‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 44 sur 119 · CXXX APOLOGIE · texte numérisé non relu

CXXX APOLOGIE

gnes d'Italie; Buonaparte raconta ses actions les plus glorieuses avec une énergique concision, mais froidement, comme s'il eût entretenu ses auditeurs des actions les plus communes : en prodiguant la louange , il y paraissait insensible ; cependant quelques traits heureux épanouirent son visage. On avait pris le café; madame Buonaparte, s'approchant de son mari, lui frappa doucement sur l'épaule, en le priant de conduire ses convives dans le salon : Messieurs , dit Buonaparte , je vous prends à témoin , ma femme me bat. — Tout le monde sait , reprit vivement Collin d'Harleville, qu'elle seule a ce privilège. Ce mot eut les honneurs de la soirée et fut fort applaudi. Rentré dans le salon , Buonaparte resta debout; la conversation continuait sur les campagnes d'Italie , on se pressait autour de lui , et il s'abandonnait à toute sa verve. Il rapporta plusieurs traits de cette valeur brillante qui n'appartient qu'aux Français; il dit les actions d'éclat, les nobles dévouemens dont il

APOLOGIK. CXXXJ

avait été témoin ; mais ce qui frappa surtout M. de Saint-Pierre , ce fut l'histoire pitoyable d'un chien resté sur le champ de bataille , auprès d'un soldat dont la tête était emportée. En nous voyant passer , dit Buonaparte , cet animal jetait dabord des cris de détresse, mais ayant reconnu que nous étions Français, il sembla par ses gémissemens nous appeler au secours de son maître. Je parcourais le champ de bataille en comptant nos morts et ceux des ennemis, comme un joueur qui veut connaître sa perte, compte ses pions et ceux de son adversaire , mais les cris et l'action de ce pauvre animal me remuèrent malgré moi ; j'interrompis ma reconnaissance, et, plein de tristesse, je rentrai dans ma tente où cette impression me poursuivit long-temps.

Après quelques récits semblables , Buonaparte parla de son goût pour la retraite, du dessein qu'il avait de vivre à la campagne , et tout-à-coup, s'animant contre les journalistes qui osaient l'accuser d'ambition , il s'indigna de

CXXXlj APOLOGIE.

leur servilité et de leurs mensonges ; rappela plusieurs traits amers de satire dirigés contre la personne ou les écrits de ceux mêmes qui l'écoutaient, et finit par engager tous ses amis à se réunir à lui pour rédiger une feuille consacrée à la vérité et qui formerait l'opinion publique. L'adresse du héros ne réussit pas ; et soit que sa proposition eût effrayé la paresse de ses auditeurs*, soit qu'elle eût éveillé quelques soupçons de ses projets, les uns s'excusèrent sur le mépris qu'inspiraient de si misérables adversaires ; les autres soutinrent , à l'exemple de Boileau, que la critique, même injuste, double les forces du génie. Mais un incident imprévu décida la question; un poëte doué d'une voix sonore et d'une haute stature, apostrophant Buonaparte , lui dit : Général , vous nous appelez à un pouvoir qui ne souffre point de maître ! si nous devenions journalistes, vous nous redouteriez, vous nous écraseriez. S'il faut en croire l'événement , cette prévisionne déplut pas à Buonaparte; elle lui

apologie. cxxxiij

apprit au moins le danger de ce qu'il souhaitait. Et qui pourrait dire ce que serait devenue la fortune de cet homme extraordinaire , si les Ducis, les Arnault , les Lemercier , les Collin d'Harleville , les Bernardin de Saint- Pierre, se rendant maîtres de l'opinion publique, Pavaient dirigée dans l'intérêt de la patrie et de la vertu ! Buonaparte ne songeait qu'à l'intérêt de sa gloire; il devint rêveur, distrait, ne prit plus aucune part à la conversation , et ses convives comprirent qu'il était temps de se retirer.

En confiant à Buonaparte le commandement de l'armée d'Italie , le Directoire n'avait pas prétendu donner un héros à la France ; son but était de flatter Barras, et d'offrir un mari à madame de Beauharnais. Ces rois de notre république s'émerveillèrent d'abord des grands succès de leur petit général ; ils allèrent même jusqu'à se parer de sa gloire, mais lorsqu'ils s'aperçurent qu'il grandissait à chaque bataille et que le nain devenait un géant, ils

Page 1