A MES AMIS ET A MES ENNEMIS
Paris, i /i décembre 1797.
Citoyen, beaucoup de personnes inscrivent pour avoir des éclaircissemens, non-seulement sur mes ouvrages , mais encore sur ceux d'autrui. C'est me faire trop d'honneur. Je reçois d'Aranda en Espagne , une lettre d'un Espagnol qui me demande pourquoi Jean-Jacques , mon ami , croyait à la doctrine de l'Evangile et non à ses miracles. Il eût trouvé les raisons de ce paradoxe dans la Profession de foi du vicaire savoyard. C'est que la morale de l'Évangile est dans le cœur humain , et que ses miracles ne sont pas dans la nature. Il me dit : « Que la précision des raisonnemens de » Jean-Jacques, l'abondance de ses lumières, > l'extension de ses connaissances et tant d'au-
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» très beaux ornemens qui ont embelli son » ame , Font toujours ravi. » Il observe que le livre divin dont ce philosophe portait toujours quelques feuillages dans sa poche , les dernières années de sa vie, suivant mon témoignage, a été écrit par le même auteur. Il ajoute qu^l regardera ma réponse comme un bénéfice. Il signe son nom, son surnom, sa qualité , son titre et son adresse. Le croirezvous ? ce panégyriste de Jean-Jacques est un prêtre.
J'avoue que sa lettre naïve parvenue jusqu'à moi, à travers un pays d'inquisition, ne m'a pas donné moins de surprise et de plaisir que celle que l'Océan m'a apportée dans une bouteille. Elle prouve que la philosophie a encore fait plus de progrès que notre langue même chez les Espagnols , et que leurs ecclésiastiques lui rendent déjà des hommages.
Une autre lettre vient de m'ètre écrite de Moissac par un ancien marin , au sujet de ma bouteille voyageuse. Il a reconnu, dit-il, par son expérience, que lescourans delà mer sont plus rapides vers les pôles, mais il attribue le mouvement rétrogressif de ces courans aux solstices, el il leur suppose une direction en
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sens contraire à celle que j'ai indiquée. Il est évident que cette révolution arrive aux équinoxes, comme le savent tous les navigateurs de l'océan Indien. On ne peut opposer que de simples présomptions (ou des contre-courans le long des terres , pris pour des courans généraux) aux faits multipliés que j'ai allégués dans mes Etudes de la Nature, et surtout dans l'avis du quatrième volume, auquel je renvoie le citoyen de Moissac.
Je reçois fréquemment de semblables missives sur toutes sortes de sujets. Cependant, quelque honorables qu'elles soient pour moi, je représenterai à mes nombreux et éloignés eorrespondans qu'il m'est impossible de répondre à leurs lettres souvent non affranchies; mon temps et ma fortune s'y opposent. Je suis forcé de laisser désormais leurs lettres à la poste quand le port n'en sera pas payé, et sans réponse quand leurs questions seront dans mes Etudes : mais si elles renferment des difficultés nouvelles, je tâcherai de les résoudre dans mes Essais sur les harmonies de la Nature, en y faisant mention honorable de leurs auteurs s'ils le jugent à propos.
Ma bouteille m'a valu d'ailleurs beaucoup
de complimens particuliers ; mais elle m'a aussi attiré une critique publique. Le citoyen Say , éditeur de la Décade philosophique , n'ayant pas voulu insérer la lettre que vous avez publiée, parce que, dit-il, la Décade ne copie point les autres journaux, me fît inviter par quelques gens de lettres de mérite qui lui envoient de temps en temps quelques morceaux, de lui en donner un à ce sujet. Je lui envoyai donc la lettre originale même avec quelques réflexions nouvelles sur mon ancienne théorie des marées. A peine les a-t-il eu imprimées , qu'il en a fait paraître une censure amère dans sa Décade suivante. Elle est , dit-on , l'ouvrage de son propre frère , ci-devant professeur à l'Ecole Polytechnique; il Ta signée H. S. qui sont les lettres initiales de son prénom et de son nom. Tout cela n'est pas trop philosophique; mais j'ignorais que la Décade n'était consacrée qu'à ceux qui font profession de foi newtonienne.
Le citoyen H. S. commence par me mettre au rang des philosophes anciens qui ont fait des systèmes, et dans leurs cabinets, comme Pythagore, Épicure et Démocrite qui , dit-il, se creva les yeux pour mieux méditer
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li trouve étrange que je n'ouvre pas les miens à la lumière des philosophes modernes, et que je n'adopte pas leur attraction dans toutes ses conséquences. Mon censeur me fait sans doute beaucoup d'honneur de me mettre en si bonne compagnie : cependant , je le prie d'observer qu'il se trompe ici sur plusieurs points. Pythagore avait beaucoup voyagé. Ce fut un de ses disciples , Philolaûs , qui publia le premier le mouvement de rotation de la terre dont les modernes se sont approprié la découverte. Elle a été due sans doute à la méditation , ainsi que l'attraction dont nous devons encore la première idée aux anciens. On peut voir à ce sujet un morceau très-curieux dans Plutarque qui cherche à la combattre par d'assez mauvaises raisons. J'en parlerai quelque jour en temps et lieu.
Mon censeur, après m'a voir objecté que j'ai ignoré ce que c'était qu'un degré du méridien , et que j'ai été induit par cette erreur à ne pas reconnaître l'aplatissement de la terre aux pôles adopté par Newton et par toutes les académies du monde , attaque à son tour mon système de la théorie des marées par la fonte des glaces polaires. A Ja vérité,
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il ne me pousse pas vivement. Ce système, dit-il, est ingénieux , mais il est susceptible de quelques objections. Voici une des principales: Comment croire à des fontes polaires assez considérables pour élever la mer sur une surface de plusieurs millions de lieues carrées, lorsque le soleil ne peut détruire les glaces des Alpes ni celles des Cordillères qui reçoivent verticalement ses rayons ?
Ce n'est point la valeur du degré du méridien • mais la somme totale de ses degrés plus grands vers les pôles , qui m'avait fait conclure que la courbe polaire était allongée. J'ignorais alors en effet que les astronomes en reconnussent de plus petits vers l'équateur, ce qui faisait , selon eux, compensation. Mais sauf le respect que je dois à NeAvton et à toutes les académies du monde , j'ai conclu l'allongement des pôles de la terre d'après la descente annuelle des courans et des «laces ^ lesquelles avancent quelquefois jusqu'au 4^e degré de latitude. Quant aux fontes polaires qui les produisent , comment n'agiraient-elles pas sur la surface de l'Océan de plusieurs millions de lieues carrées , puisqu'elles proviennent de deux océans de glace qui ont aussi
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plusieurs millions de lieues carrées; car chacun d'eux a, en hiver , au moins quinze cents lieues carrées de diamètre ? Affirmer que le soleil ne peut les fondre en partie pendant six mois , et m'opposer les glaces des Alpes et des Cordillères , c'est m'apporter des preuves en objection ; car les plus grands fleuves de l'Europe et ceux de l'Amérique, comme l'Amazone et l'Orénoque, doivent à cet astre leurs eaux et leurs débordemens.
Je commence à soupçonner que le citoyen H. S. est mon partisan secret. Le système du citoyen de Saint- Pierre , dit-il , a été imaginé en 1784* aucune expérience antérieure ne lui servait d'appui.
Il est bien connu que j'ai appuyé ma théorie sur une multitude d'expériences faites par les marins les plus accrédités. Il m'en reste de quoi remplir des volumes. Celle des deux bouteilles , dont l'une fut pêchée sur les côtes de Normandie, en 1786, et la dernière qui est abordée cette année au cap Prior, ne sont point du goût du citoyen H. S. Il les déclare inutiles. Selon lui , c'est le vent du sud-ouest qui les a poussées sur les côtes de l'Europe. On sait cependant que la première est
remontée cent cinquante lieues au nord pendant l'hiver, et que la seconde est descendue dix-huit lieues au sud pendant Pété, après avoir parcouru cent quatorze lieues en trois semaines, et non quatre-vingts comme je Pavais dit dans la relation que vous en avez imprimée , parce que j'ignorais alors la vraie longitude du cap Prior. Il en faut donc conclure que ce sont les courans de la mer opposés dans les deux saisons , et non un vent constant , qui ont charié Tune au nord et l'autre au midi.
Le citoyen H. S. répond à mes objections contre l'attraction ou la gravitation de la lune sur FOcéan : i° que le retard des marées d'un jour et demi après le passage de la lune au méridien, provient de la résistance que les côtes opposent aux mouvemens de la mer; 2° à l'élévation du flux lorsque la lune est dans un méridien opposé , que cette objection n'en est pas une pour ceux qui ont étudié les élémens de la mécanique ; 3° à V absence des marées dans les lacs, qu'il vaudrait autant demander pourquoi Peau ne s'élève pas dans nos verres. Il nous propose ensuite une expé-
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rience curieuse mais difficile à faire. Faites communiquer, dit-il, par un canal, un vase plein d'eau à Paris , avec un autre vase placé en Islande, par exemple, et vous verrez le flux et le reflux avoir lieu dans ces deux vases. Je répondrai à ces réponses dans le même ordre. i°. Je ne comprends point du tout comment la lune étant sur l'océan Atlantique, il se peut faire que les côtes d'Afrique et d'Amérique dirigées est, nord et sud, apportent de la résistance et du retardement à ses marées qui vont dans le même sens ; 2° je comprends aussi peu comment la lune étant, non dans un méridien opposé, mais dans la partie opposée du même méridien , comme sans doute mon censeur a voulu le dire , il y ait encore dans notre océan Atlantique une marée retardée également d'un jour et demi, quoique les côtes d'Afrique et d'Amérique lui opposent alors une barrière insurmontable. Je crois cette objection très-forte, non-seulement pour ceux qui ont étudié les élémens de la mécanique qui n'y a aucun rapport , mais pour les plus grands docteurs en hydrostatique, comme l'a sûrement entendu le défenseur du système newtonien. La mécanique s'occupe prineipa-