MON CHER AMI
J'ai lu avec un vif intérêt la brochure do M. Montmartin (l);mais après l'avoir terminée, j'ai voulu la relire, en me figurant qu'elle était traduite en arabe, en turc et en persan, en langue du pays d'Islam, et que moi-môme j'étais Abd-el-Kador, Mehemct-Ali, un Wahabite ou un sectateur d'Ali. J'ai frémi d'indignation, et il m'a semblé que des flots de sang chrétien ne laveraient pas cette injurieux oubli, ce méprisant dédain des glorieux enfans de Mahomet par l'orgueilleuse race européenne, par les vaniteux enfans de l'humble Christ.
(1) Quelques Considérations politiques à l'occasion de la question d'orient, par un ancien élève de l'école Polytechnique. Paris, 1840. chez Dolaunav,
J'ai songé aux ordonnâmes du 2ti juillet i830 et aux compositeurs d'imprimerie qui, le lendemain, culbutaient du lr<\ne les entans de Saint-Louis, pan e que ceux-ci n'avaient pas appris depuis 89, ce que c'était que l'imprimerie.
Et je me suis demandé : Quand donc l'Europe connaîtra-t-elle l'Orient; quand donc les lecteurs de l'Évangile liront-ils le Coran?
Quand donc aurons-nous en Algérie, à Alexandrie, à Constantin nople, une conduite digne du rôle de protecteur, d'éducateur, de civilisateur, auquel nous avons l'orgueil de prétendre?
Certes ce ne sont pas, vous le savez assez, les grands résultats auxquels M. Montmartin aspire que je désapprouve : Suez et Panama ouverts au commerce universel ; l'Asie mineure sillounée de chemins de fer, de Consiantinople à Bagdad ou à Ispahan ; la Méditerranée couverte de navires de tous pavillons ; je désire, je veux tout cela, autant que qui que ce soit au monde ; mais le moyen d'arriverlà? Et le choix du moyen est tout aujourd'hui, car le but est senti et désiré nettement.
Il y a longtemps que l'Angleterre désire le passage de Suez ; il y a longtemps que la Russie tend aussi vers l'Inde par la route de terre; pourquoi n'est-ce pas fait? Parce qu'on n'a pas découvert un moyen d'exécution qui fut conforme à tous les intérêts, qui fît tomber tous les obstacles, toutes les oppositions.
Certainement c'est déjà beaucoup, dans ce but, de chercher à concilier tous les intérêts ouropéens, mais ce n'est pas assez ; c'est mémo bien peu de chose, si ce moyen de conciliation européenne est un partage de la Conquête d'Orient.
Aux temps de Rome un pareil moyen aurait eu valeur réelle; Rome et Carthage auraient pu vider ainsi un différend. Dix-huit siècles après Jésus-Christ, cela n'est plus possible, cela n'est pas digne de notre civilisation.
Entendons-nous donc, entre nous Européens, pour savoir ce que nous voulons demander aux Orientaux d'accomplir, dans un intérêt universel ; aidons-les à l'e : ■'■enter, rien de mieux; soyons certains que lorsque noire accord r-era unanime, nous ne trouverons pas d'qbstacle, et que le canal de Suez, par exemple, sera commencé demain, si Y Europe le demande à Méhémet-Ali et l'aide de
<fs liiniu*rc5. Soyons eerlains même que nous n'aurions pas en Algérie d'Abd-el-Kader, si la destruction de la piraterie avait été voulue et exécutée, de concert, par toutes les nations européennes. Ayons une volonté; que la Chrétienté soit une dans sa politique; que notre diplomatie adopte un programme d'oeuvres à faire, telles que celles dont M. Montmartin proclame l'umverselle utilité, et jo réponds que ces œuvres se feront, fût-ce eiTOiine, sans tirer un roup de canon, sans prendre un pouce de territoire, sans conquête.
L'unanimité européenne! Mais c'est chose impossible, dira-t-on; pas du tout, puisque vous espérez l'obtenir, en donnant à chaque nation européenne la souveraineté sur une partie du monde oriental ; c'est ce moyen seul que je blâme, votre but est le même que le mien : Unité de pensée et d'action parmi les nations européennes.
Vous espérez, il est vrai, obtenir cette unité par l'appât de la souveraineté que vous offrez à la convoitise européenne , et moi, je prétends que vous vous trompez doublement, 1° en donnant à l'Europe une pâture qui n'est plus de ce temps; 2° en disposant, dans ce but, d'une terro, d'un peuple qui ne se laisseront pas impunément traiter comme pâture et comme troupeau.
Songez donc qu'un Musulman conçoit mieux qu'il puisse être tué par un chrétien que conquis par lui.
Songez aussi que l'Européen qui prétend conquérir la terre d'Orient fait un rêve: là c'est le climat, c'est le soleil qui sera son maître; l'Européen a la peau trop fine pour gouverner le désert; il fait pitié h l'Arabe, comme au forgeron un dandy qui voudrait frapper sur l'enclume. L'Européen, maître de l'Orient, c'est le rétablissement de l'esclavage ; voyez l'Inde.
Que l'Orient et l'Occident s unissent, qu'ils se visitent, mais pour Dieul pas de confusion; ne répétons pas les folies des envahisseurs du passé; heureuses folies sans doute, car Alexandre et César n'avaient pas d'au tre moyen que l'épée pour faire communier les peuples, et ils n'ont su mêler leur sang qu'en le répandant; mais nous, qui avons déjà appris par le Christ, le plus grand des envahisseurs, comment un verbe civilisateur s'incarne; nous, précisément, qui ne sommes pas des Musulmans armés d'un livre et d'un sabre; nous qui, même pour traverser notre petite mer et prendre quelques
rayons de plus de soleil oriental, mourons à Alger comme des mouches; nous, enfin, qui savons presque le peu que vaut ce grand mol ancien : Colonie; ne rêvons pas pour nos prolétaires impatiens les terres fertiles de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique; ne nous délivrons pas, comme crut le faire Rome, des difficultés de ce grand problème social, en envoyant périr au loin les Sparlacus Lyonnais. Dieu fit chaque terre pour une race, et l'économie politique dit, comme lui, à chacune d'elles : Crois et multiplie; niais elle ne lui dit pas plus qu'elle no dit au chAne : Knfant du Nord, transplante-toi sous l'équateur.
Visiter, voyager, commercer, voilà la vie des race scntre-elles coloniser, exception rare, pour laquelle l'économie politique future devra exiger une similitude de climat, de température, de conditions hygiéniques de tout genre ; ou bien qu'elle commandera, ainsi que la politique, et comme exceptions plus rares encore, lorsqu'une œuvre universelle nécessitera de grands dévoûmens.
Et malgré tout ce que je vous dis là, le livre de M. Montmartiii me paraît renfermer l'idée la plus large, la plus complète qui ait été émise dans ces temps-ci, non seulement sur la question d'Orient, mais sur la politique universelle ; je lui reprocherais presque l'excès sous ce rapport, parce que, je le crains, ce sera une raison pour que les praticiens politiques n'y attachent pas l'importance qu'elle mérite, et la traitent comme une utopie.
Tant que, pour résoudre la question d'Orient et d'Occident, je le dis comme M. Montmartin, on ne la ramènera pas à une question d'intérêt bien entendu ; mais j'ajoute de suite : pour l'Orient aussi bien que pour l'Occident ; tant qu'on cherchera ce que nous y gagnons, sans s'inquiéter de ce que l'Orient y gagne; et d'un autre côté, tant que notre orgueil nous aveuglera au point de nous . faire croire que les Orientaux ont tout à gagner à nous connaîtro, et que si nous allons à eux, c'est pour obéir à notre généreuse philantropio qui veut civiliser ces barbares, on sera en dehors de la vérité ; M. Montmartin me paraît suivre la première voie d'erreur, et l'opinion publique est généralement dans la seconde ; c'e^t vous dire que je ne nov* vroh pas encore près d'une heureux solution.
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AUîrr, octo|.rf 18 W.
Mon chj;k ami,
Je viens do lire dans la Presse du 10, la préface de Lamartine; c'est superbe presque partout ; c'est admirable dans la seconde partie, lorsqu'il dit ce que ne devait pas être et ce que devait Être la politique? intérieure de la France; c'est grand et noble toujours. Au milieu des tristesses que nous apportent les nouvelles de l'état de la France, cela réjouit le ea-ur de lire ces belles pages, et eela donne espoir. Comme je vous l'écrivais en vous parlant des lamentations de Quinet, la France sent le cadavre, mais elle sent aussi le lait de l'enfance; elle finit sa mort, mais elle recommence sa vie ; et Lamartine parle comme les prophètes doivent parler; il ne pleure pas sur nons et ne nous tance pas l'anathéme: il ouvre l'avenir et nous appelle à y entrer. Quel mémorandum à côté de celui de Thiersf
Et pourtant, vous le savez, un désir me reste encore dans 1 ani'\ chaque fois que j'écoute Lamartine parler de l'Orient. Comment
un Français, un chrétien, un prophète de l'humanité entière, peutil si souvent s'arrêter devant cette idée, que l'empire ottoman se meurt, que l'Islamisme pousse son dernier soupir, sans se retourner sur lui-mémo et dire : moi, aussi. Français, j'ai vu tomber la noblesse et crouler les trônes ; moi aussi, chrétien, j'ai vu et je vois Rome épuisée, l'Eglise brisée en miettes, et le successeur de Saint-Pierre plus blême encore que le successeur du Prophète. La France, ûlle aînée de l'Eglise, depuis un demi-siècle aussi, n'a4-elle pas incliné sa tête vers la tombe, plus profondément et plus bas que la tige d'Osman ? Cet enfant, fils de Mahmoud, n'est-il pas encore plus roi que Louis-Philippe, que les reines d'Espagne et de Portugal, et même que la jeune reine d'Angleterre ?
C'est qu'il y a en Orient, comme chez nous, une mort qui finit, mais aussi une vie qui commence, un germe qui fermente; il y a pour l'Orient, un avenir propre à l'Orient, et non un avenir que nous lui ferions à notre guise, et surtout que nous lui ferions avec l'élément le plus vieux qu'il renferme dans son sein, avec des Juifs, des Chrétiens de mille sectes, des Syriens, en un mot.
Certes, je suis loin de dire que notre contact n'est pas nécessaire pour cet enfantement d'une vie nouvelle en Orient, mais il faut que nous touchions aussi l'Orient pour voir grandir et s'épanouir cette vie nouvelle qui est en nous ; car le signe de la nouvelle vie , pour chacun de ces deux mondes, est précisément le symbole d'union de ces deux mondes, leur commune religion.
Que la race d'Osman unisse comme celle des Capet; que l'empire turc se démembre comme a été démembré celui de Charlemagne; que l'Islamisme turc, persan et marocain, se divise encore en Wahabites, en sectateurs de Méhémet-Ali et en sectateurs d' Abd-el- Kader, comme le christianisme romain et groc a eu ses milliers de sectes, est-ce à dire que les populations de l'Islam vont disparaître? le monde chrétien vit bien encore. — Est-ce à dire que ces populations sont a notre merci, et se livreront en pâture? mais la même raison, notre mort à nous-mêmes, leur donnerait droit de dévorer notre cadavre ; et c'est ce que fait Abd-el-Kader, c'est peut-être ce que , font en Syrie Ibrahim et Soliman à cette heure, c'est peut-être, Dieu nous eu préserve ! ce que font les musulmans
égyptiens avec les Chrétiens du Caire et d'Alexandrie; car Méhémei- Ali a dans son arsenal la demière raison de l'Islam , la guerre sainte. » »
Pourquoi faut-il que Lamartine soit encore de ces Chrétiens présomptueux qui disposent des nations de l'Orient comme les traités de 1815 ont disposé des peuples d'Occident, qui les partagent etles parquent comme du bétail?
Et d*ailleufs, maintenant que cet Ancéne eyrien nous est échappé, maintenant que la question s'est terriblement compliquée, que toutil que fasse la France ? J'ai cherché inutilement, dans la préface, réponse à cette question.
C'est qu'avec la conviction de la mort do la race turque, et de la nullité de ce pacha d'une petite province turque, il n'y a pas d'autre solution possible que celle-ci : Constantinople sera la troisième capitale de l'empire russe; l'Egypte et la Syrie seront colonies an?» glaises, et avant peu Tripoli et Tunis seront colonies autrichiennes; et nous avons l'Algérie.
Il est très possible, en effet, que ce plan de partage soit celui de plusieurs diplomates. A vrai dire, partage pour partage, j'aimerais mieux Tunis pour la France que la Syrie, sur laquelle les Autrichiens ont au moins aulaut de droits que nous; j'aimerais mieux Tunis, en supposant que nous gardassions ConstaoMne et Alger; et je compléterais l'envahissement européen, en faisant à l'Espagne le triste cadeau de son vieil Oran. , ,
Mais tout cela n'est pas œuvre du dix-neuvième siècle, c'^sj de la politique romaine ou plutôt vandale, c'est une diplomatie de patriciens à l'égard des esclaves, c'est au dessous môme de la conque* te d'Amérique, et grâce à Dieu nousnesommes pas Chréliensàla mode de Pixarre, et nous n'égorgerons pas les Peaux-Noires, comme les Chrétiens d'Amérique, pendant trois siècles, ont égorgé les Peaux- Rouges, un crucifix à la main.
Esprit de conquête, quand céderas-tu la place à l'esprit ù'a**odation?
Et quels sont donc ces Européens qui croient, en conscience, porter à l'Orient une foi meilleure que la sienno, un ordre social meilleur que le sien, une morale plus pure que lu sienne ? Que
croient-ils eux-mêmes? à qui obéissent-ils* et qui leur obéit? sous quels tas d'ordures cachent-ils leuf morale? Le temps des Godefroy et des Richard n'est plus, à quoi voulons-nous convertir les infrdfeles? Rome se tait, le pape ne parle qu'à peine à la viHe et ne dit plus rien à Punivers : Urbi non orbi.
Je vous l'ai déjà dit : Si toute la chrétienté avait voulu s'entendre pour faire cesser la piraterie, nous jouirions du double bonheur de n'avoir ni la piraterie ni l'Algérie. De même, si toute la chrétienté avait voulu un canal gigantesque à Suez et un autre vers rTSuphrate, elle l'aurait; et si elle avait voulu couvrir l'Asie mineure d'un réseau de chemins de fer, rattachant Smyrne et Constantinople à Bagdad, à lspahan, à Calcutta et jusqu'à Pékin, le sultan aurait dit : Faites. A quoi sert donc de prendre? Alger est là; vous poutez voir ce qu'il pèse; jamais Barberousse n'a été si lourd au* Chrétiens qu'Abd-el-Kadcr.
Lamartine a reconnu, dans son grand discours sur l'Orient, quUl s'agissait aujourd'hui de rejoindre deux mondes; il n'est pas nécessaire pour cela de conquérir, de détrôner. Si les musulmans de Constatitinople continuent à apprendre le français, les mathématiques, s'ils ont nos théâtres, nos plaisirs sous les yeux, s'ils bon vent même du vin et ne prennent plus qu'une femme, comme la plupart le font aujourd'hui, ils seront bientôt à nous, mille fois plus qtfc si nous les avions conquis par la force, et mille fois plus à nous qu'aux Anglais et aux Russes.
Selon moi, un chanteur, un danseur, un acteur français,* Censtantinbplé, valent mieux que des compagnies de grenadiers. Gagner dû tempt, pour la question dite politique , question insoluble dans les' termes oit tout le monde la pose , est donc beaucoup , si durant ce temps on emploie mille moyens d'influence qui ne sont pas réputés politiques, et qui sont pourtant les seuls qui rejoignent, ou mieux encore, qui relient les peuples, moyens, par conséquent, très religieux. Il n'y a pas un seul de ces moyens qui coûte autant qu'on vaisseau ou un régiment.
tes Chambres ne comprendraient pas cela, direz-vous! Oh ! vous avez bien raison; mais aussi qui donc compte sur les Chambres peur entendre quelque chose ? Lamattine est le seul qui fasse quel-
ques trouées au nuago lourd qui s'élève à l'horizon, et il leur montre le ciel à travers ! (il est vrai un ciel trop sillonné d'éclairs et bruyant do tonnerre); ils l'appellent rêveur 1 ils ont, ma foi, raison; car c'est rêver de vouloir faire voir des aveugles, surtout avec les éclairs et la, foudre , et je maintiens que Lamartine a , on outre, le tort de parler à des aveugles comme à des voyans. Oublie-t-il donc qu'il n'y a pas un seul petit poète à la chambre, sauf Fulcluron! et que Viennet lui-même n'en est plus ! ! 1 Avocats et épiciers, qu'est-ce que ça peut savoir de l'Orient? M. Thiers et M. Villemain sont sans doute de bien habiles orateurs , mais vraiment, comment pourraient-ils sentir le saint lieu de la beauté et de la grandeur, le pays do la femme et du soleil!
J'en veux à Lamartine de présenter sa rejonction des deux mondes, comme une espèce de conquête à l'instar d'Alexandrc-le- Grand, de glorieuse mémoire ; c'est bien assez d'Alger, et j'espère que c'est la dernière et triste parodie du vieux procédé de civilisation, la conquête. Mais je lui en veux surtout d'avoir grisé son auditoire, pour lui faire avaler sa pilule orientale, en lui versant force rasades de ce Champagne patriotique du Rhin et dos Alpes. Puisqu'il sait qu'on V accuse de se préoccuper trop des intérêts généraux de la civilisation, pour un patriote, il faut qu'il en prenne son parti et qu'il ne donne pas aux amoureux transis do la patrie et de la gloire, le plaisir do chatouiller leur passion surannée et fanée.
Je m'aperçois que je fais comme tout le monde ; je raisonne comme si nous n'avions qu'à donner à ces barbares musulmans, ot rien à recevoir d'eux. Nous avons des sentimens si élevés , une raison si droite, des arts si nobles, si grandioses, qu'il nous semblo, fats que nous sommes, avoir tout à enseigner et rien à apprendre ! C'est la thèse inverse que j'aimerais à voir soutenir à la Chambre et dans la presse, par un Français un peu Bédouin , un peu paysan, non du Danube, mais de l'Euphrate et du NU, ou bien un peu pacha. Ah ! comme un Abd-el-Kader ou un Méhémet-Ali arrangerait nos glorieux avocats et nos vaniteux épiciers, s'il parlait français comme Lamartine ! Vous qui me dites: Je mus fais pitié! que diriez-vou* si vous étiez Arabe? Gomment cette pensée ne naît-elle pas de suite, chez un homme qui vit depuis plusieurs années dans la Chambre
de» députés et qui a vu Constantinople, Smyrne, et la Syrie? Certainement Lamartine n'a pas rencontre un cbeick «lu plus petit village, qui n'ait plus de dignité personnelle , de tenue, d'aplomb, de calme, plus de front sur sa personne et dans -es plaisirs, plus de nnlùV^se, enfin, dans ses manières et dans sa paroi', que tous nos sun^-préfets, préfets, députés (députés surtout et ministres.
Tes croisés ont voulu délivrer le tombeau du Dieu d'abstinence et de pauvreté, ils en ont rapporté le gortt du luxe et des plaisirs ; que rapporterons-nous de l'Orient, nous, apôtres de l'indépendance, de la liberté, de l'incrédulité? L'obéissance, l'ordre et In loi,
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POLITIQUE ÉTRANGÈRE
QUESTION D'ORJENT.
Bone, novembre 1840.
Mon cher ami,
J'ignore si ce que je vais vous écrire aura le sens-commun quand je recevrai les premières nouvelles de France; mais il pleut, je garde la maison pour un rhume; je suis quelque peu malingre, et j'ai besoin, ne fûU-ce que comme bon médicament pour moi, de causer avec vous de la maladie actuelle de la France, de l'Europe, du monde.
À défaut de nouvelles du /our, reprenons les choses d'un peu loin.
Sans remonter jusqu'au déluge, reportons-nous à la Sainte-Alliancê de 1814, premier effort d'association européenne, non pa* contre la France, mais contre celui que Ballanchc appelait le génie du retardement.
Il y a quelque chose de semblable dans ce que la méhic alliance
vient d'entreprendre contre un élevo, iin imitateur, un disciple de Napoléon, contre Méhémet-Ali.
Malgré notre affront do 1815, si sensible à Quinet, et pourtant si mérité, je ne crois pas qu'il y ait homme raisonnable qui, jugeant l'événement dans l'intérêt général do l'Europe, ne rende justice à la Sainte-Alliance de 18*4, et je fais peu de cas de l'opinion d'un Français qui ne reconnaîtrait pas que, môme dans l'intérêt de la France, dans l'intérêt de son rapide développement, la chute de Napoléon, la Restauration imposée, la paix commandée, ont été d'excellentes choses ; ce qui n'empêche pas de concevoir que beaucoup de bons Français aient trouvé et trouvent encore les conditions un peu dures et un peu humiliantes pour notre orgueil, si exalté par notre gloire napoléonienne.
Le premier effort d'association européenne a donc été pour nous, en définitive, quoiqu'il ait été fait, en apparence, contre nous.
Le second effort se fait sans nous, contre Méhémet-Ali, et j'ajoute : pour l'Egypte. En d'autres termes, l'Egypte a eu sa révolution qui a détruit l'ancien gouvernement des manielucks; elle a eu son despote envahisseur, son empereur, son Napoléon, Méhémet- Ali ; elle va entrer dans sa Restauration.
Ce qui se passe à l'égard do l'Egypte, est, quant à l'Orient, l'analogue de ce qui s'est passé dans l'Occident, à l'égard de la France.
Un régime de paix forcée, imposée, garantie, va commencer, et il en ressortira des fautes et des avantages semblables aux fautes commises et aux avantages obtenus par notre Restauration. Je veux dire que si la Sainte-Alliance n'a pas pu empêcher la France d'avoir son 1830, de même aussi elle négligera, dans la Restauration orientale, l'élément correspondant à celui qui, chez nous, a fait mettre à la porte Charles X. Elle négligera cet élément, si nousmêmes nous n'intervenons pas dans cotte alliance, de tout lo poids de notre propre expérience, ou du moins si nous ne signalons pas et ne développons pas directement, par notre propre influence en Orient, l'élément répulsif de la restauration musulmane.
L'autocratie musulmane est finie depuis Méhémet-Ali, depuis l'affranchissement des Grecs, comme, l'absolutisme monarchique
était mort avec Louis XVI ut par la Révolution française. La noblesse musulmane a eu sa guillotine, pour les janissaires de Stamboul et pour les mamelucks du Caire, pour les pachas du la iïvhvo ot pour le dey d'Alger; le Korau a presque prouvé des Voltaire, et le réformateur Mahmoud est mort en ivrogne, prenant l'opium comme contrc-poi^uii. ' .» •
Une restauration est donc aussi impossible en Orient, qu'elle l'a été en Occident, malgré la charte d'Abdjulmedgid, comme malgré la déclaration de Saint-Ouen et la charte de Louis XVU1.
Ce que la Sainte-Alliance actuelle a bien compris, c'est que Méhémet-Ali avait accompli son temps, comme Napoléon le sien en 1814 ; mais ce qu'elle ignore, comme en ; 1814, c'est l'influence de cette destruction du passé dans la reconstruction de l'avenirt et voilà pourquoi elle voudra restaurer des ruines, là ou il faudrait édifier, ,
Je sais très bien qu'en voulant faire trop vite ce qui ne doit pt ne peut se faire que plus tard, on commet une grave erreur; Dieu ne permet pas impunément do sauter des intermédiaires ; , mais, il a donné à l'homme la prévoyance et la science, pour rendre ces inévitables intermédiaires ou plus courts ou moins douloureux, et certainement c'est l'expérience terrible de 93 qui nous a permis, de faire en trois jours notre révolution de 1830.
En parlant de l'erreur que commettra la Sainte-Alliance actuelle envers l'Orient, mon intention n'est donc pas do chercher si l'on peut empêcher cette tentative de restauration, tentative très légitime et indispensable, mais je voudrais que, retournant les yeux vers notre passé, et discernant les avantages et les dangers : de notre propre restauration, il nous fut possible d'aider la restauration musulmane dans ce qu'elle a de progressif, et.de la combattre dans ce qu'elle a do rétrograde.
Pour que ces deux mots soulignés n'induisent pas à erreur, un exemple est nécessaire.
En général, la restauration bourbonienne a été progressive au fond et rétrograde pur la forme. Ainsi elle a voulu réveiller en France le sentiment religieux, celui de X autorité, celui du devoir \ rien de mieux ; mais elle a employé des moyens tels que jamais Voltaire
n'a été imprimé et lu davantage que sous la Restauration ; elle a réveillé tout le XVIII e siècle engourdi par Napoléon, et Ta fait (involontairement sans douto) circuler dans les rangs les plus inférieurs de la société, tandis qu'une très faible élite de la génération présente cherchait un Dieu, une foi, une loi. L'intention était progressive et le moyen était rétrograde.
C'est ce qui arrive chaque fois qu'on rettaure quelque édifice ruiné. H est Clair que le désir, l'intention d'être logé est chose très naturelle et très légitime; par conséquent on doit savoir gré à ceux qui veulent éclairer, sous ce rapport, des sauvages prétendant que l'homme n'a pas besoin de maisons, comme les sauvages qui prétendaient, contre Voltaire lui-même , que l'homme pouvait se passer de Dieu ; mais si vous engagez ces susdits sauvages a rentrer dans îo logis qu'As ont miné, saccagé, renversé, dont ils ont enlevé le toit et les portes et brisé les vitres, vous aura beau badigeonner la barraque, ils vous enverront promener.
La Restauration musulmane sera l'inverse de la nôtre ; elle sera rétrograde au fond, dans l'intention, et progressive par la forme, do même que la Révolution musulmane a été l'inverse de la nôtre; celle-ci a été faite par en bas et l'autre par en haut; l'une par le peuple, l'autre par Sélim, Mahmoud et Méhémet-Ali, par des rois. Chez nous les masses ont devancé leurs chefs, chez eux les chefs ont, de très loin, dovancé les masses.
Or, quel est le sens définitif de nos révolutions européennes, de nos révolutions, filles de l'Evangile, inspirées parla fraternité et 17galité des enfans d'un même père? C'est la part à donner aux inférieurs dans Y élection des supérieurs, pour tous les grades de la hiérarchie sociale; c'est la portion de vérité qui se trouve dans la
il»
ie do la souveraineté du peuple. Quel est, au contraire, le
sens définitif des révolutions musulmanes, des révolutions, filles du Koran,' inspirées par cette orgueilleuse foi qui donne à tout croyant la confiance que, si cela est écrit, il est do taille à gouverner toute la terre? C'est la part légitime d'autorité à assurer aux supérieurs sur les inférieurs, dans tous les grades de la hiérarchie sociale*
Chez nous, c'est une garantie pour la liberté, pour Y individualité
que nous cherchons; chez eux, c'est une garantie pour YautorM, pour la société qu'il faut trouver.
Ceci parait un paradoxe, mais cela devient une vérité, si Ton compte le nombre des sultans, des visirs, des pachas, des beys, qui sont morts étranglés, empoisonnés, assassinés. La peuple fronçai* a démoli la Bastille, massacré les Suisses, guillotiné soaroi, tandis que c'est le sultan Mahmoud qui a tué les janissaires étranglpurs de sultans, c'est Méhémet-Ali qui a tué les mamelucks étranglours de beys, c'est Achmet bey de Gonstantine qui a tué ses Turcs, pour n'être pas détrônés et tués par eux.
Oui, c'est le sentiment de Yautorité, inspiré d'une façon exagérée à tous les musulmans par le Koran, comme celui de la liberté a été exalté chez tous les chrétiens par l'Evangile ; c'est lui qui a miné l'empire ottoman; c'est lui dont l'explosion se voit dans cette grande lutte d'un vassal réclamant, chose inouïe! non seulement la perpétuité viagère do son autorité, mais l'hérédité 1 l'hérédité du pouvoir! prétention aussi monstrueuse, dans la constitution autocratique de l'empire ottoman, que l'eût été, dans nos vieux temps de féodalité, le désir qu'aurait eu un duc de Bourgogne de vendre son duché à un vilain.
C'est le sentiment de Y autorité qui, chez les musulmans forts, veut aujourd'hui sa part dans l'ordre social, comme chez nous le sentiment de liberté a remué les masses vigoureuses du peuple; c'est à lui que se rattachent ces tentatives récentes de nalionatitn qui se sont manifestées dans plusieurs membres de ce grand corps ottoman ; c'est lui qui pousse Abd-el-Kader à trancher du sultan, et qui arrachera Tunis et Tripoli à La Porte, malgré la leçon, et peutêtre à cause de la leçon que l'Europe donne à Méhémet-Ali.
En un mot, l'Europe prétendra restaurer ce corps démembré, tandis que l'oeuvre du siècle est Yorganiiation de ekacuu de tes membres, animés d'une vie propre ; et lorsque déjà la France a défendu, protégé Méhémet-Ali, elle no pouvait donner à sa conduite un motif légitime qu'on montrant dans l'œuvre de Mébémet~Ali cette tendance à organiser la nationalité égyptienne, et à rompre ainsi la lourde unité musulmane.
Ce long préambule théorique vous paraîtra obscur, mais je crois
-nécessaire de le bien comprendre pour admettre la pratique qui en découle, et je vous engage ineme k lo relire avant d'aller plus loin.
J'ai raisonné comme si j'avais appris que Méhémet-Ali avait eu un Waterloo etSaintc-Hélene ; c'est qu'à vrai "dire, je crois que les alliés/ y compris le sultan, ne se soucient pas plus de lui que les aHfés ne se souciaient de Napoléon à ChAlillon, en 1814. On a pu, pour faire plaisir à la France, se récrier contre l'excommunication du sultan, comme Alexandre a pu croire que l'excommunication du papé contre Napoléon n'aurait pus son plein et entier effet; mais, je le répète, la destinée de Méhémet-Ali est acromplie.-
i.a diplomatie et l'opinion française se sont malheureusement placées sur un terrain qui; en présence de cette déchéance, nous donne une position diftîcile. Nous avons fait une question trop per- 'sonnelle/' a Méhémet , d'une - question de nationalité égyptienne ; le moment est venu où la personne de Méhémet-Ali , après avoir été un instrument puissant d'affranchissement et, sous certain» -rapports, d'avancement pour l'Egypte, n'est plus qu'une con- -dition de Maniement pour elle, comme Napoléon pour la France, en 4814* Il l'a épuisée d'hommes et d'impôts, pour faire sa grande œuvre; mais un pareil homme n'a pas deux vies, la sienne est pleine, et «a dynastie est une illusion ; et Ibrahim Pacha' n'a pas plus d'avenir que n'en a eu le roi de ttome.
: Méhémet-Ali est Turc, il n'est pas Egyptien; là est toute la question. Le gouvernement de la race turque se meurt en ce moment dans tout l'Orient; il se meurt pour revivre puissant un jour, là seulement oii il doit vivre, dans l'Asie Mineure. La nationalité turque doit se former,- aussi bien que la nationalité égyptienne, (pie la nationalité grecque, ot bientôt sans doute que lu nationalité syrienne; tel est l'avenir.' la France le pressent confusément, les alliés tlweultan l'ignorent.
L'Égypte n'est pas complètement prêt** à enuvr dans cette vi«* nouvelle ; niais elle a bien fait des pas qui l'en ont rapprochée; -ehV tes a faits par Méhémet-Ali qui la dépouillait et la décimait, et qui pourtant lui donnait conscience d'elle-même» Aucun chef turc -n'a autant et aussi vite élevé son peuple enfant a la vie de jeunesse, mais il faut lui fnire atteindre la virilité ; aux lcertns du pédago-
guearmé de la férule, doit succéder l'éducation plus libérale de l'apprentissage de la vie du monde. Sans nu'laphoro, la génération qui sort en ce moment des nombreuses écoles fondées parMéhémet-Àli, les jeunes Égyptiens qu'il a envoyés étudier en Europe, sont des moniteurs prêts à faire marcher le peuple d'Égypte dans sa voie; et ces capitaines et même ces soldats que Méhémet a armés le premier, tandis que jamais les Turcs n'avaient jugé les Egyptiens dignes de porter les armes, sont les enseigneurs de cette nationalité. Eh bien! voilà les hommes qui protesteront, d'abord sourdement et au fond du ru'ur, contre la restauration du gouvernement turc, du gouvernement de Conslantinople , en Egypte ; là sont les BenjaminConstant, les Foy, les Périer, les Thiers de la restauration orientale ; ce sont eux qui tendront vers un 1830; c'est sur eux que la France doit porter spécialement son attention, pour apprécier le mouvement politique qui succédera aux décisions de l'alliance européenne et de la Porte.
Quelle que soit donc la destinée faite en ce moment h Méhémet- Ali, ce n'est plus sur lui que la France doit jeter les yeux; qu'on lui laisse une ombre de pouvoir, ou qu'on envoie de Constantinople quelque Pacha du Divan pour lui succéder, pour nous la règle de conduite est la même. S'il reste, nous devons- lui conànller de laisser s'éteindre en Egypte l'autorité de la race turque, et d'organiser l'autorité nationale; s'il est remplacé, nous devons mus opposer à ce que son successeur restaure l'autorité turque* et rabaisse l'autorité naissante des nationaux.
A nous Français, à nous possesseurs de l'Algérie, d'où nous avons chassé les Turcs, à nous sauveurs de la Grèce, d'où nous avons chassé les Turcs, il appartient de continuer, on Egypte d'abord, et certainement plus tard à Tunis, à Tripoli, et dès aujourd'hui aussi en Syrie, l'œuvre voulue de Dieu, à laquelle nous nous sommes si généreusement associés.
Tel est l'esprit dans lequel nous devons envisager les affaires d'Orient, nous qui, seuls en Europe, pouvons voir dans le contact de l'Europe et de l'Orient autre chose que l'intérêt de l'Europe, et qui pouvons comprendre et favoriser l'intérêt de l'Orient luwnême. Là aussi est le véritable intérêt de l'Europe, que méconnaissent
tous ceux qui, sous une forme quelconque, regardent l'Orient comme une proie.
Mais tout ceci n'est encore, pour ainsi dire, qu'un exposé «U principe» ; arrivons à des faits.
J'ai appris avec plaisir qu'un ingénieur français, M. Cordier, était en ce moment môme occupé de vérifier le bel avant-projet de la commission d'ingénieurs, chargée par Napoléon en Egypte, de résoudre le problème de la jonction des deux mers. J'ignore s'il a reçu mission du gouvernement français, mais j'espère qu'il en est ainsi, et je me réjouis de co que nous sommes là à notre poste. Tandis qu'on bombarde les ports de la Syrie, nous sommes déjà à l'œuvre qui doit succéder à ce bombardement, et qui en est mémo, en partie, la cause dissimulée. Il y va de notre honneur, c'est à nous à tracer celte grande voie de communication universelle que Napoléon a voulue, qu'il a fait étudier et que nous devons réaliser. Mais çi les alliés ont osé, malgré nous, armer leurs vaisseaux, brûler les villes de la Syrie, révolutionner le Liban; s'ils ont jeté des milliards à poignée dans cette violente entreprise, est-ce que nous ne pourrions pas, même malgré eux (ils n'oseraient pas s'y opposer}, déployer aussi un appareil de force pacifique, productive, là oîi ils ont prodigué leur puissance dévastatrice? Est-ce que, pour une œuvre comme celle de Suez, au lieu de mettre en campagne un ingénieur, M. Cordier, nous ne pourrions pas avoir aussi quelques bateaux à vapeur sondant la côte de Peluse, entre Damietto et El-Àrieh, quelcrues brigades d'ingénieurs et de piqueurs nivelant les trente lieues de désert, cherchant les puits, les carrières, les moyens do transport, préparant, en un mot, cette belle conquête de l'homme sur la nature, aussi belle que la découverte du cap do Bonne-Espérance?
Que la France fasse donc une grande chose en Egypte, et qu'elle ne se borne pas à de petits moyens irai empêchent de voir en elle l'héritière de ce Napoléon que les Egyptiens ont admiré aux Pyramides; car ils aiment le grand, les Egyptiens , et nous avons beau leur envoyer un ou deux ingénieur;, quelques médecins et quelques professeurs, ils doivent nous trouver bien petits, quand ils voient les Anglais, avec quelques milliers d'hommes, écraser leur Napoléon, malgré nousî
Déjà j'avais fait remettre au duc d'Orléans, et communiquer àu maréchal Soult, un projet d'un autre ordre (l'institut égyptien à' fonder au Caire sous l'influence française), par lequel j'exprimais le désir de régulariser sur une grande échelle cette émission de lumières que la France verse par petits rayons, depuis vingt ans, sur l'Egypte. C'est qu'il faut, en effet, que nous fassions là, comme science et comme industrie, quelque chose d'aussi grandiose que cette expédition do trois mois do la Sainte-Alliance européenne, si nous ne voulons pas décidément passer pour impuissans.
On a répondu à mon projet, tout en approuvant ses bases et l'intention qui l'avait dicté, que le moment n'était pas opportun. Eh, mon Dieu 1 dans quel moment sera-t-il plus opportun que la France se montre vivante et grande! Est-ce que toute l'Europe et l'Orient surtout ne la croient pas suffisamment abaisssée et morte? est-ce que ceux qui pensent encore que le canon est la dernière raison des rois et des sultans ne doivent pas vite apprendre de nous qu'il y a une raison qui parle plus haut encore, et qui porte plus loin, et que celle-là nous la possédons dans notre arsenal pacitique?
Portons donc notre forco pacifique et productrice en Egypte, puis « qu'ils ont voulu, eux, y porter leurs armées; luttons ainsi avec ces rivaux qui nous jalousent; soyons, comme naguère, mais d'un autre manière, leurs maîtres ; vengeons-nous ainsi des 'traites de
Et maintenant, reprenez dans votre pensée lés principes que je' vous ai exposés en commençant cette lettre; flgurez-vous ce noyau d'élite, semé parla Franco au milieu du peuple égyptien; songez à la mission de ces hommes de science et d'industrie, travaillant a une œuvre universelle, sur la terre la plus illustrée par l'histoire du passé, qui redevient, par la communication des deux mers, la plus riche terre de l'avenir. Est-ce que ce n'est pas là enfin la véritable résurrection de la nation égyptienne? Est-ce que les Turcs ont quelque chose à voir et à gouverner là dedans? Est-ce que nos ingénieurs français ne retrouveront pas des camarades et des frères dans ces jeunes Egyptiens qui ont été élevés en France? Est-co qu'ils ne retrouveront pas même des enfans, dans les élèves de
Lambert, de Bruneau, de Perron, des écoles polytechnique, d'artillerie et de médecine? Ce ne sera donc plus de Méhémet-Ali ou de son successeur quo la France sera l'alliée ; elle sera l'alliée du peuple égyptien, du peuple pacifique et producteur de la vallée du Nil, du peuple-roi de l'Orient dans l'avenir, comme il l'a été dans le passé.
Oh I ce, n'était pas un rêve cette pensée de Leibnitz, ce n'était pas une folie cet acte de Napoléon ; les deux plus grands hommes de la pensée et de l'action ne se sont pas trompés; la France et l'Egypte sont sœurs, elles ont une commune destinée ; c'est par elles deux, que s'opérera l'union do l'Orient et de l'Occident, de l'Islamisme et du Christianisme.
^on seulement le moment est opportun, mais lo temps presse. Malpé toutes les promesses diplomatiques, c'est folie de croire que cette invasion de l'alliance européenne n'aura pas, comme nous avons eu en France, en 1815, son armée d'occupation; la Syrie révoltée ne sera pas mise à la raison par des Turcs seuls ; l'Egypte elle-même n'aura pas été impunément troublée; Méhémet-Ali, après ses défaites, serait tout aussi impuissant à maintenir Tordre quo le serait son successeur turc, quel qu'il fût. Les alliés conserveront non seulement une flotte imposante, mais ils auront des Ancônc, comme Lamartine on voulait un, bien a tort, pour la France. Nous aussi, cependant, nous devons avoir notre armée d'occupation, mais armée pacifique, et il nous la faut forte, puissantc ? respectable, imposante. Lo monde saura que nous n'y apportons pas un fusil, une cartouche, un canon, mais il apprendra aussi que nous voulons, entendez-vous bien, que nous voulons, nous pauvres petits Français, joindre df>ux mers.
POLITIQUE ÉTRANGÈRE-
QUESTION D'ORIENT
Bone, décembre 1840
Mon cher ami,
En relisant ma longuo lettre sur l'Egypte, je crains que vous ne trouviez sa partie théorique beaucoup trop longue et sa partie pratique trop courte ; je sens donc la nécessité de la reproduire dans des proportions inverses. Mon gout particulier me porte (étranger, comme ma position m'y oblige, à la pratique politique) à donner une importance démesurée aux motifs des actes que je crois bonde faire; d'ailleurs, si ces actes répondent à un sentiment général, il est inutile, je le sais, de s'appesantir beaucoup sur les raisons qui doivent les faire réaliser. Or, le sentiment général va évidemment pousser la France à faire autre chose que se croiser le> bras; c'est même ce besoin d'une grande action pour elle, dans la question orientale, qui a entraîné bien des esprits à prêcher la guerre, parce que le vulgaire croit encore que les grandes actions ne se font qu'avec le canon. La difficulté n'est donc pas de donner
ce besoin d'action à la France, c'est de l'amener à concevoir que notre rôle pacifique peut être aussi grand et plus grand môme que le rôle des alliés. Pour cela il est indispensable d'appuyer sur l'œuvre à faire, sur les moyens et les hommes à employer, beaucoup plus que sur les principes, pour ainsi dire métaphysiques, qui font choisir telle œuvre, tels hommes, tels moyens.
Adieu donc à la métaphysique des analogies et des différences de l'Orient et de l'Occident; reprenons les faits, et pour cela laissezmoi vous ramener à mon voyage de 1833 et à mon séjour de trois ans sur le Nil.
Vous vous souvenez que lorsque le roi m'ouvrit ma prison, te ne fut pas une fantaisie qui me dirigea vers l'Égypte, avec plusieurs ingénieurs, médecins, savans, agriculteurs. Nous nous sommes trouvés ainsi en Orient, depuis Constantinople, Smyrne, les Iles, la Syrie, jusqu'à Thèbes, cinquante pèlerins à peu près, parcourant à l'avance le théâtre où nous pressentions qu'allait se jouer la scène du XIX e siècle, l'union de l'Orient et de l'Occident; nous allions là, comme dans un siècle plus tard (peut-être moins, je l'espère) nous irions à Panama, comme nous serions allés avec Colomb en Amérique, à son premier voyage; nous marchions en éclaireurs.
Nous avons tenté do lancer Méhémet-Ali dans la grande œuvre de la jonction des deux mers, et nous poursuivions auprès de lui cette belle entreprise, en même temps que quelques-uns d'entre nous se livraient, comme ingénieurs, comme professeurs, comme artistes, à des œuvres utiles a l'Egypte. Tous, après des courses lointaines, jusqu'en Arabie et dans l'Abyssinie même, revenaient au Caire, comme h un quartier-général, rapporter leurs observations; enfin quelques-uns se faisaient de l'Egypte uw seronde patrie; et aujourd'hui même que le plus grand nombre de res pèlerins est rentré en France, les derniers, restés en Egypte, y sont rhefe d'écoles, professeurs, ingénieurs ou même attachés à l'armée active.
Le Pacha recula devant le canal, se rabattit sur un chemin de fer de Suez au Caire, dont il fit venir les rails d'Angleterre et qu'il n'exécuta pas, absorbé, comme il l'était, par un autre projet industriel indiqué également par Napoléon, le harray* du „Vt7, projet
auquel plusieurs d'entre nous travaillèrent, oii notre brave capitaine Hoart s*épui?a et trouva la mort, oïi quelques bons ouvriers que nous avions amenés de France furent enlevés par la peste.
Le barrage paraissait h Méhémet-Ali une rouvre nationale, tandis qu'il voyait dans trf canal de Suez une œuvre universelle dont il se souciait pou ; le barrage l'absorbait donc, et bientôt les difficultés de sa situation politique, plus encore que les très grandes difficultés du barrage, lui tirent perdre de vue toute grande oeuvre pacifique, pour se préparer et se livrer exclusivement à la guerre. •
C'est alors que je revins on France, ainsi que la plus grande partie des hommes qui m'avaient accompagné en Egypte; je revins plus certain que? jamais de l'avenir prochain qui verrait l'Europe tout entière en marche vers l'Orient, et convaincu des grandes destinées du pays des Pyramides, lorsqu'il serait électrisé et régénéré par le contact immédiat de la science et de l'industrie européennes.
Ce séjour de trois années, dans les circonstances oti se trouvait alors l'Orient, surtout avec l'entourage tout particulier d'hommes quo j'avais avec moi, et les relations intimes que j'ai pu former avec les principaux agons do la puissance du vice-roi, me donnent confiance dans les idées que re pays et ce peuple m'inspirent. " .
Si Méhémet-Ali est encore au Caire, en ce moment, peut-être un Pacha est-il déjà désigné dans le divan de la Porte pour lui succéder. Supposez même que je me trompe, quant a cette déchéance , supposez plus encore : supposez que la Porte consente h ectte hérédité, monstrueuse h ses yeux, soyez certains qu'on imposera à Méhémet ses ministres, son ministre, qu'on lo mettra en tutelle, et qu'on y mettrait également Ibrahim Pacha, Abbas Pacha, toute cette dynastie rêvée; on voudra que cotte restauration soit une irrité; et Méhémet ne sera plus en Egypte que ce qu'étaient les Pachas envoyés par la Porte h Alger, un mannequin; voilà pourquoi je suis convaincu que Méhémet-A4i ne so laissera pas condamner à ce triste rtMe, ou du moins qu'il en sera promptement écrasé.
Quel que soit donc le sort réservé à Méhémet-Ali, je crois que la France doit veiller à ce (pie In Porte n'impose pas ou ne laisse pas
imposer par les alliés, soit à Méhémet-Ali, soit à l'Egyjpte, un tuteur ou un maître, sans donner elle-même sa voii ; je crois qu'elle doit travailler à ce que ce tuteur ou ce maître soit de son choix.
Je me sens arrêté ici par une idée qui me fatigue depuis plusieurs jours comme un rêve ; il faut que je vous la dise. Il me semble que Méhémet-Ali sera, ou du moins devrait être, à Paris, le jour oîi les cendres de Napoléon y seront amenées. Certes, c'est là aussi que devrait être Soliman Pacha, ce vieux soldat de l'Empire, vrai type des héros de la grande armée, qui a quitté la France après Waterloo et qui rentrerait en France après Beyrouth, avec double haine contre l'Angleterre et double amour pour la France. Que la France donne asile au Napoléon de l'Orient; quel homme serait assez grand en France pour croire n'avoir rien à apprendre d'un aussi grand homme! Qui sait s'il ne nous aidera pas à comprendre enfin ce que nous devons faire en Algérie? Qui sait si nous n'apprendrons pas de lui un peu ce que c'est que V autorité? Et d'ailleurs, n'est-ce pas le meilleur aide que nos diplomates puissent prendre pour la question d'Orient? Mais laissons cette idée; je le répète, quel que soit le sort fait» à Méhémet-Ali, on lui fait son sort, il ne se le fait plus lui-même ; le vassal révolté redevient esclave. Occupons-nous donc des hommes qui, sans lui ou à côte de son fantôme, peuvent être favorables à l'Egypte.
La science égyptienne est dans notre dépendance; les écoles égyptiennes sont dirigées par des Français, nos livres élémentaires sont seuls traduits et enseignés; la seule languo européenne qui soit enseignée est la langue française ; les médecins sont presque tous Français; les ingénieurs, français; les artistes, peu nombreux, également français; enfin, comme je l'ai dit dans mon projet d'institut scientifique, nous n'avons ici qu'à régulariser et faire sur une plu* (jrande échelle ce dont nous avons déjà vraiment le monopole.
Je n'en dirai pas tout-à-fait autant de I'indcstrie, quoique le commerce d'Alexandrie soit presque autant français qu'anglais, parce que les fabriques, le transit de l'Inde, les importations d Europe, la grosse population d'ouvriers européens, occupent plus d'Anglais ou Maltais que de Français. Mais en industrie, il ne s'agit pas seulement de régulariser et d'étendre ce que nous avons fait
jusqu'ici; nous -devons prévoir les conséquences de la situation complètement neuve ob va se trouver l'Egypte; nous detons songer qu'il va se faire une révolution bien plus grande encore 'dans ce pays que celle qui a eu lieu lorsque le Pacha a commencé" h y cuktver le coton, à y faire des fabriques, à diminuer la production des céréales, enfin lorsqu'il a changé l'Egypte des Mametueks.
L'Europe compte sur l'Egypte maintenant pour être un Tien de passage, un entrepôt, une vraie" colonie universelle.
Les fabriques du Pacha périront presque toutes; son autocratie agricole sera détruite; la population qui, dans ce pays, peut croître très rapidement, lorsqu'elle n'est pas décimée parla guerre, et plu* encore par la misère a laquelle les impôts du Pacha la condamnent, s'augmentera encore de la masse (fétrangers que cette nouvelle destinée de l'Egypte appellera. Il faut donc, pour Ttëuvre Industrielle que la France doit accomplir en Egypte, une pensée purs large que colle qui a suffi a quelques négocians do Marseille pour favoriser le mouvement industriel de Méhémet-^Ali ; il ne suffit pas que notre gouvernement s'en rapporte aux lumières de l'intérêt individuel, et se borne à laisser faire ; il faut qu't'J faà*é faite, qu'il donne l'impulsion, sous peine d'être devancé et dépassé' par tes Anglais, sous peine d'êtfè exclu des avantages que nos rivaux tendent toujours et partout a monopoliser.
C'est pour cela surtout que j'ai présenté Po?uvfe de Suëz (qui dépasse, d'ailleurs, non seulement les facultés d'un individu,' m&te celles d'une association d'individus, parce que c'est une oeuvre* politique de premier ordre) comme le moyen par lequel la France devait installer en Egypte son industrie, ' : "
Pour faire gouvernementalement une pareille œuvre qui coûtera certainement beaucoup plus que si elle était entreprise par l'intérêt privé, il faudra un état-major régulier, organisé, qui remplira une fonction bien plus politique encore que celle de l'armée d'occupation des alliés; c'est sor cette petite armée de travailleurs pacifiques que devra se modeler l'évolution à faire subir à l'Egypto ; elle sera notre diplomatie modèle, enseignant par l'exemple ce qu'il faut faire; véritable moniteur industriel, réapprenant h l'Egypte a' faire des canaux, c'est-à-diro lui enseignant son premier métier, son
métier naturel, gloire des Pharaons. L'œuvre de Suez ne devra donc pas être considérée par nous simplement comme uno œuvre industrielle, elle sera surtout une œuvre politique, non seulement h l'égard de l'Egypte, mais aussi à l'égard de l'Europe elle-même, cl ceci me conduit à examiner cette question ; savoir : l'Europe nous permettra-t-elle d'entreprendre, à nous seuls, la jonction des deux mers?
Si nous n'obtenons pas de pouvoir dépenser ainsi notre temps et notee argent, lorsque les autres puissances européennes emploient les -leurs, malgré nous, d'une façon si différente, je le répète, nous sommes impuissans; nous sommes rayés de la liste des grandes nations ; nous sommes tombés au niveau do la Bavière, de la Sardaigne, de Naples et du Portugal. Nous devons être, au contraire, uon seulement l'arbitre entre l'Europe et l'Egypte, le protecteur de ! individualité politique du peuple égyptien, mais aussi le modérateur, au profit de l'Europe et du monde entier, de l'ambition monopolisante de l'Angleterre.
Pour un but aussi grand, c est donc sur une échelle toute partirulière qu'il faut concevoir la composition du personnel et, en géuéral, toutes les proportions d'une semblable entreprise ; ceci ressemble davantage a la grande expédition d'Egypte de Napoléon, qu'a une entreprise ordinaire de canalisation. Un prince d' Autriche est monté à l'assaut de Beyrouth, il ne serait pas indigne d'un prince de France, de vaincre deux mers, de joindre deux mondes. Aux amiraux anglais nous no devons pas opposer des ingénieurs ordinaires de première classe des ponts-et-chaussées, ni même un ingénieur en chef ; il nous faut mieux que cela, plus que cela, il nous faut des hommes politiques, et, si j'étais M. Jaubert, j'aimerais mieux cela que le ministère dos travaux publics, ou le chemin de fer de Paris au Havre.
Pourquoi Michel Chevalier n'ambitionnerait-il pas une pareille mission, lui qui s'est élevé très au dessus de son petit grade d'ingé niour, et qui, indépendamment de ses grands travaux sur l'Amérique et sur la France, a pris uue position politique assez digne? Que veut-il être eu France ? Député? .le ne lui crois pas une ambition de ce genre, une ambition aussi mesquine, aussi intempestive; ce se-
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rait un auachronisme. Professeur d'économie politique ? Je «vous ai déjà dit ce que jo pensais de celle fantaisie; il ne peut la considérer lui-même que comme un moyen d'arriver à une position politique. Rédacteur des Débat*? Mais en voilà assez; il a trento-six ans, si je ne me 1 rompe.
Ou'il prenne avec lui Fournel qui a lut-mêmo provoqué Méhéinet-Ali, en 1833, et qu'ils se mettent tous doux en tôte <lo l oNirre qu ils ont prAchéo si chaudement, pour ainsi dire, avant troe personne y son#eAt en France.
Après la dispersion du Saint-Simonismo, Pereire et Flachat ont exécuté, sous les yeux de* Parisiens, le chemin de fer modèle qui a été l'occasion et l'exemple nécessaires pour lancer l'industrio française dans cette voie; aujourd'hui, c'est l'industrie du monde en*lier qu'il faut lancer dans une voie nouvelle; ce ne sont plus des voies de communications nationales, mais des voies de communion universelle qu'il faut enseigner aux nations, et dont il leur fairtmnmodèle; il faut que du passago de Buez ressorte celui de Panama; et que la mer se couvre de bateaux 5 à vapeur, sur toute la ligm qui joint l'Europe aux Indes, comme sur celle, qui joindra les Etats-Aînés à la Chine. Ce que Poreirc et F lâchât ont pu fairo aveci ie secours de Rothschild, il faut le faire aujourd'hui avec l'aido de la France.
Mais ce ne sont pas là des hommes politiques, d*rez*vous> peutêtre; au contraire, ce sont des hommes politiques, oe sont desvuvgénieurs qui voient autre chose que de l'industrie dans -l'industrie, tandis que les ingénieurs en générai n'y voient que ça, , et: malheur* reusement ceux qui sont restés dans le cadre gouvernemental »oVw ponts-et-chaussées ont la vue courte, tandis que c'est presque un: signe infaillible de vue longue que d'avoir quitté le corpa, et devoir cherché fortune dans des voies plus larges et plus neuves
Napoléon a formé le cadre de sa grande armée dans la campagne d'Egypte; il fout que le gouvernement forme le cadra de sa grande armée pacifique en Algérie, en Egypte, en Orient; c'est là seule-, mont que se trouvent vivantes les inspirations do Y autorité; elles sont mortes chez nous.
El d'ailleurs, la routine parlementaire obligea v-elic à employer des hommes ayant un caractère politique, comme on l'entend vui-
gairement, c'est-a-dire quelques députés ou même des pairs de France, il y a la ressource d'une commission, et dans celle-ci Lamartine, et Jaubert, do Broglie et Montalembert figureraient, je croisa fort utilement. Ce qu'il faut là» surtout, c'est de la jeunesse, le besoin de choses neuves et grandes, le sentiment de la dignité de la France, une ferme volonté et, pardessus tout, la conscience de la puissance actuelle des procédés pacifiques de l'industrie dans la politique humaine, couscienco que nos vieux politiques n'ont pas du tout.
Pour mo résumer sous ce rapport, je dirai : il faut des hommes politiques, en ce sens, qu'il faut des hommes nouveaux d'une politique nouvelle. 11 faut découvrir pour cette oeuvre les hommes qui, dans dix ans, par exemple, seront les hommes politiques de la France.» Or* si , il y a dix ans, on avait cherché dans le sein de la • société les hommes qui sont aujourd'hui nos hommes politiques, il aurait fallu les découvrir parmi les avocats, les professeurs de philosophie et -d'histoire, les rhéteurs de tous genres; en ce moment, les hommes' de la politique future sont ingénieurs, font de l'industrie- o% non* pas d©ila rhétorique et de l'argutie. J'ajoute encore : et surtout ils ne font pas la guerre, ne jouent pas ou «oldat; ce qui le prouve, c'est que nous n'avons pas la guerre.
Voici donc les régimcns que- je voudrais voir organiser par le prince, régimons avec lesquels il pourrait conquérir, pour lui, pour eux, pour la France* mille fois plus de gloire qu'avec les tirailleurs de Vincennes, qui lui prennent malheureusement son temps, lesquels tirailleurs ne pèseront pas une once dans la grande questio» d'Orient qui agite le monde.
Pour exprimer toute ma pensée, je vous dirai qu'il m'arrive souvent de me prendre à regretter que ma position ne me permette pas de me mettre personnellement dans cette grande entreprise. Je me dis souvent : est-ce que te seul but de mon voyage d'Egypte a été, quant à moi , de me mettre à môme de dire ou d'écrire quelque chose pour ce pays, mais de ne rien faire pour lui. Quand je songe à ces braves amis qui m'y ont suivi, et surtout à ceux que la peste, la fatigue et aussi la misère y ont enterrés, au nombre de douze ; lorsque je réfléchis aux liens d'affection que j'y ai formés, et qui sp
sont encore resserrés et étendus depuis, par l'influence d'hommes tels que Lambert et Brunoau ; lorsque je trouve même dans le r< présentant actuel de la France en Egypte, et jusque dans son in médiake de Malte, des anciens amis de jeunesse; enfin, lorsqw me rappelle mon séjour au milieu du désert de Suez, ma visito d ruines de cet antique canal, et même l'inutilité de mes efforts pou amener l'Egypte à entreprendre ce qui ne peut se faire que par science ot l'industrie européennes, j'ai peino à concevoir qu'au m* ment où l'Europe enfin se mettra à l'œuvre, je regarderai avec ni long télescope, et la plume à la main, la France réalisant l'un d mes plus grands rêves ! Et pourtant la barrière est là, elle n'est p.i levée ; ce n'est pas à moi à la franchir ou à la briser.
Il y a dans pareille œuvre, non seulement la gloire de tout u siècle, mais le germe do la politique de tous les chefs des peup! dans l'avenir; elle serait le premier jour d'une nouvelle ère l'humanité, car elle consacrerait la fin de l'esprit do conquête ; ell serait le premier acte de l'esprit d'association, d'union, de reiig universelle ; elle serait la gloire éternelle du peuple qui l'introdui rail dans le monde ; elle serait, pour l'histoire des hommes, que le Romain-Greâ Constantin, plus que le barbare s'omparant l'un et l'autre de la pensée qui devait régir l'Orient e l'Occident pendant bien des siècles, et commandant à l'Europe h grande marche vers l'avenir et l'abandon du passé. Lorsque je verrai exécuter cette conversion de pied ferme, j'irai tranq comme tes Juifs rejoindre mes Pères, et comme les Chrétiens un monde nouveau ; mais jusque-là, je l'avoue, l'arma au br< m'est pénible; je brille du désir de me rapprocher de ce inomen où l'on commandera, de haut et franchement, a l'humanité qui fai face en arrière, demi-tour et en avant ! Alors tous les roquets nous mordent les jambes, tous ces avocassiert qui bavardent, ront obligés de prendre leurs petites jambes à leur cou et de taire.