‹ Correspondance politique et administrative de Miromésnil; premier président du Parlement de Normandie (volume 2)Chapitre 23 sur 121 · XVII. — Août · texte numérisé non relu

XVII. — Août

B. de M. Lormier. — Original, signé.

[Sans date.]

M ONSEIGNEUR,

J’ay reçu la lettre que vous m’avés fait la grâce de m’écrire, en m’envoiant le place! que vous ont adressé les

officiers du baillage ei siège présidial de Rouen, pour vous suplier de ne point accorder de provisions au sieur Trugard, qui a traité de l’office de lieutenant général de police de leur siège.

Lorsque le sieur Varnier fut mort, quelques personnes, qui prennent intérêt au sort de sa veuve et de ses enfants, vinrent me trouver pour me dire que le sieur Trugard pensoit à traiter de l’office de lieutenant général de police, mais qu’il ne vouloir pas le faire sans sçavoir auparavant si j’y donnerois mon agrément. Ces mêmes personnes me dirent que le sieur Trugard étoit fils d’un chandelier. J’avoue que la naissance me parut bien au-dessous de la distinction que doit avoir une charge de lieutenant général. Cependant comme Je sçavois que la succession du sieur Varnier n’étoit rien moins qu’opulente, qu’il laissoit des enfans mineurs et beaucoup de dettes, comme on m’assuroit que le sieur Trugard étoit fort riche et en état de payer la charge en question fort cher et en argent comptant, Je ne voulus pas lui donner d’exclusion totale, mais Je dis qu’il falioit qu’il commençât par s’assurer du suffrage des officiers du baillage, et que, s’il l’obtenoit, Je ne lui serois pas contraire. Le lendemain ou le surlendemain, il se fit présenter à moy par le sindic des avocats du Parlement, et Je lui dis la même chose. Il se fit proposer au baillage par le sieur Alexandre, lieutenant particulier, et, sur la proposition, le sieur de Couronne (i),

(i) Haillet de Couronne, l’érudit bien connu, était lieutenant général criminel et second président. Le bailliage avait pour premier président Le Pesant de Boisguilbert, qui avait succédé à son père, l’économiste, — Le lieutenant général de police présidait la chambre de police. Outre ces trois présidents, le siège comprenait encore dix autres magistrats, sans le Parquet. — Trugard de Maromme, malgré l’opposition du bailliage, obtint sa provision et fut installé en 1762; il était encore en fonctions en 1789.

lieutenant général criminel, et le sieur Alexandre furent chargés de venir me marquer la répugnancedu siège pour voir à sa tête un homme d’aussi médiocre naissance, et de me dire en même tems que le siège ne se portoit pas à un refus formel, mais qu’il me laissoit maître de décider de ses démarches. Je répondis que je ne pouvois guerres non plus rien prendre sur moy, qu'autant que le siège me parleroit plus affirmativement ; que, s’il refusoit absolument le sieur Trugard, je lui dirois de ne pas traiter, mais que, sans cela, je ne pouvois rien faire. Ils me quittèrent avec la même incertitude.

Le sieur Trugard étant revenu me retrouver, je ne lui parlai pas de l’entretien que j’avais eu avec les députés des officiers du baillage, mais je lui dis seulement que je lui conseillois de s’assurer parfaitement du suffrage unanime du siège, avant de traitter, et enfin, lorsqu’il me vint dire qu’il en étoit assuré, je lui répondis qu’il pouvoit traiter, pourvu qu’il fût bien certain d’être agréé de tout le monde.

11 paroît, par le placet, que le sieur Trugard s’étoit fiatté mal à propos et qu’il a traité un peu légèrement. Deux lettres de la dame Trugard, sa mère, et de sa femme, que j’ai l’honneur de vous envoier, vous convaincront aisément que les faits contenus dans le placet des officiers du baillage sont assez vrais. Au surplus, je suis assez embarrassé quel parti prendre dans cette affaire. Je sçais combien il est dangereux de donner des emplois importans à des gens de très basse extraction; mais d’un autre côté je vois que le sieur Trugard a achepté cent mille francs une charge qu’il auroit de la peine à revendre le même prix. Enfin je suis encore balancé vivement par le dégoût que la réception du sieur Trugard causeroit aux officiers du baillage, tandis que tous les tribunaux ont

plus besoin que jamais d’être encouragés par des marques de distinction. Je suis bien assuré que, si vous accordés des provisions au sieur Trugard, les officiers du baillage le recevront avec soumission, mais je suis aussi bien certain que ce sera avec douleur; ainsi je ne puis que me soumettre moi-même à ce que votre sagesse jugera à propos de faire.

Je suis, avec respect. . .

Miromenil.

XVII!. — 4 septembre 1758.

B. de M.Lormier. — Autographe (i).

MIROMESNIL A LAMOIGNON

Monseigneur,

J’ai vu les principaux officiers du baillage, au sujet de M. Trugard. Ils sont disposés à obéir, si le Roy juge à propos de leur donner M. Trugard pour lieutenant général de police; mais je ne puis vous dissimuler que ce sera avec la plus grande consternation, et qu’il n’y en aura aucun qui aille au siège de police lorsqu’il y présidera.

Leur indisposition a été principalement augmentée par les hauteurs de la femme de M. Triigard, qui a été trouver la pluspart d'entre eux, et les a traittés avec toutte l’aigreur possible, à l’occasion des difficultés que l’on fait à son mary. Il est certain. Monseigneur, que, si vous donnés des provisions au sieur Trugard, la désunion et

(i) En marge, delà main de Lamoignon; « Rép\ondu\ 17 sep~ tembre 1758. «

l’aigreur se mettront dans cette compagnie qui jusques à présent a toujours été fort unie. M. Trugard est un honneste homme, mais il est extrêmement borné, et sa femme, qui a de l’esprit et de la fierté, exerce sur lui l’empire le plus absolu. Jamais il ne pardonnera à ceux qui se sont opposés à sa réception; sa femme l’animera sans cesse, et le trouble sera nécessairement l’effet naturel de cette inimitié. 11 faut, pour que la justice soit bien rendue, qu’il y ait de la concorde dans les tribunaux, et je vous avoue que je tremble pour le baillage de Rouen, si M. Trugard y entre ( i ).

Enfin, Monseigneur, si vous permettés que je vous parle naturellement, je ne serois pas fâché qu’une marque de sévérité dans le choix des officiers du baillage servît à autoriser celle que j’apporte dans le choix de ceux qui se présentent pour être conseillers au Parlement. Si vous persistés. Monseigneur, dans les mêmes dispositions, permettés que je vous suplie de donner l’exclusion formelle à M. Trugard, afin qu’il ne se flatte pas davantage, qu’il cesse de vous persécuter par ses instances et qu’il voie à trouver un acquéreur pour sa charge.

Je vous demande mille pardons du grand détail de celte lettre, mais j’ai cru nécessaire devons fendre compte de louttes les circonstances qui ont rapport à cette affaire.

Je suis, avec un profond respect...

Miromknil.

Ce 4 septembre lySS.

Madame de Miromenil vous demande la permission de vous assurer de son respect.

(i) Suivent quelques détails sur la délibération du bailliage, qui eut pour effet l'envoi au Roi d’un mémoire contre la candidature de T rugard.

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