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Charmante enfant de trois ans

:j« CORRESPONDANCE DE P. LANFREY.

Paris, 10 mars 185o.

Je (prends la liberté, madame, de vous envoyer mon adresse, comme vos reproches si obligeants et si délicats m'y ont en quelque sorte autorisé, afin que, dans les rares occasions où ma mauvaise fortune ne me permettra pas d'assister à une de ces conversations qui sont une fête et une joie pour mon esprit, j'aie du moins pour consolation le bonheur d'être grondé par vous.

Je suis lier, madame, de la bienveillance dont vous m'honorez. Je l'ai toujours mise à un si haut prix dansâmes rêves déjeune homme épris de votre beau génie, qu'elle m'est pour ainsi dire tombée du ciel comme un bien inespéré et comme la seule récompense de mes humbles efforts qui me soit vraiment chère et précieuse entre toutes. Elle m'inspire, avec l'ambition de m'en rendre digne plus tard, un profond sentiment de mon insuffisance présente. Ne craignez donc pas, madame, d'en renouveler trop souvent le témoignage. Vous ne savez pas tout le bien que vous me faites. Je vous parle dans la sincérité de mon âme, n'ayant pas encore acquis le droit d'être modeste.

Agréez , madame , l'hommage du plus profond dévouement.

Rue de Tréviso, 12.

A M. JOSEPH BEBERT. 347

A M. JOSEPH BEBERT. ■ '- *•

Paris, 12 mars 1855.

Cher petit Bebert,

Votre lettre m'a causé une très pénible impression.

Contez-moi vos peines. Vous verrez que cette simple confidence vous fera beaucoup de bien. J'y ai déjà pris, sans les connaître, la part la plus vive, à cause de l'abattement moral où je vous vois plongé. Ne vous laissez pas décourager par ces misères. Je sais, moi qui en ai épuisé l'amertume, qu'on en sort plus fort et plus affermi. Surtout ne recourez plus à ce remède absurde qui est pire que la mort et qui ne guérit qu'en tuant. Je veux vous démontrer, mon cher ami, lorsque je vous verrai dans quelques mois, que vous valez beaucoup mieux que cette vie-là. Vous avez une intelligence peu commune, une très noble nature, réservez-les pour un meilleur emploi. A force de les gaspiller, il vous arriverait un jour de ne plus vous retrouver vousmême.

Écoutez bien ceci : si l'année prochaine, en arrivant ici, vous voulez prendre votre avenir à cœur et vous passionner un peu pour l'étude de la médecine, ce qui vous sera facile en vous mettant au diapason d'un garçon de mes amis, qui s'en occupe aussi et très chaudement, je vous prédis un chemin très rapide, à Paris même.

ylK CORRESPONDANCE DE T. LAXFREY.

Si vous saviez quelle force énorme c'est de croire un peu en soi !

Adieu, cher enfant, je vous serre la main.

Paris, 13 mars 1855.

11 vous aura sans doute paru, madame, qu'en nie présentant chez vous, j'ai été bien prompt à interpréter votre lettre dans le sens le plus favorable a mes vœux, qui sont peut-être indiscrets ou importuns. Mais j'avais à cœur de protester avec toute la vivacité des premières impressions contre deux réticences qui m'ont été très sensibles, parce qu'elles semblent mettre en doute la sincérité des sentiments d'admiration et de sympathie dont j'ai osé vous faire, l'aveu après bien des hésitations. Non, madame, faites-moi la grâce de le croire, vos amis ne sont pour rien dans le charme que j'éprouve à venir tous les vendredis attendre ma trop modeste part d'un entretien dont ils nie disputent et me dérobent le plus souvent la jouissance. Je leur en voudrais, au contraire, beaucoup, s'ils n'avaient pas des droits supérieurs aux miens, s'ils n'étaient pas vos amis, et si j'avais moins d'estime et de respect pour eux> „,;.

Quant à mon sentiment vrai sur vos ouvfages, puisque vous me faites l'honneur de mêle demander, madame, je vous dirai en peu de mots, mais en toute

sincérité, que la révélation de votre talent (qui ne s'est faite pour moi que bien tard, il y a quatre ans) a été une des plus vives et des plus profondes émotions de ma vie littéraire.

Je n'ai jamais lu de vous qu'un seul volume (le premier de la Révolution de Février), ayant vainement cherché les autres ; et cette lecture m'a suffi, non seulement pour saluer en vous un des plus grands écrivains de ce siècle, mais pour vous vouer un culte ardent et passionné qui durera autant que moi. Cette impression, que je retrouve encore vivante au fond de mon cœur comme au premier jour, me dominait trop pour que j'aie jamais songé à l'ana- Jyser, ou seulement à la motiver à mes yeux, comme on est toujours porté à le faire lorsqu'il s'agit d'un talent nouveau pour vous. Je me sentais, en vous lisant, en présence d'une âme grande et noble, d'un esprit élevé, généreux, éloquent, et je m'abandonnais tout entier à cet attrait irrésistible, à cette fortune si rare, hélas ! si enviée, sans leur disputer inutilement mon admiration et sans me demander si le vulgaire la partageait.

Depuis* un de mes grands étonnements a été de voir que votre génie si aimé et si apprécié des naturel d'élite ne fût pas plus populaire dans le bon sens de ce mot, et qu'une voix unanime ne vous eût pas encore désigné la place que l'avenir vous assigne entre tos deux sœurs de gloire : madame de Staël et George Sand. — Et en cherchant la cause de cette

grande injustice qui ne peut vous atteindre, il m'a i. 30

semblé qu'elle tenait en partie à un côté et même à un côté précieux de votre organisation artistique. Il y n en elle une élégance, une finesse, une distinction exquise qui éloigne et repousse les intelligences vulgaires. Elle ressemble à ces fleurs délicates et pures, qui aiment à croître près du ciel, sur les sommets, seules sous l'œil de Dieu et loin du contact des multitudes... In alla solitudine.

Je vous salue du fond du cœur, madame.

Je vous envoie, chère mère, mes souhaits de bonne année et vous demande les vôtres en retour, car jamais je n'en ai eu plus besoin. J'ai rarement été éprouvé comme cette ahnée, et vous savez pourtant que les épreuves ne m'ont jamais fait défaut. Mais, Dieu merci, je puis dire que si le désenchantement, la colère, la haine, le mépris et bien d'autres douleurs se sont disputé mon cœur et en ont pris possession tour à tour, le découragement n'aura fait qu'y passer, et j'entre dans cette nouvelle année avec la pleine et libre disposition de moi-même, ce qui est beaucoup, et votre bonne et chère lettre n'a pas peu contribué à ce résultat. Mon affaire avec le Siècle n'a pas encore eu de dénouement, mast$Ue a déjà fait quelque bruit, et j'ai déjà reçu de pl^iëurs côtés des témoignages d'estime bien propres à me consoler de la lâcheté de ces misérables. Elle m'a

tant fait perdre de temps de toute manière, que je ne puis y penser sans grincer des dents. A partir de demain 2 janvier, je me remets à mon vieux travail avec toute cette fièvre et cette rage accumulée depuis deux mois, et s'il n'en sort pas quelque Chose qui soit de nature à humilier ces drôles, je brise à jamais cette plume de malheur qui ne m'aura été donnée que pour ma honte et pour le tourment de ceux que j'aime. \

Je vous embrasse, ma chère mère, du fond du cœur, et vous prie de présenter tnes souhaits affectueux à ma bonne et chose cousine Blanche, dont je serais bien heureux d'avoir des nouvelles, à sa fille et à ma filleule Thésie, à qui je serre cordialement la main, ne pouvant encore l'embrasser avant que son courroux contre moi ne soit apaisé.

Paris. 25 mars 1855.

Il m'a été impossible, madame, de trouver dans la soirée de vendredi une seule minute pour vous remercier de votre lettre si bienveillante et vous prier de vouloir bien fixer le moment de la journée de mardi prochain où ma visite vous dérangera le moins. Je m'acquitte aujourd'hui de ce devoir et de ce sôift en vous suppliant encore de ne plus élever de doute sur ma sincérité, ni sur ma confiance.

Ma confiance! Voilà un mot tout gros d'imperti-

ncnce et de fatuité. Mais ce n'est pas moi qui l'ai prononcé. Si j'avais le droit d'en parler, je dirais que je me confie en vous, par cela seul que je vous respecte et vous aime, — et un peu aussi peut-être parct* qu'il n'y a rien dan3 mon passé que j'aie intérêt à dissimuler. Mais que vous importe ma confiance, et qu'en feriez -vous, dieux immortels! Ah! madame, vous m'autorisez à vous le rappeler. Vous m'aviez promis d'être indiscrète wVous n'avez même pas été curieuse I Soyez du moins toujours indulgente, puisque l'indulgence est le seul de vos sentiments auquel j'ai des droits parfaitement évidents, — et croyez, Daniel, croyez, noble et grand esprit, que votre indulgence m'est plus chère que bien des amitiés.

Mardi je vous rapporterai avec Nélida une très courte note à l'appui de l'observation que j'ai eu la pédanterie de vous adresser au sujet de ce livre où brillent tant de belles pages.

Agréez, madame , l'expression du plus profond dévouement.

Paris. 29 mars 1855.

Laissez-moi le redire, Daniel ce nom atitfk et sacré d'ami que j'ai là tracé de votre main et qu'il n'est plus au pouvoir de personne d'effacer. C'est

un acte solennel que d'écrire pour la première fois cette parole divine : Amitié I Pour moi je ne l'ai jamais fait sans une émotion profonde, un recueillement tout religieux. Je me sens en présence d'un mystère et d'une des plus inflexibles lois de la nature humaine. Une fois prononcé entre deux êtres même par l'indifférence ou la trahison, ce nom leur imprime un caractère indélébile — il les unit, malgré eux, par un lien indissoluble — et si leur bouche a menti, cette solidarité devient un châtiment au lieu d'être une récompense. Ils peuvent briser la chaîne, mais non se délivrer de sa fatale étreinte. Ils entraîneront jusqu'à la mort les lourds tronçons à leur pieds ensanglantés. Ils sont amis I

J'ai lu déjà, mon illustre et éloquente amie, et j'ai lu avec un charme infini votre recueil de pensées ; je les aurai relues d'ici à demain — et si vos amis, mes ennemis, daignent m'accorder deux minutes de votre entretien, je vous remercierai selon mon cœur de m'avoir initié à la grâce délicate et sévère de ces fragments dans lesquels je retrouve — vous en rirez peut-être — un reflet très frappant de la pureté et de la noblesse sereine de l'art grec. :, Adieu, chère madame, faites-moi la grâce de vous guérir au plus vite. *

Je me mets sous la protection spéciale de votre constrSiïivt'té.

:jcl CORRESPONDANCE DE P. LANFREY.

Je me suis demandé, mon cher Arthur, en recevant ton aimable et excellente lettre comment il pouvait se faire que, t'aima^ «omme je t'aime, c'est-à-dire du fond ddL- cœur, j'ai si souvent à me reprocher ma négligence à t'écrire. Cette question me trouble comme un vrai remords toutes les fois que je me l'adresse et pourtant elle n'a au fond, je crois, rien d'effrayant poiïr notre amitié. Notre paresse (car tu en as ta part) tient d'abord à une sécurité qui fait que nous sommes à peu près auâsi sûrs l'un de l'autre q$te deux vieux époux qui ont vécu de longues années ensemble ; et ensuite à la répugnance que nous avons à reprendre la plume après l'avoir tenue à la main toute la journée, comme cette rame de galérien dont parle Régnier. Tout" cela n'est guère criminel après tout, et nous' avons de grands droits à notre mutuelle indulgence.

Le Siècle prend à tâche de me faire périr d'exafe pération. Mon article sur Quinet est fait depuis troll mois et demi — il a été adouci et purgé cinq fois de suite, et je ne suis pas encore venu à Itàilt à ce * qu'il paraît de calmer les alarmes de cêSjtlèr et inepte M. Havin.

Il n'y a absolument rien de nouveau dans mon

existence. Je travaille et marche très vite en besogne pour réparer le temps perdu. Je commencerai l'impression au 15 octobre. Je suis allé plusieurs fois chez Théodore sans le rencontrer et n'ai aucune nouvelle de lui ni de son frère depuis deux mois. Si tu vas dans le midi, va aux Pyrénées c'est ce qu'il y a de mieux. Gela te fournira l'occasion de passer par Paris et de voir l'exposition. Vacquant devient de plus en plus professeur. I^t plupart de mes amis sont dispersés sur toute&itfs routes de l'Europe et je vis dans une solitude qui ne me déplaît pas trop en ce moment. En revanche, je suis relancé par les fous de toute espèce fui m'écrivent de tous les coins de la France pour que je lise leurs manuscrits ou pour que je fasse des articles sur leurs visions. C'esl

peu récréatif. '••..,.

Te maries- tu, cher Arthur ?

Ton ami.

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