‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 65 sur 119 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

savoir encore si on a fait des informations dans le pays, et si elles lui sont contraires ou favorables. Il m'est impossible de rien ajouter à sa défense, si on me cache les griefs qui peuvent survenir ; s'il ne s'en présente pas de nouveaux l'innocence de l'accusé me paraît démontrée, car que serait-ce qu'une conjuration où il s'agit de la subversion d'une vaste province formée par un seul conjuré !

Souvenez-vous aussi de m'être utile dans la distribution des grâces du Roi. J'en ai grand

besoin. Je compte plus sur votre service que sur les miens, quoique j'aie employé de tout mon pouvoir ma personne et ma plume , pour votre département. Je suis à l'emprunt, et je n'ai rien à attendre qu'au mois de février de l'année prochaine.

Si je ne suis pas aidé, je succomberai au milieu démon travail, sans que ce que j'en laisserai puisse être d'aucune utilité, s'il n'est pas mis en ordre. Puisse le ciel en récompense des bons offices que vous m'avez promis, vous faire vivre un jour dans les pays fortunés que j'ai décrits. Si j'avais été assez heureux pour rassembler cent familles infortunées et les rendre aux lois de la nature dans quelqu'île

de la mer du Sud, j'aurais préféré mille fois ma gloire à celle de Cortez.

On est toujours trop vieux pour faire le bien, mais ou est toujours assez, jeune pour le conseiller. Que m'importe? j'aurai présenté de beaux tableaux , j'aurai consolé , fortifié et rassuré l'homme dans le passage rapide de la vie.

La nature a un ensemble magnifique, et nos sciences ne nous en présentent que les debris. Nos académies ne recueillent que des phénomènes et des monstres qu'elles exagèrent. Si je peux montrer la douce chaîne de ces lois, j'aurai servi, ce me semble, la religion et l'humanité, en rendant l'empire à la Divinité, et à l'homme sa confiance.

Si je succombe au milieu de ces travaux entrepris parmi les maux, les orages domestiques, au moins j'aurai eu du plaisir à vivre, et j'en aurai encore à mourir. J'ai, suivant le conseil d'Horace, essayé long-temps ce que mes épaules pouvaient porter ; je me suis exercé dans la solitude. J'ai esquissé des paysages étrangers, des mœurs qui ne sont pas les nôtres, et dans ces essais j'ai eu le plaisir de voir de beaux yeux me donner de^

pleurs. J'ai osé alors m'avancer jusque dans le temple de la Nature, et étudiant le langage dont elle parle aux hommes, j'ai emprunté tour à tour ce que ses illusions ont de plus touchant, et ce que sa sagesse a de plus lumineux.

Mes matériaux sont épars , j'attends un peu de bonheur pour les rassembler. C'est peut-être vous qui êtes destiné à opérer quelque révolution heureuse dans ma fortune, vous qui y êtes intervenu dans un temps de crise. Alors je voulais mourir pour ma patrie et je le voudrais bien encore s'il ne me paraissait plus utile maintenant de vivre pour elle.

Conservez - moi votre amitié , et votre santé. Usez d'exercice; si, dans quelques jours pluvieux de l'hiver, vous voulez vous distraire des troubles politiques , par la lecture de mes essais, je vous porterai quelques manuscrits; ils sont imparfaits, mais il y a des images qui ont intéressé. Je les ai négligés pour de plus importans que je ne communiquerai que quand je leur aurai donné la perfection dont je suis capable.

Assurez, je vous prie, Madame de mon res-

pect, et soyez persuadé de la sincère amitié avec laquelle je ne cesserai d^tre ,

Monsieur et ami ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

\ Paris, te xS octobre 1779.

+ïï*+***++++**<r*++*+++++*W++++*W++++*++*-ir.,+

Ns 72.

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ami,

Je me suis proposé plusieurs fois de vous aller voir, mais comme je suis tombé dans la campagne il y a trois semaines, et que je ressens encore quelques douleurs au bras gauche, je ne me mets point en route que je ne sois attentif au temps et au chemin. Ce matin j'avais pris mon parti , mais j'ai trouvé Je pave si glissant que j^ai pensé que si je venais à tomber sur le bras droit, je semis tout-à-fail désempare.

Si j'avais touché la gratification que vous m'avez fait espérer, j'aurais pris une voiture. Vous ne devez pas douter du plaisir que j1ai à vous voir; vous me faites bonne chère, vous me consolez, vous me rendez service, et dans le moment même je reçois une lettre de mon malheureux frère, qui se loue des bontés de M. Lenoir, dont je crois vous être redevable. Quand, ce matin, il m'a fallu retourner. sur mes pas , j'ai bien senti la vérité du proverbe, que l'or aplanit bien des chemins. Le premier usage donc que je ferai de celui que j'attends de votre département, sera de remployer à vous aller voir, quelque temps qu'il fasse. Vous serez le premier de mes besoins , car il n'y a point de chemise fraîche en été et d'habit chaud en hiver, qui me réjouisse autant que la vue d'un bon ami

Présentez, je vous prie, mes respects à votre aimable c< mpagne. Je souhaite qu'elle se trouve bien de Locke, mais c'est dans la nature plutôt que dans les métaphysiciens qu'on peut reposer son ame.

•h' vous recommande particulièrement les minutes de mon Mémoire sur le Nord v[ de ma détention en Pologne.

Lorsque vous plaira de rendre la paix aux quatre parties du monde, et que vous me jugerez propre à quelque emploi de bienfaisance, je quitterai volontiers les muses, la solitude et la liberté. Rien n'est égal au bonheur d'être utile, et si ce matin j'eusse pu imaginer que mon voyage eût adouci les maux de quelque être sensible, je l'aurais fait sur les pieds et sur les mains.

Agréez les assurances de considération et de respect avec lesquelles j'ai l'honneur d'être,

Monsieur et ancien ami,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

Ce 21 novembre 1779.

Hôtel de Bourbon, rue de la Madelaine.

On parle beaucoup de voleurs qui endorment les gens pour leur prendre leurs louis. Il court aussi quantité de fausse monnaie , des pièces de douze sous qui sont jaunes comme si on les eût dorées, des écus de six francs de

DE BEKiNARDIN DE SAINT-PIERRE. 9

plomb. J'ai vu l'autre jour à Neuilly fuir un larron à travers champs, après lequel tout le village criait. Je suis malheureusement forcé d'être tranquille sur tous ces événemens-là.

**ï***ïï*+**ï*+*+W.Ï++W++*+4++++*++++*+++++

Page 1