Correspondance politique, 1835-1840
Un de nos grands rêveurs disait, dans les premières années de la Restauration : « Nous voilà délivrés des militaires, mais, pour Dieu ! prenons garde aux avocats; les avocats de 89 ont préparé la Révolution , les militaires l'ont faite ; mais il y a autre chose que des révolutions à faire, et la robe et l'épéc ne sont pas toute la société; met . ions donc l'industrie et les industriels en avant. »
Le rêveur disait vrai; nous ne terminerons la grande lutte du journalier avec le maître qu'à cette condition ; nous n'organiserons le travail que lorsque les organisateurs, c'est-à-dire les gouvernans, seront des travailleurs.
L'homme qui sait deviner quelles sont les fonctions humaines qui tendent à décroître, et quelles sont celles qui sont en croissance, a une excellente boussole pour sa conduite politique et pour sa conduite privée; c'est comme le négociant qui devine que telle marchandise sera recherchée, telle autre délaissée; celui-là fait sa fortune. En toutes chose», le génie n'est que cette divination. Or, qui succédera à MM. Guizot, Broglie, Gititin. R*mi«at, Mignot, Thiew, .laubert,
Passy, Duchâtel, tous anciens rédacteurs du Journal philosophique et littérmrrt le globe? .
La est toute ]a question pfofctique.
Ou-ce sont des élèves de ces messieurs, marchant dans les mômes voies, ou bien c'est une nature d'hommes différens, autrement élevés, autrement occupés, norrrris d'autre chose que de philosophie, de littérature, de. métaphysique, ontologie, psychologie, etc.
Mais il faut se décider rondement et choisir. Ou bien, il faut faire la société à leur image, comme on était façonné jadis sur le moule chrétien , comme nous étions tous de petits caporaux sous Napoléon; ou bien, au contraire, il faut aider la société à se dégager du linceul qu'en mourant ces messieurs jettent sur ehV.
La fonction humaine, évidemment en croissance depuis un demi-siècle, et surtout depuis vingt ans, est précisément celle qui, dans notre organisation sociale ancienne, était traitée comme mineure, qui était considérée comme non noble (je pourrais dire ignoble), qui faisait déroger, qui avait été le lot des esclaves, puis celui des Juifs et des serfs, puis celui de quelques races particulières par lesquelles elle avait été presque anoblie, comme les Vénitiens, les Lombards, et les bourgeois de quelques villes d'Allemagne ou de Hollande, puis enfin, cehii de l'immense majorité de ce tiers-état qui, en détruisant la noblesse, fit entrer sa fonction sociale en ligne gouvernementale; c'est l'industrie.
J'admets que parmi les philosophes régnans, ci-dessus nommés, il y en ait quelques-uns qui sachent assez bien ce que c'est que l'industrie; de môme, plusieurs d'entre eux peuvent parler de guerre d'une manière fort distinguée ; toujours est-il qu'il n'y en a pas un qui soit guerrier ou industriel; l'épée et la navette ne vont pas à leur main, mais seulement la plume; et, ainsi qu'il* auraient été déplacés comme ministres et conseils de Napoléon , il.» seraient également déplacés en qualité de ministres et conseils d'un roi avant mission industrielle comme Napoléon avait mission militaire.
Pourquoi les trois plus beaux noms de ministres, depuis près ile trois siècles, sont-ils Sully, Golbert, Turgot?
Pourquoi aussi ces trois noms sont-ils synonymes d'agriculture, manufacture*, commerce f
Ce n'est pas le hasard, c'est Dieu qui fait ces rapprochemens et rffti detone a r humanité ces enseigne,n*ns, simples comme les mmmande-mens de ta Bible.
Et pourquoi donc aussi cette force nouvelle, conquise par l'homme, force que Napoîéon lui-m£mc a méconnue et repoussée quand Fuiton fa lui offrait, force que nos sdvans ingénieurs n'ont pas encore su appliquer à l'art de la guerre, et qui met eu mouvement le mécanisme de la production?
Après la découverte de la poudre a canon, on a pu prévoir le système des guerres modernes; après l'imprimerie, les prophètes ont pu prédire notre presse quotidienne. Depuis la machine à vapeur, qui ne voit les mërveiiles de l'industrie future? C'est elle qui a trouvé son arme aujourd'hui, comme \qs hommes d'épée et les hommes déplume avaient trouvé les leurs il y a trois â quatre siècles.
Après la poudre à canon, sont venus les armées soldées, les armes spéciales, les évolutions de masses, les costumes réguliers, l'ordre, la discipline.
Après l'imprimerie , Y esprit de Dieu s'est promené sur toute la terre, mille fois plus rapidement que son verbe n'avait pu le foire.
Après la machine à vapeur, que se passera-t-il dans le monde?
Mais tout ceci sent un peu la poésie peut-être, revenons au positif.
Ce qui est positif, c'est que la population ouvrière fermente.
Ce qui est positif encore, c'est qu'il ne s'agit pas pour eHe do la question métaphysique de liberté, mais d'une question très physique de règlement des bénéfices du travail, du- sa taire. Ce qui est encore très positif, c'est que les brouillons politiques peuvent bien l'exciter et l'aider à remuer, maisqu'il y a, au fond, autre chose que cette excitation des révolutionnaires de profession.
Enfin, ce qui est malheureusement plus négatif encore que positif, c'est que cette masse n'a pas de religion, bien peu d'instruction et encore moins de bien-être.
Or, ce sont les trois principale conditions d'ordre, de moralité, de .sociabilité qui lui manquent.
A défaut de religion, je suis loin de dire qu'il faille lui parler de Dieu, de la Trinité ou de tout autre dogme universel. Je sais tort bien que ce n'est pas à un athée qu'il faut parler immédiatement de
Ja vie éternelle pour lui Cèdre prendre patience sur le présent; mais je sais aussi qu'il n'y a pas d'homme, quelque bas qu'il soit, moralement, intellectuellement ou physiquement, qui ne puisse être sauvé par un sentiment, une idée ou une nourriture appropriés à la faiblesse de son ame, de son esprit ou de son corps.
Notre peuple n'a pas de religion, mais il est susceptible de passion ; celle-ci mène à l'autre.
Il n'a pas d'instruction, mais enfin il sait son état, son métier. 11 est pauvre, mais partout il peut gagner son pain. Je reprends ces trois idées en ordre inverse, et je dis: L'homme qui gagne son pain, qui sait son état, qui esi passionné,
est peuple aux yeux du peuple ; ce sont les trois vertus, qualités ou
capacités qu'il reconnaît et qu'il estime, parce qu'il les possède;
c'est là son critérium de justice, sa règle de conduite, son dogme
religieux.
Prouver au peuple qu'on sent ce que c'est que gagner son pain et celui de ses enfans,àla sueur de son front, qu'on estime celui qui sait son état, qu'on aime celui qui a du cœur, c'est prendre l'autorité sur lui par droit de conquête. Et pourquoi donc craindre de fe lui dire? Pourquoi donc ne pas employer envers lui cette langue que tout homme qui a conduit des soldats prodigue si souvent pour relever le courage et faire combattre jusqu'à la mort?
Ne le flattez pas du bout des lèvres, il sentirait trop bien le mensonge; il s'y tromperait moins que le soldat; il est plus fin, l'ouvrier.
Mais celte langue glorieuse du travail n'est pas faite , direz-vous ; je le sais bien, il faut la faire. Aujourd'hui la gloire et la victoire, les lauriers et les guerriers sont des rimes faciles, qui encombrent la bouche quand on parle à des soldats; et si l'on veut parler à l'ouvrier, la bouche reste béante, ou du moins pas un son ne va à son ame. Le général qui harangue ses troupes qu'a-t-il à dire? Un mot, un rien, car lui-même court au devant des balles, en tête de sa colonne, elle panache blanc de Henri est sublime, il entraîne.
Mais pourtant Henri-le-Grand a découvert au fond de son ame un vœu qui fait bénir encore son nom par le prolétaire : la poule au pot.
Vous savez que je ne suis pas de ceux qui pensent que pour être
bon général il soit absolument nécessaire d'avoir été soldat; de même, pour commander a des ouvriers, je crois très inutile d'avoir été manœuvre; mais pour commander à des soldats il faut avoir le cœur militaire, pour commander aux ouvriers il fout avoir le cœur industriel ; il faut que le soldat et l'ouvrier sentent que hurs passions sont dans votre âme, que vous êtes leur véritable représentant, que vous aimez et voulez ce qu'ils aiment et ce qu'ils veulent ; que vous comprenez leurs besoins, leurs peines, leurs plaisirs, que vous songez à eux et confondez leur gloire avec la vôtre.
Oui , la langue est à faire, et je dirais môme que , par ses progrès, seront signalés nos progrès généraux vers l'ordre. Malgré la différence des choses, il en est de la langue industrielle ce qu'il en fut de la langue chrétienne, qui ne s'est pas créée en un jour ; lorsqu'un fait nouveau s'introduit dans le monde, lorsqu'une science se fonde, no faut-il pas le mot et la nomenclature qui expriment le fait et constituent la science? Or, c'est un ordre social nouveau dont l'humanité est grosse; ce n'est plus le tiers qui, s' affranchissant, compose la langue de la liberté; c'est l'industrie qui, pour s'organiser, exige une parole d'ordre nouvelle. Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. Eh bien ! que le Verbe industriel se fasse entendre, et l'industrie sera, elle qui est encore dans le chaos!
Mais, bon Dieu! quel malheureux verbe industriel j'entends, lorsque j'écoute nos excellons bourgeois à pignon sur rue! Quelle parole maladroite que celle qui se répète comme un mot d'ordre dans tous les journaux des propriétaires, pour engager les ouvriers à rester tranquilles et à attendre patiemment des mois, des années, presque des siècles, eux journaliers, qu'on daigne s'occuper de leur sort ! «Quand donc les ouvriers comprendront-ils, dit-on, que ce n'est pas par les émeutes, le refus de travail, les coalitions, qu'ils parviendront à améliorer leur sort? » Ils le comprendront, morbleu! quand ils verront que vous vous occupez d'eux, que vous avez réellement envie d'améliorer leur sort, et que votre envie n'est pas oisive, étendue sur son oreiller doré. Votre position vous oblige à témoi- Tmer même plus de zèle, plus d'activité pour atteindre ce but, que si vous étiez journaliers vous-mêmes et non journalistes.
Les prolétaires ne peuvent-ils pas dire, au contraire, de leur côté:
« jusgues à quand les bourgeois croiroi)t-ils qu'avec des baïonnettes et la prison, ils parviendront à étouffer nos plantes et nos réclamations? » D'ailleurs ne savent-ils pas que , vous-mêmes bourgeois, vous tiers-état, c'est par la révolte, la grande émeute, le bouleversement d'un autel, d'un trône, par une révolution, que vous avez forcé vos anciens maîtres à écouter vos remontrances? Plus éclairés que ne l'étaient la noblesse et le clergé, profitez donc de l'expérience, et iie
poussez pas le tiers-état actuel à vous dé trouer.
Voici dix années qu'après une révolution politique, nous annoncions, vrais prophètes, cet orage qui grondait , au loin encore, il esl vrai, mais qui, depuis, est arrivé noir sur notre tète. Alors, on ne songeait qu'au parti-prêtre, aux carlistes, aux bonapartistes, aux républicains, et nous disions, en voyant ces prolétaires qui venaient d'essayer leurs forces à renverser un trône, nous disions : Voici les barbares ! et maintenant encore, lorsque des hommes supérieurs se laissent absorber par quelques bruits de guerre impossible, lorsque, les yeux fixés sur Constantinople, sur Alexandrie ou Pétersbourg, ils oublient qu'ils ont à leur porte ce Spartacus installé aux Tuileries depuis 1Ç30, lorsqu'ils croient s'en délivrer par quelques patrouilles civiques, je crie encore : Voilà les barbares 1
La guerre des esclaves est recommencée, mais, grâce à Dieu, ce n'est p}us p"un affranchissement qu'il s'agit; la liberté est conquise pour tous : c'est une association, une organisation que le prolétaire réclame.
Arago lui-même , le grand citoyen , n'a-t-il pas dit que la réforme électorale n'était qu'un moyen, mais que le but était l'organisa tjop du travail? MM. Laffitte, Garnot, Bûchez, je les connais assez, et je sais bien que c'est là leur pensée.. Mais ils marcheront vers ce but à tout prix, tandis que c'est par le gouvernement seul qu'il pourrait être atteint sans désastres. Il n'y a pas à dire, il faut détrôner le comité directeur, ou l'on sera détrôné par lui ; et l'on ne détrônera pas plus Arago et Lafiitle avec la prison ç\ les baïonnettes, qu'on n'a détrôné les ventes du carbonarisme sous la restauration, çn fusillant Berton et les sergens de La Rochelle, et les conspirateurs de l'épingle noire, de Béfort et fie Cojnjar. M. Guizot et M. Decazos le savent bien; M. BarMic et M- Meïilhou le samjl aussi, mai? par une autre raison.
miTIQM INDUSTRIELS.
Alger, septembre
Mon cher ami,
Il me semble que je suis presque d'accord avec le programme industriel de M. D ; m'étais-je mal exprimé dans la lettre qu'il
combat, ou bien tire-Ul de fausses conséquences de ses propres principes? Peut-être ces deux causes se sont-elles réunies pour l'exciter à la guerre, et moi» au contraire, à la paix.
Il faut, dit-il, mettre Us moyens d'instruction à la portée de tous. Sans doute M. D. entend par la que l'instruction ne sera pas donnée par caste, et qu'elle ne sera pas conçue de manière à forcer lo fils de l'ouvrier à ne recevoir qu'une instruction d'ouvrier, et le 01s du utilitaire, du magistrat , du littérateur, à entrer dès son bas âge dans des écoles militaires, de droit ou littéraires. En d'autres termes, il entend certainement que l'éducation et l'instruction soient données à tous les enfans, eu raison dt (a capacité propre à chetcun d'eux, quelle que soit la profession de son père; c'est-à-dire que celui
qui a vocation et capacité pour être militaire, magistrat, négociant, artiste, ouvrier, soit progressivement élevé, dirigé, vers la profession à laquelle il est apte.
Le second article du programme est celui-ci : il faut que les outils inventé» dans les pays étrangers soient recherchés et indiques aux ouvriers qui n'oiit pas le moyen de courir après. •
Ici, je crois qu'il y a un mot, et un mot important, d'oublié; je dis oublié, parce que M. D. est un des grands admirateurs de ce mot et connaisseur dans la chose qu'il représente ; je veux parler du crédit. Ainsi, les instrumens de travail que le travailleur n'a pas le moyen de se procurer, il faut non-seulement qu'on les recherche pour lui, qu'on les lui indique, mais aussi qu'on les lui avance, lorsqu'il en est digne, lorsqu'il est capable de les bien employer.
A la vérité, M. D. ajoute : il faut organiser ^éducation publique et le crédit. C'est aussi ce que je demande, et ce que j'espère de notre siècle.
Si l'instruction industrielle, telle que M. D. l'entend, était constituée, je suis bien certain qu'il admettrait l'utilité, pour la terminer et avant de faire entrer l'enfant dans l'atelier, de la délivrance d'un brevet de capacité, comme cela se fait déjà, je crois, a l'école de Lamartinière , à l'école des arts et manufactures, à celle du commerce et de l'industrie, comme cela se fera partout où il y aura la moindre idée d'ordre et d'organisation.
Ainsi doue, instruction pour tous, selon la capacité de chacun, et brevet de capacité à la sortie des écoles pour l'entrée dans le monde; voici la base d'organisation de la génération adolescente.
Pour les hommes, crédit à tous, en raison de la capacité de chacun, constatée d'abord par le brevet d'école, et ensuite et progressivement, par les grades obtenus, mérités, décernés.
Je viens d'ajouter un mot nouveau à ce programme, celui de grades, et je sais fort bien que c'est celui qui peut soulever la plus rude tempête. Ce mot-là, certainement, M. D. ne l'a pas oublié; il n'en veut pas, j'en suis sur ; il on a peur; et pourtant, remarquez bien (Jue M. D. est administrateur de la Banque, que vous êtes membre de la chambre du commerce, que M. D. veut des prud'hommes, que toute fabrique a des apprentis, des compagnons et des maîtres.
et que tout état a également des apprentis, des compagnons et des maîtres. Il est donc incontestable qu'il y a, et qu'il doit y avoir des grades dans l'industrie; la seule question à examiner, serait de savoir si ces grades, qui existent aujourd'hui, sont des gages d'ordre, de moralité, de travail ; si la hiérarchie industrielle (car il en existe une; qui donc s'en passe dans le monde?) est bonne ou a besoin d'être constituée sur de meilleures bases.
honneur au travail et à l'économie, dit encore M. D. ; mépris à l'oisiteté et à la dissipation; certes, je fais chorus; mais pourvu que ces mots honneur et méprit soient, comme on l'a voulu de la Charte, une vérité; c'est-à-dire que l'un soit accompagné d'une élévation, et l'autre d'un abaissement ; sans cela l'honneur sera fumée, et le mépris moins encore que fumée, rien du tout; les laborieux et les économes seront le jouet des Robert-Macaire, oisifs et dissipés ; honneur et mépris, pourvu que cela signifie grader et dégrader \ en un mot , juger, classer, hiérarchiser, ou mieux encore organiser.
Je crois que la seule chose qui nous empêche de nous entendre, c'est que M. D. pense, que je veux qu'on organise l'industrie comme on organise un . ministère ou une préfecture, ou comme ou fait des . députés et des électeurs, c'est à dire par des procédés dans lesquels la véritable capacité de l'individu n'a été développée, appréciée et constatée par aucun brevet d'éducation, par aucun crédit régulièrement ouvert, par aucun grade décerné. Or, telle n'est pas mon intention ; au contraire, et je suis très désolé que, pour être ministre, préfet, député, électeur, il n'y ait aucune condition imposée légalement : 1° d'éducation spéciale propre à faire des gouvernans (métier qui exigerait plus que tout autre une éducation spéciale) ; 4° d'apprentissage obligatoire avant de disposer de la vie et de la liberté des citoyens, comme il y a un stage avant d'être avocat; 3° enfin de hiérarchie, afin qu'on ne puisse pas sauter, du jour au lendemain, d'uu journal à un portefeuille, du boulevard de Gand à une préfecture, et de son lit de repos à la tribune. Evidemment, si l'on pense que c'est une pareille organisation crac je veux faire descendre, du haut de notre système gouvernemental dans les rangs désordonnés de l'industrie, on se trompe fort; car j'aimerais réellement mieux uotre anarchie industrielle qu'une industrie parlementaire. Il y a
des gens qui ont cru qu'ils introduisaient dans notre régime gouver* nemental 1a condition de capacité , en prêchant l'adjonction de ee qu'ils appelaient les capacités ; les mémos gens, sans doute, propose-* raient d'appeler les médecins et les avocats dans l'élection des prud'hommes et des juges de commerce; mais ce n'est certainement pas moi qui commettrais pareille faute, et qui voudrais que le gouvernement organisât l'industrie, s'il n'était pas lui-même industriel, c'està-dire si ceux de ses délégués, chargés par lui d'organiser l'industrie, n'étaient pas des industriels, comme ses officiers d'artillerie sont des artilleurs et non des apothicaires, et encore des artilleurs élevés, brevetés et gradés, en vue de l'œuvre qu'ils ont à accomplir.
Sans contredît, l'humanité est l'association industrielle, comme le globe est l'atelier de l'industrie; or, do même que l'atelier devient chaque jour plus commode, plus confortable, mieux organisé, et que chaque chose y est mieux à sa place, de même, dans l'association industrielle humaine, chaque peuple, aussi bien que chaque individu, tend à occuper la place qui correspond à sa capacité. Qu'on ne gêne pas cette tendance humaine, dit M. D»; laissez faire, disait M. Say, et cette tendance individuelle ou nationale atteindra son but, chacun prendra sa place selon son mérite, dans 1e grand atelier social, chacun y sera rétribué tout naturellement suivant ses œuvres.
Je demanderai d'abord pourquoi limiter à l'industrie proprement dite un pareil principe ; pourquoi ne pas dire la même chose pour toutes les institutions humaines dont le but est de fixer la place des individus, en leur imposant des conditions pour y arriver? Pourquoi, par exemple, ne pas dire à tous : Soyez gouvernons, militaires, ingénieurs, médecins, apothicaires, boulangers même, soyez professeurs, acteurs, journalistes, frappez monuaie, faites de la poudre, vendez des poisons, comme vous voudrez, a la garde de Dieu î U y a bien quelques personnes qui ont poussé le principe presque jusque là ; mais pourquoi M. Say et M. D. ne l'y poussent-ils pas eux-mêmes?
Je sais fort bien que tout principe, poussé jusqu'à ses dernières conséquences, mène à l'absurde, parce que lien d'absolu n'est fait pour l'homme, mais en considérant comme des exceptions fatalement nécessaires les restrictions à imposer au laism faire, en regardant le gouvernement, dans cette fonction de police inévitable, qu'à grande
peine on lui concède, comme un ulcère rongeur, comme un mal nécessaire mais déplorable, M. Say et tous ceux qui pensent comme Jui sont plus terribles encore que les partisans les. plus absolus et les j>lus exclusifs de la liberté, que les anarchistes les plus exaltés; ils sont plus terribles, dis-je, plus profondément hostiles contre tout jçouvcruement, parce qu'il y a au moins quelque chose de digne dans l'homme qu'on accuse de despotisme, tandis qu'il n'y a que de l'iguoble <lans celui qu'on traite comme un espion de police, un allumeur de réverbères, un balayeur do rues et d'egouts, un vidangeur.
Non, le gouvernement, l'administration, l'organisation de la société humaine n'est pas une exception nécessaire mais déplorable au principe de vie de l'humanité; V ordre est une des lois de sa destinée aussi bien que la liberté; ordre, parce qu'il y a un tout; liberté, parce qu'il y a des individus; et tout phénomène de la vie sociale doit porter cette double devise, et ces deux principes ne deviennent Charfê-vérif* que du jour où le$ gouvernons sentent que leur missiou est de foire donner à chaque gouverné l'éducation, la fonction et Je grade, correspondais a sa vocation, à sa capacité, à son mérite.
.Vais on demande toujours : Qui 4onc classera les capacités? Je réponds : Los plus capables; et je demande à mon tour : Qui donc aujourd'hui classe )as divers crédits à accorder par les banques'? Imaginez-vous quelle serait l'illusion qui troublerait l'esprit de nos industriels, s'ils s'avisaient un jour de dire :*« Que la banque nous laisse tranquilles! EUenous classe, elle nous juge, elle donne a l'un, refuse à l'autre ; elle gouverne nos atfaires ; car enfin s'il lui plait ou lui déplaît de nous accorder crédit, nous augmentons nos aftaires ou nous sommes contraints de les réduire. » Je concevrais qu'on eût dit cela avant l'institution des banques, et en effet on l'a dit; bon nombre de défenseurs de la liberté s'écriaient : Voilà des gens qui sauront nos affaires, dont l'opinion sur notre crédit sera considérée comme généralement juste, et qui, par conséquent, nous feront, pour orné dire» porter au front le signe de notre valeur réelle; ils abuseront, tyranniseront, monopoliseront, etc., etc., et ces républicains htdusuiels m s'apercevaient pas que lorsqu'ils avaient besoin d'arfjcul, avant l'établissement des banques, il leur fallait aller en ^i- ' hetle, à confesse, aux pieds d'un escompteur, agioteur, preieursur
gages, c'est-à-dire subir le despotisme le plus vorace et le plus humiliant.
Elargir le cercle commercial et industriel de l'institution des banques, créer une institution analogue pour le crédit agricole, v oici des institutions que le gouvernement peut , je le crois, inspirer, encourager, faciliter, et qui, ce me semble, ne sont pas de nature à lui attirer, s'il s'en mêle, un : laissez-nous tranquilles]
Mais j'attends M. D. au ministère des finances (et je serais heureux do l'y voir) ; je suis bien sûr qu'il ne rêverait qu'à des œuvres de ce genre, pour illustrer, pour immortaliser son passage aux affaires. Et je lui réponds que si j'étais son collègue à ? instruction publique, je n'aurais autre chose en vue que de donner à tous l'instruction correspondante à la vocation étudiée de chacun ; et si vous étiez notre collègue aux travaux publics, je suis bien certain que vous voudriez qu'on ne parvînt aux places, aux grades, dans ce grand atelier industriel dont vous auriez la direction, que par la voie légitime du mérite personnel , reconnu , constaté par les maîtres de l'art.
Or, je n'en demande pas davantage pourl'annéel8*0,et cela vaudrait mieux que tous nos grands discours de tribune, notre guerre de portefeuilles et nos intrigues électorales. Alors nos préfets auraient autre chose à savoir et à fairo que des révisions de conscrits, des budgets de recettes et dépenses, des caresses ou dos niches aux électeurs, des courbettes aux députés; ils seraient obligés de rendre honneur au travail et mépris a l'oisivrtr, ce qui donnerait, j'en suis sûr, une tournure toute nouvelle à leurs salons et même à leur salle à manger.
Du temps de Napoléon, les salons des gouvernans étaient remplis de militaires, et les dames s'y disputaient, comme en champ clos, les plus beaux donneurs de coups do sabre; les aimables colonels que M. Scribe a si bien su peindre étaient les héros du monde ; aujourd'hui, les salons sont pleins d'électeurs en habit noir, et nos lionnes et nos tigresses s'arrachent un maigre fantôme d'avocat, ou bien un caverneux et sépulcral médecin, tous deux housards et chasseurs dans la guerre de la parole ; le gros propriétaire fait galerie et digère.
Mais l'industrie est là, me dira-t-on ; elle y a ses plus illustres représentans. Pas du tout, elle n'y est pas; ce n'est pas Y industriel qui est là, c'est Y électeur, et si le brave homme n'est pas électeur, peut-être se déguisera-t-il en garde national pour n'être pas reconnu, le vilain !
honneur au travail, mépris a l'oisiveté! Mais, Messieurs, qui
ne voulez pas que le gouvernement se mêle de vos affaires , il faudra pourtant bien qu'il vous donne l'exemple et qu'il vous apprenne à vous-mêmes ce que c'est que d'honorer le travail et de mépriser l'oisiveté. Vous avez, dans le temps, copié les salons de Napoléon et ceux de ses maréchaux, aujourd'hui votre monde est électoral, le parleur a pris la place du sabreur, place où M. l'abbé s'était prélassé sous la Restauration, et que les marquis occupaient avant 93. À qui donc voudrez-vous faire croire, serviles copistes, que pour la prospérité et la gloire • de l'industrie, il n'est pas nécessaire que le gouvernement se montre, avant vous et plus que vous, industriel? Allez 1 les enfans de 93 jouaient à la guillotine, les enfans de 1805 jouaient à la parade, ceux de la Restauration à la chapelle, les nôtres à la tribune et à l'émeute ; vienne le jour où ils joueront à l'industrie! c'est qu'alors nous aurons à notre tête dos hommes qui sauront produire comme Carrier savait détruire, des hommes qui connaîtront l'industrie comme nos maréchaux savaient la guerre , qui aimeront le saint travail comme Charles X aimait la messe, qui sauront commander et obéir comme nos parleurs savent aujourd'hui déconsidérer l'autorité et exciter à la révolte.
POLITIQUE INDUSTRIELLE
Alger, 8 octobre 1840.
Mon cher ami,
lOans une de mes précédentes lettres, je vous disais que les fortifl-» cations de Paris me semblaient un instrument d'ordre, non pour réprimer les ouvriers, maïs pour prépare? et exécuter avec sécurité l'évolution industrielle dont la France est grosse. Je les comparais à la soupape de sûreté, de même que je considère la garde nationale comme le frein de cette grande machine qui s'appelle ouvriers de Paris.
Ce travail ne sera pas fort long, mais il emploiera bien du monde, bien des bras, et précisément une grande partie de ceux qui sont à la disposition du désordre, dès que le travail ne va plus, comme on dit à Paris. Il emploiera, en un mot, tout ce qu'il y a de plus prolétaire dans la capitale. N'y-a-t-il pas à profiter de cette grande circonstance pour introduire dans cette masse quelques élémens d'ordre? C'est commencer l'industrie par la queue, je le sais, mais dans
la queue est le venin , et dtafltettrs c'est fwr fa Me que je vondrais atàr *ur la queue.
\a phis grande partie de ces prolétaires logent déjà hors barrière ou sur la limite des faubourgs. Ne peut-on pas régulariser ce logement?
Je ne parle pas du tout de tes parquer ou caserner violemment, je parle de les attirer volontairement vers des lieux déterminés, doublement favorables a leurs travaux habituels et aux nécessités posde la défense; car si jamais notre capitale se défend, c'est évicette population surtout qui la défendra et qui donnera un vigoureux coup de main à l'armée.
Lorsqu' on a formé l'enceinte actuelle de Paris, dans un but d'octroi, on a su faire des batknens fort somptueux aux barrières , pour les employés de ce service public. Je ne verrais pas grand mal à ce que les balayeurs, boueurs, vidangeurs, chiffonniers, gravatiers, terrassiers, reçussent le don public d'un logement, non pas aussi somptueux, mais qui pour dix lois plus, vingt fois plus d'employés que n'en a l'octroi, ne coûterait pas plus que n'ont coûté nos superbes
Il s'agirait donc de villages et non de palais ou même de casernes; de villages d'employés du gouvernement, car je ne parle ici que des ouvriers qui sont déjà ou qui peuvent être soumis à une discipline d7/<*/, par le gouvernement qui les emploie.
En d'autres termes, je dis: pour commencer l'organisation de 1 industrie, il faut que le gouvernement donne l'exemple, en organisant d'abord les ouvriers qu'il solde, en leur imposant, moyennant la solde qu'il leur paye, une discipline de toute nature (je ne parle encore que de celle du logement), favorable à la société toute entière et à ces ouvriers eux-mêmes.
Les braillards de la liberté se récrieront, c'est évident; mais si, on définitive, les conditions sont telles que l'ouvrier accepte avec plaisir et se trouve mieux de cette discipline que du désordre actuel, ses avocats prétendus perdront leur cause.
Je vous prie, pour tout ce que j'ai à vous dire ici, de ne pas vous préoccuper des idées que vous pourriez avoirsur l'organisation de l'industrie fabricante, commerciale ou agricole, ot des difficultés que ces
grands problèmes présentent; je le répète, je commence par la queue ; c'est le bon commencement; et j'affirme môme qu'une fois le mouvement donné parlé, tout le corps industriel marchera, se mettra en route, parce que , je le répète aussi, d'une part, le gouvernement serait à l'avant-garde, et, d'une autre part, un corps déjà organisé serait à l'arrière-garde. En deux mots, l'industrie serait prise en tête et en queue, entre le gouvernement et les chiffonniers.
Chaque corps doit être soumis à une discipline, à une règle, à une loi qui lui soit propre. Les ûlles publiques, par exemple, supportent aujourd'hui une loi que personne autre au monde ne supporterait. Or, l'industrie très intérieure que le gouvernement emploie, et dont il est question ici, peut également supporter, et c'est très heureux, une discipline plus sévère, sous beaucoup de rapports, que celle qui conviendrait à des industries plus relevées. J'ai nommé les filles publiques exprès, parce que j'ai en vue une portion de la population mâle qui est, en grande partie, correspondante , comme immoralité, à cette portion de la population femelle, et que c'est cette populace, cette écume qu'il s'agit d'écrémer pour la purifier, et pour pouvoir mieux purifier ensuite toute la matière industrielle.
Précisément parce que cette écume surnage partout et se mêle à tout, il y a, pour ainsi dire, impossibilité, même avec la police la plus coûteuse, la plus nombreuse et en même temps, sous certains rapports, la plus démoralisante par nécessité, il y a impossibilité, dis-je, d'empêcher la corruption et la fermentation. D'un autre côté, je dirai un peu comme les fouriéristes : il y a pourtant dans cette écume (élément de ce que Fourier appelait ses hordes de salops) des qualités, une valeur, qui tournent au mal, tandis qu'elles pourraient tourner au bien si elles étaient employées avec art, et surtout si l'on pouvait former un corps de ces individualités qui sont d'autant plus mauvaises qu'elles sont isolées, et d'autant meilleures qu'elles sont réunies. C'est certainement pour ces hommes surtout qu'il a été dit : Dieu se retire de l'homme isolé.
Or, pour songer à apporter de Tordre dans cette masse anarchique, il ne faut pas de suite se proposer d'arriver à la perfection d'une société de saints; il faut bien se dire : 1° La plus grande partie des hommes dont il est question vivent, en ce moment, en concubinage et
plus mal cncoro; 2° ce sont eux qui vont habituellement peupler les bagnes; 3° leur seul plaisir aujourd'hui est au cabaret; 4° ils commettent à eux seuls, en un jour, à Paris, plus, do crimes que tout le reste des Parisiens n'en commet en- vingt ans; 5° enfin, c'est la classe la plus immorale, la plus ignare et la plus pauvre de la société.
Par conséquent attendons-nous, s'ils - viennent dans res villages, que ces villages ne seront pas des couvons, et ressembleront mAme peut-être un peu aux lieux qui sont le contraire des couvons.
Je sais bien qu'au premier abord cotte idée fait presque horreur. L'homme d'Etat se dit : Gomment, je vais organiser une espèce de caverne do voleurs, bien plus, un lupanar! Et l'homme d'Etat ne songe pas, en poussant ses points d'exclamation, que toute sa police n'est pas autre chose qu'une mauvaise organisation des cavernes de voleurs et des lupanars.
Si je prétendais qu'il faut former ces villages pour qu'on y vole, etc., que c'est là le but, je concevrais l'horreur; je dis seulement : On y volera, etc., etc., attendez-vous-y; mais vous préviendrez, surveillerez et réprimerez mieux le vol, etc., etc., là, que vous ne le faites dans votre Babel.
On dira encore : c'est donc la réglementation du vice que vous voulez? Cela est vrai; je voudrais réglementer le vice, y compris 1 émeute, de manière à en défendre la société, autant que possible, bien certain d'avance qu'il faut faire la part du feu dans tout incendie, et que, malgré mes précautions, il y aura toujours des sinistres,
tant qu'on se chauffera.
J'insiste sur le vilain côté du tableau, parce que c'est toujours de là que partent toutes les objections aux meilleures choses, quoique chacun sente bien qu'il n'y a rien de parfait dans l'humanité.
Croyez- vous, par exemple, que ce serait peu de chose?, même comme simple moyen do police, de pouvoir déterminer par un appât quelconque, les 20 ou 30,030 hommes que j'ai on vue, à porter un costume obligatoire qui les ferait distinguer aussi bien qu'on distingue un soldat de tel ou tel régiment Mis n'accepteront pas, direzvous, cette livrée. Eh mon Dieu ! les tilles mettraient bien encore la ceinture dorée, si vous vouliez; elles vont bien au dispensaire! Pourquoi des hommes employés utilement, honorablement, se refuse-
raient-ils à porter un costume qui, par lui-mAme, n'aurait rien que d'honorable, puisqu'il serait attaché à un service public?
Je ne parle pas de donner un costume, en tant que Voleuf, en tant que libertin, ivrogne, débauche', mais en tant que chiffonnier, balayeur, boueur, vidangeur, allumeur de quinquets, comme vous en avez presque? déjà pour les forts de la halle et les charbonniers, qui, je le parie, présentent relativement moins de vices que les autres états où la force du corps est employée et oîi Y esprit de corps n'existe pas.
Vos plaques, c'est de la niaiserie, on ne les voit pa?, et d'ailleurs, on les porte ou du moins on les quitte quand on Veut. Vos poftours d'eau, vos commissionnaires des rues, pourquoi donc les encourager à vouloir paraître des bourgeois, des milords, le dimanche, pour revenir saouls le lundi, en habit noir?
Un costume, un costume, a la bonne heure, et je peux en parler précisément parce qu'on a craché sur le miert, qu'on n'a pas compris. Un costume obligatoire, comme l'est celui du soldat, et qui nous fasse sortir de ce pfMe-mMc de l'habit bourgeois qui nivelle tout, qui anarchise tout, qui tue l'art aussi bien que la sociabilité.
C'était le 6 juin 1832, vous le savez, qu'au bruit du canon de l'émeute et du tonnerre d'un bel orage, nous quittions cet habit bourgeois à Ménilmontant; et quelques mois plus tard, traduit en cour d'assises comme un dangereux révolutionnaire , j'expliquais ainsi aux jurés, qui ne m'ont pas compris, puisqu'ils m'ont condamné, l'intention qui nous animait et le but que nous voulions atteindre; je leur disais: Le jour où le sang coulait dans vos rues, où les partis s'égorgeaient sur vos places, le 6 juin, nous avons revAtu un costume qui, nous signalant à tous, par notre nom même, était un gage de la lumière que nous voulions répandre sur tous les actes de notre vie loyale et pacifique.
Il est clair qu'on devait nous condamner, parce qu'un pareil enseignement et une mesure politique semblable doivent partir du gouvernement, pour avoir le caractère d'ordre qui leur convient; mais grâce à Dieu, aujourd'hui l'on s'accorde généralement à dire et à reconnaître que nos intentions étaient bonnes ; eh bien I profitez donc de celle-ci, car elle signale l'instrument le plus parfait d'une bonne
et sage police, la première condition extérieure de hiérarchie, de classement, l'un des procédés hygiéniques les plus puissans, la base de tout esprit de corps ; enfin elle rendrait aux arts la couleur et la forme qu'ils cherchent vainement dans notre société sombre et plate, sale et haillonneuse.
Bien certainement, les Brutes do la presse s' écrieront que c'est du mandarinisme chinois ; mais quelle mesure d'ordre approuveront-ils jamais? D'ailleurs, je ne parle pas encore de donner un costume à nos mandarins de la presse ; je désirerais seulement qu'ils signassent tous leurs articles; plus tafd, peut-être bien, ils demanderont eux-mêmes à porter le bonnet de leur couleur politique, bonnet rouge, bonnet blanc, bonnet bleu.
Sans plaisanterie, les amis de Yordre qui ne songent pas ou qu répugnent au costume comme moyen d'ordre, sont semblables aux hommes qui voudraient une religion sans prêtres et sans culte : ce sont des rêveurs mystiques et non des hommes positifs.
Malheureusement les hommes du pouvoir ont encore en eux une partie considérable des préjugés et des erreurs des hommes de la liberté.
J'ai parlé du logement et du costume, il me resterait a appliquer les mêmes idées à la nourriture. Mais la qïiêstiôn est plus délicate; je ne l'aborderai que dans ma prochaine lettre.
POLITIQUE INDUSTRIELLE
Alger, oc tobre 1fWO.
Mon cher ami,
Dans ma précédente lettre je vous ai dil comment je voudrais voir utiliser au profit «Je notre réorganisation industrielle le grand travail des fortifications de Paris. J'ai examiné avec vous s'il ne serait pas possible et facile d'introduire , à celte occasion, quelques conditions nouvelles de police et de discipline au sein de la partie la plus dangereuse et la plus énergique de la population parisienne. J'ai parlé du logements du costume, et j'ai renvoyé à celte lettre-ci pourvoi]* entretenir de la nourriture.
Sur ce point, je confesse qu'il faut agir avec réserve et prudence. Le pot au feu est la limite que l'ordre ne saurait franchir aujourd'hui sans opprimer la liberté; la raison (Y état s'arrête devant les besoins de la famille, la surveillance générale d'hygiène publique devant la consommation individuelle; et en supposant même que l'état puisse un jour rationner ses ouvrier» comme il rationne ses
soldats, cuisiner môme pour eux comme il cuisine aux Invalides, cest-à-dire avec l'économie que procurent les masses, je dirai aujourd'hui : laissez foire , surveillez seulement, entretenez les marchés pourvus et pourvus d'alimens sains.
Pour l'homme de peine, pour l'homme matériel, la nourriture, ce qu'il consomme pour renouveler sa force, est la partie intime, intérieure, personnelle de sa vie; c'est là qu'il veut surtout exercer son indépendance et sa spontanéité; la société lui doit, sous ce rapport, des soins généraux mais non une loi individuelle. Songeons donc à ses cabarets, à ses guinguettes, à ses marchés, n'allons pas plus loin.
Mais ce n'est pas assez, direz-vous, d'exprimer cotte pensée générale, qu'il serait d'une sage politique de revêtir de costumes spéciaux les classes inférieures ou du moins une partie des classes inférieures de la société; il faudrait encore indiquer les moyens légaux, constitutionnels, financiers à employer pour atteindre ce but.
Je suis bien convaincu pourtant que si M. le préfet de Paris, M. le ministre de l'intérieur, celui des travaux publics, ainsi que le directeur des ponts et chaussées, étaient pénétrés de Vidée générale, s'ils voulaient, chacun dans son ressort, atteindre le but en question, ils en trouveraientpluspromptementetplus facilement que moi les moyens.
Lorsque je vois les garçons de la Banque, les facteurs de la postes les postillons, les sergens-de-viile , les garçons de bureau de toutes les grandes administrations, les cochers d'omnibus et conducteurs de diligence, etc., etc., en uniforme, lorsque je regarde l'octroi, la douane, les gardes forestiers, les tabacs, les droits réunis, les pompes funèbres, les guichetiers des prisons, les gardes d'hôpitaux, que sais-je? déjà raille services, sans compter l'armée, auxquels un costume est attaché, je suis bien sûr qu'il n'y a pas d'obstacle qui s'oppose à ce que vingt ou trente mille hommes de plus, à Paris, portant un uniforme; il faut seulement pour cela que le gouvernement qui les emploie leur en fasse une condition.
Il u'y a donc que deux choses en question , savoir : Si tous les hommes employés par le gouvernement ont un costume ; et si ces hommes sont organisés en service public, car c'est certainement là l'objection qui sera faite; on dira : Nous ne pouvons astreindre à un • tourne que les services publics.
m m? ptouTi >mN mwt puisqu'il y a uuu fouMHno^irtrtu*
Pfivfel flUI PPltf §8l*0HJtos P d** conditions du police aussi vpxatejres que peui l'être |e costurac pour l'bojnmp Je plus iiujépondaut ; mais j'admets l'objection, pour aujourd'hui ; jo conviens, qu'en 1840 le ggUYPmmPnt ne peut se. permettrez d'imposer le costumo qu'aux services publics, à ceux qui sont soldés, surveillés, dirigé* par Imi * sQtt m * s P*Pp?o s agons, *>M P a F des tH*r?pwmrê ^mitn^
J'#PPiJi<Wlj spécjftteraenl sur ces derniers mots soulignés, parce que c'ait squj, cette forme que subvient eu général les services deut je parle. Ut, par oxeraple, quand radine l'éclairage, le pavage, le nettoyage, l'arrosage, etc. , des rues de Paris, se feraient par soumissionnaires une des conditions de la soumission pourrait être le cos- (um§ des éclairours, paveurs, arroseurs, balayeurs, etc., etc.; de plus, cette manière d'intervenir dans lit police du personnel des graudes entreprises de travaux publics, permettrait d'introduire peu à peu, dans plusieurs des branohesr-inères de l'industrie, une partie de Tordre qu'elles réclament.
Aiusj, |a niasse des travaux commandés et exécutés par lés ingénieur* ou architectes de l'Etat, mais qui sont donnés à Yetu(Pepri*e. Qcoupe une quantité considérable d'ouvriers, dont une partie au moins pourrait étro traitée aiusi ; ce serait, pour ainsi dire, la partie rojrrt^poudaute au tervic* ordinaire; ce serait l'armée Régulière, et cela pe toucherait pas immédiatementà la masse des cosaques de l'industrie.
La ville de Paris aurait son corps de terrassiers, par exemple, comme elle a ses balayeurs; elle aurait aussi ses compagnies de charpentiers, tailleurs de pierres, maçons, peintres, serruriers, toutes les hram hos dites du bâtiment, en un mot elle commencerait, par un noyau modèle, Yoraanisaiiou de l'industrie.
J'ai dit que les fortifications do Paris étaient une belle occasion pour entrer dans cette voie; en effet, on aura la un chantier plus v aste que tous ceux qu'on a jamais vus, oh il sera facile d'étudier et préparer les élémens des institutions dont je parle, et de les organiser progressivemeat, insensiblement.
Il ne faut que la volonté d'en haut, il fout que le gouvernement, il
ta ut qu'un homme y mette sa gloire, c'est une contre-partie des travaux de Versailles; ceux-ci n'ont que le caractère de gloire industrielle telle qu'on la recherchait autrefois et qui consiste dans la grandeur et la heauté de Yœuvre; aujourd'hui, pour notre XIX e siècle, pour l'avenir surtout, il y a une autre forme de gloire industrielle à ambitionner, c'est celle qui consiste dans l'amélioration de Y ouvrier.
Les fortifications de Paris sont une occasion superbe pour commencer à donner aux ponts-et-chaussées, qui n'ont été encore qu'un radre d'officiers, une année do sous-officiers et de soldats. Les pontset-chaussées, c'est le germe qu'il s'agit de développer, c'est en lui que se trouve la solution de la question qu'on a cherché a résoudre à rebours, quand on a voulu employer l'armée aux travaux publics, tandis que c'est l'armée des travaux publics qu'il faut créer, et non pas employer à ces travaux des soldais et surtout des officiers qui ne peuvent avoir le çœur à l'ouvrage.
Ifr se trouve aussi pour moi l'heureux moment de la modification si désirable de l'entourage des hommes haut placés, qui aiment et qui méritent la gloire ; aux aides de camp doivent venir se joindre les aides de chantier et d'atelier; à la guerre doit s'unir, au moins sur le pied de l'égalité, l'industrie ; l'ordonnance des fortifications en <*t elle-même un signe, puisqu'elle livre le travail au génie et aux pouts-et-chausssées, quoique ce dernier corps joue naturellement le >econd rôle dans cette œuvre spécialement militaire.
En un mot, le roi, les princes n'auront pas auprès d'eux seulement des généraux, car il est impossible de songer à organiser l'atelier pacifique , tant qu'on est en habit de général, entouré de militaires, et presque dans un nuage de poudre.
Je m'aperçois que j'ai donné plus d'extension a la question du costume qu'à celle du logement ; voici pourquoi : c'est que l'une est plus facile à réaliser que l'autre; elle est, en outre, plus généralement réalisable.
Il y a fort peu de travaux spéciaux qui se prêtent à cette espèce de casernement de villages dont j'ai parlé déjà; néanmoins, en ce moment, quelques uns ont fait, pour ainsi dire, élection de domicile dans certains points de la banlieue de Paris; ainsi l'écarrissa«e de Montfau-
cou, les blanchisseurs de la basse Seine, les marchands de vin de Bercy et de la Râpée, les chantiers de bois, quelques villages où abondent spécialement les maçons et tailleurs de pierres sur l'une ou l'autre rive de la Seine, les teinturiers, brasseurs et tanneurs du quartier Mouffetard, les deux classes ou corporations des charpentiers, rive droite et rive gauche, les fabricans de meubles du faubourg Saint- Antoine, et bien d'autres exemples signalent cette affinité qui rénnit sur les mêmes lieux un grand nombre d'individus de même profession. Certainement, cette affinité agit d'elle-même; mais, quoi qu'en disent les économistes, tout homme politique comprend qu'elle peut être aidée par une administration éclairée qui la délivrerait d'obstacles que l'intérêt individuel, au contraire, pourrait chercher à augmenter.
.le crois que, même au point de vue de la défense, il serait bon de porter régulièrement sur la ligne ce que je nommerais des forts détachés d'ouvrier*, a côté des forts de soldats; et si cela est juste comme défense extérieure, ce l'est encore plus comme sécurité intérieure, puisque cela mettrait une partie de la force èmeutière presque sous la garde do la force armée.
Ce serait donc vers ces points doublement stratégiques que je voudrais voir réunir des bataillons pacifiques d'ouvriers.
Pourquoi n'y aurnit-il pas, à coté du fort des maçons, le village des maçons, à cêté du fort des terrassiers, le village ou camp des terrassiers, et je dirai même à coté du fort de* boueurs, les écuries des boueurs et les hangars des vidangeurs? N'avons pas peur d'honorer le travail; soye/.-en sur, ce dernier fort ne serait pas le plus mal défendu en cas de guerre, et je me chargerais, si j'étais 5 la tête du village voisin, de le faire tenir aussi proprement qu'un village de Hollande.
Livrez-leur le terrain et les matériaux avec le plan de leurs baraques et villages, et je parie qu'avec leurs dimanches seuls ils auront achevé leur habitation avant la (in des travaux des fortifications; le terrain et la baraque resteront domaine de l'Ktat, bien entendu.
Là vous pourrez organiser < nVhr, -,dle d'asile, école, caisse d'épar- <mk , ecoui-à dnmirilc. mille foi*, plu-fa'ïlciueu! quevou- ne lepou\c/i
dans le chaos parisien; une même guinguette réunira le soldat du • fort et l'ouvrier du camp, et peut-être bientôt pourrez-vous songer à ce qui est si beau et si bon dans l'organisation militaire, pour en doter aussi l'ouvrier, à la noble retraite des invalides.
Pour faire tout cela, que faut-il? du cœur; tout est prêt : il faut aimer l'ouvrier ; il n'est pas ingrat, il aime qui l'aime; il faut l'aimer comme un brave aime le soldat, comme un artiste aime toute voix ou toute lumière d'Italie, il faut l'aimer parce que c'est beau, parce que c'est le bras du Créateur,
Je sens tout ce que ces idées ont en apparence d'impraticable; mais d'abord vous savez que je tiens beaucoup plus à communiquer le sentiment qui me les inspire qu'à faire adopter les formes dont je revêts ce sentiment. Je suis de ceux qui pensent qu'il faut être au pouvoir pour bien apprécier et même découvrir ce qui est pratique, pourvu toutefois que le pouvoir ait le sentiment du besoin social. Or, je uc suis pas du tout pouvoir, tant s'en faut.
P. S: Les journaux m'apprennent que les 25,000 hommes do troupes qui travaillent aux fortifications seront baraqués et campés sur les travaux. Je demanderais la même chose pour les ouvriers civils, si on en emploie; et dans le cas où l'on n'en employerait pas, j'engagerais à étudier, d'ici jusqu'à la fin des travaux, si l'on ne pourra pas utiliser ces baraques de soldats dans le but dont je parle, car lorsque les forts seront faits, les soldats y logeront et les baraques deviendront inutiles. Si j'avais obtenu de déterminer quelques hommes puissans à convoiter pour l'ouvrier ces chère* baraques, et à faire réfléchir d'ici-là aux moyens d'y substituer 25,000 ouvriers aux 25,000 soldats, je serais heureux comme un roi.
POLITIQUE INDUSTRIELLE
Bône, 10 décembre
Mon ciikk ami,
J'éprouve en co moment do trop vives inquiétude*, sur ce qui se passe en France, pour ne pas employer imo partie de ma longue attente des courriers, a en causer avec vous. Ma dernière lettre vous parlait uniquemont de la question orientale (2) que je cherchais à résoudre d'une manière conforme au bonhour et H la dignité de la France ; c'est de la France seulement que je veu* vous parler aujourd'hui.
Bien des personnes pensent qu'il était facile, sous Louis XV el même sous Louis XIV, de prévoir la révolution française, sous la république de prévoir l'empire, sous l'empire la restauration, et sous la restauration 1830; c'était possible, en effet, et Tallevrand, par exemple, a sauté habilement, comme on l'a dit, du vaisseau qui sombrait sur le vaisseau neuf; il s'est trouvé aussi, do temps à autre, quelques prophètes, qui ont eu, il est vrai, la destinée des prophè-
les, et qui u'gut été écoutés ei compris qu'après la réalisation do la prophétie, comme de Majstre, prédisaut, en 1796, l'empire et lu restauration. Dans du ans, que dira-t-on de nous, si nous sommes assez aveugles et assez ininteUigens pour ne pas voir et comprendre les signes des temps?
Parce que les prophètes ont été rares et peu écoutés, ou parce que leur clairvoyance np portait qu'à petite dislance et ne leur servait, pour ainsi dire, qu'à se sauver personnellement du naufrage, et à être, comme le prince des diplomates, ministre de tous les gouvememeus qui se sont succédé pendant cinquante ans, en d'autres termes, parce qu'on n'a jamais su d'avance vers quel but on marchait, chacune des éphémères générations qui ont paru sur la scène du monde, s'est laissé déposséder du pouvoir qu'elle avait conquis, par celle qui fermoutait, comme opposition, dans son sein. Tous les vainqueurs ont été successivement détrônés, et plus ils ont voulu résister au torrent, plus vite ils ont été entraînés par lui. Depuis la noblesse vaincue, émigrante et guillotinée en 93, nous avons vu les idéologue» de la République, pourchassés par Bonaparte et culbutant l'empereur, par Lainé et Royer-Collard; nous avons vu les bonapartistes et les carhonarit poursuivis par la restauration, renverser Charles X, par Foy, Lamarque, et môme Marthe, Mérilhou, de Sohonen et compagnie; enfin, chaque gouvernement portait en lui, comme l'a dit M. Thiers, son germe do vie et son germe de mort, sa raison d'être et sa raison de ne pas être; lutte continuelle , dans laquelle le germe de mort l'a emporté, le jour même où la résistance du germe de vie était le plus grande.
Depuis 1830, nous avons ou aussi une opposition, et il faut avoir complètement perdu la vue pour ne pas reconnaître qu'elle a grandi d'une manièro menaçante, qu'elle s ? est affilié des hommes qui l'ont d'abord combattue, qu'elle n'a pas perdu un seul de ses chefs, tandis que le pouvoir a vu sortir de ses rangs, pour se joindre à elle, plusieurs des hommes puissans qu'il avait d'ahord employés contre, elle. Lafûtte, O. Barrot, Thiers, représentent les trois nuances d'hommes qui, d'abord rattachés au pouvoir né do 1830, se sont retirés do lui et l'attaquent. La r4*i*Uwce de Casimir Périer a été contre les hommes qui, aujourd'hui, ont Lafûtte à leur tête; celle de Thiers a été
contre les hommes qui ont à leur tète O. Barrot; enfin, celle de M. Guizot va être contre les hommes qui ont pris M. Thicrs pour leur dictateur. Ceci est de toute évidence, quand on le vérifie par les journaux qui représentent le même fait. N'est-il pas temps d'ouvrir les yeux et de renoncer à un procédé qui, dans notre histoire toute moderne, nous offre de si terribles exemples, et qui, de nos jours même, depuis 1830, a témoigné si fréquemment son impuissance par des résultats parfaitement contraires h ceux que l'on voulait obtenir?
On sait maintenant qu'on ne peut plus retourner à Thiers sans descendre jusqu'à Odilon Barrot, comme on savait, il y a un an, qu'on ne pouvait aller à Odilon Barrot sans descendre à Dupont (de l'Eure; et Laflitto, romme on savait, il y a cinq ou six ans, qu'on ne pouvait revenir h Laffitte sans tomber dans Arago et Garnicr- Pagès; voici la seule instruction que nos hommes politiques aient puisée dans les affaires.
Mais vraiment cette politique qui roule sur quelques noms propres, est bien puérile. Il y a quelque chose dans toute opposition ; il y avait quelque chose dans le tiers-état, quelque chose dans les ennemis du despotisme impérial, quelque chose dans les conspirations de la Restauration, et quelque chose aussi dans cette oppposition croissante qui mine le trôno de 1830. Les hommes ne s'amusent pas à jouer au roi détrôné seulement pour jouer. Même quand leur but n'est pas exprimé clairement, quand c'est à un instinct plutôt qu'à un raisonnement parfait qu'ils obéissent, l'œil de l'homme politique doit plonger jusqu'au fond de cet appétit brutal, et découvrir s'il n'y a pas là en effet un besoin humain à satisfaire. Le mépris de la noblesse pour le tiers-état, avant 89, celui des militaires pour les pékins, sous l'Empire, celui des émigrés rentrés pour les acquéreurs de biens nationaux, et de la cour de Charles X pour la tribune et pour la presse, n'ont pas été fort utiles à la noblesse, à l'Empire et à la Restauration. Prenons donc garde, même, de traiter d'appétit brûlai ce qui pourrait être un noble sentiment, à l'état informe de germe.
Lorsque le métaphysicien Siéyès a écrit : qu'est-ce que le tiersétal? tout; qu'e-t-il? rien; que doit-il être? quelque chose; il a résumé d'avance la révolution qui allait s'opérer. Le physicien Arago
fait do même aujourd'hui , quand il dit : Quoi est notro but ? l'organisation du travail; notre mmjen? la réforme électorale. Toute l'évolution qui se prépare est renfermée dans ces deux questions, si clairement rédigées par l'homme le plus clair de notre temps.
Il ne s'agit donc pas de tomber de Thiers dans Barrot, de Barrot dans Laffitte, de Laflitte dans Arago; il faut s'emparer bravement, et de suite, non pas d' Arago, qui est un grand vulgarisateur d'idées, et non un homme politique, mais du secret qu'il nous révèle. 11 nous a dit la vérité ; c'est de cela que l'opposition vit ; c'est l'ouvrier et non le militaire, l'avocat, le liourgeois, qui fait le fond et la force de l'opposition de nos jours. Siéyes n'a rien été sous l'Empire, et Royer-Collard est resté rhéteur sous la Restauration, Arago peut donc rester savant et député.
11 y a aujourd'hui à faire, pour les ouvriers, quelque chose d'analogue à ce que fut, pour les bourgeois, l'organisation de la garde nationale de 91. Dieu me garde de penser qu'il faille armer les ouvriers, mais il faut commencer à constituer pour eux une institution qui facilite le mouvement organisateur qui doit s'opwr de nos jours à leur profit.
11 faut prendre les prud'hommes comme base, et bâtir sur ce fondement un vaste édifice industriel, où l'élection, tant réclamée pour la politique générale, sera le ciment et le lien, de pierre à pierre, d'assise à assise; il faut élever, faire naître dans cette masse anarchique les chefs légitimes du travail; il faut rassasier le peuple, le prolétaire, d'élections sociales et non politiques, et ne pas craindre que ses choix nous donnent des Suchet, des Augeroau, des Bernadotte, des Victor, des maréchaux improvisés de l'industrie; ce sont des bataillons de travailleurs qu'il faut créer, nous avons encore besoin de quatorze armées, et il nous faut un Carnot pour organiser la victoire.
Le mouvement actuel pourrait se résumer, selon moi, sous cette forme : prendre l'arme d' Arago pour détrôner Thiers. Ainsi, au lieu de craindre de tomber dans la gauche par Thiers, je voudrais qu'on prît la gauche pour tomber sur Thiers; qu'on employât la tactique napoléonienne, qu'on tournât l'ennemi, et qu'on tombât sur ses derrières. Sans cela, après Guizot on passera à Lamartine, et Gui-
zot grossira encore une fois le bataillon opposant; puis après, la culbute.
Je 110 conseillerais donc pas plus lo système des èoncntimn que relui de la rétitlance, et ce sont les deux seuls systèmes que la ba&~ cule représentative ait su employer sous la Restauration et depuis 1830. Il faut aborder courageusement et de front la vraie difficulté, et ne pas l'éluder ou s'y opposer. Or, la difficulté sociale actuelle, Arago l'a signalée; c'est l'organisation du travail, l'organisation des ouvriers, du peuple; c'est la constitution de la société industrielle; ce n'est plus d'un système de garanties pour la liberté qu'il s'agit, c'est d'un système de garanties pour le Iramitt c'est-àdired'un système qui garantisse à l'ouvrier son travail, son pain, son instruction, sa moralité, une retraite pour ses vieux jours, une protection pour toulc sa vie.
Lorsque Martignac fut nommé ministre, on prétend que lui-même avait conseillé à Charles X de nommer Casimir Périer ministre; celait un sentiment juste sous y ne forme qui ne l'était pas; Casimir Périer, ministre sous la Restauration, n'aurait pas mieux fait que ne ferait aujourd'hui Arago ministre, parce que dans Périer, à coté de l'élément progressif qui était en lui, il y avait quelque chose de trop complètement antipathique à d'autres sentimens fort progressifs qui existaient dans la Restauration ; de môme, Arago est étranger aux sentimens de paix et d'ordre qui feront à jamais la gloire du règne de Louis-Philippe. Périer, comme Arago, était d'ailleurs un peu l'esclave des mauvaises passions qui servent de cortège à toute opposition, et cela suffit pour qu'on prenne ce qu'il y a de bon dans l'homme, sans le prendre tout entier. Périer n'a pu être utile qu'à condition de révolution, et il nous la faut éviter aujourd'hui.
.le vous ai déjà écrit que ce serait aux défenseurs de Vortlre à faire, à réaliser politiquement, ce qu'il y a de légitime au milieu des cris des partisans de la liberté; c'est parce que j'ai la conviction qu'il en sera ainsi, que je ne désespère pas en ce moment du sort de la Franco, et que je ne redoute pas encore pour elle un nouveau 93, ni une invasion étrangère, ni môme un 1830. Mais au prix de combien d'efforts, de dangers, de sacrifices, les défenseurs de l'ordre, pourront-ils accomplir cette tâche? C'est effrayant d'y penser, car
il y périra bien de trottes «mrAges, bien des Volontés vigoureuses, t't il fôudra pour résister à la peine, ries cœurs et des corps trempés comme l'étaiéttt cêui de Marceau, de Hoche, de Desaix, de Kléber qui ont cependant péri jeunes à une semblable tache, a l'enfantement d^nc société nouvelle.
Lorsque jcsdtige à la différence que quelques années, et souvent quelques jours seulement, appdrtént dans les idées, les mœurs méme, les usages, et jusqu'au costume dé tout un peuple, et aux fréquens exemples que nous avons eus de ces changemens depuis un demi siècle, non seulement je suis suf pris qu'il y ait des gens qui nous croyent arrivés, pouf ainsi dire, à notre forme sociale définitive, mais je suis vexé quand on se sert de ces grandes différences, qu'un nouveau principe d'action Introduirait dans notre société, comme d'une objection contre l'impossibilité d'une semblable transformation. Certes celui qui aurait dît, en 1788, voici ce que sera 93, aurait été traité comme un fou ; et pourtant Casimir Périer a couru Paris, à vingt ans, en toge romaine, bras dessus bras dessous avec Talma ; il n'y a pas un homme de soixante ans, quelque grand qu'il soit, qui n'ait été fu/oyépar son cordonnier, on qui, enfant, n'ait tutoyé un grand seigneur ; madame Tallien a porté tunique fendue et. gorge découverte, cheveux à la Titus, cothurne aux pied* et bagues aux doigts de pieds ; toutes les églises ont été pleines de foin ou de chevaux, de malades ou de Vivres etde voitures, et plusieursont été transformées en cabarets. Mais, dira-l-on, 93 était une révolution générale, radicale, et il n'est pas étonnant que le changement ait été aussi complet et aussi rapide.— Mais est-ce que 1814 ressemblait beaucoup h 1813? Est-ce que In Restauration ressemblait tant à l'Empire *>
D'ailleurs, cette révolution de 1793, si générale, si radicale, croiton donc qu'elle se soit accomplie dans des proportions comparables à celles de l'évolution qui se prépare? Voyez : en 1688, révolution d'Angleterre, pas le moindre retentissement, immédiatement sensible, hors des lie* Britanniques; c'est une révolution isolée; il faut un siècle encore pour que celle de Franco éclate. Or, voici un demi siècle que la nôtre est faite, et, depuis lors, l'Espagne, le Portugal, la Hollande, ont eu leur révolution, et Rome, Vienne, Berlin, ont
reçu îo contre-coup de notre violente explosion, et nous-mêmes nous avons eu six ou sept commotions presquo périodiques, et l'Italie a été muselée deux ou trois fois, et l'Islamisme lui-môme fermente , et l'Amérique tout entière, contemporaine par les Etats- Unis, de notre première révolution, n'est-elle pas aussi contemporaine, par le Mexique, le Brésil, la Colombie, le Chili, des révolutions d'Espagne et du Portugal? Ainsi, depuis un demi-siècle, depuis que la France a lancé sa lave révolutionnaire, les volcans ont été en éruption sur presque toute la terre : depuis que la France a rejeté la loi de son passé, toute l'humanité s'agite et cherche une nouvelle loi de sa destinée. Dieu ne la lui laissera pas chercher en vain bien longtemps, et c'est à nous, qui avons ébranlé le monde, à donner les premiers l'exemple, le modèle des sociétés renouvelées.
Qu'est-ce donc que notre grande révolution? Seulement le premier acte d'un drame humanitaire; maintenant, tous les acteurs ont paru sur la scène, le dénouement approche, et il sera plus grand encore que la fin de l'empire romain et que la naissance des sociétés chrétiennes et musulmanes.
Il y a entre les hommes, aussi bien que dans l'air, une électric ité qui engendre les orages et le tonnerre ; les peuples, agités de passions contraires, se frottent comme les nuages qui tourbillonnent, poussés par des vents opposés. Je sens, en ce moment, la tempête qui arrive; je vois les éclairs et j'entends les éclats delà foudre aussi distinctement que les éclairs et la foudre du ciel ; et, malgré l'horreur du spectacle, j'y sens le beau, le grand, le sublime, j'y sens Dieu.
Nous avons détruit le passé, il nous faut construire l'avenir ; telle est la cause de la différence qui existe entre l'évolution qui nous reste à faire, et les révolutions qui l'ont précédée. Ce sont des instrument de construction et non des armes de destruction qu'il nous faut; n'est-ce pas dire que c'est de Y industrie qu'on doit s'occuper, comme la Convention s'est occupée de la guerre?
Eh bien, il nous faut une Convention industrielle; la gauche veut que, parla réforme, la Chambre s'élève à cette hauteur, elle a tort : c'est en dehors et àcôté des chambres, a côté de la politique, ou dece qu'on nomme ainsi, qu'il faut poser la base d'une politique nouvelle..
Que dans tous les états, les compagnons choisissent, parmi eux, les camarades chargés de régler leurs différends entre eux et de représenter leurs intérêts auprès des maîtres. (Ceci par canton.)
Que les maîtres choisissent, parmi eux, des camarades chargés de régler leurs différends entre eux, de juger en premier ressort les réclamations des compagnons, et de représenter les intérêts des maîtres auprès du conseil des chefs d'atelier, dont je vais parier. (Ceci par arrondissement.)
Que les chefs d'atelier employant plusieurs maîtres choisissent, parmi eux, les prudhommes chargés de régler leurs différends ontre eux; déjuger en premier ressort les réclamations des maîtres, et en dernier ressort celles des ouvriers, compagnons ou apprentis, et de représenter leurs intérêts auprès du conseil supérieur, dont je vais parler. (Ceci par département.)
Que ces différons conseils do compagnons, de maîtres, de chefs d'atelier soient convoqués au chef-lieu de chaque département, séparément, et qu'ils nomment, chacun des trois, un même nombre de représentant députés au centre industriel provincial (circonscription analogue à celle des divisions militaires ou des cours royales). Ce conseil, serait chargé de représenter les intérêts généraux industriels de la province, sans s'immiscer dans les contestations individuelles, sauf pour juger en dernier ressort celles des maîtres avec les chefs d'atelier.
Enfin que ces conseils généraux de province députent à Paris une Convention industrielle permanente.
Ce que j'ai dit pour les compagnons, maîtres et chefs d'atelier, s'appliquerait, pour le commerce/aux trois classes de patentés.
Que tout ceci se forme sans rien changer auxréglemens actuels sur les chambres et tribunaux de commerce, et sur le conseil des manufactures; que ce soit seulement le développement et l'extension de l'idée des prud'hommes, et, pour ainsi dire, une organisation préparatoire réformatrice, en dehors de l'organisation usée mais conservatrice qui existe aujourd'hui. C'est, si vous voulez, ce que serait à l'armée la garde nationale mobilisée, si nous devions avoir la guerre ; c'est la réglementation provisoire d'une masse anarchiquenon
organisée ; c'est le premier pas vers la grande armée des travailleurs.
Ces élections seront déj^ nn moyen de recensement et de surveillance pour toutes les classes insdustrielles; ce sera la transformation et par conséquent la Ilestruetion des anciennes ventes du carbonarisme et des sociétés secrètes actuelles. Que l'autorité n'essaie pas d'intervenir, autrement que pour la police des réunions nombreuses, dans ces assemblées de famille; il suffit (pie tous y soient appelés pour qu'elles soient tranquilles; il suffit que ce soit la profession et non l'opinion politique qui donne entrée dans ces réunions ; on sera sur au moins de n'y avoir ni avocat* ni étudiant. Quand bien même les compagnons, ou mémo les maîtres, ou même encore les chefs d'atelier éliraient tous et partout, aux conseils supérieurs provinciaux, des républicains; quand même tous les membres de la Convention industrielle seraient républicains, il n'y aurait pas à s'effrayer, je dirais presque , au contraire, car on saurait au moins alors à (pii l'on aurait à faire, tandis que nous ne savons aujourd'hui ni ce que sont, ni où sont les industriels qui ont influence sur les ouvriers.
Tout en conservant à cette institution un caractère industriel, il serait utile do la rattacher à la politique, eu donnant aux membres des conseils provinciaux, et à ceux de la Convention industrielle, le droit électoral, quel que fût le montant de leurs contributions.
Mais c'est surtout par les fonctions attribuées à ces deux ordres d'assemblées, qu'il faudrait introduire peu à peu l'industrie dans la politique; je m'explique :les questions de douanes, les reglcmens relatifs à l'industrie, et par exemple, ceux qui, comme la dernière loi sur les eh fans employés dans les fabriques, ou comme les divers projets d'écoles industrielles, touchent à la classe industrielle toute entière, et par-dessus tout, les mesures qui auraient pour but de 'perfectionner dans ses détails ce premier essai d'organisation, et de rétablir, en l'améliorant, (comme l'a dit encore Arago) ce qu'il y avait d'éminemment social dans les anciennes corporations, tout cela devrait être soumis par le gouvernement à l'examen de cette espèce de eonseil-d'éiat industriel, et lui-même serait appelé à provoquer les mesures qu'il aurait jugé utiles au progrès de l'industrie, à l'amélioration du sort des ouvriers!
Ceci ne se fera pas sans désordres, c'est évident; mais comme lô
désordre lie manque pas aujourd'hui, il ne faudrait pas rejeter sur œ mouvement social des effets qui appartiennent à des causes déjà existantes, que ce mouvement, au contraire, doit combattre et détruire peu à peu. Ne 'cherchez pas plus dans ce que je vous dis une institution parfaite, que vous ne chercheriez une cathédrale comme Notre-Dame au premier siècle de l'ère chrétienne ; nous en sommes aux catacombes industrielles. Vouloir tout' faire en un jour est aussi fou que ne 'vouloir rien faire.
Supposez maintenant que les maires, sous-préfets et préfets, que tous les hommes qui dépendent de l'administration, du gouvernement, soient poussés à s'occuper de cette organisation, avec autant de zèle qu'ils en mettent à la conscription et à l'impôt, aux élections et aux conspirations, et vous sentirez que nous serions enfin dans la route àaVorganisation du travail réclamée par les républicains, organisation que doivent désirer encore plus les hommes d'ordre.
J'ai omis de vous dire que les membres de la Convention industrielle devraient être rétribués par l'Etat, et ceux des conseils provinciaux par la ville où ils siégeraient, à cause des frais de déplacement et de la permanence du service, et que les conseillers-chefs d'atelier, les conseillers-maîtres et les conseillers-compagnons ne seraient pas rétribués.
Les deux mots de convention et de conseil provincial sont évidemment fort mauvais en pratique, mais ils font comprendre Vidée.
teUe* institution, qui embrasserait toute l'industrie commerciale H manufacturière, ne toucherait en rien à l'industrie agricole, où l'anarchie n'est pas moindre, mais où elle est moins menaçante. Songeons d'abord aux villes, nous viendron? plus lard au peuple des campagnes.
Voilà pourquoi notre organisation politique actuelle, qui est basée en giande partie sur la propriété territoriale ou sur la bourgeoisie propriétaire des villes (en général élraugère à l'industrie , si ce n'est t)mme percevant l'intérêt de l'argent qu'elle lui prête et le loyer des maisons qu'elle lui loue], voilà pourquoi, dis-je, notre organisation politique actuelle ne renferme pas, telle qu'elle est, les élémens de forganisauon industrielle, et cela explique et légitime, jusqu'à un "ïtain point, la demande de réforme électorale.
Le principe qui me, paraît le plus important à établir dans la politique pratique, dans le gouvernement, est celui-ci: pour ne rien détruire, saus construire en même temps, il faut tracer, creuser et bâtir les fondemens du nouvel édifice, en dehors de l'édifice ancien, et ne démolir le toit do celui-ci que lorsque Ton a voûté les caves de l'autre. Quels que soient les efforts que l'on fasse pour repousser ou pour attirer l'opposition, résistance ou concession, tout sera inutile, si Ton prétend par la résistance la détruire, ou par les concessions la fondre et la couler dans le moule gouvernemental actuel. C'est pourquoi les opposans estiment moins et n'aiment pas davantage les hommes à concession que les hommes de résistance, ils sentent parfaitement que les uns comme les autres n'ont que l'intention do les amortir, et que tous deux, également, n'ont pas conscience delà légitimité du principe que l'opposition représente : ainsi donc, au lieu d'employer nos efforts à défendre ou à miner l'édifice constitutionnel, bâtissons l'édifice industriel. ,
L'organisation politique actuelle ne renferme, pas, ai-je dit, les élémens de l'organisation industrielle; en d'autres termes, le gouvernement, tel qu'il est; fondé spécialement et presque exclusivement sur la propriété et non surlo travail, n'est pas compétent pour déterminer les conditions du travail, ni même pour commander et diriger le travail; ceci est admis même par les défenseurs les plus chauds du pouvoir, qui auraient tous la plu3 grande crainte s'ils voyaient le gouvernement vouloir réglementer, gouverner l'industrie, et qui, tout en déplorant l'état anarchique du travail, ne conçoivent pas que ce soit au pouvoir social à l'organiser. Rappelezvous la question des chomins de fer, celle des canaux, en général celles des douanes, et vous verrez combien le gouvernement luimême se défie de ses propres forces, et combien ses amis les plus dévoués l'aident à avoir peur, lorsqu'il tend à prendre cette direction.
Le principe anarchique des économistes, le laissez faire, laissez passer, est aujourd'hui la théorie des gouvernemens eux-mêmes ; il est, en effet, juste à leur égard, parce que leurs connaissances et leur pratique n'embrassent pas les besoins et les intérêts de l'industrie ; par conséquent, s'il y a quelque chose de vrai dans la récla—
imilmu radicale, relative à l'organisation du travail, il est évident que cette œuvre n'appartient ni à l'opposition, ni au gottvemen*enf, que ce n'est pas une œuvre politique, selon l'acception du mot, et qu'elle doit s'accomplir, autant que possible, en dehors des passions et des partis politiques; c'est pour cela qu'on a raison delà qualifier d'oeuvre sociale.
11 ne faut pas se le dissimuler, I'umiviv qu'il >'agit d'entreprendre, est d'une telle importance, que les passions «I les partis n'y n steront pas étrangers; l'opposition y cherchera des armes de bouleversement; le gouvernement devra donc y chercher des moyens d'édtfication, do consolidation. Lorsque l'empereur s'est empan- des armées, d'abord, et du trône ensuite, non seulement il a régularisé, ordonné, organisé les années informes d<- la République, mais il a tait servir ces sans-culottes enrégimentés, à l'édification de son trône despotique. C'est un procédé analouuo que le gouvernement devra
employer pour régulariser progressivement et s'assimiler l'essai informe, d'abord un peu anarehique, qu'il doit provoquer et surveiller dans les masses industrielles. Il faut que* tes prolétaires, pacifiquement enrégimentés, deviennent la base solide d'un gouvernement où la propriété sera respectée et garantie; il faut que les sansculottes de l'industrie soient un jour les fidèles serviteurs, je he di^ pas d'un pouvoir despotique, mais d'un YTÊi pouvoir qui puisse, d'un gouvernement qui gouverne, d'une autorité; qui ne >oit pas enclave; il faut, en un mot, former une société- où il y aura dès gens qui commanderont et des gens qui obéiront, et mieux encore, dès gens qui sauront et pratiqueront avec un zèle égal, l'autorité et l'obéissance, comme cela doit être dans toute société organisée.
Les radicaux révolutionnaires attacheront une importance extrême à deux points, en effet capitaux; heureusement, leur solution du premier point est bonne, et celle du second n'est point dangereuse, au premier moment. Ils voudront d'abord que te gouvernement n'intervienne pas dans les assemblées des ouvriers; ensuite ils tiendront à faire nommer les assemblées supérieures par la masse entière, ou du moins par le plus grand nombre possible d'inférieurs. Il ne s'agit point de concéder ces deux principes, ou d<- l< •> < r résister, il faut que le gouvernement lui-même pose le premier.
et qu'il livre le second à la discussion ; l'impossibilité seule fera justice des assemblées monstres. . ,
Les radicaux attacheront on outre une grande importance au règlement parlementaire de ces assemblées industrielles ; ils perdront, un temps infini à discuter la formation des bureaux, l'ordre des discussions, enfin la forme, sans beaucoup s'inquiéter dn fond. Le gouvernement doit faire le contraire, c'est-à-dire ne rien affirmer ni discuter, quant à la forme, la laisser toute entière h la décision de la tribune, et l'abandonner aux débats de la presse, mais affirmer positivement le fond. 11 doit proclamer ce que feront ces assemblées industrielles et non pas comment elle le feront; dire le but qu'il veut atteindre, et non le moyen de l'atteindre; en d'autres termes, il doit ajouter à la première partie do la formule d'Arago : nous voulons l'organisation du travail, ces mots: nous convoquons les états généraux de l'industrie : telle est la vraie solution de l'immense difficulté soulevée par la réforme électorale.
C'est en effet (que ceci ne vous effraie pas) la convocation de* états qu'il faut faire aujourd'hui; mais ne faisons pas la faute qui a été commise en 1788, lorsqu'on a convoqué les trois ordres, dontdeux étaient vraiment les ordres politiques d'alors, et l'autre l'ordre civil, en opposition avec les deux autres. N'appelons pas aujourd'hui- sur. le même théâtre politique le prolétaire et le propriétaire , ce dernier serah\ avalé, comme l'ont été la noblesse et le clergé.
On pourrait donc réduire a ces termes simples la conduite qu'aurait à tenir le gouvernement pour commencer ce grand mouvement social de l'organisation de l'industrie : Convocation des différens états industriels, en vue de l'organisation du travail; c'estrà-dire qu'il, importe, en ce moment, de faire prendre au gouvernement l'initiative pour atteindre ce but; il faut qu'il pose lui-même la question, qu'il en saisisso toutes les intelligences, car je suis certain que lorsqu'il aura agi de la sorte, ce seront les hommes d'ordre et d'autorité qui trouveront, les premiers, les moyens de réaliser cette organisation désirée.
Telle est, en effet, la nature toute particulière de l'industrie, que les questions qui la concernent, lorsqu'elles sont jugées par des industriels, ne peuvent conduire qu'à des solutions pacifiques, pro-
ductives; de môme, toutes les questions militaires, jugées par des militaires, conduisent à lit guerre et à la destruction; les questions de législation, traitées par des avocats, conduisent au? procès et aux prisons; et 1rs questions d'hygiène, traitées par des pharmaciens, conduisent aux médecines el aux sangsues. Chaque homme est orfèvre, commo M. Josse ; mais, en sa qualité d'orievre, M. Josse était plus capable d'organiser m boutique que n'aurait pu l'être aucun gentilhomme, et que ne pourrait l'Aire, aujourd'hui, un bourgeois
J'ai dit que, selon la </auche, l'organisation industrielle devait s'accomplir en introduisant, par la réforme électorale, les masses dans la politique, et que je croyais, au contraire, important de préparer cette organisation en dehors de la politique ; mais je crains bien qu'une troisième solution ne paraisse au gouvernement plus prudente et plus sage que la mienne et que celle des radicaux; cette troisième solution me semblerait au contraire la plus dangereuse sous tous les rapports, la plus impuissante pour le bien, et la plus capable d'erreurs, la voici : les hommes d'ordre se diront sans doute, le jour où ils sentiront bien nettement l'importance et l'urgence de cette question d'organisation des masses : pourquoi appeler d'autres que nous à celle o uvre, soit par le mode radical de la réforme» soil par une conpoca- tion d'états**. Ne sommes-nous pas capables, nous gouvernement, nous chambres, nous administration, de nous tirer 'd'affaire tout seuls? N'avons-nous pas dans le ministère MM. Martin (du Nord) et Teste, avocats, qui entendent fort bien les travaux publics? La doctrine n'ai-elle pas M. Duchâtel, l'ancien économiste du journal littéraire et philosophique, le (itohe? Les Chambres n'ont-elles pas M. Fould et une quantité d'hommes nommés par M. Dupin des loups-cerviers? Enfin l'administration possède son corps des ponts-et-chaussées. Tout cela est vrai, et je suis trè> loin dé dire qu'il n'y ait pas, dans notre constitution politique actuelle, beaucoup d'hommes capables •l'aider à l'organisation industrielle, comme il y avait des représentons du peuple, fort braves, très vigoureux, qui ont entlammé dearmées; mais l'année aété formée et organisé-. • par des hommes tels que Moreau, Hoche et Napoléon, qui ne sortaient iii de la Gonven-
tooii, ni même du club dos Jacobins, qui étaient des militaires, et qui se sont entourés de soldats, comme Masséna, Jourdan, Joubert, Lannes, Murât, lesquels n'étaient pas dans Y administration, mais dans la troupe. Aujourd'hui, ce sont également des industriels qu'il faut, de vrais industriels et non des hommes politiques; il faut des travailleurs, des ouvriers, de bons soldats de l'industrie, comme dit Vinçard le prolétaire, lequel Vinrard est précisément un de ces héros-là.
Je crains beaucoup cette prétention gouvernementale, parce qu'elle n'est pas justifiable, parce que l'industrie a jusqu'ici été en dehors de la constitution politique, et que, pour l'y faire entrer, il faut qu'elle commence par s'organiser provisoirement lk où elle est, c'est-à-dire en dehors du parlementaire, sauf à ce que, plus tard, ce premier essai d'organisation se modifie, ainsi quele parlementaire lui-m,ême, pour se fondre, l'un et l'autre, dans une nouvelle forme politique. Je suis plusjuste-milicuque les plus grands juste-milieu du monde, on repoussant la prétention des hommes de la liberté (la réforme électorale four l'organisation de l'industrie) et la prétention probable des hommes de l autorité (l'organisation de l'industrie far le gouvernement actuel), je défends le sentiment des hommes du progrès, des hommes qui aiment également l'ordre et la liberté, en demandant l'organisation sociale de l'industrie en dehors et à côté de l'organisation politique de la bourgeoisie propriétaire, en demandant de fonder un nouvel atelier au lieu de détruire l'ancien ou de s'obstiner à travailler dans les ruines de la vieille boutique.
Avant de résumer sous une forme pratique, et pour ainsi dire en projet de loi, ce que j'ai si longuement exposé, j'ai besoin de résumer les motifs, et ce résumé sera, selon moi, le cadre du discours qui accompagnerait la présentation aux Chambres; ce serait l'inspiration que devrait suivre le ministre qui en serait chargé.
1° La réforme électorale cache une question sociale de la plus haute importance, Yorganisation industrielle;
2° Le gouvernement, plus encore que l'opposition, en comprend k nécessité;
3° L'opposition refuse au gouvernement la compétence en pareille matière, puisque c'est dans le but de lui donner cotte capacité qu'elle propose la réforme électorale;
¥ Le gouvernement reconnaît, il est vrai, que l'organisation industrielle êst lin fait nouveau pour la politique ; mais il déclare qu'il lui appartient de le provoquer et do présider, comme il l'a fait successivement pour l'organisation militaire, judiciaire , électorale, communale, de la garde nationale, en un mot, pour tous les faits politiques qui se sont progressivement développés, depuis la grande révolution française, et qui ont replacé peu à peu sur de nouvelles bases la société ébranlée et transformée par cette révolution.
5° Dans cette situation, le gouvernement doit saisir les Chambres et le public de cette grande question, mais il doit surtout appeler à concourir à sa solution, les hommes qui y ont capacité spéciale, par leurs études, leurs travaux et les intérêts de toute leur vie, c'est-àdire les industriels eux-mêmes.
6° Dans ce but, il propose aux Chambres un projet de loi qui, livrant aux débats de la tribune et de la presse la question d'organisation industrielle, aura directement pour effet d'obtenir, des industriels eux-mêmes, par une convocation générale de tous les membres de l'industrie nationale, l'expression des vœux de l'industrie, et do poser les premières bases d'une organisation qui se développera avec prudence.
7° Ce projet de loi est donc une convocation de £ industrie, en vue de l'organisation industrielle, convocation générale, comprenant tous les membres de l'industrie commerciale et manufacturière, répartis d'abord en trois classes correspondantes aux trois classes des patentés dans le commerce, et aux compagnons, maîtres et chefs d'atelier dans les autres professions industrielles ; puis en deux autres classes supérieures résultant, la première, d'une élection faite par les trois premières classes, et à part égale; la deuxième, d'une élection faite par la première classe, et représentant ainsi les vœux et tes intérêts de toute la population industrielle.
8° D'après ce projet : les chefs-lieux de canton, les chefslieux d'arrondissement, les chefs-lieux de département, les grands centres de population industrielle, enfin la capitale, auront une, ou plusieurs, ou la totalité des cinq classes ci-dessus indiquées, embrassant les intérêts individuels, ou collectifs, ou universclsdel'industrie française.
9° Ceci n'est pas l'organisation de l'industrie : c'est le cadre préparatoire de l'organisation ; c'est non seulement un appel fait à l'industrie elle-même pour exprimer ses vœux, c'est aussi, pour les Chambres, pour l'administration, pour le gouvernement, un moyen d'apprécier les procédés propres ,'i régulariser et développer le mouvement d' organisa lion industrielle; e'est, en outre, lemoyemlc faire surgir, des classes industrielles, les hommes dont la rapacité poli- Hfue n'aura en effet sa place, qu'à l'époque où l'industrie elle-même aura pris sa place dans notre constitution politique.
10° La réforme électorale pour l'organisation de l'industrie est une question à retourner et qui doit Aire posée ainsi : Organiser l' industrie pour pouvoir mettre nos formes gouvernementales en harmonie avec les besoins actuels et futurs de la société. Tant que .les classes industrielles, les masses, n'auront p;is un certain degré d'organisilion, tant que le peuple sera dans 1 anarchie sous tous les rapports, toute réforme politique qui rapprocherait de lui le cens électoral, sera anarçhique, révolutionnaire,
(J'ai commencé par la réforme et je finis par elle, c'est que là est le danger, et que -i lr gouvernement ne pare pas cette attaque, en alaquant lui-même, nous n'échapperons pas encore une t'ois à nue révolution.)