‹ Correspondance politique et administrative de Miromésnil; premier président du Parlement de Normandie (volume 2)Chapitre 84 sur 121 · CIV · texte numérisé non relu

CIV

tendait être traittées avec la même dureté par le roy de Prusse et par M. de Boynes (i).

Ce bel ouvrage fut lu une seconde fois, et l’assemblée continuée au 3. Lorsque nous commençâmes, le 3, à examiner les remontrances, article par article, les partisans de l’ouvrage déclarèrent que, si on le critiquoit, ils le retireroient, et, lorsque quelqu’un parloit contre leur sentiment, ils l’interrompoient, en sorte que l’on ne fit pas grand ouvrage le matin.

On se rassembla le soir; ce fut à peu près la même chose, 1 on ne put obtenir que quelques changements de termes. A six heures, un accès de fièvre, que j’avois depuis deux heures, devint si fort que Je demandai permission de me retirer; l’assemblée fut levée, et l’on convint de se rassembler le 4 au matin.

Le 4, J’avois un peu de fièvre, mais elle ne m’empescha pas d’aller au palais. On continua la lecture de l’ouvrage. Dans la discution d’un morceau qui paroissoit trop dur, un conseiller s’avisa de laisser échapper un terme qui me parut contraire au respect dû à la personne du Roy. Je luy disaussitost : Monsieur, blasmés tout ce qui est mal et relevés touts les abus, mais faites-le avec le respect qui est dû au Rojr, et duquel on ne doit jamais s'écarter lorsqu'on a Vhonneur de sceoir dans le Parlement. Il me répondit de ne me pas fascher, et cela d'un ton assés singulier. Je lui répliquai : Monsieur, je ne me fasche pas, je fais mon devoir, et je remplis Vobligationdu serment que fai pretté au Roy et à la Compagnie ; vous êtes respectable à touts égards, respectés vous donc vous même, et donnés icy l'exemple que vous devés y donner.

(i) Premier Président de Besançon.

Quelque tems après, on vint à l’article de la Hesse, du païs de Gueldre et de la Saxe; la pluralité fut pour le retrancher, et, lorsque mon rang fut venu de dire mon avis, je m’expliquai ainsi : Je suis du même avis^ parce que si nous trouvions un passage semblable dans quelque ouvrage que ce fût, nous punirions l’ouvrage et l'auteur.

Comme l’on fit encore quelques corrections, celuy qui avoit présenté les remontrances dit que, si la Compagnie continuoit à les critiquer, il étoit plus simple de les rejelter tout à fait. La peur de voir prolonger la cessation du service engagea la pluralitéà dire qu’il falloit les garder, mais les corriger, et que l’ouvrage une fois présefité appartenoit à la Compagnie. Alors je dis que je pensois, ainsi qu’un grand nombre de messieurs, que les remontrances n'étoient pas écrites avec décence, qu’elles n’étoient pas assés bien faites pour paroxtre sous le nom d’un corps aussi auguste que le Parlement, ny pour être mises sous les ieux du Roy, mais qu'il falloit tout sacrifier pour reprendre P administration de la justice, ce qui ne pourroit pas se faire si tost, si Von entreprenoit de faire un nouvel ouvrage ; que par conséquent j’étois d’avis que Von se bornât à corriger celui qui nous étoit présenté et à en adoucir les expressions. L’assemblée se sépara et fut continuée au 5.

Enfin, le 5, au matin, un de mes amis m’écrivit pour m’avertir que l’on devoit porter une plainte contre moi aux chambres assemblées sur tout ce que j’avois dit la veille. Avant d aller au palais, je priai un conseiller qui est fort de mes amis de prévenir de cet incident touts ceux qui sont bien disposés pour moy. Il se rendit au palais un peu avant moi, et s’acquitta très bien de cette commis¬

sion.

Je fus au palais à l’heure marquée et ne fis semblant d’être prévenu de rien. Aussiiost que j’eus pris ma place et que chacun eut pris la sienne, je priai celui qui avoit coutume de lire les remontrances de continuer la lecture. 11 tira, sans me répondre, un papier de sa poche et lut une vive réclamation au nom des rédacteurs contre ce que j’avois dit la veille, et déclara qu’après l’offense que je leur avois faite ils ne pouvoient plus faire paroître les remontrances.

A l’instant, plusieurs personnes dirent avec fermeté que l’on ne connoissait pas les rédacteurs puisqu’ils n’avoient pas voulu se nommer, que d’ailleurs les opinions étoient libres, et que chacun pouvoit dire son avis sans que qui que ce soit eût droit de s’en offenser. On me pria de prendre les voix afin de faire décider par la Compagnie s’il étoit ou non au pouvoir des prétendus rédacteurs de retirer leur ouvrage.

Je conservai un grand sang froid; je pris les avis, et la pluralité décida que l’ouvrage ne pouvoit pas être retiré, et il n’y eut que quatre personnes qui osèrent soutenir le contraire. Alors je dis. Messieurs, mon respect pour la Compagnie mHmpose silence, ainsi je n'entrerai pas dans des détails auxquels je n aurais pu me livrer qu''avec douleur. Il est de principe que, tant que l’arresté deffinitif portant que les remontrances sont approuvées et qu’elles seront envoiées n’est pas porté sur le registre et signé, il est libre d’adjouter les réflexions qui ont pu échapper et de revenir même contre les articles qui ont passé à la pluralité ; ainsi je n' ai fait autre chose qu''user du droit, qui appartient à quiconque a l’honneur de participer à vos scéances, de donner librement son avis. Les expressions dont je me suis servi étoient justes, elles m’ont été dictées par mon \èle pour

l'honneur de la Compagnie et par la connoissance que fai de mes devoirs ; personne n'est en droit de s''en offenser. Soutenu par ma propre vertu., f ose le dire, la pureté, la fermeté de mes actions feront toujours connoitre quels sont mes sentiments pour mon maitre et pour le corps que j'ay' l'honneur de présider, et, si je suis fasché de la réclamation, c'est seulement pour ceux qui ont eu le malheur de la faire.

Ce discours en imposa à mes enemis, et ils furent obligés de faire paroître de nouveau leur ouvrage. Je le critiquai avec plus de force que Je n’avois encor fait, et, mes avis étant assés souvent adoptés, l’on en retrancha beaucoup de choses.

La lecture finie, on proposa de parler des arrestés qui concernent les intendants; les uns vouloient en parler, prétendants que cela n’empescheroit pas d’en reprendre la suitte; les autres ne le vouloient pas, parce qu’ils prétendoient qu’il valloit mieux garder le silence à cet égard et reprendre la suitte des arrestés en reprenant le service.

Alors je dis, Messieurs, je crois que la Compagnie doit traitter dans ses remontrances l’article des intendants et, lorsqu'elle aura repris le service, elle délibérera sur la question de scavoir si elle reprendra la suitte de ses arrêtés. Mais, avant de faire Vun et l'autre, je vous prie de permettre que je vous fasse apporter l'ordonnance d'Orléans, l’ordonnance de Blois, l'ordonnance de Moulins et l'édit de iSgy ; ce sera dans ces loix que vous trouverés les véritables principes de votre compétence et que vous pourrés voir de quelle manière vous pouvés traitter raisonnablement l'article des intendants, et constatter les abus qui les concernent , ainsi que l'usage que vous pouvés faire des connoissances que vous acquérerés à cet égard.

Il fut arresté de faire le lendemain la lecture des ordonnances que j’avois proposée. Hyer 6, nous nous assemblâmes le matin. J’avois eu soin de faire mettre sur le bureau les ordonnances dont j’avois proposé la veille de faire la lecture. Je m’aperçus que plusieurs personnes lurent les articles de ces ordonnances que j’avois marqués, ce qui m’engagea à ne rien presser, atin de leur donner le temps d’y réfléchir. Car par ces ordonnances nous ne sommes autorisés à dresser des procès-verbaux des exactions que pour les envoier au Roy, et non pas pour faire le procès aux personnes chargées de ses ordres.

Lorsque nous fûmes en place, l’on proposa de faire une nouvelle lecture des remontrances. Je ne m’y opposai pas, et le morceau de Bezançon fut critiqué par tant de personnes qu’il fallut nécessairement se résoudre à le retoucher. Les partisans des remontrances menacèrent encore de les retirer, mais leurs menaces furent bientost appaisées. Un conseiller de mes amis dit que, si ces messieurs voulaient absolument priver la Compagnie de leur ouvrage, il avait dressé des remontrances qu' il n' avait pas osé proposer, mais qu'il les donnerait, si la Compagnie le lui ordonnait et qu'il les soumettrait à la critique sans qu'elle pût luy causer le moindre chagrin, quelque sévère qu'elle pût être. Il adjouta qu'il ne priait pas la Compagnie d'accepter son ouvrage, mais qu'il l'en avertissait seulement, et qu'il obéirait si on lui ordonnait de le lire.

Cette proposition fut un coup de foudre pour nos gens de party; ils devinrent d’une douceur admirable dans la crainte que l’on ne rejetta leur ouvrage. Plusieurs personnes, picquées de la scène que l’on m’avoit fait la veille, vouloient que mon amy lût ses remontrances, mais je lui fis signe de n’en rien faire, et j’engageai la Compagnie à

se contenter de corriger les anciennes. En effet, si Ton avoit lu les nouvelles remontrances, je suis persuadé que le party contraire auroit fait naître tant de difficultés que nous aurions encor été assemblés pour cet examen pendant un mois, et j’aime mieux risquer de mauvaises remontrances et que la Compagnie reprenne l’administration de la justice.

Nos faiseurs de remontrances effrayés essuièrent patiemment une nouvelle critique de leur mauvais ouvrage, et enfin ils ont consenty que deux hommes plus raisonnables qu’eux travaillassent aujourd’huyà le rendreleplus supportable qu’il sera possible. Nous devons nous assembler demain pour lire les nouvelles corrections.

Nous nous sommes assemblés aujourd’huy pour la forme à dix heures et demie, et à onze heures nous avons tenu les appaux du baillage de Gaux. J’espère que demain nous finirons les remontrances et que nous reprendrons le service ordinaire vendredy.

Je ne sçais si je réussirai à empescher que l’on ne reprenne la suitte des arrestés, mais j’espère du moins que la lecture des ordonnances de Blois, d’Orléans et de Moulins rallentira beaucoup l’ardeur des gens trop zélés, qui souvent ne font des fautes que parce qu’ils ne sont pas assés instruits.

Voilà, Monseigneur, le détail exact de ma conduitte depuis quelques jours. Je désire fort qu’elle soit agréable au Roy et à vous, et je vous prie de trouver bon que je vous rende toujours compte de touts les événements, sans jamais nommer personne, parce que je crois que mes devoirs se réduisent à deux points principaux : le premier de servir le Roy de tout mon pouvoir, et je ne m’y épargnerai pas; le second, de conserver touts les membres du corps dont Sa Majesté a daigné me confier la conduitte.

Je désire fort que le ciel bénisse mon travail et que je puisse réussir dans l’un et dans l’autre de ces deux points, ou du moins, si je ne réussis pas toujours, qu’il me fasse la grâce de n’avoir rien à me reprocher.

Je me porte mieux, voicy le troisième jour que je passe sans fièvre.

Je suis, avec respect. . .

Miromknil.

A Rouen, ce 7 janvier 1761 au soir.

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