‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 115 sur 119 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

Jement de la science des machines, et l'hydrostatique deFéquilibre des fluides. 3°. Sans doute on serait aussi bien fondé à demander pourquoi la lune , en soulevant les eaux de FOcéan, ne soulève pas celle d'un verre, lorsqu'on voit l'atmosphère peser à la fois sur l'Océan et sur le mercure d'un baromètre. Je pense que l'expérience que nous propose le citoyen H. S. est une plaisanterie ; en plaçant un de ces deux verres d'eau en Islande , il ne tarderait pas à y être gelé. Mais le canal et les deux vases qu'il demande existent dans une multitude de lieux. Plusieurs fleuves et les méditerranées ont leurs extrémités aussi éloignées, et la lune passe au milieu sans y produire ni flux ni reflux. Je crois à l'attraction générale de la lune sur la terre et réciproquement , mais non à son attraction partielle. Si elle l'exerçait sur quelque partie du globe, ce serait sans doute au sein de la zone torride ; non-seulement lorsqu'elle en traverse les méridiens , elle en attirerait les mers , mais les forêts de l'Ethiopie dresseraient tour à tour leurs rameaux et leurs feuillages, et les filles de l'Afrique, qui dansent à ses douces clartés, se sentiraient soulevées dans les airs.

DE HERNÂRD1N DE SAINT-PIERRE. t<>3

Que dis-je? l'atmosphère elle-même , cet océan d'air plus léger, plus mobile, plus élastique, plus étendu que l'océan d'eau , obéirait aux mêmes lois : il aurait les mêmes marées dans le même temps , et nos baromètres , élevés et abaissés par leurs flux et reflux, les marqueraient deux fois par jour dans nos climats. On ne peut apporter aucune réponse à cette objection , et le citoyen H. S. s'est bien gardé d'en chercber.

Cependant , malgré mes preuves multipliées en faveur de ma théorie et mes objections insolubles contre celle des newton iens , le citoyen H. S. ne veut pas que mon imagination sorte de son domaine ; c* est assez, dit-il, /?o«r elle d'embellir les vérités morales ; comme si ces vérités dépendaient de l'imagination, et quelles n'eussent pa,s leurs bases immuables dans le cœur et dans la nature. Le citoyen H. S. est un héraut détaché du camp des astronomes pour me sommer de leur part de ne pas m'écarter de mon territoire. Comme Popilius avec sa baguette , il trace un cercle autour de moi. Il m'interdit a la fois le ciel et la mer. 11 ne me laisse que le champ douloureux de la sensibilité ou je peux , selon lui, exercer à mon

4û4 CORRESPONDANCE

aise mon empire, d'autant qu'il me fait entendre d'une manière fort polie pour moi , que je m'y promène à peu près seul. Il m'indique les scènes que je dois parcourir. Il voudrait que je représentasse un capitaine de vaisseau allant à la recherche des cent cinquante noirs qui avaient été abandonnés par un de ses collègues sur File de Sable à cent lieues au nord de l'Ile-de-France , employant pour se diriger vers ce rocher ces quarts de cercle, ces montres à longitude, objets de mon mépris. Il peint lui-même la joie de ce capitaine à la vue de ce rocher , inattentif au vent qui siffle dans les agrès , qui le transie

lui-même ; ses transports en délivrant ses

frères des horreurs du désespoir; et le citoyen H. S. trouve ce fait supposé plus probable que celui des noirs qui auraient pu, selon moi, porter des secours à La Peyrouse. Il me permettra, d'abord, de lui répondre que cette esquisse manque d'exactitude ; que l'île de Sable, suivant son nom même, n'est point un rocher; que le vent qui y souffle ne peut transir personne, attendu qu'il est chaud, parce que cette île de Sable, a cent lieues au nord de l'Ile-de-France, qui est près du tro-

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 4t>5

pique austral , est nécessairement au sein de la zone torride. Toutes ces négligences sont peu de chose, mais il y a de l'injustice à dire que les instrumens astronomiques sont, des objets de mon mépris, parce que j'ai conseillé aux naufragés d'employer des moyens naturels. J'adore les sciences comme des émanations des lois de la nature, et j'aime les savans et leurs inventions , quoique les peuples civilisés en aient cruellement abusé . Jeune homme sans expérience, vous doutez que des noirs eussent été au secours de La Peyrouse ; lisez , dans Y Histoire des Voyages , les services que ceux de l'île Saint-Jean rendirent à l'Anglais Roberts dans son naufrage , et voyez-y , dans cette même histoire , tous les capitaines de l'Europe n'allant avec leurs instrumens astronomiques à la recherche des noirs , que pour les réduire en esclavage.

Le citoyen H. S., après avoir fait un éloge excessif de mon style, et loué en moi, jusqu'à l'exagération , l'historien de Paul et Virginie, lorsque mon cœur s'ouvre à cette sensibilité à laquelle il m'invite , il y jette un trait empoisonné. Il finit sa diatribe par dire : Je pourrais, sans trop m' écarter de mon sujet,

4û6 CORRESPOND AÏS' CE

ajouter quelques observations sur ce qu'on appelle justesse d'esprit, très- différente du talent, et n'habitant pas toujours avec lui. Il me permettra de lui répondre que tout talent suppose toujours de la justesse d'esprit, parce qu'elle seule nous éclaire sur les moyens de succès. La justesse d'esprit, dans les lettres, donne toujours la justesse d'expression , de convenances, de proportion, etc. , etc. ; mais la jalousie et les autres passions nous la font perdre, parce qu'elles nous aveuglent. Pourquoi le citoyen H. S. fait-il entendre que j'ai l'esprit faux dans l'endroit même où il m'invite à chanter les louanges de Newton qui l'avait si juste? Un sarcasme au milieu d'une invitation amicale, est une perfidie. Je n'en crois point le citoyen H. S. capable; il faut que ce soit un ultimatum du général qui Ta poussé en avant, et qui, en effet, ressemble plus à Thersite qu'à Agamemnon.

Sans doute, j'ai pu m'égarer, mai» si j'ai la tête faible, j'ai le cœur droit. Il me suffit . , pour me ramener , de me faire voir mon erreur, mais, jusqu'ici, on n'a répondu à mu théorie que par des sophismes ou des injures; on a pose pour principe que le talent de pein-

tire la nature, ôtait celui de la connaître. Je pense, au contraire, qu'il faut l'étudier dans ses effets, avant de remonter à ses causes. Les sculpteurs ont trouvé les usages des muscles , et leur ont donné des noms avant les anatomistes; les peintres de paysages, les lois de la perspective avant les opticiens; et les bergers de la Chaldée , les noms et les mouvemens des constellations avant les astronomes. Ne voyons - nous pas de nos jours le musicien Herschel , qui a perfectionné le télescope et Fastronomie , peut-être parce qu'il leur a appliqué les harmonies de la musique ? Pour moi , j'ai étudié celles de la nature dans plusieurs parties du monde; mon expérience était sans doute bien bornée, mais j'ai lu une multitude de voyages de terre et de mer, et je me suis convaincu que l'Océan avait ses sources dans les glaciers des pôles, comme les grands fleuves les ont dans ceux des hautes montagnes.

J'invite donc, à mon tour, mon jeune critique à prendre pour devise celle de Newton même : Nullius in verba; a n'admettre comme certain , que ce qu'il conçoit évidemment ; et à abjurer, en homme libre, l'autorité des

4o8 CORRESPONDANCE

noms. Si gavais voulu m'appuyer d'un pareil secours , j'en aurais trouvé dans les suffrages d'habiles marins , de membres même de la société royale de Londres, et, entre autres , d'un capitaine de vaisseau d'un nom célèbre dans la marine d'Angleterre , le comte de Bentink , qui m'a écrit , au milieu même de la guerre , qu'il regardait ma théorie des marées comme la seule véritable. Mais j'ai cherché mes raisons dans la nature, et ma conviction dans la conscience de mes lecteurs. Ceux qui ont des doutes , les trouveront résolus en grande partie dans l'avis du quatrième volume de mes Etudes, où j'ai recueilli la plupart de mes preuves. Ils y verront que Newton lui-même doutait de sa théorie des marées , que tant de gens affirment aujourd'hui sans la comprendre ; ils y trouveront ces paroles remarquables tirées de la Philosophie de ce grand homme : « Il faut qu'il y ait » encore quelque cause des marées, qui a été » inconnue jusqu'ici.

Si j'ai quelques amis qui me rendent justice au loin, mes ennemis me persécutent impunément dans ma patrie. Ils ont fait publier depuis peu , a Paris , une Contrefaçon in-8°

de mes Etudes , sous le titre de Baie, où ils ont retranché en entier cet avis du quatrième volume, quoique fort e'tendu. Ils ont multiplié à l'infini, sous toutes sortes de formats, les contrefaçons de mes Etudes , tandis que mon édition in-12 , de l'imprimerie de feu Didot jeune , mon beau-père , aisée à reconnaître par la beauté de ses caractères et par la pureté de son texte, reste, depuis plusieurs années, invendue , chez mes libraires. Croiriez-vous que Paul et Virginie , dont les astronomes font tant d'éloges qui ne coûtent rien à leur sensibilité , pour se dispenser de m'en donner qui coûteraient tant à leur amour-propre; cet ouvrage , Dieu merci , aimé des femmes , et dont j'ai fait faire en 1789 une petite édition in-18, en papier fin et vélin avec figures, afin qu'elles pussent le mettre dans leurs poches , m'est resté en très-grande partie ? Il en est de même de la Chaumière Indienne , du même format, imprimé en 1791 : cependant les contrefaçons s'en vendent de toutes parts. Je vous prie, citoyen, à cette occasion, de prévenir le public que la seule édition véritable de mes ouvrages ne se vend qu'à Paris, chez les citoyens libraires Debure, rue Ser-

4iO CORRESP. DE KERN. DE SAINT-PIERRE.

pente ; Croullebois , rue des Mathurins ; et Déterville , rue du Battoir ; ou plutôt qu'elle ne s'y vend point, et que toutes les autres éditions , sans exception , qui ont tant de cours , sont ou mutilées ou altérées , et toutes volées au vrai propriétaire.

De Saint-Pierre.

Page 1