‹ Correspondance politique, 1835-1840Chapitre 8 sur 9 · IM · texte numérisé non relu

IM

entre la Russie et les puissances de l'Europe occidentale, et les conséquences de cette rupture me paraissent tellement inévitables et importantes pour ces pays, que j'en conclurais, par réciproque, la nécessité de la rupture, s'il n'y avait pas autrement moyen d'obtenir ces conséquences. Mais c'est une question grave de savoir si, aujourd'hui, les gouvernement ne sont pas assez avancés pour arriver par voie diplomatique, un peu lentement peut-Aire, à des résultats qui seraient inévitablement la tin d'une 1 guerre, épargnant ainsi l'effusion du sang et des dépenses considérables, et surtout la continuation d'un vilain procédé que l'humanité dans ses progrès répudie de plus en plus.

Toujours est-il que, pour atteindre ces résultats, il faut se les proposer nettement et avoir conscience de leur indispensabilité providentielle.

Or, l'expansion de l'Occident sur l'Orient est indispensable pour délivrer l'Occident du double fléau de l'apathie et de l'anarchie qui ronge et consume les Ames ardentes, aventureuses, glorieuses, ne se sentant plus rien à faire depuis Napoléon; elle est indispensable pour l'Orient qui, depuis trente ans, par ses réformes, montre assez combien il attend la science et l'industrie européennes, pour renouveller sa vie" allourdie par plusieurs siècles d'opium musulman; elle est indispensable, inévitable pour la Russie qui y coule depuis un siècle avec une vitesse prodigieuse, et qui y porterait une énergie qu'elle occupe aujourd'hui contre l'Europe; elle, est indispensable pour que l'Amérique méridionale et le Mexique naissent vraiment à la vie, car leurs progrès futurs, qui seront immenses, n'auront lieu qu'au moment où le grand Océan aura pris sa place dans la destinée commerciale du globe; elle est indispensable pour l'Inde qui ne peut plus se contenter de la route du Cap; pour la Chine enfin, qui doit entrer dans la communion universelle des peuples.^

La possession des Dardanelles est une de ces questions secondaires, auxquelles nos hommes d'Etat attachent une imporlance ridicule, et qui leur inspirent des argumens plus ridicules encore. Ainsi, ils s'opposent à ce que la Russie prétende n'être plus bloquée par le sultan, aux Dardanelles, sous prétexte que ses établissemens de la Mer Noire prennent une extension prodigieuse. Comment!

c'est parce qu'elle possède de beaux ports dans la Mer Noire, parce qu'elle a le bois, le chanvre, le goudron, le cuivre, le cuir, le suif h bon marché, que vous voulez l'emprisonner aux Dardanelles? Mais à quoi lui serviraient donc ces bienfaits de Dieu? Ne les a-t-elle que pour vous les vendre ou les laisser pourrir dans ses steppes qu'elle veut au contraire défricher? Oui, la Russie est forte sur la Mer Noire, la Mer Noire est son port, son port de construction, de manœuvres, d'exercices. Ne vous restc-t-il donc pas assez de mers ?

En vérité, la question n'est pas là; pour la France, pour l'Angleterre, pour toutes les puissances du vieux mondo, la question qui s'agite en ce moment est plus large que le détroit des Dardanelles; elle est entre l'Orient et l'Occident, entre le mahométisme et le christianisme qui veulent s'unir aux lieux où tous deux ont pris naissance. Heureuse époque où le croissant et la croix peuvent se rapprocher sans se briser; où des chrétiens, portant triple bannière, grecque, anglicane et catholique, sont appelés comme des libérateurs et des amis par les enfans de Mahomet !

C'est déjà un principe admis en économie politique de ne pas forcer la nature, de ne pas faire de vin en serres chaudes ; quand donc voudra-t-on aussi, en politique, obéir à la nature des choses et ne pas contrecarrer la volonté de Dieu ? Dieu appelle et pousse la Russie sur Gonstantinople , comme il appelle et pousse la France vers le Nil, l'Angleterre vers l'Euphrate. Est-ce que de grands prophètes, le czar Pierre, Catherine, Napoléon et Pilt ne l'ont pas pensé ou dit assez fortement? Pourquoi donc se battre, si le sang versé ne doit produire que ce qui est prévu, prédit par le génie? Pourquoi surtout couvrir de prétextes frivoles un but qui, s'il était vu par plusieurs, serait bientôt unanimement désiré ? D'un motif do guerre, on ferait ainsi un sujet de joie pour l'humanité.

Eh ! qui résisterait, bon Dieu 1 si la France, l'Angleterre, l'Autriche et la Russie, exprimaient do pareilles pensées? Et pourquoi ces puissances ne tomberaient-elles pas d'accord pour cette sainte-alliance chrétienne, formant la dernière croisade vers les lieux saints, croisade pacifique qui réjouirait les grandes âmes de Saint-Louis et de Saladin?

Que la diplomatie s'empare donc du tôIc de la guerre, c'est en-

core là une des pr«uves du progrès humain. Si le grand prince des diplomates jette encore une lueur avant de mourir, je compterais plus sur lui et sur M. de Metternich que sur mille bataillons pour eu finir convenablement avec les barbares du Nord, C'est à de pareils hommes qu'il appartient d'accoucher l'autocrate de l'enfant qu'il porte dans son sein, de lui faire confesser son péché originel, sa convoitise orientale, en lui confessant, pour l'Europe entière, une convoitise semblable.

POLITIQUE ÉTRANGÈRE

QUESTION D'ORIENT

Alger, janvier 1840.

Mo* cher ami,

Je vous prie d'observer qu'il y a eu ce moment» au moins, quarante vaisseaux de ligne, (régates et bricks en nombre correspondant, avec leurs nombreux équipages anglais, français, russes, autrichiens, turcs et égyptiens, qui sont sous voile, qui coûtent horriblement cher, et qui coûteraient bien plus encore, s'ils faisaient autre chose que se regarder. Or, si le quart, la dixième ou même la quarantième partie de ce qu'ils coûtent, était employée à des œuvres de la nature de celles dont je vous ai si souvent parlé, uous aurions, avant dix ans, un canal de Suez à la Méditerranée, des caravanes franco-musulmanes allant du Caire à Tombouctou, au Sénégal ou à Maroc, la paix avec Abd-el-Kader, une route sûre de Constantinople a l'Indus.

De tout cela, sans doute, vous êtes aussi convaincu que moi ; mais comment arrivera en convaincre les peuples et les rois? Corn-

ment lour faire comprendre que la conquête nVst plus do saison, et qu'il s'agit A'ag*ocier les peuples, de les mettre en famille? Je sens fort hien que nous n'avons pas encore trouvé une forme saisissante pour atteindre te but.

Cependant, je me dis encore : Depuis dix ans que nous avons Alger, nous avons dépensé environ 300 millions, et 40 à 50,000 hommes; si, au lieu de venger notre coup d'éventail de consul, de cette manière, nous avions dit à Hussein Dey : Nous te donnerons un million par an pour foire des routes, ou plutôt nous ferons chez toi ces routes à nos frais; nous te donnerons en outre un million en instrumeus et constructions agricoles; et par-dessus le marché deux gros millions, toujours par au» pour ne plus pirater, h la condition que tu protégeras très efficacement la vie et la fortune de tous les Français que nous voudrons envoyer chez toi, soit pour commercer, soit pour explorer scientifiquement toute l'Algérie, et que tu donneras même à ceux-ci tous les moyens de voyager sûrement avec tes caravanes africaines ; et si tu n'es pas content, voilà encore un million de plus.

Si nous avions parlé et agi ainsi, nous aurions épargné, depuis dix ans, 250 millions, et la presque totalité de nos 50,000 hommes. Les philantropes et libéraux ont déjà dit, je le sais bien, que le tribut payé autrefois à Alger, comme prime d'assurance contre ses corsaires, était une lâcheté de la chrétienté ; ils avaient raison, parce que ce tribut ne servait qu'à éviter un contact dangereux, et non à en provoquer un avantageux pour les deux races; mais dans l'hypothèse que je fais, ce n'est plus la même chose; le tribut serait payé par le riche pour aider le pauvre à entrer en association.

Vous admettez encore ceci, j'en suis sûr; mais vous dites toujours : comment le faire comprendre aux peuples et aux rois? Vous croyez donc qu*ils ont la tète bien dure? Moi, je crois qu'ils ne comprennent pas cela, parce que personne no le leur dit ; et le fait est que vous ne me citerez pas un seul journal ou un seul député qui s'avise de pareilles billevesées; ils aiment mieux faire peur aux Français avec des Russes ou des Anglais ; aux Russes, avec des Anglais et des Français j aux Anglais, avec des Français et des Russes; c'est toujours, quant aux nations de l'Europe entre elles, le senli-

ment de rivalité qui anime même les mieux intentionnées ; et visà-vis des peuples de Y Asie et de l'Afrique, c'est l'orgueil le plus ridicule et le plus déplace*. Or, la rivalité et l'orgueil seront les principes dingeans do la politique des peuples, tant qu'on ne démontrera pas à notre siècle très avide, que la conquête est le plus sot moyen de s'enrichir ; et il est bien près de le comprendre, puisqu'il est déjà si ferré sur la nécessité de la paix. Seulement, on peut craindre qu'il substitue la ruse à la guerre. En effet, il veut tout faire par protocoles et diplomatiquement. Eh bien , connaissant son faible, je dis qu'il y a moyen de convaincre, de convertir Robcrt- Macaire lui-môme, do l'amener à être l'apôtre de l'association des peuples, et de le faire pérorer supérieurement sur ce texte. Je parle du Robert-Macaire français et non de l'anglais, du russe ou do l'autrichien, quoiqu'il y en ait partout, parce que le français est lo Robert-Macaire orateur, et qu'il faut commencer, par la parole, l'appel des peuples et des rois dans la commandite universelle.

Or, Robert-Macaire français, tout en ne voulant pas que les Anglais occupent le Caire, voudrait bien qu'il y eût un joli canal do la Méditerranée à la Mer Rouge, où il pAt passer aussi facilement que les Anglais; il faut donc qu'il monte la teto à l'Anglais pour que celui-ci en fasse les frais. Il ne serait pas fâché également d'aller visiter Téhéran et Lahoro, puisqu'il envoie un ambassadeur en Perse, et qu'AHard est enterré au Penjaud ; pourquoi alors ne point pousser son grand ami Nicolas à établir des Laffittc-Caillard, à ses frais, sur cette route? Dans tout ce qu'il y a à faire aujourd'hui, ce n'est pas nous qui avons le plus à débourser; au contraire, et Nicolas viendra nous emprunter pour peu que nos avocats le poussent h jeter son argent par dessus le Caucase. Nos débours, à nous, ce doit être, comme cela est maintenant dans les grandes circonstances, de beaux discours, puisque nous sommes à Pétai parlementaire.

Sans la prophétie de Mirabeau sur le drapeau de la libértê, Na-* poléon le despote n'aurait pas planté le sien à Moscou. Soyons donc les prophètes du mouvement des peuples, comme nous l'avons toujours été. Et voilà pourquoi j'aime et j'admire Lamartine, quoique je n'adopte pas du tout la forme qu'il donne à sés prophéties;

l'admire, parce qu'il se moque de ce qu'on l'appelle rêveur; il sait bien que ce sera la prophétie française qui finira par entraîner tout le mande. La prophétie française aujourd'hui n'est plus la liberté civile, la liberté politique, la liberté religieuse ; le système représentatif, te gouvernement parlementaire, tout cela est vieux ; et il suffit de toucher l'Orient pour être convaincu que les prophètes du XVIII e siècle ont accompli leur tache en Occident, puisque Voltaire et Rousseau sont déjà en Orient. La prophétie française* aujourd'hui est universelle, elle est pour l'Orient comme pour l'Occident, pour le mahométan comme pour le chrétien ; c'est Yassociation, Y affamilialion des peuples. Tant qu'où ne partira pas do cette base, et qu'on voudra supprimer des races, ou les conquérir, ou exciter la guerre entre elles, on n'avancera qu'en aveugles, sans conscience des résultats obtenus, et par la seule puissance de Dieu qui veut bien nous faire avancer même en aveugles, mais qui nous pousse à voir clair.

Je vousai dit,. qu'en ma qualité de membre d'une commission scientifique d'Afrique, j'avais cru pouvoir et devoir demander qu'on favorisât en Egypte le développement du seul moyen efficace d'explorer scientifiquement l'Afrique, et je vous engageais à conclure de ce que je .faisais dans ma très petite sphère, ce que je voudrais voir entreprendre par des gens plus haut placés; mais peut-être comprendrez-vous très bien qu'en effet, moi, membre d'une commission scientifique, j'ai pu et dû présenter ainsi notre intervention dans Jos affaires d'Egypte, sans comprendre mieux pour cela ce que, dans une autre position, celle de ministre ou .de député, j'aurais pu faire ou proposer; car je m'étais permis de critiquer ministres et députés, ce qui est toujours facile à un membre de commission scientifique comme moi, ou même à un bourgeois comme v ous. Or, il ost très difficile de dire ce que l'on ferait à leur place, d'abord par une raison bien simplo, c'est qu'il est assez difficile de savoir si la position de député ou celle de ministre n'est pas, par elle-même, en France surtout, un obstacle invincible à ce que la meilleure intention puisse produire de bons résultats, et si, dans le régime parlementaire, l'honnête homme, ministre ou député, n'est pas forcé de dire noir pour avoir blanc, et réciproquement.

M. Thiors, par exemple, a une grande puissance sur la Chambre; il aime l'alliance anglaise, et il y attache sa fortune; eli bien, parée qu'il a eu la naïveté de dire ce qu'il pense à ce sujet, il a porté un très rude coup à l'alliance anglaise, et il a beaucoup aidé au rapprochement de la France avec la Russie et l'Autriche. Si ce n'est pas une naïveté, si c'était par hasard une finesse? 'il en est capable, quoique celle-là me paraisse plus profonde que lui; il n'y a qu'un homme en France qui pourrait atteindre là) vous voyez qu'il aurait obtenu noir en disant blanc, et atteint l'aigle on feignant de courir après le léopard. Je crois donc, pour abréger mon bavardage, qu'un député ou ministre, sous l'empire de la Charte vérité, ne peut pas dire la vérité. C'est tout simple, puisque le régime représentatif est essentiellement le rebours du bon sens. Sous ce régime, les gouvernans sont donc obligés de régner en trompant, et voilà pourquoi la vérité du gouvernement parlementaire est une utopie, un non-sens ou contre-sens.

Je voudrais abréger, mais voici encore une divagation qui m'arrive et il faut que je la laisse passeT.

Les hommes que la presse et l'opposition ont enfantés sous la Restauration, les créatures nées du régime parlementaire, sous la branche aînée, sont aujourd'hui au pouvoir. Eh bien, n'est-il pas certain que la presse actuelle n'a pas un avenir semblable à celui de la presse de 1825, et qu'il n'en sortira ni des Guizot, ni des Thiers, ni même des Passy, Mignet, Dubois, Rémusat, Jouffroy, Duchâtel, etc., etc. D'un autre côté, tous ces messieurs que je viens de nommer, en seront bientôt où en étaient, en 1830, Foy, Girardin, Camille Jordan, Benjamin Constant, Roy er-Col lard, Casimir Perrier et mutes les illustrations parlementaires de 1825, c'est-à-dire au bout de leur rouleau et bien près de la tombe; il y aura quelques survivons, comme nous avons eu Demareay, Corcelles, Salvortc, c'est-à-dire les mazettes qui ne meurent pas à la peine. Or, le recrutement par la presse, qui s'est fait en 1830, n'est pas présumable; ce ne sera ni J. Janin, ni Soulier, ni Sue, ni même M. Bertin, que nous aurons le bonheur de voir surgir à l'horison politique, et qui s'assoieront sur le banc de misère. Où sont donc les hommes de l'avenir? J'aime à croire qu'ils sont dans des bibliothèques

ou dans des fermes, des manutactures, des ateliers d'artistes, dégoûtes des journaux, n'allant pas aux estaminets et amassant leur provision do forer pour le moment où leur temps d'agir sera venu. Si c'est pour ces hommes là qu'on veut parler à la tribune, on peut parler franc, en se moquant des interprétations des chambres, journaux et cabarets; mais il faut se résoudre h n'être que député et non un personnage dit |>ohtique. Je n'excepte donc que de pareils hommes de la nécessité générale, où sont aujourd'hui tous les hommes politiques, de mentir.

Si dune j étais ministre (aussi ne le suis-je pas), je mentirais publiquement, ouvertement, c'est ce que font, je crois, tous les ministres, et je ne dirais la vérité qu'à une seule personne, au roi, c'est ce qu'ils ne font pas. Si j'étais député et que je v oulusse avoir une action politique immédiate et devenir ministre (aussi serais-je très fAché d'être député], je mentirais h la tribune, et je ne dirais encore la vérité qu'au roi. Enfin, si j'étais député, uniquement en vue de l'avenir, alors seulement je ne me gênerais pas, et je dirais la vérité à tous, députés, ministres, roi, peuple surtout, et journaux, et cabarets, estaminets, République, Henri V et tutfi quanti.

Je suis sùr que je vous fatigue en divaguant, ainsi; vous devez commencer à croire que le soleil d'Afrique m'a frappé la tête : vous vous trompez ; nous ne sommes qu'en janvier, et vous pouvez tout au plus croire que ma faconde vous lâche son robinet d'eau tiède, comme M. Sauzet. Eh bien! si vous n'êtes pas content, gare à vous! Je crois que voici de l'eau glacée, et puis après de l'eau bouillante!

Dix millions ont été demandés et obtenus pour les éventualités des affaires d'Orient, et doivent être maintenant bien entamés ou mangés; il faudra réclamer bientôt de nouveaux fonds ; l'Angleterre en a dépensé au moins autant, la Russie autant et l'Autriche un peu moins. Je demande que l'on pose à la Chambre cette simple question, et qu'on la répète a satiété par la presse : Ces 30 à -40 millions, s'ils avaient été employés par les puissances européennes h faire le canal de Suez ou à assainir Constantinople, en payant l'armée égyptienne qui aurait fait le canal avec l'aide d'un personnel européen, ou l'armée du sultan, qui aurait démoli et reconstruit les quartiers empestés de Stamboul, n'auraienl-ils pas été mieux em-

ployés, politiquement, philantropiquement, commercialement, moralement, religieusement? Ces cinq adverbes joints font admirablement, et j'arrête là le robinet #lacé, à Y usage des Ch. Dupin.

Oui, nous devons faire renaître de ses cendres la bibliothèque d'Alexandrie, ressusciter ces grandes momies de Memphis que nous avons dépouillées do leurs bandelettes pourries, et aider le Christ à retrouver sa tombe et son berceau. Nous devons aller de Marseille à Bombay sans changer de bateau, et écraser la peste à Constantin nopleetà Smyrne. Il faut que du Caire, d'Alger, du Sénégal et du Cap, quatre Européens puissent se donner rendez-vous a jour fixe à Tombouctou, et que Combes l'Abyssinien vienne les y retrou- • ver en partant de Gondar. Pour tout cela, messieurs les députés, il faut tout simplement dire aux Turcs, aux Egyptiens et aux Arabes, dire aux Russes et aux Anglais, que vous voulez cela, et' rien que cela. Si vous mettez toujours le poing sur la hanche et flamberge au vent, celui-ci contre le Rosse, celui-là contre l'Anglais, un autre contre Méhémet-Ali, Un autre encore contre les Turcs, un autre enfin contre Abd-eï-Kader, sans dire votre but, c'est puéril et absurde. Dites à Méhémetr-Ali : Tu seras détrôné si tu ne veux pas que je fasse un canal à Suez et que j'y passe librement, rien de mieux. Dites à Kosrofî-Pacha : Je t'étrangle si tu ne veux pas que je tue la peste, c'est parfait. Dites aux Russes que, s'ils no veulent pas vous aider à désempester Constantinople , vous le ferez 8<in$ eux y et aux Anglais que, s'ils no veulent pas vous aider a faire le canal de Suez, vous leur ferez payer ce passage que vous ferez sans eux, rien de mieux encore, et ils n'ont certes pas a se formaliser d'un langage si généreux. Mais dire aux Anglais : 11 faut que Méhémet-Ali soit fort pour vous empêcher d'aller aux Indes, si cela lui plaît ; aux Russes : H faut que le sultan soit assez soutenu par nous pour vous enfermer dans votre Mer Noire, si tel est nôtre bon plaisir; enfin dire au sultan et a son pacha révolté : Vous vous arrêterez tous deux au Taurus, et vous dormirez en paix chacun chez vous, c'est sot et niais. Or, tel est le résumé de toutes les opinions.

Ceci est le passage du robinet glacé au robinet bouillant ; c'est du tiède, vraiment à l'usage des modérés; mais voici Peau bouillante :

Les députés sont plus empestés que Constantinople ; le sable du

• désert n'eat ^s plus aride que TintoHigonce dos ministres;, nn*

Kader, Kosreff-Pacha ont do la dignité, do l'énergie et de l'intelligence à revendre à tous les maîtres de l'Occident. Et nous prétendons les arranger, les civiliser \\ notre guise ! Mais nous sommes fous, et nous serons punis de notre aveuglement.

A Igor enterrera encore des milliers de Français et des millions do francs, parce que nous voulons coloniser comme on colonisait à l'époque où Tons emparait d'un pays peuplé d'à ntropophages; comme on colonisait lorsqu'on taisait la traite de noirs, lorsqu'on réduisait en esclavage les ennemis vaincus, lorsqu'on les exterminait comme hérétiques, en un mot, lorsqu'on ignorait qu'il fallait s'émtocier avec eux.

Nous perdrons nos belles paroles et nos agaceries a l'Egypte, tandis que les Anglais qui menacent et injurient le pacha, nous seront préférés, parce que les Anglais doivent finir par y être préférés.

Nous serons joués à Constantinople par les Russes, malgré toutes nos finesses, parce que les Russes doivent finir par être les initiateurs européens de l'Asie-Mineure.

Nous serons bafoués par l'Orient , par l'Europe, par l'Amérique; nous, la grando nation, nous le Christ des peuples, nous aurons notre croix, nos clous aux pieds et aux mains, notre couronne d'épiues... si Dieu n'écrase pas sous sa parole sacrée notre bavardage athée, s'il ne pose pas son pied sur la tribune corrompue et sur la presse corruptrice, s'il n'étend pas sa main sur nous pour designer ses élus, lui, le grand électeur!

Nous sommes bien près d'une de ces manifestations divines, cl, de ce point de vue, tous les embarras extrêmes de notre position n<* paraissent plus que des occasions et des moyens d'en accélérer l.i venue. Notre faiblesse en Orient, nos revers en Algérie sont les pendans de cette lassitude et de ce profond dégoût que tous les hommes forts éprouvent aujourd'hui en France; la crise approche, parce qu'il faut enfin dénouer ces inextricables nœuds dans lesquels une politique au jour le jour nous empêtre depuis un demi siècle.

Telle est la parole que devraient prononcer aujourd'hui les nom-

me* dont la voix a du retentissement et qui sentent passer sur leur front le souffle de Dieu ; parole d'espérance et de foi qui entraîm» vers l'avenir, en môme temps qu'elle l'appelle et l'attire ; parole de découragement et de mépris, il est vrai, pour le présent; mais qui donc n'est pas un peu découragé ? qui donc estime ce monde de bassesses et de corruption? D'ailleurs, ce mépris du monde, tel qu'il est, empêche-tril de croire que , tel qu'il est , il renferme tous les élémens opprimés de son salut? Dieu m'est témoin du contraire.

POLITIQUE ÉTRAMÈRÏ.

QUESTION D'ORIENT

Alger, septembre. 1840.

Page 1