CCCXLIX. — 3o décembre
B. M. R., ms. Y. 241 (8). - Autographe
L'AVERDY A MIROMESNIL
Me parle de son état relativement aux finances, et de ce qui se passe dans d'autres parlements. Me recom^ mande le secret.
Quand Sully prit les affaires, Monsieur, les esprits étoient las des divisions intestines : ici tout est querelle et fermentation ; tous sont aigris les uns contre les autres. Quand il vint à traiter la finance, il créa des offices, il fit rendre gorge à des usurpations non autorisées, il put imposer ou emprunter. A présent tout est office, les usurpations ne sont pas le fruit du trouble mais d^une longue possession et souvent revêtues de formes légales, et on ne peut ni emprunter ni imposer. Enfin les peuples avoient été si malheureux pendant la guerre civile que, pour peu qu'ils fussent moins mal, ils se trouvoient bien : ici ils ont perdu leur aisance peu à peu, en augmentant leur goût pour le luxe. De plus Sully vint après le trouble et trouva chacun disposé à rentrer dans sa place : ici tout le monde en est sorti, et c*est un furieux replacement à faire. Voilà les maux; je n'ai pas perdu courage, car je ne Pai pas encore eu ; j'ai vu un abime affreux s*ouvrir devant moi. J'étois aimé et considéré, et je le méritois par ma droiture et mon travail; ma fortune en ce genre étoit faite, et je n'en ai jamais désiré d'autre. Tout cela est remis au jeu et dépend de mille événemens, de cent surprises qui peuvent m'ctre faites, de l'opinion populaire qui croit qu'avec la baguette Je Médée je vais tout changer en or. Vous volés que je connois mon mal ; je tâche à me raffer-
mir de l'ébranlement de mon corps et de mon esprit, et, pour comble de biens, il m'a fallu arranger, du i3 décembre au I" janvier, le service de 1704 : la misère m'a servi, j'ai demandé des diminutions, j'en ai obtenu de très honnêtes pour un début; si la déclaration est régistréc partout, j'espère passer 1764 sans être obligé de donner aucune loi d'emprunt, et je vais travailler à connoitre tout le mal avant de chercher des remèdes, dans le choix desquels je me tromperois saas doute avant d'avoir jette les yeux de tous côtés.
Le Parlement de Paris a rendu ce matin arrêt qui déclare nullement et incompétemment rendu le décret rendu contre le duc de Fils de James à Toulouse, justiciable de la Cour des Pairs seulement (i). Il doit délibérer sur le fonds demain, et le roi vient de lui dire que le duc n'a fait qu'exécuter ses ordres, qu'ainsi il ne doit être ni inquiété ni recherché, et que, si le Parlement a quelque chose à lui représenter au sujet de ses ordres, il Técoutera volontiers.
J'ai d'assés bonnes nouvelles dWix sur la déclaration, elle y va arriver, d'un peu moins mauvaises de Besançon, et de douteuses de Dijon.
Je tâche de me persuader de ce vers
Tk ne cède mélis, ted contra audentior ito.
Il me sera impossible de faire rien changer à cette letue patente d'abrogation, j'ai bien peur que ce ne soit là l'encloueure. L*état de Grenoble, qui va venir à Fontainebleau, me désole et fera renaître bien de la chaleur dans les esprits. Qui diantre auroit pu croire qu'une dépuution demandée seroit refusée. Je doute que les membres
(1) V. le Sùmmûirt,
'fax cru devoir difTérer de vous écrire jusqu^à ce que j^eusse vu M. de Viarme. Je n'ai pu le voir que lundy parce qu'il n'est arrivé de la campagne que vendredy au soir, et que j'y ai été samedy afin d'éviter le cérémonial du premier jour de Tan, ne croiant pas convenable, dans la position où je suis, de recevoir aucuns honneurs publics.
Vous pouvés vous souvenir, Monsieur, que je vous a vois marqué que, sur ce que j^avois dit à M. de Viarme, il y a quelques jours, que je n^avois pas Thonneur de vous connoitre, il m'avoit promis d^écrire à quelqu^un qui seroit en état de vous demander quelles seroient vos dispositions. Lundy, je Pai prié de me dire s^il avoit eu des réponses de la personne à laquelle il m'avoit dit qu'il écriroit. 11 m'a répondu qu'il n'en avoit eu aucune, qu'il paroissoit que vous vous teniez à Pécart sur l'affaire du Parlement de Rouen, et qu'on luy avoit mandé que l'affaire de celuy de Toulouse scmbloit renvoier très loin ce qui nous concerne.
Après avoir parlé quelque tems de ce qui concerne Toulouse et M. de Fits James, j'ay ramené la conversation à notre objet principal, c'est-à-dire aux moyens de faire rentrer M'> du Parlement de Rouen dans leurs fonctions. 11 m'a paru très réservé sur cet objet, et m'a dit que cela paroissoit bien difficile, que cela ne pouvoit se faire qu'autant que les imputations portées par les arrêts du G^nscil seroient effacées. Je luy ai dit que je le pensois de même, et il a fini par me dire qu'il ctoit bien difficile de prendre sur soy de donner des idées à ce sujet, que d'ailleurs ceux de M^^ du Parlement qui sont icy ne forment que le petit nombre, et qu'il n'étoit pas possible de s<;avoir ce que pensent ceux qui sont à leurs campagnes.
Vous voiez. Monsieur, que je n'ai pas tiré un grand Iruii de celle conférence ei j'en suis désollc.
Quelques personnes qui m^instruisent de ce qui se dii dans le monde m^assurent que la pluspart de M'^ du Parlement désirent que les choses se rétablissent et seroieni disposés à enregistrer. Ceux de ces M" que je vois ne me tiennent pas le même langage.
Je sçais qu^il y en a même qui désaprouvent la démarche que j'ai faite d'écrire au Roy, parce qu^ils craignent, disent-ils, que l'on ne croie à la Cour que j ay concerté ma lettre avec eux. Je répons à cela que j'ay fait mon devoir en écrivant à Sa Majesté, que l'on n'ignore point à Versailles que la plus grande partie de M'^ du Parlemeni soni à leurs campagnes, et que, par conséquent, on ne p^ut (>en8er que j'aie concerté ma démarche avec eux.
Le jugement que le Parlemeni de Paris a rendu au sujet de M. le duc de Fits James, en décidant que les Pairs de France ne sont justiciables que de luy seul, me paroit méconienicr beaucoup M" du Parlement de Rouen. L'exil de M/* du Parlement de Grenoble 1 1 ) s'est répandu hier icy par des Icitres de Paris, et j'ay remarqué que cet événement cause encore un peu de fermentation dans les esprits.
Dans la p>osition où sont les choses, je crois qu'il faut encore attendre quelques jours pour juger de leurs vériublcs dispositions. D'ailleurs Thiver va ramener, d*icy à quelque tems, un grand nombre de ceux qui sont à leurs campagnes, et je serai peui être plus en état de connoitrc ce qu'ils penseront.
Je ne suis point surpris, Monsieur, qu'il y ait dif!érens avis dans le pays que vous habités, mais il faut songer
(i) Tous Ict magistrats de Grenoble furent exil^, et dispersa à plm de cent lieues de leur rétideoce.
que souvent il arrive qu^en croiant soutenir l'autorité, on la compromet; nous n'en avons que trop d'exemples récens. Je conviens que chacun est sorti de sa place et que c>st une grande entreprise que celle de ranger chacun où il doit être. Y parviendra-t-on par la rigueur plus faidle» ment que par des mesures capables de tranquiliser? C'est ce que je laisse à juger à la sagesse du Roy et de ses ministres, mais je pancherois pour le parti d'une douceur raisonnable; par exemple, si, au lieu de nous refuser de voir le Roy lorsque nous avons été mandés, Ton nous avoit admis à Faudiance de Sa Majesté et que le Roy, en nous marquant luy-méme son mécontentement des arrêts de défense, nous eût ordonné de dire à son Parlement de Rouen de se contenter de travailler à ses remontrances et d'attendre jusqu'au mois de décembre les nouveaux ordres qu^il comptoit envoier à ses Parlemens, je suis persuadé que tout ce qui est arrivé n'auroit pas été fait, et Ton auroit évité Tembarras dans lequel on se trouve aujotirdhuy.
J'avois commencé à jetter sur le papier une idée de changement au projet de lettres patentes, mais la difficulté que vous me marqués que Ton fera à ce sujet fait que je n'ose risquer de vous Tenvoier, surtout volant moi-même que le succès des soins que j*ay voulu prendre icy, pour sonder les esprits, avance si peu.
Je suis fâché, Monsieur, que vous aiez parlé au Roy de notre correspondance; il peut arriver que Sa Majesté en fasse confidence à quelqu'un, qui ne l'approuvera pas, et c*est assez pour faire manquer tout ce que nous pourrions concerter, vous et moy. Quand vous me connoitrés, vous verres que je n'ai d'autre désir que celuy de faire le bien, et que je ne suis point du tout empressé de paroitre. Peut-être même, pour que cette affaire<y tourne à bien.
sera-t-il nécessaire que Ton ignore non seulement \cy, mais même au Conseil, que j'y aie quelque part. Ma franchise ne me permet pas de vous dissimuler que j ay tout lieu de croire que M. le vice-Chancelier ne m'aime pas, et que M. de Viarme a icy un parti qui est opposé à tout ce qui vient de moy. Je me livre à vous, Monsieur, sans réserve, à cause de votre probité connue et de la confùmce que vous me marqués, et je vous dis tout ce que je pense. Je vous aiderai de toute ma bonne volonté, mais je crois qu'il ne faut pas que vous paroissiez vous servir de moy. Il est vray que j'ay ici de$ amis, mais ce sont tous hommes tranquils, que les difficultés rebutent et qui craignent ceux qui mettent de la chaleur dans les affaires. Vous sçavés que cela est ordinaire dans les Compagnies. D'ailleurs il y en a, même parmy mes amis, qui ne pensent pas comme moy sur toutes les affaires et qui, malgré leurs bonnes intentions, se laissent quelquefois entrainer à des préjugés. 11 faut donc que, tandis que je travaillerai auprcs de mes amis, vous vous serviez des autres, et vous le pouvés en vous servant pour cela de M'» du Parlement de Paris. Si vous approuvés ce que je vous propose et que vous trouviés bon que je vous envoie mes idées sur les lettres patentes nécessaires, afin de faire rentrer M'* du Parlement, je vous marquerai en même tems ce que je pense sur les moyens de ménager cette affaire.
Encore une raison qui m'engage à vous prier de ne plus parler au Roy de notre correspondance et de la faire ignorer au Conseil, c'est que M. de Saint-Florentin et M. Bertin, qui ont de l'amitié pour moy, l'ignorent et pourroicnt peut-être me sçavolr mauvais gré de ne leur avoir fait pan de rien. Cependant je ne puis leur confier un secret qui doit être renfermé de vous à moy, et je ne
que souvent il arrive qu^en croiant soutenir l'autorité, on la compromet; nous n'en avons que trop d'exemples récens. Je conviens que chacun est sorti de sa place et que c^est une grande entreprise que celle de ranger chacun où il doit être. Y parviendra-t-on par la rigueur plus facilement que par des mesures capables de tranquiliser? C'est ce que je laisse à juger à la sagesse du Roy et de ses ministres, mais je pancherois pour le parti d'une douceur raisonnable; par exemple, si, au lieu de nous refuser de voir le Roy lorsque nous avons été mandés. Ton nous avoit admis à Taudiance de Sa Majesté et que le Roy, en nous marquant luy-méme son mécontentement des arrêts de défense» nous eût ordonné de dire à son Parlement de Rouen de se contenter de travailler à ses remontrances et d'attendre jusqu^au mois de décembre les nouveaux ordres qu^il comptoit envoler à ses Parlemens, je suis persuade que tout ce qui est arrivé n'auroit pas été fait, et Ton auroit évité rembarras dans lequel on se trouve aujourdhuy.
J'avois commeocé à jetter sur le papier une idée de cbangeioent au projet de lettres patentes, mais la difficulté que vous me marqués que Ton fera à ce sujet fait que je n^ose risquer de vous Tenvoier, surtout volant moi*méme que le succès des soins que j*ay voulu prendre icy, pour sonder les esprits, avance si peu.
Je suis fâché, Monsieur, que vous aiez parlé au Roy de notre correspondance; il peut arriver que Sa Majesté en fasse confidence à quelqu'un, qui ne Tapprouvera pas, et c'est assez pour faire manquer tout ce que nous pourrions concerter, vous et moy. Quand vous me connoitrés, vous verres que je n'ai d'autre désir que celuy de faire le bien, et que je ne suis point du tout empressé de paroitre. Peut-être même, pour que cette affaire<y tourne à bien.
scra-i-il nécessaire que l'on ignore non seulement \cy, mais même au Conseil, que j'y aie quelque part. Ma franchise ne me permet pas de vous dissimuler que j'ay tout lieu de croire que M. le vice-Chancelier ne m'aime pas, et que M. de Viarme a icy un parti qui est opposé à tout ce qui vient de moy. Je me livre à vous, Monsieur, sans réserve, à cause de votre probité connue et de la confùmce que vous me marqués, et je vous dis tout ce que je pense. Je vous aiderai de toute ma bonne volonté, mais je crois qu'il ne faut pas que vous paroissiez vous aervir de moy. Il est vray que j'ay ici des amis, mais ce sont tous hommes uranquili, que les difficultés rebutent et qui craignent ceux qui mettent de la chaleur dans les affaires. Vous sçavés que cela est ordinaire dans les Compagnies. D'ailleurs il y en a, même parmy mes amis, qui ne pensent pas comme moy sur toutes les affaires et qui, malgré leurs bonnes intentions, se laissent quelquefois entrainer a des préjugés. 11 faut donc que, tandis que je travaillerai auprcs de mes amis, vous vous serviez des autres, et vous le pouvés en vous servant pour cela de M'»du Parlement de Paris. Si vous approuves ce que je vous propose et que vous trouviés bon que je vous envoie mes idées sur les lettres patentes nécessaires, afin de faire rentrer M'^ du Parlement, je vous marquerai en même tems ce que je pense sur les moyens de ménager cette affaire.
Encore une raison qui m'engage à vous prier de ne plus parler au Roy de notre correspondance et de la faire ignorer au Conseil, c'est que M. de Saint-Florentin et M. Berttn, qui ont de Tamitié pour moy, Fignorent et pourroicnt peut-être me sçavolr mauvais gré de ne leur avoir fait part de rien. Cependant je ne puis leur confier un secret qui doit être renfermé de vous à moy, et je ne
manqueroi sûrement pas à la fidélité que votre confiance exige.
M. Le Coûteux est à la campagne, je n'ai pu encore le voir; mais, quand je le verrai, je ne luy parlerai qu'avec beaucoup de ménagement, car il n'est pas aisé de le persuader. Au surplus, c^est un homme d'une grande probité, mais il est un peu sujet à la prévention, et il est très difficile de le faire revenir.
Je suis, etc
P.-S. — J'oubliois de vous dire que, dans le nombre de ceux qui désapprouvent la démarche que j'ay faite en écrivant au Roy, il y en a qui croient qu^elle a été concertée avec les ministres. En vérité Ton est à plaindre d'être exposé à être sans cesse persécuté, même en faisant son devoir, car je ne doute pas que l'on ne m'eût blasmé si je n'avois pas fait une démarche en faveur de ma Compagnie.