‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 66 sur 119 · ISTO · texte numérisé non relu

ISTO

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ancien ami,

Vous devez, bien juger que le mauvais temps m'empêche de vous aller voir , et que mes demandes ont besoin de réponse. Quelque étendue que soit votre correspondance, personne n'a plus de titres que moi aux marques de votre souvenir. Je vous ai fait part de ma situation comme à un ami, de mes services comme à un ministre, de mes travaux comme à un homme d'esprit , et vous ne répondez rien à mes Lettres multipliées.

Si vous ne pouvez, rien, renvoyez-moi mes minutes. Elles me serviront à me consoler en me rappelant que je n'ai rien négligé pour servir ma patrie et me conserver des amis.

Je ne voudrais pas, même avec un prince, d'une correspondance boiteuse. Il est bien fatal pour moi, que votre département soit le seul où on n'a jamais daigné répondre, ni à mes services, ni à mon amitié, ni à ma douleur.

J'ai riionneur d'être avec une respectueuse considération ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce 28 novembre 1 779- Hôtel de Bourbon , rue de la Madelaine

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ami,

A Dieu ne plaise que je donne un instant de déplaisir à qui m'a porté seulement un instant de bienveillance. Je ne répondrai point à ce que vous me dites de mon noir, par rapport au pays que vous habitez et à vous-même. Il suffit à ma conscience que tous mes travaux n'aient pour but que le bien de tous les hommes et en particulier de ma patrie, et que j'aie eu le courage de m'abstenir de faire du mal même à mes ennemis quand j'en ai eu le

pouvoir; comment donc ne me ressouviendrais-je pas de l'amitié dont vous m'avez, donné de fortes preuves en plusieurs occasions et dernièrement au sujet de mon malheureux frère ! Mais plus notre amitié est ancienne, plus je suis fondé à m'inquiéter de son refroidissement, et à m'en plaindre.

La porte des espérances me reste donc entrebâillée, mais qu'il n'en soit pas ainsi de celle de votre amitié, je vous en prie; ne répétez pas non plus le mot dont un grand seigneur s'est servi pour m'éloigner de lui, et que tous ses agens et ses trompettes ont fidèlement retenu comme il était de leur devoir.

Vous leur êtes si supérieur par votre probité naturelle, il y a tant de malheureux, j'ai si peu de droits au-dessus de la foule, que vous n'aurez pas besoin d'imaginer de prétextes, ni d'adopter ceux des autres.

Je vous recommande mes minutes. S'il fait beau de dimanche en huit j'irai vous voir à Versailles, afin de revenir avec la lune.

Agréez, ainsi que Madame, les assurances

l4 COKKESPOMy.WCi:

delà respectueuse considération avec laquelle j'ai Fhonneur d1ètre,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce il décembre \n

Vous me qualifiez d1ingénieur de la marine, et je ne l'ai jamais été. J'ai porté les paremens noirs , mais ne me donnez aucune qualité puisque je n'en ai plus.

DE 1U:U\\!{|)IN DU SAlYl'-lMIiHKE. I .)

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ancien ami

J'ai diffèïé à vous écrire, parce que je Comptais vous aller voir et vous souhaiter une bonne année; mais le temps est rude; il n'y a point de lune le soir; ma santé n'est pas des meilleures , et de nouveaux nuages ont obscurci ma vie.

Je mets ma confiance en Dieu , et je le prie , non pour la première fois, d'ajouter à votre bonheur les biens qu'il n'est pas en mon pouvoir de vous procurer, la santé, le eonten-

l() CORRESPONDANCE

tement, les biens naturels , et cette paix qui se fonde sur lui et que les hommes ne sauraient troubler. Je souhaite autant pour le bonheur du genre humain que pour le vôtre , que vous procuriez la paix à l'Europe , et que vous ayez la gloire déteindre cet incendie qui embrase les quatre parties du Monde ; vous êtes au moins, par vos lumières et par votre place, à portée d'y contribuer, quoique dire la vérité, elle me paraisse à moi, ignorant, une des plus difficiles à concilier. Elle arrivera cependant un jour, mais à l'ordinaire , quand les deux partis seront ruinés. Je n'entrevois qu'un seul moyen, mais qui certainement ne paraîtrait bon qu'à moi seul. Cette difficulté se trouve nouée de tant de nœuds , qu'il semble qu'on a eu envie , non-seulement d'entrer en guerre , mais de n'en jamais sortir. Il en faut revenir à la pensée d'Épictète : Quand les hommes, dit-il, sont heureux, ils n'imaginent pas qu'ils puissent jamais cesser de l'être ; et quand ils sont tombés dans quelque grande calamité , ils ne voient pas par où ils en pourront sortir. Cependant l'un et l'autre arrive , et les dieux l'ont ainsi ordonné , afin que les hommes sachent qu'il y a des dieux.

DE BERNARDIN DK SAINT-PIERRE. tj

Excusez mes réflexions de vieille politique; n'oubliez pas, je vous prie, de me renvoyer mes Mémoires, qui vous sont certainement bien inutiles. Si j'avais à les refaire, ce serait vous que je voudrais consulter sur la Prusse et la Pologne, que je n'ai parcourues qu'en voyageur.

Mes respects et mille vœux de félicité à Madame votre épouse, et à tout ce qui vous appartient.

Je suis avec reconnaissance et une respectueuse considération ,

Monsieur et ancien ami ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, le 9 janvier 1780.

A MONSIEUR HEINNIN

Monsieur et ancien ami,

Vous irTavez tout-à-fait oublié ; vous n'avez point répondu à mes lettres de la nouvelle année. Je vous ai redemandé mes minutes ; vous ne me les renvoyez pas ; ce sont des matériaux qui me sont de la plus grande utilité , et qui doivent vous être à présent très-indifférens.

Le mauvais temps et le défaut d'argent ufempêchent de vous aller voir; j^ai été occupé à faire ces jours-ci un long Mémoire

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. iÇ)

pour nie disculper de quelques torts que mes amis me donnaient. Je l'ai envoyé à madame Necker, qui m'a répondu la lettre la plus obligeante, en m'annonçant que ma gratification était assurée, ce que j'entends pour toute ma vie , et en m'offrant ses bons offices auprès de M. Necker. Mais jusqu'ici rien n'a changé à ma situation. Je ne saurais me flatter de l'espérance d'aller m'établir a la campagne, où je trouverais le repos et l'aisance nécessaires à mes occupations.

J'espère que vous ne différerez pas plus long-temps de me donner de vos nouvelles et à me renvoyer mes minutes , le seul fruit que j'ai recueilli de mes laborieuses campagnes du Nord.

Je suis avec une respectueuse considération ,

Votre , etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, le 5 février 1780.

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ancien ami,

Je suis bien touché des démarches inutiles que vous avez faites pour me servir auprès de M. le comte de Vergennes. Vous ne Pavez pas trouvé, me mandez-vous, disposé à me distinguer du nombre des personnes qui ont été en Pologne. Quelques considérations auraient pu Féclairer, ce me semble :

i°. .Tai été le premier officier français qui se soit jeté dans le parti polonais protégé par la France;

2°. Je suis le seul qui Tait fait gratuitement; j'ai refusé même le brevet de colonel de la confédération que me proposa la princesse

M Je ne voulais de récompense que de ma

patrie ;

3°. Je risquais infiniment, puisque le parti où je me jetais était traité de rebelle par les Russes , du service desquels je sortais. C'est chez eux un crime d'Etat de passer de leur service à celui de leurs ennemis. Ils exigent même de tout officier qui prend congé , un serment à ce sujet. La bienveillance du président de la guerre , M. le comte Schernichef , et l'amitié dé mon supérieur , M. de Villebois , grand-maître d'artillerie, m'avaient épargné cette formule ; mais en tombant entre les mains des Russes , comme il est arrivé, je n'en risquais pas moins la Sibérie ;

4°. Quelques menaces qu'on m'ait faites dans ma prison à Varsovie , je n'ai jamais voulu charger, ni vous , Monsieur, ni M. le comte de Mercy , d'avoir concouru, par des conseils ou des promesses , à me faire faire cette démarche , quoique les interrogatoires eussent pour but de m'arracher cet aveu. J'ai pris toute la démarche sur mon compte , afin

de ne pas troubler le repos des ministres de France et de FEmpire;

5°. Vous me promîtes que ma conduite serait récompensée en France. M. le comte de Mercy réassura que soit à Vienne ou à Versailles, ^obtiendrais honorablement du service. Cette promesse me fit entreprendre à grands frais et fort inutilement le voyage de Vienne ;

6°. Je suis resté endetté des frais même de cette expédition ; et , ce qui parait incroyable , à vous \ Monsieur, ministre du Roi , à vous aujourd'hui un des chefs des affaires étrangères , tandis que tous ceux qui ont couru cette carrière, ont été payés, récompensés ensuite , et s'y jetaient à bien moins de risques.

Je n'ajouterai rien sur ma position actuelle. Les ministres sont impassibles. J'avouerai toutefois que des hommes plus méritans que moi, ont éprouvé de plus grandes injustices de leur patrie; mais jamais cela n'est arrivé sous des ministres qui eussent une réputation d'équité.

Henvoyez-moi , je vous prie instamment , les matériaux de mes Mémoires; si la postérité

DE BERNARDIN DE SAIiNT-PIERRE. 23

s'en occupe , elle y verra que, dans ce siècle , on y parlait beaucoup de vertu, de patriotisme , d'héroïsme , et elle saura quel était le sort de ceux qui , sans cabale et sans intrigue, cherchaient à bien mériter des hommes.

Je suis avec une respectueuse considération ,

Monsieur et ancien ami ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce ai février 1780.

Comme je n'attends plus rien des affaires étrangères, c'est à mon ancien ami que je m'adresse pour m'obtenir de M. d'Angïvilliers un petit logement à Madrid, à Meudon , ou dans quelque forêt qui appartienne au Roi. J'ai à mettre en ordre des matériaux fort intéressans , et ce n'est qu'à la vue du ciel que je peux recouvrer mes forces. Je préférerais une charbonnière à un château. Obtenez-moi un trou de lapin pour passer Fêté à la campagne ; le Roi loge les serviteurs de ses serviteurs. Je brûle de le servir; mais toutes les places sont prises.

24 C011RESP0NDANCE

Mes respects à madame Hennin et à ses amis.

Après les peines inutiles que vous prenez depuis deux ans pour ufobtenir quelque gratification des affaires étrangères , vous devez juger que j^ai quelque ennemi secret auprès de M. le comte de Vergennes. IVusez donc pas davantage votre crédit pour moi. M. du Rival m'a dit , il y a un an , que ma demande était juste. M. de Rheineval a parlé aussi en ma faveur. Vous avez fait vous-même un Mémoire. M. le comte de Vergennes a accordé des récompenses à des personnes qui nVvaient ni les mêmes titres ni les mêmes amis. Que voulez-vous de plus? Il n'a même daigné répondre ni à mes lettres ni à mes Mémoires ! Je vous prie instamment de me renvoyer mes papiers , et que mon nom soit à jamais oublié dans un département dont l'équité règle la balance de TEurope.

♦^{•^H^^vH-î-t^-î-Î^^I^S-i-H^nHKHH^'tHH^-î^

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur,

S'il fait beau dimanche prochain , je compte aller à Versailles et rapporter mes Mémoires sur le Nord; je vous prie donc de les faire collationner, s'ils ne Pont pas été, parce qu'ils me sont d'une nécessité absolue.

Je vais cesser toute espèce de sollicitation , pour mettre en ordre une partie de mes travaux. Si je n'ai pas l'esprit content, au moins qu'il ne soit pas troublé.

Je vous prie donc, Monsieur, de ne plus

différer à me rendre mes matériaux, et si le mauvais temps mVmpêchait de partir dimanche, de vouloir bien me les renvoyer par la poste.

Vous obligerez, celui qui a Thonneur d^être , avec une respectueuse considération ,

Monsieur,

Votre , etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce ia avril 1780.

1)1*. BERNARDIN Dl SAINT-PIERRE. 27

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ami,

Je viens d1envoyer à M. le comte de Verûennes un Ion» Mémoire. Des amis nVont conseillé de le rendre public; je me flatte d'y avoir répondu à ses objections , et je ne doute pas qu1il ne me fasse une réponse favorable , s'il a pour moi une portion de cette équité quVm lui attribue. (Test la dernière tentative que je veux faire auprès de lui; j^espère que vous n'y refuserez, pas vos bons ofïices.

Je vous souhaite toute sorte de prospérité.

Il faut de nécessité qu'il se fasse bientôt une révolution dans ma fortune : elle ne peut être plus mauvaise.

Agréez les assurances d^amitié et de considération respectueuse , avec lesquelles j"*ai Thonneur d^être ,

Votre, etc»

De Saint-Pierre.

A Paris , ce rx mai 1 780.

DE RFRNARDIiV DE SAINT-PIERRE. '^9

♦•M-*********** * *+ **^<~H-*«H-+**«î"fr******** **♦<• *

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ami,

La personne qui a transcrit mes Mémoires , Ta fait si précipitamment, qu'il y a dans ce que j'aicollationné des omissions et des fautes très-fréquentes : ce sont des lignes entières oubliées. J'ai voulu d'abord les marquer au crayon , mais ce moyen est insuffisante II faut y employer la plume, et alors cette copie deviendra un véritable brouillon qui ne pourra servir à personne. La relation de ce qui m'esl arrivé en Pologne n'y est pas. Voyez, donc ce

que vous voulez que je fasse. Forcé de vous dire la vérité, je serais très-fàché que ce Mémoire, qui a porté bonheur à deux personnes aux affaires étrangères , occasionât la plus légère réprimande à votre secrétaire. Je vous prie donc de ne lui en pas même parler, mais si vous voulez que je le rétablisse suivant la minute , il faut vous résoudre à le voir raturer toutes les six ou sept lignes. C'est un travail assez désagréable que je ferai si vous le désirez. Il paraît que l'intention du copiste a été, dans beaucoup d'endroits, d'abréger ou de réformer mon style ; peut-être a-t-il eu raison , mais il en résulte que ce n'est plus une copie de mon ouvrage. Si tel qu'il est vous en êtes content, je n'y toucherai point, mais si j'y touche il faut que je le rétablisse avec mes propres fautes. Encore une fois je vous conjure de n'en rien dire à votre secrétaire ; que je ne sois pour personne un sujet de mécontentement. Dieu me préserve de nuire aux faibles, mais qu'il me donne la force de résister aux puissans? Pourquoi ne répandrais-je pas dans le public mon Mémoire à M. le comte de Vergennes? Ne dois-je pas payer mes dettes? Ne dois-je pas chercher des protections lorsque

DE BERNAHD1IN DE SAINT-PIERRE. 3l

tout m'abandonne ? En joignant ce Mémoire à celui que j'ai adressé à madame Necker, je couvrirai mes ennemis de confusion; ils ont répandusur moi les plus viles calomnies. Leur nombre et leur crédit ne m'effraient pas. Peutêtre, du sein de cette grande et ancienne noblesse , quelque ame généreuse prendra ma défense. Puisque les raisons sont nulles auprès de M. le comte de Vergennes , puisque ne pèse que les protections , je réclamerai celle à qui j^ai sacrifié ma vie et mes travaux, la patrie. S'il est encore des gens de bien, je les aurai pour moi ; leur voix portera la mienne jusqu'au trône. Quel conseil me donnez-vous? de garder le silence. Un prisonnier à l'inquisition force son juge à parler lorsqu'il est parvenu à découvrir son accusation, et le mien se ta il lorsque je lui expose mes services ; il suffit de son silence pour justifier mes réclamations.

Le temps s'écoule, ma vie s'avance, j'ai beaucoup travaillé, et je n'ai rien. Au moins que je recueille les débris de mon patrimoine dispersé, non dans des plaisirs, mais dans des courses patriotiques et dangereuses ; que je paie mes dettes , que les amis qui m'ont obligé retrouvent au moins dans ma conscience les

espérances qu'ils avaient fondées sur ma fortune; que je leur rende, en hommages publics, les secours dont ils m'ont aidé lorsque la patrie m'abandonnait . et qu'ils connaissent que si je n'ai pu les payer, la faute n'en est ni à ma conduite, ni à mes services , ni à mes travaux, mais à la corruption du siècle où je suis né.

Vous ne voulez pas que je vous donne de considération et de respect. Vous êtes mon ami , dites - vous. Quand je vous ai connu vous étiez ministre du Roi , c'est encore à ce titre que je vous réclame. Je m'acquitte par mon respect de ce que je vous dois comme ministre, et par ma confiance, de ce que je vous dois comme ami. Que pouvez-vous à votre tour exiger de moi dans cette affaire, si ce n'est que je demande justice au ministre ou à la patrie?

Je suis, Monsieur et ami, avec une respectueuse considération ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris , le Jo mai 1780.

A MONSIEUR HENNIN

Voici le temps, Monsieur et cher ami, où vous nVavez promis de faire quelque chose pour moi. Faites-moi donner des marques de cette préférence et de cette faveur que le Roi me doit, dites-vous. Trouvez-moi un emploi honnête et à ma portée qui me donne de quoi vivre. Jusques à quand des amis puissans , à force de m'estimer, ne me jugeront-ils bon à rien, et mes ennemis auront-ils trouvé le moyen de me perdre en disant du bien de moi ! L'imprudence de mon frère serait-elle un obstacle à ma fortune, lorsque la vie que jMai me-

Page 1