‹ Correspondance politique et administrative de Miromesnil; premier président du Parlement de Normandie (volume 5)Chapitre 29 sur 110 · CCCLVII. — 14 janvier · texte numérisé non relu

CCCLVII. — 14 janvier

B. M. R., ras. Y. 241 (2). — Minute : « A M. DeUverdy,

le 14 janvier 1764.

MIROMESNIL A L'AVERDY

M. de Viarme est venu me voir avant hier. Je crus luy trouver Pair plus cordial qu^il ne Ta ordinairement avec moy. Il avoit vu mon tVère (1) la veille dans une maison et luy avoit fait beaucoup de politesses, ce qui ne luy ëtoit jamais arrivé, et enfin il luy a fait aussi une visite, ce qui n'ctoit non plus jamais arrivé. Malgré cette belle apparence, je ne voulus pas trop m'avanccr, et notre conversation fut d'abord assez généralle, quoiqu'elle tombât sur la situation des Parlemens. 11 me parut très touché de celle du Parlement de Rouen et de la province. Alors je luy demandai s'il avoit eu la bonté d'engager toujours la personne, qu'il m'avoit dit être à portée de vous voir, à trouver un moment pour sonder vos dispositions, et pours<;avoirsi vous seriez disposé à vous intéresser en notre faveur. 11 me réponditqu'ouy et qu'il avoit quelqu'un qui veilloit de près, afin de saisir un moment favorable. Je ne voulus pas pousser la chose plus loin, et je me contentai de déplorer Tétat fâcheux dans lequel nous nous trouvons. Je me bornai à luy parler de vous; je luy demandai s'il s<;avoit que vous aviez déjà fait un retranchement de onze millions sur les dépenses, et si cela étoit vray, enfin s'il le s^^avoit de bonne part. Il me dit qu'on le luy avoit assuré et qu'il n*cn pouvoit douter. Cela étant, luy dis«jc, je ne doute pas que M. Dclaverdy ne

(1) Lx comte de Miromcsnil, brigadier des armées. V. tome 1, pb livet suiv.

fasse beaucoup de bien» s'il reste en place; mais y restera-t-il ? Il me répondit : Cela seroit bien à souhaiter. Alors je me contentai de dire : Il seroit donc à désirer que les Parlemens favorisassent ses opérations en évitant des contradiaions qui peuvent y nuire; et ensuite je détournai la conversation sur d'aujres objets.

Une chose qui me feroit penser qu'il y a beaucoup de M"^* du Parlement qui voudroient rentrer, c'est que j'ai appris ces jours-cy, par une personne digne de foy, que dans deux baillages les avocats, qui n'avoient pas cessé de travailler, venoient de fermer leurs cabinets, et que les juges mêmes avoient cessé de s'assembler, et Ton m'a assuré que cela avoit été fait à la sollicitation de quelques personnes. Je n'ai point voulu sçavoir les noms de ces personnes, car j*aime à être informé des événements, mais je ne veus point sçavoir les noms de ceux qui les occasionnent, parce que je ne veus point être délateur, et ne veus point non plus recevoir de délations. Mais j*immagine que ceux qui sollicitent les juges inférieurs de cesser leur travail pensent que c'est un moyen pour forcer le gouvernement à rétablir le Parlement, et de là je conclus qu'ils ont envie de voir arriver le moment de reprendre leurs charges.

Hier je m'enfermai chez moy et ordonnai qu'on ne me laissât entrer que quelques personnes, parmi lesquelles je sçavois bien qu'il yen avoit qui ne viendroient pas, mais afin d'excepter, sans affectation aux yeux de mes gens, un de mes amis, conseiller au Parlement, que je me douiois qui viendroii. Il vint en effet; c'est un homme de grand génie, rempli d'honneur, mais vif, ardent, et ennemi juré de la finance. 11 a pour moy une amitié que j'ai mis à l'épreuve plus d'une fois et qui ne s'est jamais démentie, et, quoique nous n'aions pas été

toujours de mcme avis sur toutes les affaires, nos principes au fond sont tellement les mêmes et nos cœurs si bien faits l'un pour Tautre que rien n'a jamais altéré même foiblement notre union. Je luy établis nettement l'impossibilité de détruire tout d'un coup ta finance et la nécessité de souffrir les impôts. 11 s'empona contre mon sentiment qu'il regardoit comme un paradoxe. Je le laissai aller, car il a trop d'esprit pour qu'il fût sûr de l'interrompre; c'est un homme avec lequel il faut raisonner de suite. Quand il eut tout dit, je luy dis : Je ne connois pas M. de Laverdy particulièrement, mais, s'il s'annonçoit pour tout changer en peu de tems, je n'aurois pas grande opinion de sa besogne; et ce qui m'en^^ageà beaucoup espérer de luy, c'est que je vois qu'en homme sage il neparoît précipiter rien, et j'espère que par cette conduite prudente il parviendra au but qu'il doit se proposer, qui est de délivrer un jour le royaume de tous les usuriers de finance qui ruinent le Roy et le peuple. Alors j'entrai dans un grand détail pour luy justifier ma façon de penser, et j'eus le plaisir de le voir tomber enfin dans mon sens. Mais après cela il me dit avec sa vivacité ordinaire : Tout cela est beau et bon, mais croiez-vous que M. Delaverdy reste en place? On se servira de luy pour tout calmer, et ensuite on le renverra. Je luy répondit que, dans l'état oii sont les choses, cela n'est pas possible, parce que, la besogne une fois commencée, on ne pourra pas se passer de celuy qui l'aura entamée, mais que tout ce que je craignois, c'étoit que les Parlemens mêmes par leurs chicanes et par leurs divisions ne nuisissent ù vos opérations. Enfin j'eus la satisfaction, après deux heures d'entretien, de le voir convaincu de la nécessité des impôts et de l'importance de ne point cuntrebarer vos opérations. En voilà toujours un que je crois

convaincu, et un homme de grand mérite. Dieu veuille que je puisse être aussi heureux avec d'autres.

Vous connoissés. Monsieur, mon respect et mon attachement ; je vous suplie de n'en jamais douter.

CCCLVIIl. — 14 janvier 1764.

B. M. R., mt. Y. 241 (i). — Autographe, non signé.

L^AVERDY A MIROMESNIL

Me marque qu'il va réfléchir sur le plan que je lui ai proposé dans mon avant-dernière lettre.

Oui, sans doute. Monsieur, il est des âmes foîbles que la crainte d'être honni empêchent de dire ce qu'ils pensent à cause des propos. Dieu merci, je n'ai jamais donné dans cette bassesse. J'ai été déchiré, il est vrai, dans les tems anciens par ceux que vous dépeignés si bien. J'ai été même indignement calomnié. Je me suis mis au dessus de ces misères, et, par une conduite droite mais inébranlable, j'ai fait taire tous ces propos il y a plus de quatre ans. Si chacun en vouloit bien faire autant, tout iroit bien et TEtat seroit sauvé. Et dans quel tems le seroit-ii, après les plus fâcheuses querelles, que la bonté du Roi cherche à appaiser? Ce prince est le meilleur des hommes, d'une justesse d'esprit singulière, et digne de Taffection de tous ceux qui le connoissent. Je m'estimerai le plus heureux des hommes si, en travaillant au bien de ma patrie, je pouvois avec le tems rétablir ses affaires et par Va Tautorité, et lui procurer une vieillesse tranquille et agréable, le rendre Tidole de ses peuples et ajoutera tout ce qu'ils sentent pour lui. Voilà un beau rêve sans doute.

mais pourquoi ne pas essaier de lui donner la réalité la plus entière? Ah ! si tout le monde s'animoit d^un nouveau zèle, si les gens qui font la dépense vouloient se réduire à de justes bornes, si la perception pouvoit être combinée, sans dérangement notable, d'une manière améliorée et plus équitable, si la libération de l'Etat pouvoit prendre des racines plus seures que celles qui existent, s'il en pouvoit résulter dés les premiers momens une diminution dans les impôts, si on pouvoit se rapprocher du courant et déléguer ensuite invariablement chaque article de recette à chaque partie de dépense, le but scroit atteint. Voilà les points de vue généraux dans lesquels je travaille, aux légers momens d'intervalle que me laissent les fatales divisions qui nous déchirent.

Je vais voir comment on pourra s'arranger pour le second vingtième et pour le premier. Je vais tâcher de trouver, s'il est possible, quelque tournure qui puisse nous donner la liberté d'ancndre encore quelques momens. Le courage ne me manque pas, mais il faut de la possibilité au courage, et, puisqu'il est vrai qu'à l'impossible nul n'est tenu, ce ne sera que dans ce cas que je quitterai en gémissant sur des maux que je n'aurois pas pu empêcher. Mais espérons toujours que l'esprit fran^ois rentrera enfin dans tous les cœurs, et que la Providence fera un miracle en remettant tout le monde où il doit dtre.

Le Parlement de Toulouse vient de rendre un arrêt qui défend de reconnoitre le duc de Fils de James pour commandant, lui en rendre les honneurs, etc. . . De là je ne $sais pas comment on pourra tenir les Etats, ni quel parti on prendra. Le mien est toujours de faire revenir tout le monde, parce qu'en honneur et en conscience je n'y s<;ais pas autre chose. Je suis bien d'avis que notre

maître paroisse et se montre ; il ne peut que gagner à cela, et ses peuples aussi; mais il ne faut le faire paroître que quand il y a espérance de succès. 11 £aut d^abord finir avec Paris, puis passer à Grenoble et à Toulouse, et ne venir à vous qu^après eux. Je vais réfléchir sur le plan que vous m^avés écrit dans votre avant-dernière ( i ).

Versailles, 14 janvier 1764.

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