‹ CorrespondanceChapitre 24 sur 26 · rue de Calais · texte numérisé non relu

rue de Calais

Tu es bien aimable, cher et excellent Arthur, de te souvenir de ton vieil ami au milieu des ennuis qui t'assiègent; j'en ai eu aussi ma petite collection, outre la part que je prends aux tiens.

Et tout en avouant de bon cœur qu'il y aurait de l'imprudence à moi de me plaindre à une victime plus touchante et plus éprouvée que je ne le suis en ce moment, je ne m'en sens pas moins le besoin de

1. Il est bien entendu que les renseignements furent excellents.

protester de mon côté contre les embêtements (Je la destinée humaine. '-.;*>»" ;: : -

Je suis fatigué de mon inaction et fais dety&ins efforts pour en sortir. Les uns me conseillent ceci, les autres me conseillent cela : faites un drame. Faites du* journalisme. Faites de la critique. Faites, de la philosophie. Faites un roman, un poème épique. Je suis le plus malheureux des hommes et finirai par mourir d'inanition comme l'âne de Buridan, entre toutes les pâtures appétissantes.

Béranger surtout, qui m'a pris en amitié et m'appelleson cher enfant, me défend absolument le journalisme et même la continuation du genre que j'ai adopté. 11 veut que je me montre sous une face nouvelle. Ce bon et grand homme m'a témoigné un intérêt, une bienveillance toute paternelle, et ses conseils me jettent dans une grande perplexité.

Madame d'Agoutmedit la même chose et m'honore aussi de son intérêt, auquel je suis très sensible, parce qu'elle a une intelligence peu commune et une expérience du monde que je crois sans rivale.

Malheureusement je me suis engagé envers trois ou quatre revues à la fois et je ne sais quel horrible mensonge inventer pour m'en débarrasser.

Tout cela m'ennuie fort.

Gomme compensation, je trouve de temps en

temps des attaques assez vives dans les journaux.

Cette semaîne-ci (novembre 1855), c'est le tour de la

Revue contemporaine. L'article qui est très long est

intitulé : De la Philosophie du parti de l'Avenir. C'est

31* CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

bien loin d'être sincère, mais cela va plus au fond de mes idées que Rigaud; et l'auteur tout en voulant me démolir, me donne une grande importance et me transforme presque en chef de parti.

Adieu cher et très cher Arthur, prends patience et donne-moi souvent de tes nouvelles.

Ton ami.

Chère mère,

Je ne m'étais pas trompé; succès immense sur toute la ligne. Excepté bien entendu auprès des gens sur qui j'ai frappé, qui sont furieux. Reste la question des journaux. Parleront-ils ou ne parleront-ils pas? Voilà la question. Ceux qui sont pour ont bien envie de se taire parce qu'ils ont peur. Quant à ceux qui sont contre, et c'est le plus grand nombre (tous les journaux, excepté trois, appartiennent au gouvernement), ceux qui sont contre, 3is-je, se taisent pour ne pas augmenter le succès par leurs attaques. En attendant qu'ils se décident les uns et les autres, je vous embrasse du fond du cœur.

Voici bien longtemps que je tâtonne pour trouver un sujet de drame. Mon imagination habituée à vivre dans l'histoire, c'est-à-dire dans la réalité, éprouve une effroyable répugnance à prendre au sérieux ces fantômes, fils de la fantaisie, qui régnent au théâtre. C'est là le plus grand obstacle que j'aie à vaincre. Je ne puis pas te dire les sujets que j'ai ébauchés sans parvenir à voir dans mes personnages autre chose que des marionnettes. Cela m'a décidé à choisir un thème historique. Mais là, nouvelle difficulté, trouver un caractère neuf. Tout a été fouillé, creusé, tourné, et retourné. Je crois cependant avoir mis la main sur un héros d'un genre tout à fait inédit au théâtre, ou du moins manqué jusqu'à présent. Il me séduit infiniment, mais il me faudra en plusieurs circonstances violer impunément la chaste muse et le sujet ne passera pas # la censure. N'importe! il s'est emparé de moi et selon toute apparence j'irai jusqu'au bout au moins par curiosité. Ai-je besoin d'ajouter que tout ceci n'est encore qu'un projet extrêmement vague qui flotte très confusément dans ma cervelle, et qu'il me serait impossible de te donner le moindre dessin avant un mois.

Je vais prendre un port d'armes pour chasser dans mes moments perdus. Je veux voir un peu par moi

ce que c'est que de tuer une caille. Gojon et toi vous n'avez qu'à vous bien tenir lorsque vous entamerez un de vos contes bleus.

Tiens-moi, je te prie, au courant des péripéties de ton examen. Tu ne dois pas être loin de subir les premières épreuves.

Ton ami.

Fais agréer mes humbles hommages à mademoiselle Colo. Je baise dévotement le bout de ses ailes do chérubin.

Comment gouvernons-nous cette chère agrégation mon bon petit Y.? Ta parenté mâle et femelle te laisse-t-clle respirer un peu? As-tu toujours tescomiques tremblements à l'endroit de cette terrible histoire naturelle? L'infortuné, qui ne sait pas un mot de son histoire naturelle î Et le candide professeur que l'approche d'un examen fait tomber en syncope! Eh bien, je t'envie tes terreurs, bon jeune homme. Passe-m'en donc un brin. Que tu es riche d'émotions et d'espérances ! Car tu espères puisque tu crains. Si tu n'étais pas professeur, mon cher Y., tu serais un jeune forcené. Tu en as la curiosité, tu en as l'impatience, tu en as l'âme. Heureuse fièvre que tu regretteras l'année prochaine I

Moi je lis les drames, ce qui est, comme tu sais, la première partie de mon programme et la pjj&ô facile à réaliser. Dans quinze jours, j'éprouyjWÂî si je r p'ai pas ambitionné de remplir le tonneau d£9 Danaïdes. J'ai passé les quinze jours qui ont suivi mon arrivée à Ghambéry au milieu des félicitations inévitables qu'on vous jette en province, comme des pommes cuites en pleine figure. Depuis dix jours, je me suis réfugié ici, dans une cité féerique, où je jouis de tout le repos désirable.

Écris -moi, mon ami. Tu vois si je m'intéresse à ce qui t'arrive. Donne-moi des nAivelles de la dame de tes pensées, je veux dire de mademoiselle Coco 1 , dont tu devrais porter les couleurs à ta boutonnière ; heureux garçon! qui peut gâter sa maîtresse avec un bonbon et se donner des frayeurs avec un examen. X. Y., si vous êtes sage jusqu'à lafinde l'année scolaire, je vous achèterai un beau petit polichinelle rouge et une boîte à mathématiques, plus un sucre d'orge.

Adieu, mon vieux, je t'embrasse sur les deux joues. Si tu vois X. X... ou les deux X, fais-leur mes amitiés.

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