CCCXCI. — 22 février
B. M. R., ms. Y. 241 (3). — Minute : « A M. Delaverdy
ie 22 février 1764. »
MIROMESNIL A L'AVERDY
Monsieur,
J'ay reçu aujourdhuy votre lettre du 21 de ce mois, avec le projet de lettres patentes pour faire rentrer M'* du
(i) Ces projets étaient celui du discours à tenir à Miromesnil, soit seul, soit accompagné de plusieurs autres magistrats, et celui ies lettres patentes prévues pour la reprise des fonctions judiciaires et l'oubli du passé.
Parlement dans leurs fonctions, révocquer les deux arrêts du Conseil et imposer silence sur tout le passé, et, avec, le projet de discours du Roy. Je vous suis infiniment obligé de cette marque de confiance. Je ne vois rien à y changer, et, en mon particulier, je pense que M^^ du Parlement pourront en être satisfaits, d^autant plus que les arrêts du Conseil sont nomémeot révocqués, ce qui est un grand point. Au surplus il sera bon que d^cy au 1 2 de mars vous aiez soin de profiter de vos correspondances avec M. Dufossé et avec M. Le Coûteux, pour les persuader sur la nécessité de Tenregistrement de la déclaration du 21 novembre dernier, afin quMh puissent en persuader d^autres.
Je crois M. Le Coûteux discret, et la confiance qu^l m'a marquée en me parlant de sa correspondance avec vous a encore augmenté la bonne opinion que j'ay toujours eu de luy. Cependant je ne luy montrerai point les projets que je vous renverrai demain avec cette lettre, s'il vient, comme je l'espère, travailler avec moy cet après midy sur les controlles, parce que je crois qu'il est bon qu'il ignore que je sois en correspondance avec vous. En effet, s'il apprenoit que vous m^avés communiqué ces deux projets, il me sçauroit mauvais gré de ne luy avoir pas fait plustôt confidence de mon intelligence avec, vous, et me voudroit peut-être du mal d'avoir été plus circonspect avec luy qu'il ne l'a été avec moy. Il me sçroit facile de me justifier en luy disant que je ne pou vois pas sans votre aveu dévoiler un secret que vous m'aviez confié, mais peut-être cène excuse, quoique très légitime, ne seroit-elle pas suffisante pour l'empêcher de conserver intérieurement contre moy un ressentiment qu'il faut éviter, et alors il cesscroit d'être de mes amis, ce qui m'af&igeroit ;
peut-être mon appréhension est-^lle vaine, mais je pense qu'on ne pesche guerres par trop de circonspection.
Me permeitrés vous, Monsieur, de vous faire une observation sur le discours du Roy? Ne seroît-il pas à propos que Sa Majesté me dît qu^elle a pris en bonne part la lettre que j'ay pris la liberté de luy adresser le t6 décembre dernier. Je vous avoue que je désirerois fort qu'elle me fît cette grâce. Tout le monde sçait que j'ay écrit cette lettre; tout le monde sçait qu'elle avoit pour objet de suplîer le Roy de révocquer les deux arrêts du Conseil du 24 aoust et du 17 novembre dernier. Il me semble qu'il seroit à désirer pour mon honneur que le Parlement et le public pussent penser que le Roy n^a point désapprouvé ma démarche, et que le discours du Roy qui sera mis sur les registres du Parlement contint un monument de la pureté de ma conduite, afin que la postérité puisse sçavoir que, si j'ay été le seul officier du Parlement qui n'ait pas donné sa démission, je n'ai pas pour cela abandonné mon corps et que je n'ai eu d'autre intention que de me conserver pour le bien du service du Roy, pour l'avantage de ma Compagnie et pour l'utilité de la province.
Je vous demande donc en grâce, Monsieur, d'engager le Roy à ajouter, au commencement de son discours, ces mots, Tay pris en bonne part la lettre que vous m'avés adressée le 16 décembre dernier, et je vous ai mandé pour vous charger de dire à mon Parlement, etc. Ce peu de mots, venans de la bouche du Roy et faisant partie de son discours, suffit pour mettre mon honneur en sûreté et pour que l'on ne puisse pas reprocher un jour à mes enfans que leur père auroit abandonné son corps, tandis qu'il est bien vray que je n'ai fait que ce que j'ay cru devoir faire en bon sujet, en bon citoyen et en bon
confrère. Ne me sçachcz point mauvais gré. Monsieur, d'oser vous parler de ce qui me touche personnellement, lorsqu'il s'agit des intérêts les plus importans de mon maître et de l'Etat ; vous sçavés de quel prix est l'honneur, nous en devons être jaloux pour nous et plus encore pour nos enfans, c'est leur premier patrimoine.
Je crains bien que vous ne trouviés dans le Conseil de la difficulté à faire adopter ma prière à ce sujet. M. le vice-Chancelier s'y opposera peut être ; les mesures qu'il avoit prises, au mois de novembre, pour me déshonnorer et pour me mettre dans le cas de quitter honteusement ma place, me font tout craindre de sa part. Je n'ai pas le lems de vous en dire davantage sur cet objet. Au surplus, Monsieur, le Parlement une fois rétabli, l'enregistrement de la déclaration du 21 novembre consommé, ma conduite approuvée par le Roy et par ma Compagnie, mon honneur sera en sûreté et le bien de l'Etat sera fait. Rien ne m'attachera plus à ma place; d'ailleurs j'ay bien des raisons pour désirer de la quitter, mais je ne le veus faire qu'avec honneur, c'est-à-dire en laissant après moy une mémoire digne d'un honnête homme. Mais je vous avoue que, si je suis assez malheureux pour que la satisfaction que je demande me soit refusée, je ne pourrai pas résister à la douleur que j'en ressentirai. Je vous ouvre mon cœur, parce que tout me persuade que vous le mérités. Rien de si noir, de si indigne, que la trame que quelques-uns de M" du Parlement, de concert avec M. le vice-Chancelier, avoient ourdi au mois de novembre pour me perdre d'honneur dans l'esprit du Roy, de ma Compagnie et du public. Ce n'a été que par un bienfait du Ciel, presque miracule.ux, que je l'ai découverte. J^ay dissimulé ma douleur, tant que l'intérêt du Roy et de l'Etat l'a exigé. Je ne veus me venger de personne; je ne
demande d'autre grâce que de voir le Roy approuver ma conduite par les deux mots que je vous suplie de l'engager à ajouter à son discours, de voir ma Compagnie rétablie, de présider à son rétablissement, etde quitter ensuite une place dans laquelle je serai toute ma vie exposé à des trahisons, que peut-être je ne serois pas toujours assez heureux pour découvrir et pour éviter; car enfin, Monsieur, sans la fidélité d'un de mes laquais, je n^aurais peut-être pas découvert celle que l'on me faisoit au mois de novembre dernier (i).
Quelque court que doive être le tems du voiage que l^on est déterminé à me faire faire, Monsieur, je vous suplie que je ne le fasse pas seul. Vous pouvés compter que ce seroit préparer à mes ennemis de nouveaux moyens de me nuire, et peut être de nuire au succès du plan que Ton propose. Il est bon que j'aie toujours des témoins de ma conduite, et c'est ce que je veux toujours avoir; mais l'on peut mander avec moy les deux anciens présidens, comme il me semble que le Roy le fait assez /Souvent pour le Parlement de Parb. Voilà, Monsieur, à quoy se terminent mes observations sur le projet qu'il paroît que le Conseil adopte par préférence.
Je ne puis cependant me refuser de vous dire que je vois avec regret que vous vous privés de l'avantage que vous auriez tiré des conférences avec les députés du Parlement.
Il est à présumer que la révocation des arrêts du Conseil, expressément portée par les lettres patentes, satisfera M^^du Parlement, et qu'ils ne feront pas difficulté de reprendre leurs fonctions; mais il me paroît^ par tout ce
(i) La nature des agissements dont M. se plaint ici, et auxquels il a déjà plusieurs fois fait allusion, m'ont complètement échappé.
qui me revient des discours qui se tiennent dans la ville, que le cadastre déplait à beaucoup de personnes. Cela ne me surprend pas. En vain Ton objecte, contre leur répugnance, que ce cadastre ne sera fait que sur des règlemens que le Roy envera aux Parlemens^ et, lorsqu'ils y auront été enregistrés, que ces règlemens ne seront faits eux mêmes que sur les mémoires des Cours souveraines, enfin que c'est Tunique moyen de répartir les impositions avec justice. Chacun paroît se retrancher dans un raisonnement, dont il ne veut point sortir, qui est que le cadastre n'a pour objet que de faire connoitre la véritable valeur des fonds du royaume, afin de tirer encore davantage des impositions, et ce sistème séduit beaucoup de personnes, les unes par la crainte de payer encore davantage» et les autres par Tappréhension de perdre bien des petites ressources que Ton a, pour se soustraire au payement des vingtièmes, par le secours des contre-lettres et des baux simulés.
Le don gratuit répugne à bien des personnes, à cause de la promesse^ faite par Tédit de son établissement, de ne pas le continuer pour quelque raison que ce fût. D'ailleurs il me revient que Ton se propose, sitôt que le Parlement sera rentré, de rechercher les controlleurs du domaine et de faire bien des actes qui, quoique faits en bonne vue, seront peut-être précipités et pourront vous donner encore de nouvelles affaires; des conférences avec vous pourroient éviter un grand nombre de ces inconvéniens. Je me réfère sur ce sujet à la lettre que je vous ai écrite avant hier.
J'oubliois de vous observer, Monsieur, que, si Ton mande avec moy quelques-uns de M'» du Parlement, ils pourront également répugner à aller chez M. Bertin; ainsi il faut toujours que vous tâchiez de faire persuader
sous main à ceux que l^on mandera, soit présidens^ soit conseillers, qu'il scroit peu convenable à la dignité de la magistrature de s^attacher à un point de cérémonial inutile et à une pique de pure vanité, et d'oublier le véritable ' intérestdu Roy et du peuple; et je ne puis finir ma lettre sans insister encore sur la nécessité indispensable de ne me ptis mander seul. Je vous avoue que j^aimerois mieux que l'on mandât qui Ton voudroit sans moy^ que de me mander seul, quoique je sente bien qu^il seroit fâcheux ^ pour moy dans la circonstance présente de n'être pas à la tête de la députation.
Je n'ai pas reçu votre lettre assez tôt pour faire partir ma réponse dès au jourdhuy, mais die vous parviendra encore assez à propos puisque ce n'est que pour le 1 1 que je dois être mandé.
Ne doutés jamais, je vous suplie, de mon respect et de mon plus sincère attachement.
Le 23, ûdjouié en post^seriptum :
Que M. Le Couteulx m^a écrit pour m'avertir que Ton alloit rassembler M" du Parlement à Rouen pour le 1 2 mars et que je serois mandé seul ;
Et que je lui ai répondu pour le remercier de sa confiance, et Tai prié d^écrire à M. le ControUeur général pour rengager à faire en sorte que je ne sois pas mandé seul (i).
(i) C« post-scriptum est de la main de Miromesnil.
CCGXCn. — 22 février 1764.
B. M. R., ms. Y. 241 (3). — Autographe.
LE Cer LE COUTEULX A Ml ROM ESN IL.
Pour vous seuL
Monsieur,
J^ay écrit ce matin à M. le Controsleur général en conséquence de la conversation que nous eûmes avant hier chez vous, pour ce qui concerne le rétablissement du Parlement et les moiens d^y parvenir, mais je reçois ce soir une lettre par laquelle il me paroist que nous sommes prévenus. 11 me mande que les lettres de cachet pour ordonner à M^* du Parlement de se trouver le 12 mars à Rouen sont à l'expédition. Je peux vous ad jouter encor que vous serez mandé seul, suivant les apparances, et qu^il faudra en conséquence que vous parties pour la Compagnie par un discours au Roy. Je conçois Temharas où vous allés vous trouver, dans Popinion où vous estes que plusieurs de la G)mpagnie veulent vous perse* cuter, que vous n^avéz point de crédit sur bien des esprits, et que vous n^avez point d^influance sur le succès de cette affaire. Désabusés vous en grâce de touttes ces préventions, trop nuisibles à votre santé et au bien général de la G)mpagnie. Pour moy, je ne crois point que vous deviez craindre que vos discours soient désaprouvés. Ils ne doivent pas Testre, si vous en prenés la mattière dans les différents sujets de remontrances qui ont été arrestés avant sa démission, et dans l'acte de démission luy même, qui est en la plus grande partie de votre composition. Je n^y adjouterois que deux choses : la premierre, qui ne sera sûrement pas désaprouvée par la Compagnie, est la
demande delà révocation des deux arrêts du Conseil inscrits sur nos registres. La seconde, qui seroit suivant mon sentiment plus risquable, que cependant je risquerois à votre place, seroit la demande d^un soulagement pour les peuples de la province, qui puisse les mestre en estât de payer des impôts sous le poids desquels ils courent risque de succomber, en attendant le rétablissement général qu'on leur fait espérer, et duquel rétablissement il fault qu^ils attendent le soulagement qui leur est nécessaire dans le moment présent.
Les différents objets de remontrances qui ont été arrestés, et les sentiments exprimés dans Pacte de démission font un espèce de testament qui contient la façon de penser du Parlement avant sa mort, qui ne sera ni démenti ni contredit ni désavoué à sa résurection. Faittes, je vous prie, un projet pendant que cet événement que je vous annonce n^est point encor divulgué, afin que, lors que les lettres de cachet seront venus, vous puissiés en conférer avec vos amis, car pour l'agrément général, c^est folie de le chercher, et c'est la pierre philosophalle à trouver.
J ^envoyé un exprès pour vous porter cette lettre et pour me raporter votre réponce, en cas que vous vouliés bien avoir*âssez de confiance en moy pour me faire part de vos résolutions.
Je viens d^aprendre, par une lettre de M. d'Epinay, que M^ de S* George a fait tapage au couvent. Je croiroisqu'à soa égard le meilleur parti à prendre seroit de la mettre à FHÔtel-Dieu, oti on luy feroit les remèdes convenables de bains froids, ainsy que je sçay que Ton a déjà fait pour une autre demoiselle attaquée de la même maladie. Pour moy, si votre bonté ne m'en eût pas débarassé, mon parti étoit déjà pris de la lier avec une bonne corde et je Taurois jettée à la rivierre avectouts ses habits,
ao2
sauf à la tenir au Ht apris, jusqu^à ce qu'ils eusaeiit été secs.
Je suis, avec uo profond respect.
Le CotrrsoLX.
A Oissel, ce 22 février 1 764.
{En marge, autographe :]
23 février, Répondu que je le prie d'engager M. te Control leur général à faire en sorte que je ne sois pas mandé seul; que, lorsque j'' aurai composé mon discours, je le lui communiquerai.
CCCXCUI. — 24 février 1764.
B. M. R., tns. Y. 241 (3). — Minute : •« A M. Delaverdy,
le 24 février 1764 ».
MIROMESNIL A L'AVERDY
Monsieur,
M^< du Parlement, qui sont à Rouen, se sont rendus chez moy ce matin à dix heures, suivant Tinvitation que je leur avois faite hier. Je les ai prié de m'^aider d^ leurs lumières; ils ont paru contens de ma conduite et des marques d'attachement qiie j^ay eu soin de leur donner dans les expressions dont je me suis servi. Les lettres du Roy étoient sur mon bureau, chacun a pris la sienne, et je ferai partir demain celles qui me sont restées pour quelques absens, et les accompagnerai d^une lettre polie pour chacun.
Il me paroît que je suis bien avec la très grande partie de Mrs du Parlement, et je ne négligerai rien pour tâcher de conserver cet avantage.
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Au surplus. Monsieur, je suis fâché que Ton ne prenne pas le parti de vous mettre à portée de conférer avec les députés du Parlement, car je crains toujours que la déclaration du 21 novembre n'éprouve des diflBcultés.
Permettés-moy de vous rappeller la prière que je vous ai faite à mon sujet dans ma lettre d'hier. Il est important que le Roy me marque avoir fait quelqu*attention à celle que j'ai pris la liberté de luy écrire, le 1 6 décembre dernier, en faveur de ma Compagnie. Mon honneur le demande, et je seroîs pénétré de douleur si cette grâce m'étoit refusée. D'ailleurs il est nécessaire, pour le bien du service, que ma Ck)mpagnie soit bien convaincue que le Roy approuve mon attention à m'efiForcer de concilier mes devoirs. Elle en aura plus de confiance en moy. Enfin Phonneur est le premier de tous les biens, et je veux le conserver. J'ay donc recours à vous, qui sentez mieux que personne ce qu'un magistrat doit désirer dans la position où je me trouve.
De grâce. Monsieur, que je ne sois pas mandé seul, que j'aie des témoins de toutes mes actions, et, si vous pouvés engager le Conseil à reprendre l'errement de mettre la Compagnie dans le cas de conférer avec vous par ses députés, faites tout ce que vous pourrés pour Tobtenir.
Je vous prie d'être assuré de tout mon respect et de tout mon attachement.
CCCXCIV. — 24 février 1764. B. M. R., ms. Y. 241 (3). — Autographe, non signé.
L'AVERDY A MIROMESNIL
Me marque qu'il tachera de faire mander plusieurs
magistrats avec moi, et doutte s'il pourra obtenir que le Roy me parle de ma lettre.
Je vais encore tâcher au comité de demain d^en faire mander plusieurs; je doute d'y réussir. A Tégard du mot sur votre lettre, outre la difficulté à le faire adopter ici, il me paroît qu'il pourroit peut-être mal prendre à Rouen. Cependant jy tâcherai, soit demain, si la matière y est disposée, soit ensuite. Je n'ai que le tems de vous renouveller les asseurances de mon sincère attachement.
Ce 24 février 1764.