debelle est à Lyon dans une maison de santé où elle a été envoyée par son fils que je n'ai pu rencontrer nulle part malgré mes efforts.
A M. LANl^REY DE LISLE. 245
Mon cher cousin,
Je serais un ingrat si, dans l'impossibilité où je me trouve de vous rendre votre bonne et aimable visite, j'attendais plus longtemps pour vous remercier au moins par une lettre. Je suis décidément pris de ce qu'on nomme, en jargon médical, une bronchite chronique, et je ne sors guère de ma chambre que pour me promener au soleil, le long des murs, à la façon des aveugles et des vieillards. Si j 'en crois mes pressentiments, je n'en serai pas quitte avant longtemps. J'ai même lu dans un livre de médecine que j'étais condamné à mourir entre deux cautères. Mais je forme opposition contre cet arrêt et j'en appelle !
J'en appelle au printemps et à tous les dieux de la jeunesse. Vous, mon cousin, conservez-vous à l'amour de votre petite famille et que les morts ne vous fassent pas oublier les vivants.
Votre ami affectueux.
P.-S. J'ai reçu d'Eugène Chabert une lettre dans laquelle il me prie de vous embrasser affectueusement. Peut-être viendra-t-il à Paris avant la fin de l'année. Je lui ai fait part de vos regrets d'avoir laissé sa lettre sans réponse et des motifs qui vous y
ont forcé. Je finis par une prière que vous trouverez
24ti CORRESPONDANCE DE P. LANFKEY. ]
bien indiscrète et bien exigeante : tâchez donc de vous promener un peu de mon côté, si toutefois vos jambes veulent bien y consentir.
.'î août.
Samedi, 5 août 1848.
Je suis bien heureux de m'arracher un instant aux préoccupations qui m'assiègent pour causer avec toi; il y a longtemps que je n'avais eu ce plaisir, grâce aux complications toujours nouvelles de ma mauvaise fortune J'ai pu sortir de ma chambre, que
j'avais gardée longtemps, Dieu sait avec quelle satisfaction. J'avais un immense besoin de respirer l'air pur et de voir le ciel. Je suis parti un beau matin et j'ai fait, durant deux jours de suite, une course à travers montagnes, une course délirante et échevelée, comme on n'en fait qu'en rêve. Jamais je n'ai trouvé dans la nature autant d'animation, de vie, et jamais je ne l'ai aimée d'un amour plus ardent et plus sauvage. Voici ce qui me préoccupe : Tu connais sans doute en ce moment la malheureuse défaite des Italiens, fruit de l'ineptie inqualifiable de Charles-Albert comme général et des indécisions du pape, qui ne sait comment concilier son temporel avec son spirituel. (J'aurais des milliers de choses inédites à dire là-dessus si j'en avais le temps.) De
A M. A. LEKOY. Ml
tout cela est résulté une levée en masse dans les États sardes, et je m'y trouve compris, à ce qu'on vient de m'annoncer, quoique dispensé par mon âge et ma qualité de fils unique et fils de veuve. La souffrance n'est plus une chose nouvelle pour moi, et Dieu sait que tout mon bonheur serait de souffrir et de mourir pour une si noble cause (sans phrase), si je ne savais que ma mère mourrait du même coup que moi; si je ne savais que, même ce cas de mort écarté, ce serait une calamité pour elle; quant à moi personnellement, je crois que ce que j'aurais de plus beau à faire et de plus heureux serait, en effet, de mourir. D'abord, il me faudrait renoncer à la carrière civile que j'ai présentement en vue. Alors, il me resterait deux alternatives : me vouer pour toute ma vie au service militaire, chose déplorable, vu que je n'ai fait, dans cette partie, aucune étude qui puisse me mener à quelque chose, ou me faire mutiler par quelque projectile autrichien et devenir ce qu'on appelle un débris , un glorieux débris ! triste consolation à mon âge... Tu m'objecteras que je pourrais me battre pendant une ou deux années après lesquelles la guerre serait finie, et je pourrais retourner dans mes foyers reprëftjàre mes habits et mes projets bourgeois. Malheureusement, le temps est trop à la guerre pour que les rois licencient leurs troupes d'ici à quinze ans. Quoi qu'il en soit, j'ai encore une petite chance en réserve pour échapper à ces extrémités, c'est d'attraper un bon numéro au tirage. Le roi et dictateur Charles-Albert a jugé à
if
iMH CORRESPONDANCE DE P. LANFKBT.
propos, dans sa paternelle prévoyance, de favoriser quelques numéros.
Mais ce n'est pas tout... Imprévoyant de l'avenir, je comptais passer mon examen à la fin d'août; en conséquence, j'avais commencé à le préparer à partir du 24 juillet. Maintenant, il faut que je sois à Chambéry le 14 et, par conséquent, que je passe lo 12, ce qui fait une légère différence. Ce n'est pas tout encore, on veut me faire perdre une inscription sous prétexte que j'ai manqué, pendant trois mois aux appels... Ah ! maîtres d'école et de pédanterie, amitiés d'estaminets, amours empoisonnées, femmes cancannieres et mesquines, jeunesse ivrogne, que toute cette vie de province m'excède ! Je me jetterais je ne sais où si je n'avais pas encore la bonhomie de croire que d'autres que moi tiennent à ma conservation.
Je ne trouve rien que de très raisonnable dans ton projet d'entrer à l'école d'administration, et tout en étant de l'avis de M. de Vaulabelle qu'on ne forme pas des administrateurs avec quatre ou cinq maximes d'économie politique, vraies aujourd'hui, fausses demain, si le vent tourne, mais qu'ils se forment eux-mêmes par* le contact et le maniement des affaires, je crois que cette institution sera utile en deux choses, si elle subsiste. Sans former précisément des administrateurs, elle donnera aux élèves la plupart des connaissances qui sont au moins très utiles dans cette carrière (chimie, physique, mathématiques élémentaires, etc.), et qu'on regrette sou-
vent, même dans de bons administrateurs. Ensuite, elle empêchera tout gouvernement présent ou à venir de monopoliser les places d'administration en faveur des plus offrants et des protégés. Ce sont là, à mon avis, deux avantages qui méritent d'être pris en considération. Ton M. de Vaulabelle, d'après tout ce que tu m'as dit, doit être terriblement gêné dans ses habits de ministre. Il est trop bonhomme et trop amoureux du paradoxe pour pouvoir l'être longtemps. Je sais bien que les ministres en général ne se font pas faute de pratiquer le paradoxe, mais ils . gardent des apparences de sérieux qui les sauvent. M. de Vaulabelle, d'après l'idée que je m'en fais, doit aimer trop la saillie et la singularité dans ses paradoxes. Ce sont ceux qui réussissent le moins.
Je suis obligé de te quitter là, mon bon ami, je l'écris entre : Titius hœres esto, si Mœvius haeres non £ sit et si Mœvia capitarium> etc... Je suis tout heureux ; que tu m'aies grondé pour ma négligence ; je n'ai | pas d'amis à Grenoble. Bientôt je t'écrirai le dénouement de toutes mes complications. Si tu vois V... à qui je dois aussi une lettre, dis-lui que je suis pressé d'une manière affreuse pour mon examen et que je lui écrirai aussitôt le danger passé. Que de choses j'ai oublié de te dire, mais ce sera pour une autre fois. Je t'embrasse de tout cœur.
Ton ami.
Chambery, 16 août 18t8.
Mon cher ami ,
Toutes mes affaires se sont arrangées en huit jours comme par enchantement et de manière à me laisser presque des regrets sur le vide et le désœuvrement de mes journées d'à présent. On ne m'a pas fait perdre d'inscription, grâce à mon attitude ferme et à un certificat de médecin; j'ai été reçu trois jours après à mon examen, et je ne suis pas compris dans la levée, ou du moins je ne partirai qu'à la dernière extrémité, avec la phalange des orphelins, des fils uniques et des maris de cinquante ans.
J'ai été vivement touché du ton ému qui règne dans ta lettre et les marques d'intérêt que tu m'y donnes, quoique je ne les mérite pas, me seront toujours chères et vivront toujours dans mon cœur. Je voudrais hien, je t'assure, pouvoir te dire tout cela à Paris, l'année prochaine , tes deux mains dans les miennes ; mais cela est encore impossible à réaliser pour une année au moins; peut-être feraî-je, là-bas, ma dernière année de droit ; mais il me faudra combattre, et tu sais qu'il est bien difficile de combattre les arguments d'une mère. J'ai trouvé mon pays bien différent de ce que je l'avais laissé. Je t'ai dit, je crois, à Pâques, qu'à cette époque il y avait une grande réaction contre la France et la Ré-
publique. Ils étaient dans l'enivrement de leurs pauvres triomphes, ils croyaient pouvoir se passer à perpétuité des Français, qui, pour eux, étaient des voraces , ouvriers et bourgeois faisant cause commune. Il y a maintenant une réaction en sens contraire , et cela ne m'étonne pas. Ces pauvres Savoyards ont porté à eux seuls tout le poids de la guerre. Dans la dernière bataille, ils ont chargé à la baïonnette pendant cinquante-six heures de suite. Us se sont fait écraser héroïquement pour une cause qui n'était pas la leur, pendant que les Modenois désertaient, que les Milanais trahissaient, que les Romains se querellaient avec leur pape. Ils regagnent maintenant leur foyers (ceux qui ont survécu), tout criblés de blessures, pieds nus et l'âme pleine d'une sauvage colère contre les Italiens. D'un autre côté, comment les a remerciés le roi de Piémont, qui leur doit ce qui lui reste de territoire?... Avec des décorations et sans les mentionner plus particulièrement que ses autres corps, pour ne pas faire naitre, dit-il, de rivalités. Les députés savoyards sont hués à la Chambre lorsqu'ils se mêlent d'y parler leur langue, le Français, et pas un d'entre eux n'occupe la moindre place dans les ministères et l'administration. Le peuple tourne sensiblement vers la France ; la bourgeoisie est indécise et se promène, l'arme au bras,' dans les rues pour empêcher les ouvriers de crier : « Vive la République 1 A bas les nobles et les prêtres ! » Quant à ceux-ci, leur mot est : « Plutôt Autrichien que Français. » On en a
2Ô3 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.
fusillé quelques -uns en Piémont, qui, employés dans l'administration des vivres, avaient laissé l'armée périr d'inanition. Hier soir, ici, on a bousculé quelques gardes nationaux et quelques soldats de la ligne, mais cela n'a d'autre signification que celle de montrer le désir du peuple. Il est trop débonnaire |K)ur vouloir quelque chose sérieusement ; qu'on le laisse retourner à sa bouteille et à ses pommes de terre et on en aura beau jeu. J'ai appris hier au soir que les Bolonais venaient de chasser les Autrichiens. J'ai bien peur que cela ne soit le signal de l'invasion des États romains, complètement incapables de résister longtemps. Quant à l'intervention anglo-française, je suis de ton avis. Je la regarde comme une chimère enfantée par la peur. Il est bien évident que les Autrichiens qui, d'ici à la lin de la trêve, auront 150,000 hommes de plus en Lombardie, avec les armées russes, s'ils veulent, ne consentiront pas à <:eder tout ce qu'ils ont conquis jusqu'à présent. C'était immédiatement après la grande bataille qu'il fallait intervenir ; avec un bon général, tout aurait été promptement terminé. L'Italie entière se serait alliée à l'armée française, et cet élan de toute une nation aurait imposé la paix à l'Autriche en un mois. Maintenant qu'elle a quarante jours devant elle, elle va combiner toutes ses alliances, et la France aura toute l'Europe sur les bras ou sera parjure. Attendons toujours. Maintenant que me voilà parqué ici pour trois mois, je vais tâcher d'employer mon temps le plus utilement possible. Tu auras souvent de mes
nouvelles; j'espère que, de ton côté, tu ne me négligeras pas.
Ton ami.
P. -S. Bien des amitiés de ma part à M... Ecrismoi donc si vous avez fait cet hiver ces petits repas paternels au lait et au chocolat, dont il m'entretenait sur les bancs de la montagne en rhétorique, du temps qu'il était ma victime.
Chambéry, 16 août 1848.
Mon cher ami,
Il faut que tu me pardonnes une dernière fois ma négligence à t'écrire. J'ai passé depuis trois mois par tous les embarras imaginables. J'ai fait d'abord une maladie longue et dangereuse qui m'a retenu cinquante jours dans ma chambre et m'a fait souffrir comme un damné. Deux médecins m'ont abandonné successivement, et un troisième m'a guéri à moitié. Alors sont arrivés les examens et les levées en masse dans les États sardes. J'ai passé mes examens et j'ai tiré un bon numéro à la conscription, ce qui, combiné avec ma qualité de fils unique, m'a empêché de partir. Mais tout cela n'a pas été fait en aussi peu de temps que j'en mets à te le raconter. Pardonne-moi donc, car j'ai pensé à toi pendant
tout ce temps et j'ai eu bien de l'inquiétude à ce sujet. Es-tu reçu à l'Ecole polytechnique? Répondsmoi vite. Les journaux n'en parlent pas encore, mais tu dois le savoir. Tu avais l'air, dans ta dernière lettre, de ne pas tenir à y être admis, mais crois bien que c'est ta véritable carrière. Si les immenses propriétés dont ton père a la direction t'appartenaient en propre, je te dirais : fais-toi administrateur et agriculteur, détourne les rivières, canalise, défriche les terres incultes, dompte toutes les forces brutales de la nature ; c'est, dans notre misérable société moderne où chacun ne vit qu'à la condition de tuer son voisin, c'est la plus noble profession en même temps que la plus utile; c'est celle qui, dans cent ans, absorbera toutes les autres industries, qui sauvera les peuples et qui. pour être pratiquée en grand, demande le plus d'intelligence... Mais réfléchis que tu ne pourras, malgré toute ta bonne volonté et ton intelligence, tu ne pourras rien entreprendre par toi-même et sans le contrôle d'un propriétaire fantasque ou stupide. Dans les situations en sous-ordre, on ne peut jamais tenter que des améliorations sans portée. Renonce à ton projet et voue-toi aux mathématiques qui sont ton vrai élément. Je suis convaincu que tu feras dans cette carrière quelque chose de bien plus utile à ton pays qu'en gérant les propriétés de M. de C. T. Tu t'es moqué de moi dans ta dernière lettre et tu as eu raison. Cependant, il faut que je me sois mal expliqué pour que tu aies pu induire de ma
lettre que je voulais être poète politique. Mes prétentions ne sont jamais montées et ne monteront jamais à cette hauteur, quoique je sois assez fat. Je voulais simplement t'exprimer ma sympathie pour
l'histoire, c'est-à-dire la politique et pour la poésie, et te dire qu'en moi ces deux amours ne
s'excluaient pas l'un l'autre; c'est déjà une assez
grande prétention, selon moi, que de croire aimer
ces deux choses-là. Mes pauvres études ont été hien
dolentes de toutes ces complications de ma mauvaise
fortune ; le plus triste est que je ne sais comment
les reprendre à Chamhéry, où on ne trouve pas
seulement un livre sérieux. J'espère que tu voudras
bien m'en consoler par le nombre de tes lettres. Je
comptais te parler de l'Italie, mais les dernières
nouvelles m'en ont tellement dégoûté que je me : [•**
tourne d'un autre côté et tâche de pèriser à aira^j££"; : >;> " : - v *
chose. D'ailleurs, l'heure du départ de la "poste ir ...
approche et il me tarde d'avoir de tes nouvelles. - '
Parle-moi un peu de ta famille. Sous ce rapport-là
du moins je n'ai pas à me plaindre, ma mère jouit
d'une santé magnifique.
Ecris-moi vite, etc., etc.
Ton ami.