MONSIEUR ET AMI
Je ne sais que penser du silence du ministre et du vôtre sur les deux objets de mon Mémoire; Fa-t-illu? Ta-t-il approuvé? est-il dans son porte-feuille? Je sensbien l'importance des grandes affaires que vous traitez, et c'est cette importance qui me fait craindre que vous n'oubliez la mienne.
Souvenez-vous donc que vous m'avez tiré des douces spéculations de la nature el delà société des muses , pour me transporter dans les vastes forets de P Amérique. J'ai remonta
des fleuves dont la source est inconnue; j'ai traversé la chaîne toujours glacée des Apalaches; j'ai pénétré dans des régions ignorées au nord de la Californie sous les plus heureuses températures; j'ai employé pour réussir des moyens si faciles, si simples, si hien combinés , que j'aurais de quoi vous entretenir agréablement pendant un jour.
Cortez qui allait détruire valait-il mieux que moi? le barbare et ignorant Pizarre , qui fil périr la moitié de ses compagnons dans les neiges des Andes et dans les sables des rivages de la mer du Sud, n'était inspiré que par Je génie aveugle de la fureur!
Si la France n'a point renoncé pour toujours au continent de l'Amérique ; si elle a de la reconnaissance à attendre des colonies anglaises ; si celles-ci à leur tour ont besoin de faire des alliances avec les nations sauvages qui les avoisinent vers la mer du Sud; jamais circonstance ne fut plus favorable pour en faire la découverte. Attendra-t-on que les Espagnols, toujours avides d'or, poussent leur petite garnison à l'occident des Apalaches, de postes en postes, et qu'ils disent un jour à la France et aux Anglo-Américains : Tous
les rivages de la mer du Sud sont à nous?
Vous voyez que mon projet n'est pas d'un simple voyageur, qu'il importe également aux deux puissances que cette découverte soit tentée le plus tôt possible, pour leur avantage commun.
Dans le temps que j'étais au service de Russie, je proposai à la cour d'établir une colonie sur le bord du lac Aral, afin de rouvrir au commerce de l'empire , l'ancien canal des richesses de l'Inde. Mon projet fut goûté , des négocians suisses et anglais me promirent de m'en faire trouver les fonds, mais comme j'insistais à ce quela colonie ne fût formée que d'étrangers , par l'expérience du gouvernement russe , et par le désir d'y rassembler des Français, le comte Orloff me dit que cette circonstance contraire à leurs lois était un obstable insurmontable.
J'ai encore les minutes de ce Mémoire.
Je n'ai point les mêmes objections à craindre des deux puissances; mais si, après avoir communiqué mes idées, on ne me répond point ; si après avoir laissé entrevoir les moyens heureux et faciles que l'étude de la nature et l'expérience de l'histoire ont pu me
donner, quelque protégé bien intrigant, bien avide, ayant tout ce qu'il faut pour réussir dans une cour el pour éehouer en Amérique, se charge de les exécuter, j'y renonce dès à présent.
Ce n'est pas que je regarde le succès comme assuré, mais au moins suis-je sûr de la nouveauté des moyens et d'une facilité telle que jamais les peuples modernes n'en ont employé d'aussi commodes pour les découvertes par terre.
J'espère donc avec l'aide de Dieu être utile aux deux puissances s'il plaît au Roi de m'envoyer en Amérique.
Je vous prie de faire contre-signer l'incluse adressée à un de mes frères actuellement au service des Etats-Unis en Amérique. Si vous trouvez quelque moyen plus direct de la lui faire parvenir que par Saint-Domingue, vous me ferez plaisir.
Pourquoi ne m'avez-vous pas renvoyé ma lettre du comte de Creutz, qui vous est inutile? J'irais bien vous voir malgré le mauvais temps si j'étais sûr de causer long-temps avec vous.
J'ai inclus la lettre de mon frère et ma ré-
ponse. Vous excuserez cette liberté d'agir sur notre ancienne amitié et sur le désir que j'ai de vous devoir un jour mon bonheur; au milieu de mes traverses j'ai eu cette fierté et le contentement de n'avoir été obligé que par des hommes que j'aimais et que j'estimais.
Agréez les assurances d'attachement sincère avec lequel j'ai l'honneur d'être , Monsieur et ami,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
Mes respects, s'il vous plaît, à Madame.
A Pai'is, ce 20 octobre 1778.
Hôtel de Bourbon, rue de la Madelaine-St. -Honore
Répondez-moi un mot.
RÉPONSE DE MONSIEUR HENNIN
A Versailles, le 21 octobre i"8.
Vous savez. Monsieur et cher ami, comment se traitent les affaires ici. Votre Mémoire a été renvoyé à M. du Rival pour en faire le rapport au ministre; il m'en a parlé et m'a paru très-disposé à vous rendre service. Dans son rapport il en appelle à moi pour détailler à M. le comte de Vergennes ce que vous avez fait et ce que vous êtes en état de faire. Je ne sais pas quand cette affaire sera remise sous les yeux du ministre.
«Tai une occasion pour faire passer votre
lettre directement à monsieur votre frère, elle partira au premier jour.
Pardon de mon laconisme, il me serait impossible de m'entretenir aujourd'hui plus long-temps avec vous.
J'ai l'honneur d'être avec le plus inviolable attachement ,
Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Hennin.
P. S. Je retrouve votre lettre à M. de Creutz et sa réponse.
A MONSIEUR HENNIN
Monsieur et ami ,
Je Rajouterai plus que quelques observations sur l'importance d'un voyage dans l'ouest des colonies anglaises jusque la mer du Sud.
t°. (Test que les Russes paraissent diriger leurs vues de ce côté-là, et qu'après avoir suivi l'archipel des îles qui mènent du Kamtschatka au Japon , ils en ont découvert une autre qui les a conduits à découvrir les côtes de la Californie; mais les longs obstacles qu'iis éprouveront, et par la nature de leur gouver-