CXIV. — 9 février
B. M. R., ms. Y. 241 (12). — Minute,
MIROMESNIL A LAMOIGNON
Le Parlement me charge de me retirer vers le Roy pour justifier auprès de Sa Majesté ses principes et sa conduitte.
Monseigneur,
9 février 1761.
Vous serés sans doute surpris de l’arrêté de ma Compagnie, et je le suis encore moi-même. Je ne m’attendois nullement à cet évènement, et il me flatte d’autant plus que la plus part de messieurs du Parlement ne s’y sont déterminés que par une espèce de conflance en moy.
Ce qu’il y a de singulier, c’est que l’avis de me charger de me retirer vers le Roy a été proposé par les esprits les plus échauffés, et, dans le premier moment, les gens raisonnables n’ont osé l’adopten parce qu’ils ont pensé que c’étoit un piège que les autres me tendoient. Mon avis avoit été de faire de nouvelles remontrances, d’y traiter les principes, mais de consulter pour cela les meilleurs auteurs et les ordonnances, et de le faire sans aucune partialité, et, quant au stile, de n’employer que des expressions respectueuses et de s’efforcer à montrer la plus grande modération.
L’on avoit proposé de donner nos démissions; quelques personnes avoient ouvert l’avis de quitter seulement le service; enfin l’on avoit proposé de se contenter de faire un arrêté, contenant que les remontrances que le Roy nous a rendues seroient conservées au greffe, pour être de nouveau présentées au Roy dans un tems où S. M. seroit plus disposée à nous entendre et à nous donner des marques de sa confiance et de sa bonté.
Tous ces avis s’étoient réduits à trois, sçavoir de faire un arrêté et rien de plus, de faire de nouvelles remontrances, ou de me prier de me retirer vers le Roy. L’avis des remontrances s’étant trouvé le plus faible, [on] a été obligé de se réduire à l’un des deux autres, et tous ceux qui étoient de cet avis sont revenus à celuy de me prier de me retirer vers le Roy, afin de justiffier la Compagnie dans l’esprit de S. M. ; par ce moyen ce dernier avis est devenu le plus nombreux. Alors j’ai représenté que la commission dont l’on me chargeoit étoit bien délicate, et j’ay dit que, si le Roy me permettoit d’aller à Versailles, je priois la Compagnie de trouver bon que deux de messieurs du Parlement vinssent avec moy pour m’aider de leurs lumières. Une grande partie de ces messieurs ont dit que je m’acquitterois bien seul de cette commission, mais que, si j’exigeois absolument que quelqu’un m’accompagnât, l’on ne pouvoit pas me le refuser et qu’il n’étoit personne qui ne dût s’en faire un honneur et un devoir.
Les gens un peu échauffés ont soutenu que je devois aller seul. J’ay dit que je laissois cet objet à la décision de la Compagnie, et alors tout le monde s’est réuni pour m’inviter à aller seul. C’étoit bien ce que je désirois dans le fond de l’âme.
Lorsque cet arrêté a été délibéré, un conseiller au Parlement a dit qu’il falloit le rédiger et qu’il devoit contenir les objets que je traiterois en présence du Roy ; en même tems il a lu un projet d’arrêté, beaucoup plus violent et plus indécent encore que les remontrances que le Roy nous a rendues. Alors j’ay remarqué avec satisfaction l’indignation peinte sur le visage du plus grand nombre; j’ay vu que l’on sentoit que la proposition de m’envoier à Versailles n’avoit été qu’un piège, que m’avoient voulu
tendre ceux qui ne m'aiment pas, afin de me compromettre personnellement. Alors j’ay pris la parole ainsi : « Messieurs, je crois que l’arrêté de la Compagnie doit être aussi simple que l'a été sa délibération, et qu’il doit se réduire à me charger de faire connoitre au Roy la pureté de vos intentions et de votre conduite et à obtenir de sa bonté la Justice .que mérite votre zèle. Ce n’est pas que je refuse de dire tout ce que la Compagnie me chargera d’exposer à Sa Majesté, et je vous assure que, si elle le vouloit, je dirois mot pour mot tout ce qui est dans le projet que je viens d’entendre, quoiqu’il fût dangereux de l’adopter, car je ne veux jamais me séparer de vous. » Alors tout le monde s’est écrié que ce n’étoit pas l’intention de la Compagnie, et j’ay eu le plaisir de voir rejetter avec dédain le projet d’arrêté, et cela avec un empressement singulier.
L’arrêté a en conséquence été rédigé tel que je vous l’ai envoié et il est très simple et très respectueux (i).
Aussitôt que celte opération a été finie, j’ay eu soin, pour entretenir les bonnes dispositions du plus grand nombre de messieurs du Parlement, de prier les anciens de chaque Chambre de m’aider à dresser le plan du discours que je ferois au Roy. Cela a fait un bon effet, et, lorsque j’aurai travaillé avec eux, je ferai part de l’ouvrage aux chambres assemblées.
Il est à désirer, Monseigneur, que le Roy veuille bien ne me pas refuser la permission d’exécuter l’arrêté de ma Compagnie. Je tâcherai de composer le discours que je ferai à Sa Majesté d’une manière qui ne puisse pas luy
(i) Il est ainsi conçu : « M. le P. P. sera prié de se retirer par devers ledit seigneur Roy pour lui faire connaître la pureté de la conduitte et des intentions de son Parlement et obtenir de sa bonté la justice qui lui est due. » {Registre secret.)
déplaire; et, si l’hommage que je luy porterai au nom du Parlement peut luy être agréable, et mériter que je rapporte à ma Compagnie une réponse consolante pour les gens raisonnables qui m’ont si bien servi aujourd’huy, cela sera peut-être suffisant pour établir de plus en plus mon crédit sur leursesprits, et pour me faciliter les moyens de rétablir l’ordre et d’épargner en même tems au Roy la peine de voir des troubles continuels dans son Parlement, et aux magistrats sensés la douleur d’être sans cesse confondus avec ceux qui pensent moins sagement qu’eux.
Je suis, etc.