‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 51 sur 119 · SU · texte numérisé non relu

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A MONSIEUR HENNIN

"\ arsovic , 1 f novembre î^tij

Monsieur et cher ami,

A peine vous aviez quitté Vienne que le chagrin s'est emparé de moi. Je fus voir Le lendemain M. G.... , qui me déplut fort en prenant plaisir, comme il me semblait , à me désespérer. Je lui dis que j'étais résolu à retourner à Varsovie, où j'avais quelques amis, et des espérances fondées sur les établissemens nouveaux qu'on se proposait de faire en Pologne; que si je ne réussissais pas. je complais encore sur votre amitié dans les bureaux ci»

ÙE BERNARDIN DK SAINT-PIERRE. j I

\ ersailles; que j'avais quelques vues sur nos colonies. Là-dessus mon homme me coupe la parole, et me dit : On a envoyé aux colonies tous les officiers de génie qui y étaient nécessaires, on n'y a plus besoin de personne. Je lui réponds que mon projet était étranger à ce qu'il appelait le génie; là-dessus il repartit : Quel est-il donc, Monsieur, ce projet?... C'est mon secret, Monsieur; et là-dessus je le quitte <t n\ ai point retourné.

J'avais vu chez lui le lieutenant-colonel des ingénieurs français, qui m'a paru un galant homme. Je fus voir le comte de M , qui m'avait demandé , la veille , au spectacle , quel était le projet qui m'amenait à Vienne, et si j'y avais des connaissances. J'arrive chez lui, et je lui annonce que je vais retourner à Varsovie. Il me parut fort étonné d'une résolution si prompte. Mais, le matin même , j'avais tout préparé pour mon départ , persuadé que je n'aurais jamais assez de crédit pour obtenir une commission particulière, et ne voulant pas être subordonné tristement. J'étais allé trouver S. E. Mgr. le gênerai Pogniatoski, pour lui demander ses ordres pour Varsovie; :1 eut la bonté de iri'offrir lui-même une orca-

sion : c'étaient des carrosses de la cour qu'il envoyait en poste; j'en ai profité, et suis arrivé ici le 11 de ce mois, n'ayant resté que dix jours à Vienne.

J'ai été reçu à Varsovie beaucoup mieux que je ne m'y attendais. L'accueil que m'a fait le prince palatin et sa famille me donne lieu d'espérer de l'emploi dans les établissemens nouveaux. Je compte m'occuper une partie de cet hiver à un Mémoire sur quelques objets utiles à ce pays, afin que mon zèle puisse déterminer plus promptement et plus fortement les bontés du roi.

Tout est tranquille ici. La princesse M

est allée joindre le grand général à Bialistock ; mais l'épouse de ce seigneur est arrivée ici pour achever , selon toute apparence , la réconciliation.

J'ai descendu chez M. de La Roche, chez lequel je resterai jusqu'à ce que j'aie trouvé un logement convenable. Les fêtes se succèdent ici tous les jours, et on est fort éloigné de la triste gravité des Autrichiens. Le bruit courait à Vienne, avant mon dépari , (pie vous riiez nommé premier commis des affaires étrangères; si cela est, je voys «mi fais mon

compliment de très-bon cœur; si cela n'est pas, recevez-le d'avance, car vous le deviendrez bientôt.

Je suis pénétré de reconnaissance pour le service que vous m'avez rendu ; la manière dont vous m'avez obligé ajoute beaucoup à l'importance du service; vous devez être persuadé de mon empressement à m'acquitter, et du plaisir que j'aurai toujours à m'en ressouvenir.

Je suis tombé malade à Vienne , et j'ai resté couché les quatre derniers jours; personne ne s'occupait de moi dans ce pays-là pour lequel je conserverai long-temps de l'antipathie.

Je vous prie de me donner de vos nouvelles, non comme à un Français que vous avez obligé , mais comme à un ami qui vous eût aimé sans intérêt. Vous savez que je ne vous ai point demandé le service que vous m'avez rendu , et cette délicatesse de votre part ajoute beaucoup à ma reconnaissance.

J'ai eu avec le grand palatin une conversation où il a paru fort content de vous. Il m'a dit qu'il souhaitait que vous retournassiez en Pologne; je le souhaite bien sincèrement. Dans la résolution que j'ai prise de me fixer

ici, je n'aurais rien à désirer si j'avais un ami comme vous. Je félicite monsieur et madame Girault de leur séjour à Versailles, et je les prie de me rappeler quelquefois à leur souvenir.

Si je peux vous être utile dans ce pays , employez-moi. A mon arrivée ici je me suis trouvé sans lit ; j1ai pris la liberté d'emprunter trois de vos matelas que je ferai remettre dès que je serai dans mes meubles. Je me plais beaucoup dans ce pays, et je ne désire rien tant que d'y trouver un état convenable, et d'être utile a une nation qui a toutes les qualités du cœur. Enfin , de quelque manière que la fortune dispose de moi , j'ai un cœur sur lequel les événemens ne peuvent rien; et si mon amitié n'est ni utile ni amusante, elle a du moins le mérite d'être rare, et de n'avoir été donnée jusqu'ici qu'à très-peu de personnes. Je vous fais faire cette obser\ ation qui peut la rendre recommandable , surtout dans le pays où vous vous trouvez, où les amis ne sont pas communs.

HEPONSE DE MONSIEUR HENNIN

A Paris, le >6 décembre 1764.

Vous ne pouviez me faire un plus grand plaisir. Monsieur et cher ami, que de réapprendre votre retour à Varsovie. Quoique je n'aie pas les mêmes sujets que vous de trouver Vienne un séjour désagréable , qu'au contraire je me sois fort bien trouvé du temps que j'y ai passé , je me persuade que vous serez mieux à tous égards en Pologne. L'accueil qu'on vous y a fait à votre retour, votre conduite et vos talens, tout m'annonce que c'est là que le sort a fixé votre destinée, et qu'elle sera heureuse.

Vous avez un juste sujet de vous plaindre

de M. le comte de M Je crois cependant que

son intention était de vous obliger, mais il a craint que son crédit ne fût pas assez grand pour vous placer promptement. Quanta M. G., je suis fâché de ce que vous m'en dites. Il ne sait pas apparemment combien il y a de plaisir à obliger un galant homme,

Faites , je vous prie , mille complimens de ma part à votre hôte , et dites-lui que , quoiqu'il ne m'ait pas donné signe de vie, j'espère être informé du parti qu'il prendra à la fin de sa mission; s'il se détermine à retourner au Levant, je me propose bien de profiter des offres qu'il m'a faites pour l'augmentation de mon cabinet, que je trouve plus considérable qu'il ne me paraissait devoir être.

Je ne vous dirai rien de mes affaires qui prennent une bonne tournure; on m'a bien accueilli, on me paie, on me fait envisager une belle place; je ne veux rien précipiter, j'arrange mon cabinet et je vis avec mes amis.

Mon temps est partagé entre Versailles et Paris; j'ai même meublé ici un appartement, car vous savez que les tapissiers me sont nécessaires; mais j'ai beau faire, ce ne sont

encore que des tentes que je dresse à la hâte. Peut-être un jour me sera-t-il permis de choisir un domicile stable.

11 a été un temps où je désirais retourner en Pologne, mais depuis que j'ai découvert (jue ceux qui y dominent avaient prêté l'oreille à un homme, qui heureusement n'a trouvé croyance qu'auprès d'eux, j'ai fait relit» \ ion qu'avec tous les soins possibles il n'y avilit pas moyen d'habiter une république sans avoir des ennemis. Or, quoique je ne me soucie nullement d'être ami de tout le monde, les inimitiés m'importunent; j'aime à pouvoir être ce que je suis, à être cru quand je dis vrai; enfin, je me suis figuré que je serais beaucoup moins bien en Pologne que je n'y ai été; je l'ai fait entendre avec ménagement, on m'a compris. Je ne reverrai plus Varsovie. J'y regrette sincèrement beaucoup de personnes, qu'il est inutile de vous nommer, et je les porterai dans mon cœur tant que j'existerai; mais il s'agit d'être heureux.

J'espère , Monsieur , que puisque vous voilà fixé en Pologne, vous voudrez bien suivre, quand l'occasion s'en présentera, le projet que j^vais formé de rassembler, autant qu'il se-

rait possible , des cartes , plans , vues , dessins, etc., relatifs à ce pays ; vous pourriez me les envoyer quand vous en auriez un certain nombre, je les joindrais aux autres, et peut-être , avec le temps , en résulterait-il un ouvrage curieux.

Madame la princesse Stramik m'avait promis les plans de Pulow, etc. Je ne suis plus à portée de l'en faire souvenir, et puis..., et puis — Vous voyez, Monsieur, que c'est à vous qu'il faut que j'aie recours pour cet objet. J'y joindrai, dès que je serai fixé, quelques livres dont je vous prierai de me faire l'emplette , et en général tout ce que vous pourrez rassembler en polonais ou qui ait trait à la Pologne, sans offenser votre bourse; mettezle à part, et nous en ferons quelque jour une note qui réduira à zéro ce que vous savez.

Je voudrais bien avoir une médaille du couronnement ; ne pourriez-vous pas trouver quelque occasion de me l'envoyer?

Quelque longue que soit cette lettre, je suis fàcbé de vous quitter; j'aurais, ce me semble, beaucoup d'autres cboses à \ ous dire, mais j'attendrai que je sache ce qui aura été fait

pour vous, et je vous prie de m'en instruire le plus tôt qu'il sera possible.

Vous connaissez , Monsieur, les sentimens qui m'attachent à vous ; la place me manque pour vous les exprimer.

Hennin.

A MONSIEUR HENNIN

Varsovie, le 2 janvier i^65.

Monsieur et cher ami .

J^ai appris avec la joie la plus vive que la cour vous avait chargé cTun emploi important, et quoique jVn ignore la nature , je vous assure du fond de mon cœur que je partage le plaisir que cela doit vous faire. Recevez , avec ma félicitation , des complimens de bonne année , une bonne santé , des amis , une fortune honorable et la considération publique ; si je connaissais quelqi^autre bien , je vous le souhaiterais encore; mais je n\ii bu depuis

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. Ji

long-temps dans la coupe du bonheur, et à Pheure où je vous écris, je me trouve dans la plus cruelle situation où je me sois vu.

Il y a deux mois que je suis de retour ici. Je m'étais formé les plus belles espérances en Pologne; j'ai quitté Vienne , comme je vous l'ai marqué , huit jours après votre départ.

Mes effets sont restés à Vienne , et je n'en entends plus parler. Premier malheur.

Toutes les personnes de ma connaissance partent d'ici, madame la princesse maréchale, madame la princesse M , etc.

J'ai présenté un Mémoire à S. M. pour obtenir de l'emploi. On vient de m'offrir dans l'artillerie une place de quarante ducats par an; cette offre m'humilie et me désespère à un point que je ne puis dire. J'ai pris mon parti, et je veux m'en retourner.

Je manque de secours, et je ne suis pas capable d'en mendier. Si j'avais ici mes effets de Vienne, je les vendrais. La seconde difficulté vient du parti que je dois prendre. Je désire ardemment de retourner dans ma patrie; mais qui me servira? qui m'y fera avoir du service ? En vérité , on s'est cassé la tête pour de moindres sujets.

Je vous le dis sincèrement , vous m'ayez donné les plus fortes preuves de votre amitié , mais jamais vous ne m'aurez rendu service dans une circonstance plus embarrassante. Employez-vous pour moi dans les bureaux où vous avez tant de crédit , et que je vous doive mon retour dans ma patrie et mon état. En fait des établissemens dans nos colonies, pourquoi n'y trouverais-je pas du service, si vous en demandez pour moi. En vérité, je suis accablé , et je n'envisage l'avenir qu'avec douleur.

Tout me confond, j'ai été la dupe de ma prudence et de mes spéculations. Servez-moi de vos conseils, comme Français qui n'a jamais démérité dans sa patrie , et plus encore comme un homme que vous avez traité comme votre ami.

S'il y avait guerre quelque part , j'y chercherais une fin honorable ; mais traîner ainsi ma vie, seul , sans amis, sans secours, et avec trop d'honneur pour en chercher d'une manière honteuse; c'est le comble de l'infortune, et c'est mourir tous les jours.

J'attends votre réponse avec la plus vive impatience; je vous prie de ne la point différer.

1)1 IJKIlîSARDIN DE SAINT-PIERRE. 53

\ os amis se plaignent ici de ne pas recevoir de vos nouvelles depuis votre départ de Vienne. Je me joins à eux et je vous prie instamment de m'instruire de ce qui vous regarde. Quand vous ne réussiriez pas pour moi, je me consolerais par vos succès personnels, et je regarderais comme autant de services les démarches que vous auriez faites.

Je suis dans un abattement que je ne saurais vous peindre , cependant je le cache à tout le monde; je n'ose confier mes peines à personne; je vis seul dans une petite chambre (pie j'ai occupée autrefois près de la porte de Cracovie. M. de La Roche , qui m'a fait l'amitié de me prêter une partie de sa chambre pendant le couronnement , part dans huit jours pour Jassy.

Vous êtes mieux instruit des affaires de ce pays que moi-même; mais je vous ferai part de l'entretien que j'ai eu l'honneur d'avoir avec Sa Majesté, et qui a décidé l'offre des quarante ducats.

J'avais présenté au roi un petit Mémoire d'une page , où je demandais la commission d'être envoyé sur la frontière pour y travailler a un projet de défense ; le roi parut fort

satisfait de la manière dont il était conçu.

Il me fit l'honneur, pendant près d'un quart-d'heure, de me questionner sur dift'érens sujets.

Il me demanda si je savais les langues , à quoi je répondis que non; ce que j'avais vu à Malte, en Russie, etc. ; pourquoi j'avais quitté la France , et Vienne en dernier lieu ; si je ne m'étais pas chargé de correspondre au dehors pendant les troubles des diètes, etc.

Il me fit l'honneur de me dire qu'il serait charmé de s'attacher un homme de mon mérite et de mon caractère (ce sont ses termes); mais qu'en attendant mieux , il m'avait trouvé une place dans l'artillerie, et que le comte de Baùlh m'instruirait de quoi il était question.

M. le comte de Baûlh me dit : Monsieur, il vaque depuis cinq semaines une place de lieutenant qui rapporte quarante ducats par an ; si elle vous convient , on y joindra un grade supérieur. Je lui répondis que j'étais surpris d'une pareille proposition ; que si on m'eût offert trois ou quatre cents ducats, en attendant mieux, j'aurais vu ce que j'avais à faire; mais qu'il était évident qu'on ne voulait point de mon service; que d'ailleurs je n'avais rien

fait contre la cour pour qu'on cherchât à n'humilier; que j'avais l'honneur d'être capitaine au service de l'impératrice , et qu'il savait ainsi que moi que les bas officiers de ce pavs étaient faits capitaines en Pologne. Enfin cette affaire est finie, je vais rester jusqu'à votre réponse dans l'incertitude du parti que je dois prendre. Je vous prie de faire à M. et madame Girault mes complimens de nouvelle année.

J'ai quitté Vienne , où j'aurais pu trouver du service, mais dont tout le monde m'a dégoûté ; je suis retourné en Pologne où je n'ai trouvé que des complimens et point d'état. Si je trouve du service dans ma patrie , j'ai assez d'expérience pour préférer les peines que j'y pourrais rencontrer à tous les mécontentemens qu'on éprouve dans tous les pays étrangers.

Je vous prie de m'adresser vos lettres poste restante, à Varsovie.

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A MONSIEUR HENNIN

A Dresde, ce 19 avril i;65.

Je ne sais à quoi attribuer votre silence; m'avez-vous donc oublié tout-à-fait? ne songez-vous pas que votre propre intérêt vous doit intéresser à ma bonne ou à ma mauvaise fortune ? avez-vous pensé qu'un service rendu ne liât que le débiteur, et qu'il vous fût permis, après m'avoir montré tant d'intérêt, de vous refroidir tout-à-coup. S'il a été un temps où vous m'avez jugé propre à être votre ami, vous ne pouvez , sans me faire tort , avoir changé de sentimens; et si ce changement est

fondé sur quelque raison, vous devez m'en instruire, et me donner en cela une dernière preuve de votre amitié.

Je ne peux pas douter que vous n'ayez reçu ma lettre; je vous faisais part de la situation de mes affaires; je vous demandais des nouvelles des vôtres, et je les croyais assez heureuses pour tempérer le chagrin que me donnaient les miennes.

Quoi qu'il en soit, je vous ferai part consomment de ce qui me regarde, et je ne vous demande, pour reconnaître cette confiance, que des preuves de votre franchise. Vous aurez sans doute hasardé quelque démarche pour moi dans les bureaux ; si elles n'ont pas réussi, je n'en suis pas moins redevable à votre amitié; mais, comme on donne souvent des prétextes aux refus , et qu'il est plus facile et plus commode de donner aux absens des imputations odieuses que de bons emplois, je vous demande, comme un nouveau service, de m "instruire pleinement de la réponse qu'on vous aura faite.

J'ai quitté la Pologne, après avoir refusé plusieurs de ces places qu'on trouve partout, et qui ne donnent ni fortune ni considération

Mon voyage a été assez heureux ; j'étais seul avec un domestique que j'avais pris à Varsovie, et qui ne savait point le français; à mon arrivée à Dresde, il m'a quitté après m'avoir volé quelques bagatelles et sa livrée qui était toute neuve ; mais ce ne sont pas là des malheurs.

Il m'est arrivé sur la route un événement qui vous prouverait une Providence , si vous étiez de ceux qui en doutent.

En descendant à l'auberge à Breslau, brisé, mouillé, crotté comme un homme qui a couru la poste trois jours et trois nuits , n'espérant rien de l'avenir , ni de vingt lettres de recommandation que j'avais dans mon portefeuille, un cavalier, décoré de la croix de Saint- Jean , m'aborde , et me voyant embarrassé à m'exprimer en allemand, il s'offre honnêtement à me servir d'interprète; je crus, et je l'avoue sincèrement, que c'était quelqu'un de ces aventuriers qui attendent les voyageurs au passage pour les duper au jeu. Je réponds donc assez froidement à ses avances ; cependant, comme il était dans la maison le seul él ranger qui parlât français, je liai conversalion sur diiïérens sujets. Cel étranger parlait

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 5q

de tout savamment et modestement, et de la guerre surtout en officier expérimenté; enfin nous soupons ensemble, et notre liaison s'accroît si rapidement au bout de quelques heures, qu'il me propose de différer mon départ, afin qu'après avoir fini ses affaires, il puisse, dit-il, me mener à une de ses terres , et me présenter à sa femme.

J'accepte , et dans les intervalles que laissaient à mon nouvel ami ses procédures , nous voyions ce que Breslau a de plus intéressant : l'intérieur des appartemens du roi , sa bibliothèque où sont beaucoup d'ouvrages de sa façon, et entre autres toute l'histoire de cette guerre. Partout où nous allions on témoignait beaucoup de respect et de considération à mon camarade. Enfin nous quittons Breslau, et nous allons à Grossendorf : c'est une des terres de ce gentilhomme; peignez-vous une situation de roman , un château bâti et meublé par un ministre d'Etat et le favori d'un grand roi, vous aurez l'idée de Grossendorf. C'était la maison de plaisance du comte de Maintchiau, son frère, qui a dirigé la Silésie.

La maîtresse de la maison était di^ne de l'occuper. Une jeune femme pleine de grâces

et d'esprit, ayant la naïveté d'une Allemande et l'enjouement d'une Française ; enfin j'ai passé trois jours comblé d'attention, de témoignages d'amitié et d'intérêt. Mes hôtes voulaient absolument que j'allasse chercher du service à Berlin où ils me promettaient la fortune.

Ils souhaitaient avoir une fille pour me la donner en mariage; enfin ils m'ont reconduit jusqu'à quatre milles de-là, en faisant mille vœux pour ma prospérité, m'ont fait promettre de leur écrire fréquemment , et m'ont laissé dans une surprise dont je ne suis pas encore revenu.

Voilà à la lettre ce qui m'est arrivé ; voilà des amis que le ciel me prépare sans que je me donne aucun soin.

Depuis que je suis arrivé à Dresde, j'ai eu l'honneur d'être présenté à toute la famille royale; j'ai remis au prince administrateur, à madame l'électrice , des lettres du grand général, de la palatine de Lublin , de la palatine de Volhvnie. Je ne sais si je dois conserver quelque espérance. Je fais ma cour avec assiduité, mais tout le monde ne me parle que d'économie et de réforme. M. Jdlouais ><'

donne tontes les peines possibles; je ne Saurai que dans huit jours à quoi je dois m'en tenir. Quel que soit le parti que je prenne, je vous en Instruirai ; je vous prie de ne point différer à nie donner de vos nouvelles , et de les adresser à l'hôtel de la poste, on je suis logé. On me fera tenir vos lettres quelque part où je sois.

Varsovie était un désert lorsque je l'ai qnilté : tout le inonde se retirait dans ses terres; les mécontens se préparaient à sortir du pays pour aller prendre les eaux. Le roi n'avait point de cour; il venait la chercher chez le prince palatin, et le soir chez la chambellane de Lithuanie. Savez -vous quelles sont les personnes qu'il admet dans sa familiarité : M. Grandik, qui Ta déjà dessiné ou peint plus de douze fois dans toutes sortes d'attitudes, et madame Lhuillier. J'ai une seule médaille du couronnement, je vous l'enverrai par l'occasion que vous m'indiquerez; c'est Grandik qui me l'a donnée , c'est le distributeur des petites grâces. Il y a un autre favori qui s'appelle Thomatis ; vous en aurez ouï parler.

Je ne me permets point de réflexions, je

6l CORRESPONDANCE

serais suspect de partialité; mais toutes ces grandes espérances, ces vues citoyennes, et ce grand zèle pour la gloire de la patrie, cet amour de Tordre , à quoi tout cela a — t— il abouti?

DE BERNARDIN Ul< SAINT-PIERRE. Ch]

A MONSIEUR HENNIN

Dresde, 5 juin 176'

Je n'ai reçu qu'hier, Monsieur, la réponse que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser; elle est datée du 6 février, et votre domestique qui me l'a remise a encore plusieurs lettres que je ferai partir incessamment pour Varsovie.

Je répondrai d'abord à l'endroit de votre lettre qui m'a le plus frappé, parce qu'elle me suppose un déguisement dont je suis incapable. Je puis donc vous jurer, Monsieur, sur mon Dieu et sur mon honneur, que depuis

que je suis au monde je n^ai porté d'autre nom que celui de Saint-Pierre; quant à la queue de chevalier , qui de soi ne signifie rien, mes amis, et M. le baron de Breteuille premier, me Font ajoutée sans que je m'en sois soucié. Elle donne à entendre que je suis gentilhomme, et c'est la vérité; on peut sVn informer au marquis de l'Aigle, lieutenantgénéral de Normandie, qui sait, suivant le certificat dont je suis porteur !, que ma famille est originaire de Lorraine , que mon grand-père, gentilhomme de ce pays-là, sortit de sa patrie, et vint s'établir en Normandie; que lui et plusieurs de ses frères ont servi dans la maison du roi, etc. Voilà pour mon nom que je n'ai point changé , Monsieur, parce que je n'ai point à éviter les informations.

Pour me suivre plus loin , j'ai servi, comme je vous l'ai dit à Vienne, dans les géographes de l'armée, sous les ordres de M. le comte de Saint-Germain. M. Berthier, chef de ce corps, à Versailles, le sait fort bien, car jVus une querelle avec son beau-frère que je traitai

1 Nous avons ce certificat sousles peui

mal parce qu'il m'avait poussé à bout. Je quittai ce corps avec d'autant plus de plaisir qu'il était fort mal composé, et que l'occasion qui me fut offerte d'aller à Malte , semblait me promettre un état plus conforme à mes \ ues. Je n'obtins rien à mon retour, parce que, dans l'empressement que j'avais eu de partir, je ne fis point mes conditions assez assurées; mais je remportai force lettres de recommandation; une entre autres du bailly de Combreuse, ministre du roi , adressée à monseigneur le duc de Choiseul. J'en avais aussi du marquis et du chevalier de Mirabeau pour M. Dubois; toutes ces lettres me furent inutiles.

Si l'on feint dans les bureaux d'y connaître mon nom, faites-moi la grâce de vous informer à M. le comte du Luc, qui m'a connu à l'armée, à M. le marquis de Mirabeau, au chevalier du Roullet, qui savent que la cour m'avait envoyé à Malte , et que je portais alors le même nom qu'aujourd'hui.

Vous m'avez donné à Vienne, Monsieur, une forte preuve de votre amitié ; mais le silence que vous avez gardé ne m'a pas prouvé votre estime. Cela ne diminue rien à ma re-

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