‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 47 sur 119 · APOLOGIE. CXXX1X · texte numérisé non relu

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j'ai vu de stupides admirateurs de ses belles phrases, assurer qu'il prostituait son talent parce qu'il osait se plaindre au public des vols des contrefacteurs; j'ai vu des femmes spirituelles et sensibles , le blâmer d'avoir refusé une place qui aurait assuré le sort de ses enenfans. Dans leur exquise délicatesse, elles croyaient rougir des inconvenances d'un grand homme, et rougissaient de ses vertus. Dira-ton que j'exagère ces ridicules opinions? qu'on ne m'en croie pas, j'y consens. Mais qu'on observe ce qui se passe à l'occasion du plus illustre disciple de ce grand maître; lui aussi méconnu , repoussé par le pouvoir , se voit obligé de publier ses ouvrages pour acquérir une modeste indépendance. Croit-on que la noble et douce pensée, de rendre un pur hom-

vance des 36 fr., qui était une des conditions du marché , et le nom de la reine fut effacé de la liste des souscripteurs. C'est ainsi que l'écrivain resta toute sa vie inflexible dans sa dignité et dans sa justice. Pourquoi aurait-il fait à une reine d'autres conditions que celles qu'il faisait au public?

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mage à ce beau génie, se soit emparée de toutes les âmes? il n'en est rien. On calcule froidement si son libraire fait une bonne ou une mauvaise spéculation. Les temps sont mauvais, le commerce ne va pas, l'ouvrage est considérable. — Eh quoi I n'y a-t-il plus que de petits intérêts ou des passions coupables qui puissent nous remuer? n'éprouveronsnous jamais la joie d'un noble enthousiasme ? C'est trop demander, dites- vous ! — Eh bien , cessez donc de juger ce que vous ne sauriez comprendre !

L'édition de Paul et Virginie coûta 3o,ooo fr., et consomma la ruine de Fauteur. Cette édition n'était point encore publiée , lorsqu'un homme en crédit, M. Maret, sollicita son entrée à l'Institut. Bernardin de Saint-Pierre, profitant de cette circonstance, lui écrivit une lettre dans laquelle il osait rappeler le premier consul à des sentimens de justice et de dignité. Buonaparte lut cette lettre et n'y fut point insensible : huit jours après, ici les dates sont

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précieuses , on lisait le nom de Joseph sur la liste des souscripteurs. Plus tard M. de Saint- Pierre fut invité, par l'entremise de M. Andrieux, à se rendre à Morfontaine; ils y allèrent ensemble dans une voiture à quatre chevaux qui leur fut envoyée. Après le dîner, Joseph Buonaparte , tirant M. de Saint-Pierre dans l'embrasure d'une fenêtre, lui proposa une habitation dans son parc et 6,000 francs de pension, avec un titre, ou sans titre, comme il le jugerait convenable. Un peu surpris de cette offre, M. de Saint - Pierre gardait le silence ; mais Joseph se hâtant de le rassurer, lui dit : a Quoique j'aie toujours eu le désir de vous être utile, ce n'est pas mon argent que je vous offre, c'est celui du gouvernement; c'est une faible récompense de ce que la nation doit à vos longs services. » M. de Saint-Pierre comprit que Buonaparte consentait enfin à lui laisser son indépendance. Toutefois , entrevoyant encore quelque apparence de vasselage dans les propositions de Joseph, il lui dit :

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« Lorsque Pinfortuné Louis XVI me fit offrir par M. Terrier de Mônciel , alors son ministre, la place d'intendant du Jardin du Roi , je pris trois jours pour me décider. Accordez-moi le même délai, car je ne puis rien accepter d'aucun homme, sans en avoir délibéré avec moimême. » De retour à Paris, M. de Saint-Pierre eut un entretien avec Ducis, et après deux jours de réflexions, il écrivit à Joseph : « Je ne puis accepter ni place ni titre, mais je consens à vous être attaché par les liens de la reconnaissance. » O Joseph ! puisse la gloire d'avoir été Pappui d'un grand homme, vous consoler dans votre solitude ! puisse le souvenir d'un bienfait qui ne fit point un ingrat éloigner Pamertume de votre cœur ; jouissez, aux jours de Pinfortune, d1une reconnaissance qui vous fut fidèle sur la terre, et qui dure encore dans le ciel !

Napoléon ira fait que passer. Comme un torrent produit par Porage, il a bouleversé, il a rajeuni le sein de la vieille Europe. Nos sol-

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dats, pousses par son ambition et guidés par la gloire, voulaient asservir le monde, et ils ont réveillé la liberté endormie sur les bords du Nil et de la Moscowa. A leurs cris de victoire, à leurs cris de détresse , du Nord au Midi , les peuples se sont émus, et, secouant leurs chaînes . ils ont demandé des institutions libérales aux rois qu'ils avaient délivrés d'un despote. Ainsi l'indépendance du monde est sortie vivante de notre court asservissement. La Providence a permis que le tyran des peuples leur ait légué la liberté.

Appelé par la reconnaissance à rendre hommage à un grand guerrier, Bernardin de Saint-Pierre aura parlé dignement si son langage doit être un jour celui de la postérité; on lui a reproché cet éloge , et cet éloge ne renferme que des faits consacrés par l'histoire. Le sage invite les muses à célébrer, non les conquêtes de Napoléon, mais la paix qu'il doit donner au monde; il admire le héros, et remarque cependant qu'il manque quelque

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chose à sa renommée. « Tu ne seras l'amour des humains , dit-il , que si tu mets ta gloire dans leur bonheur x. »

Les cœurs froids m'accuseront sans doute de donner trop d'importance à de petites choses ; et si je ne signale ces petites choses , ils diront que j'ai laissé les faits les plus graves sans réponse. Semblables à ces accusateurs qui veillaient en Egypte, à l'entrée des Pyramides, ils se sont assis sur la tombe de l'homme de bien, et ils ont dit : Il ne reposera pas en paix , qu'il ne nous ait rendu compte de sa vie. Mais déjà Bernardin de Saint-Pierre avait rempli cette honorable tache ; ses ouvrages le représentent tout entier. Vous le retrouverez dans l'admirable dialogue de Paul et du Vieillard, opposant les agitations de sa jeunesse à l'expérience de son âge mûr. Vous le retrou-

1 On sait que le cardinal Mauri et Reg-naud-Saint-Jc.ind'Angcly le forcèrent de supprimer un paragraphe entier du Discours académique où se trom e cet éloge , en disant que l'Empereur n'aimait ni leS leçons ni les conseils.

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verez dans la sainte résignation du Paria, dans la pitié de Bénézet pour les malheureux, dans l'amour de Céphas pour le genre humain. Il n'a cessé de se peindre en peignant la vertu , et partout ses sublimes contemplations nous révèlent cette simplicité de cœur qui appartient à l'honnête homme, et qui constitue le génie !

Bernardin de Saint-Pierre aimait les hommes et voyait leur faiblesse avec indulgence. Son humeur était douce , un peu railleuse , parfois mélancolique. Sa voix touchante, ses paroles simples, son regard fin et caressant pénétraient les cœurs. Son teint était frais et vermeil; les grâces de la jeunesse semblaient encore se jouer sur son front et autour de ses lèvres souvent embellies du plus gracieux sourire. La vue des enfans le réjouissait. Il se plaisait avec les jeunes gens quand ils étaient modestes, et jamais son éloquence n'était plus élevée que lorsqu'il voulait faire passer dans

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leur ame cette force qui était en lui, et sans laquelle il n'y a point de vertu.

Au milieu de sa famille, M. de Saint-Pierre était plein d'abandon. Dans le monde il avait de la noblesse et de la simplicité. D'un coupd'œil il pénétrait un homme. Avait-il affaire à un sot , il se taisait ; à un fat , il le raillait ; à un méchant , il s'éloignait. Se trouvait-il au milieu de personnes entièrement étrangères à tout intérêt moral, et toujours occupées d'objets mécaniques ou de spéculations mercantiles, il les écoutait, les questionnait, les remerciait ; il savait en apprendre quelque chose. Ainsi un papetier, un graveur, un fondeur de caractères, un marchand de tableaux, pouvaient facilement le prendre pour un sot , et se croire, eux, des gens de génie. Se trouvait-il dans un cercle d'hommes choisis, dont les cœurs battaient à l'unisson du sien , son éloquence devenait touchante et sublime. Il contait avec tant de charme , que j'ai vu ses enfans eux-mêmes perdre en l'écoutant toute

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leur turbulence , rester immobiles, respirant à peine , les yeux attachés sur les siens , et comme suspendus à ses lèvres, croyant voir ce qu'il avait vu , et sentir ce qu'il avait senti. Les gens du monde, presque toujours aussi turbulens et plus inconsidérés que des enfans , s'accoutumaient avec peine à la lenteur de son élocution, mais dès qu'ils avaient goûté le charme de ses paroles, ils ne pouvaient plus s'en déprendre. Que de fois je me suis trouvé meilleur en le quittant ! que de fois, pour conserver l'enchantement de ses pensées, j'ai cherché à les ressaisir dans ses ouvrages ! Alors la vertu me semblait naturelle et facile; une flamme divine me consumait : j'étais comme ces disciples de Jésus-Christ, qui, en se rappelant l'impression de ses discours, se disaient entre eux : « Notre cœur brûlait en l'écoutant! »

Que les pensées des grandes âmes se corrompent dans l'ame du méchant; qu'elles blessent les petits esprits et meurent sur les cœurs

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froids; l'honneur de l'humanité est sauvé si, semblables à une rosée céleste, elles fécondent le génie et la vertu !

Telle fut l'influence de Bernardin de Saint- Pierre ! Tel fut le mouvement donné par son génie ! Sa gloire préside à un siècle nouveau ! Qui n'a reconnu ses couleurs dans les pages de notre premier écrivain , sa manière d'observer dans les relations d'un illustre voyageur, et son inspiration dans les accords de notre plus grand poète! Chateaubriand, Lamartine, Humboldt, vous êtes sortis de son école ! Delille , privé de la lumière . disait que les Études de la Nature étaient les yeux de son intelligence , et Girodet se plaisait à répéter que ce livre lui avait appris à voir la nature et à sentir Virgile. Sois donc à jamais cher aux peintres , aux poètes , aux voyageurs et aux philosophes, toi qui fus l'élève de l'antiquité , de la nature et du malheur ! Sois à jamais cher à l'homme de bien , toi l'ami de Ducis et de Jean-Jacques; sois cher

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surtout aux infortunés! Tes ouvrages, portés dans l'exil, devinrent une source d1 abondance pour les émigrés français , et sur les rochers de Sainte-Hélène , ils consolèrent Buonaparte dans son adversité \

1 Dans les derniers temps de sa vie, Buonaparte lisait sans cesse Paul et Virginie. — On sait aussi que plusieurs émigrés réfugiés à Londres se firent libraires , et qu'ils y vécurent fort à l'aise de la vente des ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre (voyez le Préambule de l'Edition in-4" de Paul cl Virginie , p. n).

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J.-H. BERNARDIN

DE SAINT-PIERRE

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