‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 61 sur 119 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

nement et par la stérilité du lieu d'où ils partent (le Kamstchatka) , donneront le temps de les prévenir.

2°. C'est que je présume que l'infatigable capitaine Cook est actuellement chargé de cette mission, car qu'irait-il chercher désormais dans les terres glacées du pôle austral? que trouverait-il dans les îles de la mer du Sud qui égale l'avantage de s'établir sur le continent , de servir de barrière aux Espagnols, de pouvoir communiquer avec les lacs du Canada, et de trouver peut-être cette fameuse communication des deux mers si long-temps cherchée dans la baie d'Hudson ? Si elle existe c'est par la partie de l'ouest qu'on doit la chercher , puisque les côtes de la mer du Sud offrent bien moins d'anses , de baies trompeuses que le vaste contour de la baie d'Hudson.

Pesez donc bien ces réflexions, faites bien sentir au ministre , s'il agrée mon projet , l'honneur, l'utilité qui doit en résulter pour la France et les colonies anglo-américaines.

Si j'avais le bonheur d'ouvrir une communication avec la mer du Sud en partant de leurs possessions, et d'établir une colonie sur les bords de cette mer, elle deviendrait le plus

puissant lien des deux puissances coalisées , car d'une part les Anglo-Américains lui ouvriraient le commerce de l'Europe , de l'Afrique , des îles à sucre , et de l'autre cette colonie lui donnerait la communication du commerce de la Chine , des îles des Épiceries , de toutes les côtes de la mer du Sud.

Elles se protégeraient réciproquement sans concurrence, et deviendraient le centre du commerce des deux mondes.

Il reste à connaître si la nature n'y a pas mis des obstacles insurmontables , et c'est ce que je m'offre de tenter avec l'aide de Dieu.

Si j'ai le bonheur de réussir dans cette partie essentielle de mon voyage, si j'ai la félicité d'y établir une colonie sous les auspices de la France, j'ai tant vu de désordres dans nos établissemens, que j'espère les prévenir dans celui-ci et en faire le lieu le plus heureux par le bonheur de ses habitans comme par sa température. Mais ces idées ultérieures qui m'occupent depuis un grand nombre d'années sont peut-être destinées à rester sur le papier; d'ailleurs ce n'est ni le temps ni le lieu de les développer.

Je ne doute pas que cette partie si importante cTun voyage dont vous m'1 avez fait naître le projet , ne vous frappe par la multitude d'avantages qui en doivent résulter , et que le ministre , le Roi et les Anglo-Américains , ne concourent aux moyens nécessaires pour faire cette découverte. Elle est d'We si grande conséquence, que si elle a échappé aux Anglais lorsqu'ils étaient tranquilles possesseurs de P Amérique , c'est qu'ils n'ont dirigé leur spéculation et leurs dépenses que pour les découvertes maritimes. Les peuples n'ont qu'un objet. Pourquoi les Polonais se sont-ils laissé séquestrer de la mer? pourquoi les Russes avant Pierre-le-Grand ? c'est que c'étaient des peuples qui ne connaissaient que les avantages de la terre. Les Anglais ne connaissent que ceux de la mer ; voyez comme ils sont maladroits dans leur guerre de terre. Ils ont connu à merveille les côtes de l'Amérique : leurs cartes en marquaient toutes les sondes et jusqu'aux moindres écueils , mais vous ne voyez dans leurs propres possessions , ni les sources des fleuves , ni les chaînes des montagnes bien orientées. Ce sont de grands espaces qu'ils ne désignent que par des noms de peuples

inconnus, de solitudes ; Y Amérique derrière eux est restée indéterminée. Cependant que n'out-ils pas tenté pour en découvrir les rivages , par la baie d'Hudson , par le détroit de Magellan , par la terre de Feu et le Cap-Horn ! Il en est de même des Hollandais qui ne connaissent pas encore L'intérieur de Ceylan depuis le temps qu'ils en fréquentent les rivages. Voilà pourquoi l'intérieur de l'Afrique est encore inconnu, parce qu'elle n'est fréquentée que par les marins de l'Europe.

Si Cortez et Pizarre avaient été des gens de mer, l'Amérique et le Pérou verraient encore la dynastie de leurs anciens rois. Mais loin de suivre les rivages de l'Amérique , ils s'enfoncèrent dans les terres. C'est dans l'intérieur que l'Espagne a jeté les fondemens de sa puissance en Amérique , tandis que les Anglais et les Hollandais n'en cherchent que les rivages et les îles.

Vous savez, me mandez-vous, comment les affaires se mènent ici. Je n'en sais rien ; dans les autres département, quand j'ai adressé des Mémoires aux ministres , j'en ai reçu des réponses. Vous me mandez que le mien a été renvoyé à M. du Rival, qui doit en faire son

rapport. Le ministre ne l'a donc pas lu. Ce n'est pas que je désapprouve vos usages, chaque pays a les siens, et il y a des hommes dont le silence vaut mieux que les complimens des autres.

Vous me feriez plaisir de me mander si je ne dois pas écrire à M. du Rival dont vous me marquez la bonne volonté. J'ai été sur le point de le faire , parce qu'un de mes amis m'avait déjà entretenu de la bienveillance qu'il me portait sans me connaître et de son caractère obligeant et sensible. En allant voir M. de Renneval j'avais cru aller voir M. du Rival ; jugez de mon inexpérience. Je lui écrirai donc si vous jugez que ce soit le moment; je m'en suis abstenu pour ne pas vous compromettre, car je ne pouvais savoir que par vous que mon Mémoire était entre ses mains.

Dans les deux objets qu'il renferme, je sens qu'il y en a un sur lequel le ministre ne peut rien statuer que d'après les circonstances générales , mais l'autre me parait dépendre uniquement de sa volonté et de vos bons offices.

DE BEf^AKDlN DE SAINT-PIERRE. 23l

Agréez, les assurances de reconnaissance et (Tamitié avec lesquelles je suis constamment,

Monsieur et ami ,

Ce a octobre 1778.

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A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ami,

Comment est-il possible que vous ne me répondiez pas sur aucun des objets de mon Mémoire ! Cest nourrir mes craintes et non mes espérances. Comment ! ne me rien mander sur les démarches que je voulais faire auprès du rapporteur de mon amure , sur le rapport qui en a été fait, sur le jugement du ministre! Je sens la multitude de vos affaires

et leur poids, niais un mot m'eût tranquillisé. Les espérances sont les nerfs de la vie 5 dans un état de tension ils sont douloureux , tranchés ils ne font plus de mal.

Vous m'obligerez donc en me répondant définitivement. Je ne suis pas assez injuste pour attribuer au défaut d'amitié de votre part l'indifférence du ministre. Je sens tout le prix du projet que vous m'avez donné , mais mon imagination, détournée de ses occupations ordinaires depuis six semaines, ne peut se reposer sur rien. Quant à mes besoins, je les supporterai avec le secours de la Providence, eorome j'ai fait par le passé, et si je ne peux amortir aucune portion de mes dettes , j'espère que mes amis (et vous en particulier) auront assez d'indulgence pour rejeter mon impuissance sur ma fortune, plutôt que sur mon cœur. Pour les satisfaire il n'y a rien que je n'aie tenté. Le danger d'une entreprise ne m'a point rebuté pourvu qu'elle fût honnête. Heureux et content dans les périls où je me suis jeté , d'y trouver même la fin de ma vie dans l'accomplissement de mes devoirs envers ma patrie et mes amis. Une fortune inexplicable

a pris plaisir à conserver mes jours et à accroître mes dettes dans le temps même que je faisais mes efforts pour les acquitter. Lorsque je vous ai vu à la tête des affaires de votre département, j'ai cru ma fortune prête à changer, et renonçant de bon cœur au repos de ma solitude, je n'ai point sollicité votre crédit pour mener ici une vie tranquille ; mais constant dans mes anciens projets , j'ai proposé avec joie l'entreprise la plus hasardeuse , pourvu que le terme de mes travaux fût Faccomplissement de mes devoirs envers ma patrie et mes amis ; il est vrai que j'ai cherché à appuyer ma confiance pour l'avenir, en rappelant des services passés. «Pavais été si malheureusement et si souvent trompé! Que me reste-t-il à espérer maintenant , si vous , juge et témoin des faits que j^ai cités , vous qui m'y aviez porté par l'espoir des récompenses, ne pouvez pas même me faire payer les premiers frais qu'ils m'ont coûtés ? Je n'accuserai pas votre amitié; votre intérêt même demande que je réussisse, puisque vous êtes mon créancier; je me résignerai et je cesserai de nourrir des espérances trompeuses, des inquiétudes péni-

blés, et des réflexions amères sur les hommes que j#,ai servis et que je dois aimer.

Je suis avec une constante amitié,

Monsieur et ami ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

\ Paris, ce 20 novembre 1 77N.

Hôtel de Bourbon , rue de la Madelaine-St.- Honoré.

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur ,

Vous m'avez tout-à-fait oublié. Vous avez laissé sans réponse mes deux dernières lettres. Vous savez bien que ma fortune et le mauvais temps ne me permettent pas de faire de fréquens voyages à Versailles. Si je n'ai rien à attendre de mes services passés et de votre crédit, dois-je perdre votre amitié? Je croirais faire tort à une correspondance de quinze ans de laisser passer le commencement de cette année sans faire de vœux pour vous , et sans vous assurer que le temps, qui remet

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. a3?

tout, n'a rien changé, ni a mes vues, ni à mes projets , ni à ma constance. Je suis né dans un mauvais siècle. Je m'efforce, ne pouvant foire de bien, de m'abstenir du mal , et je n'ai rien trouvé de plus sur que de m'isoler. Vous m'avez mandé que vous vouliez vous rapprocher de moi , j'ai fait tout le chemin qui nous séparait, j'ai suivi vos conseils , j'ai écrit au ministre , j'ai voulu aller voir mon rapporteur, que me convient-il de faire à présent ? Tout est le fruit de l'intrigue et de la vénalité. Mais j'ai dû votre amitié à de plus nobles moyens , et c'est par eux que je veux la conserver.

Faites-moi donc savoir les raisons de votre silence , et agréez les assurances d'estime et de considération, avec lesquelles j'ai l'honneur d'être , Monsieur,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

\ Paris , lo 18 janvier 1779.

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REPONSE DE MONSIEUR HENNIN

A Versailles, le 23 janvier 1 779-

Non sûrement, Monsieur et ancien ami, je ne vous ai pas oublié , mais je ne me suis pas pressé de vous instruire de l'inutilité de mes efforts pour faire réussir le plan que nous avions concerté. On en sent Futilité; c'est beaucoup , mais on n'est pas disposé à le suivre dans ce moment , parce que Ton veut voir comment la grande affaire finira, et que, d\ailleurs , l'argent retient. Soyez bien persuadé que je ne perdrai pas une occasion de remettre cette affaire sur le tapis , et que si elle

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 23û,

manque, et si je reste ici, je ferai tant que je rendrai votre zèle et vos talens utiles àl'Etat; mais vous ne vous faites pas une idée des peines que les ministres même ont à faire , à cet égard, ce qui leur paraît convenable, à plus forte raison nous qui d'ordinaire ne parlons que de ce dont on nous parle. Ce n'est pas pour rabattre l'opinion que vous pouvez avoir de mon influence que je vous parle ainsi, c'est uniquement pour rendre au vrai l'idée que vous devez vous faire du crédit de l'homme qui désirerait le plus en avoir beaucoup pour vous obliger. Rendez justice à mes sentimens , je vous prie, et soyez persuadé que rien n'a altéré le sincère et inviolable attachement , avec lequel j'ai l'honneur d'être ,

Monsieur et ancien ami ,

Votre très -humble et très -obéissant serviteur,

Hennin.

'2i\0 CORRESPONDANCE

Voici le Mémoire dont vous m'avez promis trois copies. Je l'ai retouché d'après vos observations , et j'y ajoute la fin de votre façon. Je Fai lu à M. Fabbé Bergier, qui en a été infiniment satisfait. Il est persuadé qu'il fera le plus grand effet ; il n'est tel que la main du maître.

J'y joins une lettre pour M. l'intendant de Brest, que je vous prie deconlre-signer et de faire partir. Je suis bien sensible à tous les

DE BERNARBIN DE SAIïNT-PIERRE. 2/j I

embarras que mon amitié vous donne. C'est une bonne œuvre où vous aurez part.

Dès que j'aurai fait une autre copie je prierai M. Mesnard de me les faire transcrire , et à l'arrivée de mon malheureux frère ' , je les enverrai à tous les ministres avec une lettre pour chacun d'eux, dont j'ai déjà esquissé les minutes.

Je suis avec la plus tendre reconnaissance,

Votre ami constant,

De Saint-Pjerre.

A Paris, le rx mars 1779-

1 Voyez l'aventure de Dutailly dans les Mémoires sur liernardin de Saint-Pierre.

TOMK l \i]

A MONSIEUR HENNIN

Je trouvai , Monsieur et ancien ami , dimanche dernier à mon arrivée , une lettre de M. le prince de Montbarey, où il me mande que l'affaire de mon frère regarde M. de Sartine , et où il m'assure qu'il aurait désiré bien sincèrement pouvoir lui être de quelque utilité , sans cet inconvénient.

Jeudi j'ai été malade.

Vendredi j'ai été dans les bureaux de M. Lenoir, pour m'informer si M. de Sartine avait envoyé la permission que je sollicite, d'entrer à la Bastille pour voir mon frère, s'il était survenu quelque incident grave dans ses interro-

gatoires, attendu que la lettre qui les accompagnait était sèche et \ie demandait rien pour lui.

On m'a répondu que lorsque le ministre de la police faisait le rapport d'une affaire dont il était le juge naturel, il y ajoutait ses réflexions en bonne ou mauvaise part , mais que dans celles où il n'était chargé que de recueillir les interrogatoires, et qui lui étaient étrangères , il envoyait les dépositions sans y ajouter aucunes réflexions.

Qu'il n'y avait aucun incident grave ; que mardi prochain je saurais définitivement à quoi m'en tenir sur la permission que je demandais.

Tâchez, Monsieur et cher ami, de voir M. Lenoir a Marly demain. Dites-lui que la permission que je demande ne blesse l'espril d'aucune loi , quand mon frère même serai! coupable , puisqu'il ne peut y avoir aucune correspondance entre lui et moi dans le délil qu'on lui suppose; que c'est lui ôter ses défenseurs naturels, dans une alla ire étrangère à la

France, accabler son esprit troublé par huit mois de prison , et le punir avant de l'avoir jugé; que s'il est innocent , comme tout con-

court à le prouver, quel dédommagement pourra réparer l'altération que je crains trop que sa position ait apportée à ses facultés intellectuelles. L'aveu de son stratagème à son dénonciateur me Ta fait soupçonner, à moins que , s'étant lié d'amitié avec son capitaine , il ne lui ait donné cette marque de confiance pour le déterminer à lui rendre service.

Dites à M. Lenoir qu'étant, à ce qu'il m'a paru, regardé par les bureaux de la marine comme le juge naturel de cette affaire, son rapport décidera le jugement du ministre de la marine , et ce que mon malheureux frère doit attendre des bontés et des grâces du Roi.

Enfin . faites pour moi ce que vous voudriez que je fisse pour vous si j'étais à votre place. La fortune ne se moque- t-elle pas de moi de me transporter chaque semaine du tourbillon de Paris à l'impassibilité de Versailles ? Moi , inconnu, à pied, sans fortune, sans crédit , sans espérance ! autant vaudrait qu'elle m'eût chargé d'arrêter le cours de la Seine et de remuer les tours de la Bastille. Comment pourrais-je fixer les esprits volages de la capitale, et émouvoir le cœur d'un ministre ? Celait à vous qu'elle devait envoyer cette épreuve de

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. l/\5

vos forces, qui d'un trait de plume pouvez, ébranler les royaumes de l'Europe , abattre des empires et élever des républiques.

Je ne sais quand j'aurai le plaisir de vous revoir. Ce sera, j'imagine, avec un surcroit de tristesse, n'ayant point eu la gaieté de madame Hennin pour rappeler la mienne. Présente/,lui mon respect et mes vœux pour son bonheur et pour le vôtre. Je suis avec une pleine reconnaissance de votre cordiale , franche et ancienne amitié ,

Monsieur,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce iermai 1 779.

Je soupire après la campagne et la solitude.

Félix qui potuit rerum cognoscere causas , Atque metus omnes et inexorabile fatum Subjecit pedibus , strepitusque Acherontis avaril Fortunatus et Me Deos qui noscit agrestes , Panaque, Silvanumque senem , Nymphasque sorores.'

A MONSIEUR HENNIN

i\IOi\ SIEUR ET AMI,

J1ai enfin obtenu la permission de voir mon frère; je Tai trouvé content et se portant bien. A notre première entrevue, je vous ferai part de notre conversation et de tout ce que j'ai vu dans ces lieux redoutables; ce sera peut-être demain si le temps me permet de vous aller voir. Je ne doute plus de son innocence et de son étourderie.

Il a écrit deux fois à M. le comte de 80lanno et plusieurs fois à moi, il n'en a point reçu de réponse. Ses lettres n'ont peut-être pas

été envoyées ; du moins les miennes ne m'ont pas été rendues. Je me suis en conséquence déterminé à écrire à M. le comte de Solanno, grand président de F audience de Saint-Domingue , à la cour de Madrid. Ayez la bonté de lui faire parvenir ma lettre incluse et de la contre-signer. Je désirerais aussi que, par la voie d'Espagne , on vous informât si M. le comte de Solanno est à Madrid.

En attendant que j'aille vous remercier de \ ive voix, agréez les assurances de reconnaissance et de vrai attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être,

Monsieur et ami,

A Paris , CC i i mai 1779.

îsT° 68,

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ami,

Chaque semaine je me suis flatté du plaisir de vous voir, mais tantôt le mauvais temps, tantôt le souvenir de ma dernière indisposition, m'a retenu à Paris; le dernier jour où je vous ai vu, je fus saisi le soir d'un accès de fièvre très-violent accompagné de frisson. Je ne rapporte plus d'espérances de Versailles, le ministre m'a dit dernièrement : Ou votre frère est un étourdi, et je ne saurais prendre de confiance en lui, ou il est coupable, et il ne la mérite pas. D'un autre côté, je trouve que le

malheur n'a produit aucune révolution utile dans l'esprit du prisonnier. Je suis à son égard dans la même perplexité que le ministre.

Vous devez avoir reçu d'Espagne une réponse au sujet de M. le comte de Solanno; si ma santé le permet j'irai la chercher dimanche, mais si je ne pouvais y aller, obligezmoi de me marquer, les jours suivans, ce que vous en savez : un si long retard dans une réponse si urgente m'est suspect.

En récompense de vos bons et utiles offices, que Dieu éloigne de vous tout chagrin domestique, et puisqu'avec les autres biens il vous a donné un père et un frère dont vous pouvez vous honorer, puisse-t-il rendre à votre épouse le contentement d'esprit nécessaire à son bonheur et au vôtre !

Ne me dissimulez donc rien de ce que vous pouvez savoir au sujet du prisonnier.

Je suis avec reconnaissance,

Monsieur et ami,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

\ Paris, ce 16 juin 1779

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ami ,

Il n'est plus en mon pouvoir de vous aller voir à pied; ma bourse, ma santé, mes espérances et les beaux jours de Pété, tout s'est écoulé. Hommes heureux, vous ne voulez voir que des physionomies gaies, même avec des cœurs tristes ! je ne crois pas que si Socrate lui-même était à ma place, il pût montrer à Versailles un visage content. Quoiqu'il eût foulé aux pieds la fortune, les voluptés, l'amour de la gloire et de la vie, au moins il se portait bien, il était à l'abri des besoins, el sa

grande aine se soutenait par l'amour de sa patrie, de sa famille, de ses amis.

Tout ce que j'ai aimé s'est éloigné de moi. Je me porte mal. Je n'ai qu'une subsistance étroite, annuelle et précaire. Je n'ai plus ni linge, ni habits, mes courses a pied ont achevé de les user.

Si vous voulez, me revoir faites m'en donner les moyens. Vous savez que votre département me doit une gratification bien légitime. Je vous envoie le Mémoire que j'ai donné sur les affaires du Nord à M. Durand; j'y joins la minute de ma lettre; je vous prie d'en faire usage et de m'en accuser la réception.

Agréez mes vœux pour votre prospérité. Je suis ainsi qu'à madame votre épouse, avec une respectueuse considération , Votre, etc.

De Saint-Pierre.

Ce 2 octobre 1779.

Hôtel de Bourbon, rue de la Madelaine-St. -Honore.

Je n'ai pas besoin de vous recommander de me renvoyer ces pièces dont je n'ai point de copie.

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