A MONSIEUR HENNIN, A VIENNE
Varsovie, ce f.r» juillet 1764.
Monsieur et ami,
On a été ici très-sensible à votre départ; madame la princesse Maréchale , la princesse M
1 Pierre-Michel Hennin, né à Magny dans le Vexin , le 3o août 1728, de Jean-Michel Hennin, avocat au parlement, fut envoyé en 1762 comme secrétaire d'ambassade en Pologne , où il resta avec le titre de chargé tome 1. 1
particulièrement, et toute la troupe brillante des jeunes palatines , starostines , etc. , me parlent souvent de vous. M. le grand maréchal vous est sincèrement attaché} il espère, mVt — il dit , de vous revoir bientôt ici. Il me disait hier : La dernière fois que M. Hennin est venu me voir, il avait Tair embarrassé, lui qui avait toujours été si libre avec moi. J'ai répondu : La tristesse donne de la contrainte. Il ajouta: Je Taime de tout mon cœur, faites-lui mes complimens. M. Tévêque de Kiovie, à qui j'ai remis vos livres, vous regret te aussi beaucoup. Dans ce grand nombre de princes, de princesses et de prélats qui pensent à vous et qui parlent de vous, songe/.
d'affaires après le départ de l'ambassadeur. En \j65 il fut nommé résident de France à Genève, et en 1783 secrétaire de la chambre et du cabinet du roi. Il mourut en 1807. M. Hennin cultivait les arts et les sciences avec succès. Il fut lié avec Voltaire , et leur correspondance a été publiée en 1825 par M. Hennin fils. L'excellente Notice placée à la tête de ces lettres nous a fourni les détails qu'on vient de lire. M. de Saint-Pierre rencontra M. Hennin en Pologne, et dès-lors la plus tendre amitié s'établit entre eux. Leur correspondance date de 1764, époque à laquelle M. Hennin se trouvait à Vienne ; elle se termine en 1789.
qu'il y a un homme que votre absence afflige et qui ne peut s'en plaindre à personne.
Quoique je vous écrive par une occasion sûre, vous ne verrez pas beaucoup de nouvelles dans ma lettre. Je me suis fixé à mon journal et à l'histoire du temps. Les nouvelles courantes ne signifient rien. Le prince Radjiyil est à Kaminieck; on dit qu'il a fait arrêter Trechaski pour n'avoir pas observé assez de modération dans les courses de son armée. Si cela est vrai , il veut se raccommoder avec les Russes, qui sont très-modérés, comme tout le monde sait.
Il y a eu un staroste fusillé par Tordre du tribunal des Kap tares. Ce staroste faisait des levées et tirait des contributions; on Ta traité comme un ennemi public. M. le résident de Vienne vous dira son nom, car je ne l'ai pas encore marqué dans mon journal. Vous saurez que j'étudie le droit de la Pologne afin d'écrire sur l'élection quelque chose digne de votre approbation. Vous m'obligerez de me donner le plus tôt qu'il sera possible des nouvelles de Versailles, où votre recommandation peut me mener à quelque chose de réel. Lorsque vous me parlerez de ce pays-là je vous entendrai à
demi-mot. Faites-leur bien sentir que si je n'ai pas mérité les faveurs de la cour, ce n'est pas faute de zèle, et que j^ai cherché à être utile dans une autre carrière, comme vous pourrez en juger lorsque je vous verrai à Vienne.
On a envoyé à M. Danger un boîle d'or de la part du grand général; j'ai soupe le 21 chez la grande chambellane. 11 y avait César et sa fortune, et tout le parti de Pompée. On s'est salué si poliment , si respectueusement et si froidement, qu'il était facile devoir que tout le monde était fort bien élevé. On s'est mis à table ensemble, et on ne s'est point mêlé. Je me trouvais entre l'abbé Poignatoski et le comte d'Argenteau. Je ressemblais à ces poteaux de démarcation qu'on voit sur les frontières. Là finit un royaume et un autre royaume commence.
Enfin, jusqu'aujourd'hui j'ai été invité alternativement. Mais ce qui doit être une époque mémorable, c'est la fête que donna hier
la princesse M à l'occasion de la patronne
de la princesse Christine , fille aînée de la princesse Sanguscko. On avait invité un grand nombre de personnes à souper. On dansa dans les deux premières salles jusqifà la nuit. Les
volets du jardin riaient fermés à cause du soleil. Lorsque la nuit fut venue, tout-à-coup
eus volets mystérieux s'ouvrirent, et on aperçu! tout le jardin illuminé dans un ordre exquis. Quatre grandes girandoles, entrecoupées de plusieurs petites, marquaient les principaux angles de la plate-bande. D'autres girandoles avec deux cordons de lampions dessinaient la partie circulaire des charmilles. L'allée du milieu, brillante comme le soleil d'été , annonçait un magnifique cartouche adossé au pavillon de treillage. Dans le milieu de ce cartouche était dessiné un grand C plus éclatant sans contredit que le croissant de la lune. Tout le monde accourut au jardin où les danses recommencèrent avec une gaieté inspirée par la douceur et la beauté de la nuit. A droite étaient servies sous les arbres trois tables de douze couverts chacune. On s'y assit sans cérémonie et sans contrainte, car vous eussiez, dît que c'était une troupe de bergers et de nymphes qui se réjouissaient au bruit des chalumeaux.
11 n'y eut que le repas qui ne fut point du tout pastoral. On y fit une chère exquise. On \ but d'excellent vin de Champagne el à votre
santé. La princesse M allait partout répandant la joie. Enfin, cette fête, qui fut applaudie par toutes les femmes, ne finit qu'à trois heures du matin. Je me suis retiré chez moi où jVi rêvé les bords du Lignon et toute l'Arcadie pastorale. Mais ce qui doit bien vous flatter, c'est qu'au milieu des applaudissemeris et des louanges que recevait la princesse
de M , elle sVst approchée de moi pour me
dire : Mon Dieu! que je voudrais bien que M. Hennin fût ici!
Et moi aussi, Monsieur, je voudrais bien que vous y fassiez ; toutes ces fêtes-là ne m'amusent pas tant que vous croyez bien. Lorsque je rentre chez moi, je compare naturellement mon état avec tout ce qui m'environne, et je vois que je ne suis rien , et qu'il faudra bientôt renoncer à tout cela; un ami solide et accrédité conviendrait mieux à mon caractère et à ma fortune, je l'aurai trouvé en vous si votre amitié s'acquiert par de l'amitié.
Enfin , parons-nous de roses encore qu'elles passent vite. Le récit de ces plaisirs peut vous en rappeler de plus tendres; il sera donc intéressant pour moi de vous entretenir toujours de vos anciens amis. Faites-moi part de vos
divertissemens de Vienne; vous savez, Monsieur, qu'il m'importe d'avoir quelques notions de ce pays -là, car j'ai intention de ménager toutes les cordes de mon arc.
J'ai l'honneur d'être , Monsieur, avec bien de la reconnaissance et une sincère amitié ,
Votre, etc.
Le chevalier de Saint-Pierre.
On a mis les armes de Prusse sur la porte de la maison où je demeure, afin, dit-on, que l'hôtel soit sous la protection de quelque puissance. Il paraît que M. de R. offre des cierges à saint Michel et au diable. Tout le monde me charge de mille et mille complimens.
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REPONSE DE MONSIEUR HENNIN
A Vienne, le G août 17G4.
Je ne vous demande point de nouvelles politiques , puisque , par une délicatesse que j'approuve, vous vous trouvez les mains liées à cet égard.
Vous me faites bien plaisir, Monsieur, en me disant que les personnes dont vocis me parlez se souviennent de moi. Je ne vous di-
1 Les lettres de M. Hennin ne manquent pas d'intérêt; cependant nous ne publierons que les premières, parce qu'elles sont indispensables à L'intelligence dr< lettres de Bernardin de Saint-Pierre.
rai rien de trop en vous assurant que mon cœur est toujours à Varsovie et qu'il y sera long-temps. Faites, je vous prie, ma cour, dans l'occasion, à toutes les dames auxquelles vous savez que je dois désirer de donner des preuves d'attachement. J'imagine que dans ces momens-ci la société est encore plus orageuse que lorsque je suis parti, et sans doute vous aurez votre part de la gêne qui doit en résulter; mais vous en serez dédommagé par le spectacle de l'élection et de ce qui s'ensuivra.
Je voudrais avoir le temps de féliciter madame la princesse M..... sur l'élégance de sa fête; j'y aurais dansé de bon cœur; je vous prie de l'en assurer en la remerciant de son souvenir. Au lieu de cela, je passe mes jours à faire des connaissances que je n'aurai pas le temps de cultiver , et à retourner dans ma tête les événemens passés , présens et futurs. Vienne est assurément une grande et magnifique ville, peuplée de femmes charmantes, et abondamment pourvue de spectacles et de promenades; mais je ne m'accoutume point encore à diner à trois heures et à me couche] sans souper. On me dit qu'il ny a point de
société ici, et cela pourrait bien être; je n'y ai encore vu que de grands repas et des assemblées fort tristes. Cependant je ne désespère pas encore de trouver dans deux cent mille aines de quoi former une coterie agréable. M. de Luiten m'aidera dans ce projet, et nous transporterons l'image de Varsovie sur les bords du Danube.
J'ai fait, Monsieur, ce que je vous ai promis, et j'espère que tôt ou tard mon amitié vous sera utile, du moins vous pouvez être sur que j'emploierai tous les soins dont je suis capable.
Adieu, Monsieur, je vous quitte pour me mettre au courant avec mes autres amis; mais je doute fort qu'aucun d'eux ait ses trois pages , parce que je ne pourrai pas leur parler, comme à vous , de choses qui les intéressent ainsi que moi.
Je Huis sans compliment , et vous prie d'en user de même avec votre ami ,
Hi;vnin.
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A MONSIEUR HENNIN
Varsovie, le 78 juillet 1761-
Monsieur et ami,
J'ai reçu avec bien de la joie la nouvelle de votre arrivée à Cracovie;je suis persuadé que le reste de votre route aura été aussi heureux. Je m'attends au premier moment à en recevoir la nouvelle , avec le plan de vos arrangemens, de vos plaisirs et de votre nouvelle société. J'ai distribué vos complimens , qui ont été reçus à bras ouverts. On m'a chargé de mille amitiés pour vous; M. le grand maréchal, madame la princesse Sahguscko , la
f 2 CORRESPONDANCE
princesse M — , madame la chambellane <l* Lithuanie, et le reste, quoiqu'en grand nombre, ne vous est pas moins attaché.
Vous trouvez ma position agréable; elle le paraît de loin. Mais si vous saviez dans quel vide je nage ; si vous saviez combien toutes ces danses et ces grands repas m'étourdissent sans m'amuse!' ! J'attends avec empressemenl le temps de l'élection pour prendre mon parti. Je n'ai qu'à me louer de tout le monde , chaque jour est un jour de fête. Avant-hier je fus invité chez madame la grande chambellane , où toute la famille se trouva; M. le stolnik me dit plusieurs choses obligeantes. M. le palatin de Russie m'invita à dîner hier.
Votre amitié pour moi m'engage à vous faire part d'un projet sur lequel je vous demande vos conseils et vos bons oiïices. M. de La Roche me parle quelquefois delà Turquie comme du plus beau pays du monde, et m'a proposé de l'accompagner, après l'élection, à Constantinople. Je serais, dans le fond, trèsporte à faire ce voyage qui ne me coulerait presque rien, à cause de l'occasion; mai> il faut des secours pour y paraître m\ peu » <'i. venablement. Je renonçais donc à cette idée
D! BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. l3
là, lorsque M. de La Roche m1a fait sentir que, d'un voyage de simple curiosité, je pouvais* faire un voyage de fortune. N'allez pas croire qu'il s'agisse de me faire Turc.
IL m'a donc dit qu'il avait vu en différentes occasions des ingénieurs envoyés par la coup de France pour lever des plans dans la Palestine, dans l'Egypte, et prendre des mémoires sur difïérens objets , tout cela du consentement et sous la protection de la Porte. U m'a appris, de plus, que la partie septentrionale de la Turquie était fort peu et fort mal connue. Il a ajouté qu'il ne doutait pas que la cour ne fût charmée d'accepter mon projet, pourvu que quelques amis l'appuyassent. Je me suis rappelé vos idées , et trouvant de la conformité entre les vôtres et les miennes , de la facilité dans l'exécution , la compagnie d'un Français employé par la Porte, et qui habite depuis long-temps les provinces septentrionales de la Turquie, j'ai résolu de vous faire part de tout cela, afin que vous considériez le parti que j'en peux tirer pour le service delà cour, pour le vôtre et pour le mien.
Si vous jugez donc convenable que je profite de cette occasion, il n'y aurait pas de
l4 CORRESPONDANCE
temps à perdre pour écrire à Versailles. Vous me feriez savoir le traitement que vous m'y auriez ménagé ; vous m'enverriez les instructions nécessaires sur les objets de ce voyage, qui peuvent s'étendre à beaucoup de parties, et des lettres de recommandation pour l'ambassadeur de France à Constantinople.
Je n'ai rien de nouveau à vous marquer. Il y a près de huit jours que Ton sait que le prince Radjivil s'est retiré à Cotcbim.
J'ai vu monseigneur l'évêque de Kiovie qui vous fait beaucoup de eomplimens, et m'a offert sa bibliothèque qui est fort nombreuse, mais mal disposée, à mon avis; la salle est trop petite, et la décoration gênante pour l'arrangement des livres.
Je suis prié au bal une partie de cette semaine. Quelque bruyans que soient mes plaisirs, soyez persuadé , Monsieur, que je trouve bien des momens pour penser à vous, et que je ne me fais pas de violence pour cela.
J'ai l'honneur d'être avec une sincère ami t ié ,
Monsieur,
Le chevalier de Saint-Pierre.
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 1 f>
Le comte Nostis, envoyé de Saxe, est retourné à Dresde. Cet invalide que vous m'avez recommandé prie qu'on n'oublie pas de lui payer sa pension. Je lui ai donné deux florins.
REPONSE DE M. HENNIN
A Vienne, le mercredi iCT aoiit 1 764.
Nous sommes arrivés ici, Monsieur, vendredi au soir, après avoir essuyé quelques petits accidens, surtout à la voiture que j^ai achetée de M. Gardouin, où il a fallu remettre deux essieux et deux roues.
J^ai déjà fait mes visites, et me suis établi, jusqu'à nouvel ordre, dans une jolie maison en ville. Comme je retrouve ici plus de cent personnes que j^ai eu occasion de connaître dans mes courses, je crois que j'y passerai agréablement le temps de mon exil, joint à
ce que ce pays-ci fournit beaucoup d'objets propres à satisfaire ma curiosité.
Nous n'entendons pas plus parler de la Pologne que si elle n'existait pas; on nous dit pour nouvelles ce que nous savions avant notre départ.
J'ai trouvé ici quatre ingénieurs français que l'impératrice a demandés au roi pour fortilier les frontières de Bohême; ils ne doivent rester que peu de temps. On a grand besoin ici de personnes instruites dans ce genre , puisque Ton veut bâtir des forteresses et former des camps retranchés , et je crois , Monsieur , que vous y seriez reçu à bras ouverts en vous faisant annoncer par M. le comte de Merey. Voyez à vous décider sur le plus ou le moins de probabilité qu'il y a pour vous de réussir où vous êtes, et choisissez. Je vous dirai de plus qu'il ne vous serait pas difficile d'être ici sur un ton tout différent de celui des autres officiers ; mais , encore une fois , comme je n'ai pas voulu vous conseiller de rester en Pologne , je n'oserais non plus vous engager positivement à venir ici : on ne saurait être , selon moi, trop circonspect quand il s'agit de démarches qui peuvent décider du sort d'un homme tel que vous.