MIROMESNIL AU O' LE COUTEULX
J'ay reçu, Monsieur, votre lettre du i3; je l'ai lu avec toute Pattention possible, et je reconnoîs avec une grande satisfaction rattachement que je vous ai toujours connu pour le bien de PEtat. Je pense comme vous que, malgré le silence que le gouvernement garde sur la scituation présente du Parlement, il est impossible que Ton ne songe pas à le rétablir; les choses ne peuvent pas rester dans l'état où elles sont et la nécessité assure Tévènement. Ce n^est que cette considération, comme vous le sçavés, qui m^a empêché de donner ma démission. J'ay senti que le Roy ne pouvoit pas se dispenser de rétablir notre Compagnie, mais qu'il pourroit trouver de la difficulté à choisir la voie d'y parvenir. J'ay senti d'un autre cote que M'^ du Parlement, après une démarche aussi décidée, ne pourroient prendre d'autre parti que celuy d'attendre en silence, et qu'il n'auroit pas été convenable qu'ils eussent paru courrir après leurs démissions. J'ay
( I "" A la suite de cette lettre se trouvent quelques formules de politesse, écrites par M»* Le Couteulx, à l'adresse de Mirumesnil, de sa femme et de Mm* Bignon, mère de celle-ci.
senti enfin que. dans une circonstance aussi délicate, il falloit qu'il y eût quelqu'un que sa situation mit d^ns le cas de faire des démarches qui ne pussent compromettre ni le souverain ni les magistrats, et je suis resté, non pour me séparer du corps auquel je suis lié, mais afin de me conserver pour le Roy et pour ma Compagnie, bien résolu, si je n'avois pas le bonheur de voir mes confrères rentrer dans leurs fonctions, de suivre leur exemple dès que j'aurois perdu toute espérance. (Vest par une suitte naturelle de ce plan que j'ay pris la liberté d'écrire au Roy les deux lettres que j'ai adressées h S. M., Tune en envoiant les démissions, et Tautre un mois après qu'elles ont été données. Le silence que Ton a gardé sur ma dernière lettre m'a engagé à ne pas faire d'autres démarches, Cl je me suis contenté de représenter de tems en tems à M. le vice-Chancelier Tétat fâcheux oti l'inaaion des tribunaux réduit notre province. Mais vous semés. Monsieur, que plus cet état se prolonge et plus le public souffre, et la privation de l'administration de la justice a des conséquences très étendues et ajoute infiniment aux autres malheurs que le peuple éprouve.
Quant à la déclaration du 21 novembre dernier, je sens comme vous les obstacles qu'elle pourra rencontrer lorsqu'il s^agira de son enregistrement. Je sens combien il est dur de supporter en tems de paix des impôts qui non seulement auroient dû cesser avec la guerre, mais encore qu'il eût été à désirer que Ton n eût pas portés à un point aussi considérable même pendant la guerre. Quoique toute Pétude de ma vie se soit bornée aux objets qui concernent l'administration de la justice et que je n'aie pas acquis les connoissanccs nécessaires pour ju^er des opérations de finance, je sens que le fond, destiné pur la déclaration du 3 1 novembre dernier pour l'acquittement
des dettes de l'Etat, paroît bien foible et ne permet d'espérer une liquidation trop prompte ni par conséqi des soulagemens assez prochains. Je ne suis pas plus ; que vous des financiers, et il y a longtems que je pe quMls sont pour le siècle présent ce qu'étoient les J sous le règne de Philippe-le-Bel; mais, si les notions tbibles que je puis concevoir me font entrevoir les obj je vous avoue que j'ai des doutes, qu'elles ne suffisent pour résoudre, et sur lesquels je m'en rapporte aux | sonnes plus instruites que je ne puis Tétre. Je voud sçavoir s'il est possible de faire subitement une réfoi générale dans toutes les parties de l'administration finances, sans exposer TEtat à une insuffisance plusd gereuse encore que sa situation présente, sans force gouvernement à une banqueroute généralle, et par c séquent sans ruiner une infinité de familles qui ne ti nent pas à la finance^ mais sur lesquelles le contre-o pourroit tomber; si une pareille révolution ne nuiroit au commerce, s'il n'est pas à craindre qu'en voulant p ser la marche du ministère l'on n'augmente ses eml ras, qu'en traversent les vues de M. Delaverdy, que v dites zélé pour les parlemens. Ton ne luy suscite desc tradictions capables d'empêcher qu'il n'acquierre oi conserve le crédit nécessaire pour se maintenir en pi et qu'on ne luy ôte par là les moyens de faire le bien l'on doit attendre de son travail. Je ne l'ai jamais mais ce que vous me marqués de la disposition où il d'écouter ce que luy représentent les personnes qui ain le bien, me fait désirer qu'il reste en place. Au sur| tout ce que je viens de vous marquer ne doit être r^îi que comme des doutes que je vous propose, avec Fini tion de les subordonner à vos lumières, et, comm vous l'ai déjà dit, je ne suis point assez instruit de
sortes de matières pour oser prendre un avis de moy même.
Je reviens à présent aux objets qui sont plus à ma portée. L'on doit me donner samedy un état de Phôpital général, que je vous enverrai. Je tâcherai de vous envoler aussi celuy de THôtel-Dieu. J'ay vu M. Le Breton : il compte finir demain son travail avec M. Vittecocq, sur le tarif des controlles et me le remettre après demain. Je le lirai avec luy, et je vous le communiquerai, afin de Tenvoier ensuite à M. Delaverdv.
Quant à nos deux hôpitaux, lorsvjue vous aurés les états que je compte vous envoier, je vous prierai de me marquer si vous jugés à propos que j*écrive de mon côté à M. I>claverdy pour luy demander, comme de moyméme, des secours pour ces deux établissemens, et alors, si vous me le conseillés, je luy écrirai. Au surplus je pense très fort, comme vous, que, s'il pouvoit faire quelque chose en leur faveur, cela feroit un très bon effet soit surPespritdu public soit sur celuy des magistrats, d'autant qu'il en résulteroit un soulagement réel pour notre ▼ille.
Je suis,. . . etc.
CCCLXXXIV. — i3 fcvricr 1704.
B. M. R., m». Y. 241 (5). — Minute : * A M. .1c L.iverdy
le lî» février 17Ô4. ••
MIRO.MESNIL A LAVKHDY.
Monsieur,
J'ay re\;u les deux lettres vjuc vous m'avés fait Thonneur Je m*écrire le 1 1 et le 1 2 de ce mois. Je vous félicite
de voir enfin l^atfaire de Grenoble terminée. Le bruit s^est répandu icy par différentes lettres de Paris quVUe éioit finie, mais il me paroit que ces leures anticipent la nouvelle, car elles marquent que le Roy a vu le Parlement de Grenoble samedy dernier, que Sa Majesté luy a fait une réponse très satisfaisante, luy a promis que M. Dumesnil n'iroit jamais en Dauphiné, et donnée M'* du Parlement 180,000 livres pour les frais de leur voiage et a diminué de 3oo,ooo livres Tabonnement de leur province pour les vingtièmes. Or, suivant votre lettre du dimanche, Monsieur, ce n'est qu'hier lundy que le Roy a dû donner audiance à M'^ de Grenoble. Au surplus il y a lieu de penser que la nouvelle, quoiqu'elle soit anticipée, se trouvera néanmoins vraie en partie, puisquVile annonce une partie des choses que vous me marqués.
Eh! pourquoy. Monsieur, faudroit-il qu*un ControUeur général n^eutpas Tàme compatissante? C'est, je crois, au contraire de toutes les places du ministère, celle qu*il est le plus à désirer qui soit remplie par un homme dont le cœur soit sensible aux peines d^autruy. Je conviens qu*il souffre parce que la nécessité de régler les impositions met souvent son cœur à lagesne, mais aussi il est bien plus propre à rechercher les moyens de les rendre moins onéreuses. Il est bien certain. Monsieur, que quelques succès que puissent avoir vos opérations, quelq n'avantage que votre administration puisse procurer au Roy et à ses sujets, vous ne ferés jamais tout le bien que vous voudriez taire, parce que vous ne parviendrés jamais à faire qu'il n'y ait point de malheureux, mais du moins vous en diminurés le nombre, et c'est un grand point.
Je sens parfaitement, Monsieur, qu'il est fâcheux que celuy f I ) qui devroit se charger par état de ce qui concerne
(1) l'C vice-Cluincelier Maupeou.
le détail de la magistrature, afin de négocier de façon à vous aider, en contribuant au succès de vos opérations par le concours des tribunaux supérieurs, reste dans une inaction qui non seulement augmente vos travaux, mais encore vous détourne des objets naturels de votre ministère. Mais aussi vous recueillerés un jour le fruit de vos peines^ et si, comme je Pespère, vous parvenés à rétablir la tranquilité dans les parlemens, vous aurés tout l'honneur du succès auquel on renonce, en croiant jetter sur vous seul les désagrémens du défaut de réussite. Je ne puis donc trop vous rappeller ce vers que vous m^avés quelquefois cité vous même : Tune cède malts, sed conira audentior ito, La carrière est difficile, je n'en disconviens pas, mais vous y êtes engagé, il faut vous y soutenir; vous y avés apporté des vues louables, des intentions pures, de la franchise, vous êtes propre au travail, voilà vos avantages; vous avés à présent des espérances fondées de réussir. Le rappel des deux commandans, la pacification de Grenoble sont deux victoires obtenues sur la Cour et sur la magistrature. Il faut espérer que Dieu vous fera la grâce de venir à bout du reste. 11 est encore des honnêtes gens dans le monde, et il n'en est point qui ne se doive porter à vous aider autant qu'il sera en luy.
Il est fâcheux que M'* de Toulouse exigent absolument que M. de Fits James perde sa charge de lieutenant général du Languedoc. Us doivent sentir que le Roy, après avoir déclaré qu'il n'avoit rien fait que par ses ordres, a fait un assez grand sacrifice en le rappcUant et en le privant de tenir les Etats. Loin d'exiger ce qui peut diminuer la dignité de notre maître, nous devons au contraire nous efforcer de la soutenir. Je ne puis croire que vous oe parveniez pas à faire sentir cette vJrité ù M'» de Toulouse. Quant à M. de Fits James, je suis moins surpris
de sa résistance. Son honneur est intéressé à sa justification, et Ton a bien de la peine à sacrifier un intérêt aussi prétieux. 11 a mal entendu les ordres qu*il avoit, il les a exécutés à contre-tems, mais il les avoit; il a manqué de discernement/mais à qui doit-on s'en prendre, si ce n^est à la nature même des ordres? Au reste j*espére que vous réussirés encore à cet égard, et je viens à ce qui intéresse ma Compagnie.
J'ay reçu hier une lettre de M. Le Coûteux; je vous en envoie Textrait, avec une copie de la réponse que j^ay cru luy devoir faire. Je le mettrai dimanche en état de vous donner sur nos hôpitaux les éclaircissemens qu'il désire, et je vous écrirai plus en détail sur cet objet, sans néanmoins luy en rien dire, sauf, s'il me marque de vous écrire en même tems que luy, à concerter avec luy une lettre et à vous en avertir en vous l'envoiant. Au surplus vous verres, Monsieur, par l'extrait de sa lettre et par la réponse que je luy fais, que, quoique je ne sois pas de son avis en tout, je ne le contredis pas de front et je luy propose au contraire comme de simples doutes à résoudre les principes que je crois être les véritables et les plus conformes au bien de TEtat et du peuple pour le moment présent, i» Je ne pense pas que M^* du Parlement se contentassent du seul silence imposé sur le passé, et je crois au contraire qu'il est nécessaire que le Roy, indépendemment des lettres patentes enregistrées au Parlement de Paris, en donne de particulières pour les rétablir dans leurs fonctions et qu'elles effacent nomément, s'il est possible, les deux arrêts du Conseil du 24 aoust, et du 17 novembre dernier.
Je connois des magistrats que ce point intéresse plus pour l'honneur de la Compagnie que tout le reste, et qui, pénétrés de la nécessité des impôts et de l'importance du
rétablissement de la justice, ne croient pas cependant pouvoir reprendre leurs fonctions avec honneur, sans recevoir des marques de confiance et de bonté de la part du Roy. Souvenés-vous, Monsieur, que je vous ai déjà marqué que j'étois disposé à croire que les magistrats les plus modérés et les plus disposés à se prêt ter aux besoins de TEtat seroient les plus difficiles sur Tarticle de l'honneur
de la Compagnie. Ces nuigisirais sentent la nécessité de tout 6nir en même tems. et seroient fâchés de rentrer en fonctions pour voir renaître les difficultés. En effet il aeroit trés-affligeant que le Parlement ne reprit son existence que pour renouveller tout ce qui a occasionné son anéantissement, et Tembarras du gouvernement deviendroit plus grand que jamais.
Quant à la députation. je la crois nécessaire, car il faut se voir et se parler pour bien traitter les affaires. Mais pour qu'elle soit uiille, pour que Ton en tire le fruit que Ton doit en attendre, il faut que les députés puissent être avoués par la Compagnie et avoir avec elle une relation autorisée. C'est ce qui m'avoit porté à vous proposer d'abord d'assembler M^* du Parlement au Palais etijue le Roy leur ordonnât de députer ceux d'entre eux qu'ils voudroient. Quant au nombre, on peui le réduire à six ou huit, à la bonne heure. M. Dufossé et M. Le Coûteux en seront sûrement; leur ancienneté ne permet pas de préjuger que cela soit autrement. Au surplus, de quelque façon que le Roy mande quelques-uns de M'^du Parlement, je ne crois pus que les mandes aillent à Versailles en habit gris, ni qu'ils refusent de se présenter au Roy, lorsque S. M. voudra leur donner audiance. Mais s'il» ne sont pas choisis par la Compagnie, ils pourront peutêtre dire que leur position ne leur permet pas d'entamer
aucune négociation par la crainte d'être désavoués, et alors le voiage ne servi roit à rien.
Pour moy, toute réflexion faite, je crois qu'il faudroit. pour obvier à toute difficulté, risquer une conduite un peu plus hardie. Ce seroit d*envoier des ordres à tous M" du Parlement de se rendre à Rouen et de se trouver en robbe au palais à un jour marqué, de leur donner ce jour là des lettres patentes qui, en les rétablissant dans leurs fonctions, et en termes remplis de bonté et qui marquassent la disposition oQ seroit le Roy d'entendre son Parlement sur les motifs qui ont engagé ses membres à donner leurs démissions, leur ordonneroient de rester assemblés jusqu^à ce qu'ils eussent reçu les ordres du Roy par leurs députés, et de les nommer pour les faire partir incessemment. Par ce moyen les députés parti roient avec des instruaions, ils pourroient entretenir correspondance avec la G>mpagnie pendant leur voiage, et ils seroient sûrement écoutés à leur retour.
Le Roy pourroit alors leur faire une réponse de bonté, donner des lettres patentes particulières pour effacer les arrêts du G>nseil, et enjoindre de reprendre le service ordinaire, envoier les lettres patentes du Parlement de Paris et la déclaration du 21 novembre dernier.
Ce parti paroîtra hazardeux, mais il sera peut être le plus sûr, et je vous avoue que je le crois le plus capable d'applanir bien des difficultés et de toucher les cœurs de ceux qui sont moins portés à étendre l'autorité des tribunaux qu'à procurer le bien du Roy et de ses sujets, en rétablissant tout dans son ordre naturel.
Cependant, Monsieur, puisque vous êtes en relation avec M. Du fossé, sondés- le sur ce plan, ainsi que M. Le Coûteux, avant que de le proposer, car je sens qu'il ne faut pas l'adopter avant d^avoir quelqu'espérance deréus-
site; mais si vous prévoiez qu'il puisse être goûté de ces deux messieurs, je crois quMI ne peut y en avoir de meilleur, car enfin tout bon magistrat, tout bon citoyen, tout bon François, tout fidèle sujet du Roy doit désirer devoir cesser le malheur présent et doit se porter avec empressement à tout ce qui peut contribuer au soulagement du peuple, et le premier de touts est le rétablissement de l'administration de la justice.
Je vous garderai le plus grand secret sur votre correspondance avec M. Le Coûteux et avec M. Dufossé, et surtout avec ce dernier, car j*ai bien des raisons pour désirer qu'il ignore la miene avec vous, que je ne puis pas vous dire dans ce moment-cy, où il ne faut nous occuper que des affaires de notre maitre.
Mon respect et mon attachement. Monsieur, augmentent chaque jour, heureux si je puis vous en donner toutes les preuves que je voudrois ( i )
CCCLXXXV. - i5 février 1764.
B. M R., mt. Y. 141 (3). — Autographe.