Lettre du 2 juillet
à tour; je ne m'appartiens pas, écrit-il un jour, c'est le Dieu ou le démon du siècle qui me possède... Je souffre en outre de la souffrance universelle. Qui ne comprend ce mot aujourd'hui, et qui n'a pas souffert de cette souffrance?... » Pour faire diversion aux ardeurs qui bouillonnaient en lui, la compagnie de ses camarades d'étude était bien insuffisante, car il était demeuré fort solitaire à Grenoble. 11 avait gardé toute la vivacité de ses affections et réservé le trésors de ces épanchements intimes, qui sont l'apanage et l'une des parures de la jeunesse, pour les amis de plus vieille date qu'il avait laissés à Paris. C'est à eux qu'il ouvre son cœur avec confiance, c'est à eux qu'il raconte, non sans bonne grâce, ses occupations, ses rêves d'avenir, et comment il fait flèche de tout bois pour tromper ses ennuis présents par de longues séances à la bibliothèque de la ville, par la lecture de tous les livres qu'il peut se procurer, par des courses effrénées dans les montagnes environnantes, par quelques apparitions au théâtre quand on y fait de la bonne musique, par des visites au musée, où il s'est pris de passion pour deux ou trois beaux tableaux, mais surtout par le travail, auquel il semble s'être livré avec une sorte de furie. Du droit, qu'il est censé apprendre, il n'a qu'un assez médiocre souci. Un traité de jurisprudence est chose trop sacrée pour qu'il y touche. Mais il a fait
effort pour apprendre l'allemand avec un maître qui baragouine à peine le français, et se vante de s'être rendu maître de l'italien. « Veux-tu savoir, écrit-il à un ancien camarade, l'emploi de ma journée : je mène ici une vie assez inégale, suivant mon habitude. Mais si cela peut te consoler de l'absence de ton ami, tu peux te dire ou à peu près : huit heures du matin, il se demande en bâillant encore s'il ira au cours. Neuf heures, il lit ses quarante journaux pour s'ouvrir l'appétit. Dix heures, il déjeune. Onze heures, il se promène à l'ombre, si c'est possible, avec une canne, un parapluie ou un ami quelconque. Il s'ennuie beaucoup. Midi, il rentre chez lui pour travailler jusqu'à cinq heures, mais il éprouve de grandes distractions à cause de certaines voisines. Cinq heures, il dine, se repromène, prend sa tasse de café et rentre à huit heures pour travailler jusqu'à une heure du matin... Cependant il m'est arrivé souvent, bien plus souvent, de travailler quinze heures sur vingt-quatre. A quoi? à tout : à la littérature, à la philosophie, à la politique même, mais surtout à l'histoire. »
L'histoire, voilà dès l'année 1848, la vocation pour laquelle il se prépare à l'avance et forge déjà ses armes. Il est curieux de voir comment il la comprenait, à cet âge où, déjà un peu dégoûté des ouvrages de M. de Chateaubriand, qu'il avait
beaucoup admiré pendant son enfance, il est encore sous le charme de la façon dont elle a été conçue et traitée par M. de Lamartine, qui restait pour le moment son auteur favori. Certes, il n'y a pas d'analogie, il y a plutôt d'assez sensibles différences entre l'idéal choyé par l'imagination du jeune homme et la méthode adoptée par l'homme lait quand il a plus tard mis lui-même la main à l'œuvre. Somme toute, aux débuts de sa vie comme pendant le cours de sa carrière littéraire, il n'a jamais fait bon marché du côté moral dans l'appréciation des événements et des caractères. Il a toujours mis au premier rang, ainsi que l'a très bien dit un de ses biographes que nous avons déjà cité « les plus grands acteurs du drame, Dieu et la liberté humaine. » Sa pensée à ce sujet n'a jamais varié.
... Selon moi, c'est dans l'histoire surtout que se trouve la vraie philosophie, la philosophie réelle et pratique, et non celle qui se nourrit de rêves et de chimères, non celle qui momifie la créature de Dieu faite pour agir, qui la condamne à l'isolement pour lui faire dire, après une vie entière vouée au travail : x = #. Non, la vraie philosophie n'est pas cette philosophie mathématique et stérile. Où en seraient aujourd'hui les représentants de la nation française, si du x : cogùo, ergo sum, principe de toute philosophie et partant de toute politique, il leur fallait déduire la constitution qu'ils se proposent de fonder? Vingt pages d'histoire m'en appren-
nent plus sur la Providence et sur l'âme humaine que tous les traités présents, passés et futurs sur la psychologie et les attributs de Dieu. Et, en outre, que de connaissances utiles et pratiques I Pauvre philosophie, impuissante à démontrer Dieu et à démontrer l'âme ! Ah I que nous importe le reste, si nous croyons à cela ! que nous importent l'origine et la formation des idées, que nous importent les divisions et les subdivisions de nos facultés et les mille méthodes du raisonnement? La morale n'est-elle pas tout entière dans ces deux mots : Dieu et Vâmel Retiens bien ceci. Il n'y a plus de véritable philosophie que la philosophie de l'histoire.. . Toutes les intelligences de notre siècle sont tournées de ce côté. Le reste n'est que système, illusion, chimère et chaos... L'histoire est, en outre, une source inépuisable de poésie, non pas peut-être de la poésie de la nature, poésie remplie d'attraits et de charmes infinis, je le sais, mais qui conduit aussi à la rêverie, à l'isolement, et qui finit toujours par absorber l'homme, né pour l'action, mais d'une poésie que j'appellerai humaine, de la poésie du triomphe et de la victoire. Tous les vrais hommes d'action ont été de grands poètes, à commencer par Alexandre et à finir par Napoléon» J'ai lu dans les Mémoires de Napoléon un mot qui m'en a plus appris sur son génie et sur son âme que tout ce que j'en ai jamais entendu dire. Ce mot bien simple, qui m'a frappé l'esprit comme un éclair (il est à remarquer que M. Lanfrey ne s'en est plus souvenu quand il a écrit son Histoire de la campagne d'Italie) est celui-ci : « En janvier, je passai une nuit sur le col de Tende, d'où au soleil levant je découvris ces belles plaines qui depuis longtemps étaient l'objet de mes méditations : Italiam! ltaliam! » Il y a dans ces deux mots : Italiam l Italiam! un monde
de poésie. Demandez à Lamartine s'il y a de la poésie dans Faction...
Une maladie nerveuse, qui mit par deux fois les jours de Lanfrey en danger et dont il a toute sa vie ressenti les atteintes, vint encore, pendant le cours des années 1848 et 1849, apporter au ton naturellement exalté de sa correspondance une recrudescence à laquelle la fièvre avait peut-être quelque part. Il avait passé nombre de nuits à compter, dit-il, les solives de son plafond. « Comme Job, j'ai vu tous mes amis de Chambéry passer près de mon lit de douleur en détournant la tête ou en me jefântla pierre. Ils comptaient bien que je n'en reviendrais pas. » Cependant un tidèle ami rlc Paris lui a envoyé le Raphaël, de M. de Lamartine, qui venait de paraître.
... Combien je te remercie de m'avoir envoyé ce livre consolateur ! Il y avait longtemps que je n'avais pour tout sentiment dans l'âme que la colère et l'ironie. Tu ne saurais croire combien j'ai pleuré en le lisant, pleuré sur les rêves sans nombre, sur les inspirations généreuses, sur l'enthousiasme tumultueux et presque sauvage qui me faisaient oublier les heures sur ce lac que j'ai tant aimé, au milieu de cette nature vivante avec laquelle tout mon être était pour ainsi dire identifié. Moi aussi, j'en ai parcouru toutes les anses et tous les golfes; moi aussi, je me suis penché sur ses abîmes en écoutant le
bruit de ses vagues; moi aussi, je me suis assis sur ses rivages, au pied des hauts châtaigniers, les yeux fixés sur l'horizon éblouissant d'azur et de soleil, et la pensée perdue dans la contemplation de l'infini. Mais je n'ai jamais eu à mes côtés que les fantômes de mon imagination. Te dirais-je qu'il y a là une vieille ruine où j'ai éprouvé les plus délirantes émotions de ma vie et où j'ai toujours espéré me retirer dans mes vieux jours en présence du Dieu qui s'y révèle si solennellement ? Au milieu des jouissances délicieuses que m'a procurées la lecture de Raphaël, j'ai éprouvé des regrets amers et douloureux de voir cette beauté, que je croyais n'appartenir qu'à moi, n'être aimée, n'être appréciée que de moi, étalée à tous les yeux, dans ses détails les plus secrets et les plus chers, pour être bientôt profanée par les touristes qui \iennent toujours s'extasier aux endroits désignés par le livret !... Mon pauvre lac a perdu à mes yeux une fleur, une virginité de fraîcheur que rien ne pourra lui rendre désormais. J'en ai lu la description d'un œil inquiet et jaloux, comparant chaque trait au tableau intérieur que m'en retraçait mon imagination, et tressaillant de joie aux aspects qui me semblaient avoir échappé à ce grand poète... Il m'est impossible d'exprimer en paroles combien j'ai aimé ce coin de terre ! Tout ce qu'il y a de sympathie irrésistible et indéfinissable dans le nom de la patrie, dans les lieux où l'on a rêvé confusément dans son enfance avant de pouvoir penser, où l'on a pleuré et espéré, où l'on a senti le souffle de l'enthousiasme vivifier sa poitrine, tout ce qu'il y a de biens inconnus, d'attraction cachée, attachant et identifiant à jamais la personnalité d'un homme à la physionomie d'un site, tout cela réuni me faisait chérir ce lac comme la personnification de mes songes et de mes espérances, et tout cela i. 5
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s'est évanoui, tout cela n'est plus à moi, car un autre s'en est emparé l .
Quelques mois plus tard, il écrivait à un autre ami en lui parlant des terribles angoisses par lesquelles il avait passé :
... Joins à ces ennuis de longues heures d'oisiveté forcée, les approches de la mort au milieu de l'isolement (ma mère n'a connu ma maladie qu'après ma guérison); la crainte incessante d'être mis à la porte de mon logis ; l'obligation de veiller moi-même à tous les détails de mon petit ménage ;... des colères inexprimables de me sentir mourir sans avoir vécu, et tu auras un aperçu de mes souffrances morales : cette dernière idée surtout m'a arraché des imprécations, des malédictions telles, je crois, qu'il ne s'en est jamais prononcé au fond des enfers. Mourir en vertu de je ne sais quelle sentence prononcée par un maître inexorable qui nous a jetés ici-bas avec des instruments pour accomplir une tâche et vous frappe par derrière au moment où vous allez mettre la main à l'œuvre ; mourir sans savoir pourquoi l'on est venu, sans savoir pourquoi on part, d'une mort qui ne profite à rien. Il y a là de quoi faire douter de l'intelli^ gence de Dieu. Mon idée lixe dans la fièvre était de mourir pour quelque chose* J'aurais Consenti à être haché en petits morceaux pour avoir la mort de l'ouvrier que le travail tue, du pêcheur que la tempête noie, du soldat frappé d'une balle, du marchand qui court après ses friperies* Quand ces souffrances me laissaient quel^-
1; Lettre du 30 janvier 1849.
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que relâche, mon imagination prenait soin de m'en forger d'autres d'une nature si extravagante, que je n'y pense plus maintenant que le sourire sur les lèvres...
Sa santé un peu rétablie et ses études de droit terminées à Grenoble, il restait à Lanfrey à prendre un parti qui allait décider du cours de sa vie entière. Il hésitait entre deux perspectives et deux nationalités : se faire inscrire au barreau de Chambéry, sa ville natale, ou se rendre à Paris, objet de tous ses désirs, afin d'y tenter la fortune dans la carrière des lettres vers laquelle il se sentait comme irrésistiblement entraîné. Mais déjà le séjour de la France le séduisait moins depuis que Louis-Napoléon était devenu président de « sa chère république. » Sa mère insistait pour le garder plus près d'elle. Il opta pour la Savoie. Mais avant d'y faire son stage, il fallait se faire recevoir à Turin et obtenir certains diplômes nécessaires pour régulariser sa situation. Ce n'était pas sans douleur et sans une sorte de déchirement qu'il faisait à la tendresse filiale le sacrifice de ses ambitieuses espérances et commençait de pénibles démarches afin d'arriver au noble résultat de pouvoir avocasser à Chambéry. « Depuis vingt ans ma mère travaille pour moi, ajoutait-il en écrivant à un ami au moment de traverser le mont Cenis ; mon avenir est à elle et lui appartient plus qu'à moi. »
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rW INTRODUCTION.
Cependant un aimable épisode de sa vie d'écolier l'attendait dans cette vieille capitale du Piémont vers laquelle il s'acheminait si tristement. Malgré ees silhouettes de grisettes furtivement glissées de temps h autre dans la correspondance de Lanfrey, il n'était soigneusement appliqué à se garder jusqu'alors contre toutes les séductions féminines. Il était pluUH armé en guerre contre elles. S'inspirant du souvenir classique de Juvénal, ou peut-être des propos sceptiques du vieil oncle de Chambéry dont nous avons parlé, qui, ayant parcouru tout le globe dans sa jeunesse, en avait rapporté cette idée qu'il n'y avait au monde que. le seul peuple turc qui sût vivre avec les femmes, n'avait-il pas écrit récemment à l'un de ses amis : « La femme est un être profondément malfaisant... Il y a dans un coîiir de femme tant de petitesses, de mesquineries, de duplicité, de calculs, de détours, d'hypocrisie, que l'œil de Dieu n'y pourrait rien démêler. Heureusement pour lui, il y a autre chose à faire que de regarder là dedans. La femme ne remue pas le petit doigt avant d'avoir calculé l'effet que ce mouvement produira. Son sourire le plus ingénu, elle l'a étudié pendant des années devant une glace, ainsi que les poses de. sa tête et les plis de sa robe. Il n'y a rien de sérieux en elle ; elle vivra pendant des siècles d'une vanité, d'un commérage, d'un nœud de ruban. Elle prolonge son
enfance jusque dans l'âge mûr, jouant avec nos affections comme avec ses poupées. En un mot, elle est pleine de ces misères qui n'inspirent que la pitié ou le dégoût. Nous autres hommes, nous sommes plus rudes, plus grossiers, mais aussi plus nobles et plus grands que ces filles d'Eve. » A peine est-il arrivé à Turin que la note change complètement :
... Turin est une ville de luxe et de flânerie, très remarquable par la régularité de ses rues, que je crois unique, mais sans originalité aucune. Quant à la population, elle est moitié italienne et moitié française, ce qui forme un produit tant soit peu bâtard. Elle n'aura jamais de littérature parce qu'on y apprend trois langues : l'italien, le français et le piémontais, et qu'on n'en sait aucune. J'occupe ici depuis ce matin une chambrette chez de très aimables personnes. Le propriétaire est un médecin plein de bonhomie et d'affabilité ; il a une femme et une fille. La femme est une véritable Italienne, ce qui veut dire qu'elle est mille fois plus femme qu'une Française. Elle a pour moi des attentions toutes maternelles et m'a déjà dit plusieurs fois qu'elle voulait me servir de mère. Gomme elle ne comprend pas un mot de français, c'est la fille qui nous sert d'interprète. L'interprète a dix-sept ans et elle est belle à rendre fou un homme moins philosophe que moi. Un matin, il m'est arrivé d'avoir une phrase à lui faire traduire ; la mère m'a conduit dans sa chambre, et une fois en sa présence, j'avais tout oublié : je regardais ses yeux 1 ...