‹ Correspondance politique et administrative de Miromesnil; premier président du Parlement de Normandie (volume 4)Chapitre 50 sur 89 · CCCXCV.— 26-27 février · texte numérisé non relu

CCCXCV.— 26-27 février

B. M. R., ms. Y. 241 (3). — Minute, autographe.

MIROMESNIL A L'AVERDY

Cette lettre n'a point étéenvoiée, attendu que la lettre de Af . le Controlleur général du 26, qui me marque qu'il y aura sept mandés avec moi, la rend inutile (i).

Monsieur,

J'ai reçu ce matin votre lettre du 24 de ce mois, par la quelle vous me marqués que vous prévoies quMl sera également difficile d'engager le Roy à mander avec moi quelques uns de M" du Parlement, et d'obtenir de Sa Majesté de me dire qu'elle a pris en bonne part la lettre que j'^ai pris la liberté de lui adresser le 16 décembre dernier.

Je vous avoue, Monsieur, que je suis on ne peut pas

(i) Quoi qu*elle soit demeurée à l'état de simple projet, cette lettre, qui fait honneur à Miromesn il, a paru mériter d'être recueillie.

plus affligé des difficultés que vous prévoies rencontrer à Foccasion de deux choses, dont l'une est essentielle pour le bien du service du Roy, et l'autre nécessaire pour mon honneur. Mon affliction ne m'empesche cependant pas d'être très reconnoissant de la bonté que vous avés de me promettre que vous ferés ce que vous pourrés pour obtenir Tune et Taùtre.

Quant à la première, c'est-à-dire à la nécessité de man* der avec moi quelques uns de M« du Parlement, je suis assuré que, si je suis mandé seul, Ton profitera de cette circonstance pour indisposer contre moi, si Ton peut, ma Ck)mpagnie, que Ton est très fâché de voir satisfaite de ma conduine. L'on cherchera à équivoquer sur les choses les plus indifférentes; Ton relèvera des termes auxquels, dans toutte autre circonstance, on ne feroit pas même la moindre attention ; enfin Ton s'efforcera de donner un air de défaveur à tout ce que je rapporterai. Et cela, uniquement afin de faire retomber sur moi tout ce que Ton pourra persuader aux autres de prendre en mauvaise part. Et telle chose, qui seroit très bien prise, si j'étois accompagné de quelques témoins de ma conduitte, pourra rétre mal uniquement parce que j'aurai été seul. Je puis vous assurer. Monsieur, que le nombre de ceux de M« du Parlement qui me veulent du mal est très petit, et que la plus grande partie de ma Compagnie m'aime, m'estime ; on rend justice à la pureté de ma conduitte et de mes intentions, mais, quelque peu considérable que soit le nombre de mes ennemis, ils sont dangereux, et Texpérience ne m'a que trop fait connoitre qu'il n'est rien qu'ils ne soient capables de faire pour me nuire. Je vais vous en citer un trait qui n'est pas de vieille datte.

Jeudy dernier, la façon dont je me conduisis pour assembler chez moi M'^ du Parlement, ce que je leur dis

en leur rendant compte des ordres que le Roy m^avoit envoie pour eux, la politesse dont j'accompagnai touttema conduitte, satisfirent générallement tout le monde. Je fus cependant averty par un conseiller au Parlement de mes amis^ qu^en sortant de chés moi il s'étoit trouvé avec quelques uns de ces messieurs, et qu^un ou dVux d^entre eux avoient voulu insinuer sourdement aux autres qu'ils s^avaient que je demandois que le Roy me mandât seul à Versailles, avant de rassembler la Compagnie au palais. Il me dit aussi que, par bonheur, deux anciens conseillers, hommes de probité et de mérite, qui étoient présents à ce proposi avoient pris hautement la parolle et avoient dit qu'ils étoient persuadés du contraire, et qu'ils me connoissoient trop sensé pour désirer d*étre mandé seul dans une circonstance aussi délicate. Jugés donc, je vous prie, Monsieur, si, dans un moment oU tout le monde est content de moi, il se trouve des gens capables de vouloir insinuer de pareilles faussetés, de ce que je dois craindre si Ton prend le party de me mander seul. Vous avés le coeur sensible, vous êtes disposé à me donner la confiance que mérite un homme d'honneur, vous m'avés prévenu par des marques de cette confiance, et je ne pense pas que ma correspondance avec vous ait pu diminuer l'opinion que vous aviés conçue auparavant de mon caractère. Je m'en rapporte donc à vos propres réflexions.

Je suis résolu, Monsieur, à ne point aller à Versailles, si Ton me mande seul, quelque chose qui puisse m^arriver. C'est pourquoi, si l'on prend le party de ne mander personne avec moi, et que vous ne puîssiés pas persuader le comité, je vous suplie de faire en sorte que l'ordre de me rendre à Versailles puisse m'arriver assés tost pour que j^aie le temps d'envoier un courrier qui porte à M* le vice-Chancelier, à M. Bertin et à vous des leures qui

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puissent Atre montrées au comité et même au Roy, et dans lesquelles je m^efForeerai de démontrer si bien la nécessité de mander plusieurs personnes que je me flatte que vous aurés moins de peine à obtenir que Ton ait égard à mes raisons.

Je passe à présent à Tobjet de ce que je désire que le Roy daigne me dire, sur la lenre que j^ai écrite à Sa Ma** jesté le 16 décembre damier. Vous pouvés être sûr, Monsieur, que la plus grande partie de M" du Parlement, loin de trouver mauvais que le Roy me fasse la grâce de dire qu^il a pris ma lettre en bonne part, en seront au contraire très-contents. Je pense bien que le [>etit nombre de ceux qui me veulent du mal pourra, dans le fond, être fasché que je reçoive cette marque de bonté de la part du Roy, mais la révocation expresse des deux arrêts du Conseil, contenue dans les lettres patentes, leur ostera tout prétexte de s'en plaindre. D^ailleurs il est bon que vous soies informé que, pour le présent, personne ne me blasme plus d'avoir écrit la lettre en question, et que mes enemis mêmes ont été forcés de convenir qu'elle ne contient rien qui puisse compromettre M'' du Parlement, et qui ne soit très-conforme à touts les principes que le Parlement a établis dans ses remontrances et sur lesquels il a fondé sa conduitte.

Enfin, Monsieur^ ce que je demande à cet égard est bien simple : y a-t-il la moindre affectation à me dire, que le Roy a pris ma lettre en bonne part ? Est-ce de ma part un acte d^ostentation que de le désirer ? Et n^est-il pas juste que les registres du Parlement contiennent un monument de ma conduitte et une preuve non équivocque que, loin d'abandonner le corps auquel je suis attaché, je n'ai eu d^autre objet que de concilier mes devoirs et de marquer mon attachement pour le Roy et pour ma Com-

pagnie? Enfin, Monsieur, n^est-il pas naturel que je désire conserver la considération quMl est à souhaitter qui soit attachée à la place que j'occuppe? N^est-ce pas travailler également pour celui qui me succédera^ puisqu'en servant de son mieux le Roy et son corps il aura un exemple qui pourra lui faire espérer l'avantage d'être approuvé par son souverain ?

M" du Parlement peuvent-ils, en honneur et en conscience, être faschez que j*aie osé seul écrire au Roy, pour lui marquer que la démission qu^ils ont faite de leurs offices est un monument de leur vertu^ que le Roy qui aime la justice et la vérité ne peut se dispenser de les rétablir; qu^enfin ils ne peuvent reprendre leurs fonctions, à moins que le Roy ne détruise y^^gut?^ aux moindres vestiges des deux arrêts du Conseil, dont les imputations les ont forcé à déposer leurs charges ? Dites-moi, je vous prie. Monsieur, le Parlement lui-même, en corps, auroit-il pu s'exprimer avec plus de fermeté, et l'approbation que le Roy donnera à ma lettre ne sera-t-elle pas une marque de bonté aussi sensible pour le Parlement même que pour moi ?

Enfin, Monsieur, si un petit nombre de personnes, dont les unes devroient être reconnaissantes des services que je leur ai rendus, les autres ne me vouloir aucun mal, puisque grâces à Dieu je n'en ai fait à qui que ce soit, ont conçu pour moi une haine aussi injuste qu'opiniâtre, tandis que le public et la plus grande partie de ma Compagnie ine rendent justice, est-il juste que je sois la victime d'une jalousie aussi inique ? Si depuis dix-neuf ans que je suis dans la magistrature, j'ai servi de toutte mon âme le Roy et Je public, est-il naturel que la crainte de déplaire à quelques personnes, qui me veulent du mal, empesche de mètre en sûreté l'honneur de ma mé-

moire. Si mon maître est content de mes services, il est assés grand pour pouvoir me le dire, sans craindre qu^on ose le trouver mauvais.

Vous voies, Monsieur, à quel point je suis à plaindre et le besoin que j'ai d'être consolé, et je m'en rapporte encor à votre sensibilité sur ce qui me concerne. Je mets entre vos mains mon plus cher interest, celui de mon honneur, et je compte sur les sentiments dont vous m'assures, et auxquels je répons bien sincèrement par mon respect et par mon attachement.

Ce 26 février 1 764/

Toutte réflexion faite, Monsieur, puisque le voiage que l'on me feroit faire à Versailles, soit seul, soit avec quelques-uns de M's du Parlement, n'aura point pour objet de procurer des conférences utiles, il me paroit superflu. A quoi sert de me mander pour me charger d'apporter ce que Ton peut très bien envoier à M. le Procureur général par la voie ordinaire ?

Le point essentiel auroit été de vous mettre à portée de conférer avec un nombre suffisant de M« du Parlement, afin qu'ils vous consultent et que vous pussîés aussi les connoitre, de vous faciliter par là les moyens de préparer les esprits non seulement sur la déclaration du 21 novembre dernier, mais encor sur touttes les autres tracasseries auxquelles Ton m'assure que Ton se prépare. Mon voiage à Versailles ne pourra pas remplir cet objet; il esc donc absolument inutile.

Quand à moi, j'aurai toujours eu l'avantage de ne m'être point brouillé avec ma Compagnie et de présider à son rétablissement ; et peut-être trouverai-je le moyen de l'engager à me rendre elle-même le témoignage que je mérite, malgré mes ennemis.

Ainsi, Monsieur, je crois que le meilleur party est que vous taschiés d'obtenir que la Compagnie soit à portée d^envoier elle-même des députés, ou que Ton ne mande personne. Voilà le résultat de mes réflexions sur votre lettre du 24, et je crois que vous ne les trouvères pas déplacées.

Ce 27.

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