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A MONSIEUR HENNIN
A Varsovie, ce 8 août 1764.
Monsieur et ami,
Je n'ai point encore reçu de vos nouvelles depuis voire arrivée à Vienne; peut-être en recevrai -je aujourd'hui. Mais , afin d'être tranquille à l'avenir sur la régularité des postes , je numéroterai toutes mes lettres ; je vous prie d'en faire de même.
Nous sommes accablés de fêtes. On a donné hier une superbe illumination , un grand concert, un repas somptueux , un bal fort brillant chez la princesse maréchale , pour la fêle
de la princesse M... J'ai été à la campagne il y a quelques jours, dans une maison qui appartient à un ami du grand général. Je voudrais vous écrire bien des choses, mais je suis accablé d'occupations , et je n'ai pas un moment à perdre. Je suis mêlé dans une tragédie dont la catastrophe sera terrible, puisqu'il en doit coûter la vie à une très-aimable fille dont l'amour a fait tout le crime. Mais après tout j'aime mieux qu'elle périsse que ma maîtresse; ce sentiment-là est très-naturel.
Ce serait une histoire fort longue à vous raconter; mais comme elle est imprimée, Racine pourra satisfaire votre curiosité.
Il faut que je sorte pour aller essayer un habit à la grecque. Je n'ai pas huit jours pour apprendre mon rôle, et je fais celui d'Achille. Tout cela me tracasse et m'occupe plus qu'une affaire sérieuse , car il y a six demoiselles bien comptées qui souvent parlent toutes à la fois. Il faut pourtant les écouter toutes , et leur répondre à toutes. Je ne sais qui s'est avisé de proposer un pareil divertissement , et encore moins pourquoi on m'a choisi; mais, quelque chose que j'aie dit , je n'ai pu m'en défendre.
La princesse Cunégonde joue le rôle d'Iphigénie , la fille de la palatine de Volhynie celui de Clylemnestre, etc. Je vous enverrai un au Ire jour la liste de tout le reste.
Si M. le comte de Mercy est arrivé à Vienne , je nous prie de l'assurer de mon respect. Mes complimens à M. et madame Girault.
Excusez ma précipitation; à ma place vous eussiez moins écrit et cela eût été mieux; c'est un a\ antage qui ne vous fait pas moins d'honneur qu'à moi, celui de dire simplement que je suis avec une sincère amitié ,
Monsieur et ami,
Votre, etc.
Le chevalier de Saint-Pierre.
Ma lettre n'était pas fermée lorsque j'ai reçu la vôtre du 1er août. Il paraît que vous n'avez pas reçu encore mes deux lettres. Vous augmentez mon incertitude par la nouvelle de ces ingénieurs mandés par la cour de Vienne. On ne me demande point, et aucune cour ne m'envoie. Si Ton me donne de l'emploi , en aurai-je agréablement ? qu'y a-l-il de plus léger qu'une recommandai ion ? d'ail-
leurs les choses offertes perdent de leur prix lorsqu'on n'en a pas un besoin indispensable. J'ai des espérances ici ; mais elles dépendent des événemens. Que décider! je crois que je dois attendre l'élection; vous pouvez, en attendant , me ménager la protection des personnes qui peuvent m'être utiles ; m'instruire du traitement qu'on a fait à mes compatriotes, quels sont leurs grades, etc. Je suis breveté capitaine au service de Russie; quel est le sort que je peux me promettre? d'ailleurs je ne vends point chat en poche. Lorsqu'on m'aura examiné, comme je le désire, je demande à être chargé personnellement du soin de former et d'exécuter tel projet dont la cour voudra me charger, ne fût-ce qu'une redoute; car il me serait très-dur et, pour dire vrai, impossible d'exécuter les idées d' autrui, parce que j'aurais toujours sur mon honneur d'a\oir prêté mon service à l'exécution de quelque brillante sottise, et il y a au moins un contre un à parier que cela arriverait. Je vous dis tout cela, Monsieur, sur l'expérience que j'ai pu acquérir, par l'envie que j'ai de me faire un peu de réputation, et parce qu'il es( probable que, n'ayant que vingt-sept ans, n'étant
que capitaine, et aucune cour ne m'ayant envoyé , je me trouverai subordonné aussi tristement qu'il est possible de l'être.
J'attends des nouvelles de France, et j'espère que vous ne me laisserez pas long-temps sans m'en envoyer. Quoi qu'il en soit, immédiatement après l'élection je prendrai mon parti. Je me recommande à votre amitié qui me sera toujours extrêmement chère. Faites ressouvenir M. le comte de Mercy de ses bontés pour moi, et de l'espérance que j'ai d'en recevoir de nouvelles preuves.
TsT° 6.
A MONSIEUR HENNIN
Varsovie, ce 20 août 1 76/f •
Nous avons joué, mardi dernier, la tragédie iïlphigénie; les acteurs étaient :
Agamemnon. M. Pirrhis.
Achille. Moi-même.
Iphigenie. La princesse Cunégonde.
Clytemnestre. La fille de la palatine de \ <> lhynie.
Ériphyle. Mademoiselle Alonois la ca-
dette.
Arcas. Le prince Sanguscko.
Ulysse. M. Pelonte Past.
Eurybate. M. Driarbesky.
Doris. La nièce de la palatine de
Volhynie.
L'assemblée était des plus brillantes ; il y avait le stolnik, la princesse palatine, les frères du stolnik et leurs belles épouses , monseigneur le nonce, le prince chancelier, la grande chambellane, etc., etc.
On a été si content du succès, que tout le monde demande une seconde représentation, et M. le primat doit s'y trouver ; c'est mercredi prochain.
Je suis charmé que vous approuviez les raisons qui m'obligent à ne vous mander aucune nouvelle; cependant il en court ici une qui est si publique et si étrange que je ne résiste point à Tenvie de vous la faire savoir. On dit que le prince Radjivil a fait pendre le général Trechaski , après l'avoir tenu aux fers pendant six semaines. Il lui reprochait, diton , de l'avoir engagé à attaquer les Russes à Slonym, et de s'être caché ensuite pendant le combat. Les personnes qui connaissent M. de Trechaski disent qu'il est trop brave pour avoir fait une pareille lâcheté; cepeu-
dant ces mêmes personnes étaient persuadées qu'il était arrêté pour des raisons qu'on ignorait. Hier le hasard veut que je rencontre un officier français qui sert dans Farinée russe , et qui était à l'affaire de Slonym ; cet officier m1a confirmé ce bruit étrange.
Si vous vous mêlez, Monsieur, d'observations physiques, je vous apprendrai que nous avons eu, la nuit du 12 au i3, un orage épouvantable; il y a eu plusieurs personnes tuées de la foudre, entre autres un religieux de la mission que j'ai vu. On a fait l'ouverture de son corps vingt-quatre heures après, et, ce qui est très-extraordinaire, on n'a trouvé aucune blessure extérieure ou intérieure; son sang avait conservé sa fluidité.
Vos lettres sont arrivées à temps; on commençait à murmurer de votre indifférence, et j'étais bientôt épuisé de raisons et d'excuses. Tout le monde pense souvent à vous, et vous devez être persuadé que j'en parle avec plaisir à tout le monde,
Je suis fâché d'apprendre la \ie sérieuse que vous menez; cependant je ne vous plains pas tant, puisque vous trouverez dans vos connaissances et dans vos goûts des plaisirs
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. Vf
plus solides que les fêtes bruyantes où je me tromre, et qui m'étourdissent plus qu'elles ne m'amusent.
Si rien ne me retient ici, je partirai dans le commencement du mois de septembre pour vous aller joindre à Vienne, car je m'ennuie de tant d'oisiveté, dont le moindre mal est de m'accoutume* à une vie molle.
J'ai été hier à la campagne , à Villanof ; je n'ai trouve à mon goût que le parc, où il y a de grands arbres respectables, et un canal d'une tranquillité et d'une majesté qui n'est point fardée. Le château , où il se trouve quelques bonnes choses, est d'une architecture trop tourmentée ; les appartemens sont surchargés d'ornemens de mauvais goût; enfin j'ai reconnu là encore le goût saxon, quoique ancien, et qui s'éloignait alors, comme aujourd'hui, delà simplicité et delà commodité , sans tjuoi il n'y a ni beauté ni élégance.
Vous vous faites, Monsieur, sur le voyage dont je vous ai parlé, un scrupule dont je ne comprends pas bien le motif. Le refus d'un conseil es! pour moi un désaveu. Apparemment vous prévoyez pour moi quelque occa-
sion plus prochaine et plus sûre de faire fortune. Je compte beaucoup sur votre amitié, et je présume que cette amitié ne pourrait pas m'être utile dans une pareille entreprise. Je me conformerai donc à vos intentions, et je m'éclairerai de votre expérience, sans que vous ayez à craindre que je vous rende responsable du succès quel qu'il soit.
Il arrive ici un grand nombre de gentilshommes ; les rues sont pleines de voitures et de chevaux; les jours diminuent insensiblement , la mauvaise saison s'approche , tout cela devient très-embarrassant pour moi qui marche à pied, et qui ne suis point logé dans une auberge.
Ainsi tout doit me déterminer à partir, si je ne suis retenu ici par des raisons de fortune. Cela sera décidé dans trois semaines.
DK BKRNARDIN DE SAINT-PIKRRK. 9AJ
RÉPONSE DE MONSIEUR HENNIN
Vienne, le Ier septembre 17(1*4.
Vous faites bien de vous amuser , tandis que tout le monde croit que vous vous battez. Je regrette fort cette belle tragédie ; elle m'aurait plu sûrement davantage que celles que je vois estropier ici. Faites, je vous prie, mes complimens sur le succès à toute la troupe.
iTai pris un jardin où je vais, avec M. le baron de Suiten, me retirer un peu du brouhaha delà ville. Il tient à une maison trèsgrande et très-propre; nous y rassemblerons
3o CORRESPONDANCE
nos amis, et nous y vivrons autrement qu'on ne fait ici.
Rien de plus sage que ce que vous vous proposez de faire. Si rien ne se décide, quittez la Pologne et venez à Vienne.
J'en étais ici lorsque M. le marquis de Conflans est arrivé d'Italie pour aller voir l'élection de Pologne. Je ne lui ai pas laissé ignorer l'embarras où il pourrait se trouver. Il est recommandé à M. le baron de Riaucour; mais comme il ne se soucierait pas de loger dansl'appartement de M. le marquis de Paulmv sans avoir son aveu , je lui ai offert ma maison de la rue Saint-Jean , qui peut-être n'est pas louée, et tous les meubles qui me restent, c'est-à-dire quelques tapisseries et des lits. Voyez, je vous prie, Monsieur, avecM. Quiou, ce qu'il y aura à faire à cet égard , et disposez le tout pour le mieux. M. le marquis de Conflans est conduit en Pologne par la curiosité; il a pour principal objet de s'y amuser; vous pouvez lui en indiquer les moyens.
Adieu, Monsieur. Vous voyez que je vous écris à la hâte, mais je ne sais comment, sans avoir rien à faire, je trouve les journées trop courtes.
DE BERNARDIN DE SAIM'-IMKRRE. $1
Je plains le sort des créanciers du général Trechaski si ce que vous me mandez est vrai; mais comme il y a plus de deux mois qu'on a publié cette histoire , je la crois fausse. Vous me ferez cependant plaisir , Monsieur , de L'approfondir.
A MONSIEUR HENNIN
A Varsovie, le 5 septembre 1764.
Il m'est arrivé un malheur auquel je suis fort sensible. Je faisais, depuis votre départ, un journal de tout ce que je voyais d'intéressant : arts, morale, géographie, affaires du temps, il y avait un peu de tout; j'ai perdu, étant à cheval, ce malheureux papier que j'écrivais avec toute la liberté du cabinet , et toute la censure d'un homme qui écrit pour son instruction. Voilà bien delà peine perdue.
On compte que ce sera le 1 1 que l'élection se fera. Monseigneur le nonce harangua avant-
DE BERNARDIN Dli SAINT-PIERRE. 33
hier les palatinats. Hier monseigneur de Kiersclin^ eut son tour; aujourd'hui monseigneur l'ambassadeur de Prusse. La diète est fort tranquille.
JPai vu au château les cinq couronnes qui doivent servir le jour du couronnement. Il y en a trois qui ont des fleurs de lis; je n'en ai pu savoir la raison. Une est celle d'Othon; la seconde, de Louis de Hongrie; la troisième est pour la reine. Elles sont toutes d'une grande antiquité; on a mis dans les pacta conventa (jue la reine ne pourrait être Polonaise.
Je n'en sais pas davantage, car il m'est impossible de suivre le iil des nouvelles, dont la plupart se débitent en polonais.
Je compte, Monsieur, ne vous écrire qu'une seule fois d'ici à mon départ, qui sera prochain ; ainsi je vous prie de m'instruire , par votre prochaine lettre, des derniers arrangemens qui regardent vos effets. Je sens que je dois me déterminer avant la mauvaise saison qui commence à se faire sentir. Les services que j'espère de votre amitié soutiennent mes espérances à Vienne , et j'aurais souhaité les mériter ici, à votre retour pour lequel il parait qu'il n'y a rien de décidé.
REPONSE DE MONSIEUR HENNIN
A Vienne, le i5 septembre i~G!\.
Comment avez-vous pu perdre votre journal et ne pas le retrouver? Je sens par moimême combien cet accident doit vous avoir été sensible.
Comme vous me paraissez résolu à quitter la Pologne, je ne vous en dirai pas davantage. M. le comte de Mercy, qui est ici, sera sans doute à portée de réaliser ce qu'il vous a fait espérer.
Je vous prie, Monsieur, de témoigner à M. le marquis de Conflans tout Tempresse-
ment possible à lui être utile; je n imagine pas cependant que son arrivée en Pologne dérange rien dans vos projets, et je crois que vous ferez bien, si vous n'envisagez rien de certain en Pologne, d'en partir sur-le-champ pour chercher à vous fixer ailleurs.
Ydieu, Monsieur, j'attends la lettre que M>us m'avez annoncée pour cesser de vous écrire. Je vous prie de ne pas oublier de [n'apporter l'état de mes effets; et, si vous restez , de me l'envoyer.
Vous ne devez pas douter du plaisir que j'aurai de vous revoir , et de contribuer autant qu'il sera en moi à votre satisfaction.
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A MONSIEUR HENNIN
Varsovie, le 24 septembre 1764.
J'ai été chez M. le marquis de Conflans le lendemain de son arrivée; il m'a remis deux paquets de votre part , avec deux lettres pour moi; tout a été remis à son adresse. Il paraît que M. de Conflans passera quelque temps ici : c'est l'homme du jour.
J'ai été présenté au roi. il y a trois jours, par le grand chambellan, son frère. Le roi me fît l'honneur de me dire : J'espère, Monsieur, que vous serez content d'être venu ici , et que je le serai de ce que vous \
DE BERISARDIN DE SAI.Y1 -PIEKRE. 3J
êtes venu. .le pensai trouver dans ces paroles quelque sens favorable, el j'ai prié M. le grand chambellan d'en demander à Sa Majesté Pexplication ; mais j'ai vu que ce n'était qu'un compliment; on me flatte d' espérances , mais mon terme est rempli, el je partirai dès que les pluies commenceront à s'apaiser.
J'ai eu Thonneur de souper , il y a deux jours, chez madame la grande chambellane, avec Sa Majesté. Le roi s'est arrangé pour souper alternativement dans la famille, chez la princesse maréchale, etc. Il y a cour deux fois la semaine.
Quoique je ne sache pas précisément le jour de mon départ, qui n'est suspendu que par le mauvais temps, je prévois cependant que je pourrai recevoir encore une fois de vos nouvelles; mais sûrement vous en recevrez encore une fois des miennes.
Nous verrons si je serai plus heureux à Vienne.
L'élection s'est passée ici avec toute la tranquillité possible.
Mes complimens , s'il vousplait, à M — et .» monsieur et madame Girault.
A MONSIEUR HENNIN
« Seigneur, je jetterai le filet sur votre pa- » rôle, encore que je n'aie rien pris de toute » la nuit. »
Je pars , Monsieur , pour aller vous joindre à Vienne. Je profite de Foccasion du comte d'Ougin , qui va à Cracovie. Nous irons à petites journées, ce qui donnera le temps à ma lettre de vous parvenir bien avant moi. On m'a ici donné des espérances tant que j1en ai voulu, mais j'ai pris mon parti.
Tous vos amis, c'est-à-dire toute la maison du grand maréchal, de la princesse San-
guscko, de la princesse M , de la chambel-
lane, m'ont chargé de complimens.
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 3û
Depuis deux mois il fait des pluies continuelles; il a donc fallu se séquestrer au logis, et se borner à peu de monde.
Je pense, suivant toutes les apparences, être à Vienne dans quinze jours ; nous parlerons alors tout à notre aise. Je vous prie de nVexcuser, je suis très-pressé : je pars dans une heure , et mes malles ne sont pas faites ; je vous écrirai plus au long de Cracovie.
Du 26 septembre 1764.
4o CORRESPONDANCE