TOME II
âgo CORRESPONDANCE
nistre de France dans leurs pays, et je lui ferais tenir mes fonds par votre moyen. Cependant je suppose que la chose soit facile et commode pour messieurs des affaires étrangères résidens à Pétersbourg et à Berlin ; autrement mes créanciers emploieront les voies qui seront le plus à leur commodité.
Mon édition s'écoule peu à peu; doubliez pas de m'envoyer les deux exemplaires dépare iU es.
La nouvelle édition ne paraîtra qu'en mars. On m'a assuré ces jours-ci que Sa Majesté venait de faire un fonds de pensions de quatrevingt miDe livres pour les gens de lettres, et qu'elle avait eu la bonté de m Y comprendre pour mille ou douze cents livres.
M. Mesnard n'en a point ouï parler. 11 croit que ceux qui m'ont dit cette nouvelle se sont mépris, et qu'ils auront pris pour une pension le bienfait annuel et passager que j'ai chaque année sur la finance ; ainsi il y a grande apparence que cette pension du Roi, que des gens très-graves m'ont annoncée, prendra le chemin de la pension de deux mille livres que le clergé devait me faire et que je n'ai point eue, a dit M. l'archevêque d'Aix , parce que
je n'ai pas voulu la solliciter. Je ne la solliciterais pas davantage, si citait encore à faire , et pour rhonneur du clergé et pour le mien. J'espère que Dieu , qui m'a fait la grâce de trouver de L'eau dans mon propre puits, en rendra la source suffisante pour mes besoins à venir. Son plus beau canal est sans doute la pension de cinq cents livres que vous m'avez t'ait avoir sur les papiers publics de votre département. J'espère en toucher une demiannée ce mois-ci ; agréez-en les témoignages de ma reconnaissance et de la respectueuse considération avec laquelle je suis,
Monsieur et ancien ami,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
A Paris, ce 7 janvier 1786.
Rappelez-moi, je vous prie , au souvenir de MM. du Rival et de Renneval.
2g2 CORRESPONDANCE
îsTO 147.
A MONSIEUR HENNIN
Monsieur et ancien ami ,
Je compte recevoir incessamment de vos nouvelles; en attendant j'ai encore à vous requérir de quelques services.
M. Guis de Marseille, auteur du Voyage littéraire de Grèce, me mande que les libraires de sa ville ne vendent uniquement qu'une mauvaise contrefaçon de mon ouvrage qu'ils livrent à sept livres dix sous l'exemplaire broche. Il en est de même à Toulon , dit-il, et sans doute à Aix, à Montpellier et dans les
provinces du Midi ; car depuis trois mois leurs libraires ne tirent plus d'exemplaires de Paris. Je viens d'en écrire à M. Vidaud de la Tour , afin de réclamer sa justice et les droits de mon privilège. J'en ai instruit également M. Mesnard , afin qu'il fasse agir M. le censeur général. De votre côté faites quelques démarches auprès de vos amis. Songez qu'il s'agit de maintenir les intérêts des gens de lettres et les lois du prince qui, en ce point, sont violées avec la plus grande audace. C'est en vain que le prince accorde des privilèges aux gens de lettres qui font les frais d'imprimer leurs propres ouvrages , si les libraires s'emparent impunément du fruit de leurs travaux. Ceci m'arrive dans une circonstance embarrassante, aux approches d'une seconde édition et à la fin de la première. 11 me reste de celle-^ ci environ cent trente exemplaires qui ont toutes les peines du monde à s'écouler , parce que les libraires de Paris répandent partout que ma seconde édition va paraître, et parce que les libraires de province s'en tiennent à la contrefaçon qu'ils ont fait faire.
Il est donc nécessaire de mettre un frein aux brigandages des libraires de province ,
tant pour la contrefaçon de ma première édition que pour prévenir celles de la seconde. Je vous prie d'y employer votre crédit. Au reste, M. Guis fait des éloges si excessifs de la réputation de mon livre dans son pays que je n'ose les répéter. Il me vient de semblables lettres de Nantes et d'autres lieux.
Avec tous ces complimens ma fortune , comme vous voyez , n'en va guère mieux ; je n'ai encore rien d'assuré , même pour vivre , et ma santé , malgré mes exercices fréquens, est toujours la même. Il est vrai que j'ai un petit traitement annuel de votre département, mais je le dois plus à vos bons offices et à la bienveillance de M. le comte de Vergennes qu'à mon ouvrage , puisqu'il m'a été accordé avant que celui-ci ait été lu. Cependant mes années s'avancent et ma santé s'affaiblit; il y a assez long-temps que je pourvois seul à la plupart de mes besoins, étant à la fois mon commissionnaire, mon pourvoyeur, mon cuisinier, mon valet de cbambre et mou secrétaire; je sens que j'aurais besoin d'un aide. Je désire aussi un autre logement; celui-ci est bien brûlant en été et bien rude en hiver, quand l'aquilon souffle et traverse mon don-
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, 'Mj5
jon d'un bout à l'autre , car ses principales fenêtres regardent le Nord en face; je puis vous assurer que dans les derniers froids toutes les eaux ont été gelées chez moi pendant plus de huit jours; un bon nombre de mes pots ont été cassés ; Peau que boit mon chien gelait dans mon poêle , c'est-à-dire dans la chambre où il est allumé.
Je ne peux rien changer à ma position tant que ma fortune ne changera pas. Tout ce que j'ai recueilli jusqu'à présent a servi à payer deux éditions et une partie de mes anciennes dettes. Il ne me reste à présent à disposer d'aucun excédant. Vous sentez donc la nécessité de faire agir l'administration pour réprimer la rapacité des libraires qui contreferont bientôt ma seconde édition et m'en enlèveront le fruit , si on n'en fait pas un exemple. Ne ditlérez pas davantage à me donner de vos nouvelles; je vous parle trop souvent de moi parce que vous ne me parlez jamais de vous. Votre santé intéresse sans doute le cours des affaires politiques , mais vous n'êtes pas tenu de garder le secret sur ce point, surtout avec vos amis. Êtes-vous tout-à-fait délivré de cette humeur cutanée dont vous étiez affecté il v a
deux ans ? Je suis tenté de croire que c'est une semblable humeur qui se fixe sur mes nerfs. Quoi qu'il en soit , je prie Dieu, le moteur et le centre universel de toutes les harmonies , de maintenir long-temps celles d'où dépend votre bonheur et votre santé.
Agréez les assurances d'attachement et de la considération respectueuse avec lesquelles je suis pour la vie,
Monsieur et ancien ami ,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
A Paris, ce i3 janvier 17S6.
N'oubliez pas défaire parvenir dans les pays étrangers les lettres que j'ai pris la liberté de vous envoyer dernièrement.
A MONSIEUR HENNIN
Monsieur et ancien ami ,
J'espère , s'il plaît à Dieu , aller coucher à Versailles samedi au soir, et présenter les exemplaires de ma seconde édition à MM. le comte de Vergennes, de Breteuil et de Calonne, le dimanche matin.
Il ne reste plus qu'une vingtaine d'exemplaires de la première édition. J'espère que celle-ci aura un cours encore plus rapide. Un libraire de Rouen en prend deux cents exemplaires payés comptant. On en demande de tous
les côtés. J'ai joint à mon libraire le sieur ,
dont le commerce en province est fort étendu. Un de mes anciens créanciers et amis, M. de Taubenheim , administrateur - général des finances en Prusse } à qui je devais une centaine d'écus , m1a répondu et refusé de reconnaître sa créance. Il m'a écrit la lettre du monde la plus touchante , ne me demandant qu'un exemplaire de mes Études et un pour le roi de Prusse. Je lui ferai un envoi de livres convenables; il me croit riche ; il ignore l'état de pénurie où je suis depuis bien des années, et que tout ce vain bruit de renommée ne m'a pas encore donné dans ma patrie un morceau de pain assuré , quoique déjà les infirmités m'assiègent.
J'ai écrit au prince d'Olgorouki qui n'est pas à Pétersbourg comme je le croyais, mais à Berlin , d'où il part pour sa cour au mois de mai. Mon ami Duval ne m'a pas encore répondu.
J'espère que c'est du Nord , où Ton demande beaucoup d'exemplaires de mon ouvrage, que viendra le jugement que ma pairie portera de mes travaux. In Anglais hier s'est informé de ma demeure chez un libraire.
DE RERNARDIN DE SAINT-PIERRE. î*99
Je n'ose parler des lettres et des visites que je reçois de toutes parts. Mais comme il y a long-temps que je ne compte plus sur les illusions du monde, j'espère que les nouveaux rayons de lumière que j'ai répandus dans ma nouvelle édition , achèveront d'éclairer les hommes qui cherchent la vérité, sur l'erreur fondamentale de nos astronomes , et sur la cause du mouvement des mers.
J'ai lieu de croire que la démarche que je ferai auprès de M. le baron de Breteuil , en lui présentant un exemplaire de cette édition, lui sera agréable. Quoi qu'il en soit, je saisirai cette occasion de lui recommander mon malheureux frère.
Pour moi, je compte toujours sur notre ancienne amitié, que je crois inaltérable , puisque le temps et les événemens l'ont éprouvée.
Je suis avec un sincère attachement et une respectueuse considération ,
Monsieur et ancien ami ,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
\ Paris, ce 19 mars 1786.
3ûO CORRESPONDANCE
Comme cette année il y a eu une bonne quantité de neiges sur notre hémisphère, vous verrez si nos grandes marées de Téquinoxe ne seront pas plus fortes qu1à Vordinaire , et si nos papiers publics ne feront pas à ce sujet des observations qui confirmeront ma théorie.
Mes respects à madame Hennin , s^il vous plaît.
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 3oi
WU9.
A MONSIEUR HENNÏN.
Monsieur et ancien ami,
Je me préparais à vous voir demain comme je vous Pavais marqué. Mes maux ont augmenté , ma vue se trouble , mes genoux s'affaiblissent , et j'ai fréquemment des maux de tête et des mouvemens spasmodiques , surtout les après-midi. Je n'éprouve de soulagement que dans la solitude et le repos ; vous pensez bien que dans cet état je ne vais pas me jeter dans le tumulte des audiences ministérielles. J'écris à M. le comte de Vergennes et aux autres
ministres du roi auxquels j'ai destiné des exemplaires de ma deuxième édition , comme des témoignages de ma reconnaissance. Je vous prie de vous charger de présenter à votre ministre Fexemplaire qui lui est destiné et que f ai fait mettre avec le vôtre à la messagerie de Versailles, à votre adresse. Ils partiront ce soir.
Les principales augmentations de mon ouvrage consistent : i° dans un avis en tête du livre; 2° dans une figure qui démontre que la terre est allongée aux pôles d'après les propres opérations de nos astronomes et contre leurs résultats , pag. 53o, tome 3; 5° enfin dans des preuves bien curieuses et fort authentiques du cours de l'Océan Atlantique, six mois vers le pôle sud et six mois vers le pôle nord , page 542 jusqu'à 555 , tome 3. Je vous prie d'engager M. le comte de Vergennes à lire ces articles , et de me mander son sentiment et le vôtre.
Mon ouvrage ne sera en vente qu'à la lin de la semaine ; j^en fais expédier lundi deux cents pour un libraire de Rouen, appelé M. Racine, qui les a payés comptant. Vingtcinq pour Nantes, idem. Il va falloir écrire
;m\ autres ministres, aux journaux , etc. Je
suis surchargé de correspondances. Agréez
donc les témoignages d'amitié et de Considéra o
ration respectueuse avec lesquels je suis pour la vie.
Monsieur et ancien ami ,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
A Paris, ce 35 mars 1786.
Je vous prie de m'excuser auprès de M. le baron de Breteuil, auquel j'écris.
Vous aurez la bonté de faire parvenir à M. le baron de Breteuil et à M. de Calonne les exemplaires à leurs armes. Celui qui est en veau et en écaille est pour M. Robinet, premier commis de M. le baron de Breteuil. Je vous prie de les faire expédier dans la matinée même, car ils sont annoncés à ces ministres.
3o4 CORRESPONDANCE
A MONSIEUR HENNIN
Monsieur et ancien ami,
Vous ne m'avez point encore donné avis de la réception de mes exemplaires ; M. le comte de Vergennes est le seul ministre qui m'ait fait Fhonneur de me répondre et de la manière la plus gracieuse à mon goût. Il n'y a qu'un ministre très-laborieux qui sente le prix d'un grand travail. Mais cela ne suffit pas , et il me faut des personnes bien convaincues de son utilité ; c'est ce que je compte trouver dans M. le comte de Vergennes même , lorsque
DE BERNARD!* DE SAINT-P1ERI5E. 3q5
aous lui aurez indiqué les additions essentielles que j'ai faites à ma deuxième édition. Je ne demande rien à la cour, mais certainement ma position est bien embarrassée. Je perds tout mon temps à pourvoir moi-même à la plupart de mes besoins. Loin de pouvoir défrayer une servante, je n'ai pas encore le nécessaire assuré. Ma "ratification annuelle de la finance est exposée à bien des vicissitudes. On me Fa payée d'abord en janvier, puis en février , puis en mars , maintenant je l'attends , et chaque année sans pouvoir y compter. Vous devez penser si cette manière d'exister me donne de l'inquiétude : c'est ce qui m'a déterminé à précipiter mon travail, auquel j'aurais dû donner deux ou trois années de plus. Tirez-moi donc de cet embarras par la bienveillance de M. le comte de Vergennes , s'il est vrai que j'aie bien mérité des sciences par mes travaux , si longs et si pénibles. Vous n'en voyez que la fleur, l'é^ pine est restée dans mes nerfs.
Ma première édition est écoulée à l'exception de six exemplaires ; la deuxième est en vente d'aujourd'hui. Je suis ruiné par les présens, les remises aux libraires, etc. La
3o6 C0KKESPO1NDANCE
chambre syndicale demande huit exemplaires pour la deuxième comme pour la première édition , d'après je ne sais quel nouveau règlement. Mais ce que vous trouverez de plus étrange, c'est que les contrefacteurs sachant que ma deuxième édition allait paraître eu ont fait une augmentée de leur façon qui a devancé la mienne. M. l'abbé de Vigneras m'a dit qu'il en avait vu un exemplaire entre les mains de M. le curé de Saint-Sulpice. Elle est imprimée à Lyon par son titre. On y a mis sur mon compte plusieurs absurdités , entre autres sur le célibat. J'ai écrit à M. Vidaud, car dans mes indispositions je ne peux voir personne. Il m'a répondu honnêtement.
La chambre syndicale va donner , moyennant mes huit exemplaires, le titre de mon livre à la Gazette de France. Vous pouvez bien y faire ajouter quelques lignes qui annoncent les augmentations importantes que j'ai ajoutées à cette édition.
Je n'ai point reçu encore de nouvelles de Russie. Ma santé est toujours la même , des yeux et des genoux qui s'affaiblissent. Je crois que les eaux pourraient me faire du bien ainsi que vous me les conseillez , mais ce sont des
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 3oj
voyages très-coûteux, et je n'ai encore rien d'assuré pour mon nécessaire.
Adieu, portez-vous bien, et agréez les assurances de l'amitié et de la respectueuse considération avec lesquelles je suis pour la vie ,
Monsieur et ancien ami,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
\ Paris, ce :x avril 178G.
3o8 CORRESPONDANCE
A MONSIEUR HENNIN
Monsieur et ancien ami
Je viens de payer àM. Barth, ami du prince d'Olgorouki , 55o livres que je devais à cet ambassadeur, pour 25 frédérics d'or qu'il m'a prêtés il y a environ vingt ans. J'ai sa quittance.
M. deTaubeinheim, conseiller privé du roi de Prusse, n'a point voulu m'envoyer de quittance pour ma dette envers lui, prétendant que je ne lui devais rien. Il m'a demandé seulement un exemplaire de mon ouvrage pour lui
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 3oq
ci un autre pour Sa Majesté , ou pour le prince royal. J'en ai fait relier trois de papier d'Annonay, en marroquin; j'y en ai ajouté quelques autres, l'abonnement du Mercure et de la Gazette de France pour cette année, dont il m'avait demandé le prix, et je lui ai fait cet envoi par la diligence, le port payé jusqu'à Strasbourg. C'est un cadeau d'environ une cinquantaine d'écus, qui toutefois n'égale pas le montant de ma dette.
Celle que j'ai contractée avec M. Louis Duval , négociant genevois à Pétersbourg , est beaucoup plus forte. Je la crois au moins égale à celle du prince d'Olgorouki ; mais je suis surpris de ne pas recevoir de ses nouvelles. Si vous avez occasion d'écrire à Pétersbourg , je vous prie de prendre à ce sujet quelques informations. Je désire enfin m'acquitter de mes dettes contractées dans mes services du Nord.
En feuilletant mes papiers , j'ai déterré un autre créancier. H y a environ vingt-quatre ans, qu'étant élève des ponts et ebaussées et contrôleur dans le département de Versailles, j'empruntai cent livres du sieur Vignon , entrepreneur des ponts et ebaussées et des bâti-
3lO COIUŒSPONDANCE
mens du roi à Versailles. Sept ans après je fus envoyé ingénieur du roi à l'Ile-de-France; comme je me trouvais à mon départ avec un peu d'argent comptant, j'acquittai quelques petites dettes à Versailles; mais je ne me rappelle pas du tout si je payai celle du sieur Vignon, jlai lieu de croire que je ne l'ai pas fait, car cette somme était pour moi un objet considérable , tant ma fortune a toujours été étroite. Je vous prie donc de vous informer si le sieur Vignon vit encore, afin que je lui tienne compte de cet argent , ou à son défaut à ses héritiers. Vous pouvez vous procurer des renseignemens sur l'existence du sieur Vignon, par le moyen de M. le directeur-général des bàtimens ou par ses principaux commis.
Voilà toutes les dettes que je me rappelle au monde , et dont je désire bien me débarrasser , puisque Dieu m'en donne aujourd'hui les moyens. Maintenant, il me reste cinq à six mille livres à placer en rente foncière, et je désire le faire de sorte que je puisse retirer cet argent quand je le voudrai, pour acheter une petite maison et un jardin, lorsque mes fonds seront plus considérables. Eclairez-moi sur tous ces objets.
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 3 1 i
Dieu merci , la deuxième édition s'écoule aussj rapidement que la première. Vous avez vu sans doute le compte qu'en a rendu le Journal de Paris, samedi dernier. Il n'a pas manqué, à son ordinaire, de rejeter tout ce cpie j'ai dit en physique, sans alléguer la moindre objection. Soyez sûr que les autres journaux , dévoués aux académies , en parleront de même; car vous n'avez jamais vu aucun corps ni leurs agens se rétracter sur des erreurs auxquelles sont attachés des pensions et des titres; mais ce qui prouve évidemment que mes raisons sont bonnes , et que les leurs ne valent rien, c'est qu'ils n'en ont allégué aucune pour etayer leur système dont j'ai sapé les fon démens.
J'aurais bien envoyé un exemplaire de mon ouvrage à la Société royale de Londres, pour qu'elle en porte un jugement; mais le môme esprit y règne sans doute ; et d'ailleurs les Anglais ont deux grands griefs contre moi : le premier, d'avoir mis en évidence une erreur capitale en géométrie de Newton , leur idole, et le deuxième, d'être Français. Puisque je ne peux demander justice ni aux amis ni aux ennemis, je l'attendrai de tout lecteur à
3l2 CORRESPONDANCE
qui il reste du sens commun et une conscience. Répondez-moi, je vous prie , sur ces divers objets, et croyez que je suis avec une constante amitié et une respectueuse considération ,
Monsieur et ancien ami ,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
^A Paris, ce 22 avril 1786.
Présentez , je vous prie, mes respects à M. le comte de Vergennes. Si ses bienfaits ne sont pas considérables, ils sont au moins donnés de bonne grâce et paraissent solides.
Di: HJ.ii.VVKDirS DE saint-pierre.
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Monsieur et ancien ami,
Il faut que votre chancelleriste retienne vos réponses à mes lettres comme celui du consul de France à Pétersbourg a retenu ma lettre à M. Du val, qui ne Fa reçue que le ict mai. Cependant, malgré votre silence, je continuerai à vous donner de mes nouvelles, alin de vous déterminer, à force de constance et de confiance, à me donner des vôtres.
La réponse de M. Duval m'a un peu surpris ; c;tr je ne croyais lui devoir que 5oo livres, et
je lui suis redevable de 100 pistoles par mes billets même faits il y a vingt-un ans, et qu'il me renvoie d'avance, loyalement, à sa manière. Il s'est bien douté que , vu le retard de sa réponse, j'aurais disposé de mes fonds, et il me laisse pour son paiement tout le temps qui me sera convenable. En effet, j'ai payé 55o livres au prince d'Olgorouki , par les mains de M. Barth, et ce que je devais à M. de Taubeinbeim , administrateur-génera! du tabac à Berlin , qui n'a pas voulu d'argent , avec des livres que je lui ai envoyés en présent, etc. Du surplus de mes fonds, je viens d'acquérir une petite maison avec un jardin , rue de la Reine-Blanche, vis-à-vis celle des Gobelins,pourle prix de 5, ooo livres, payables le 1er septembre. Les frais de lots et ventes (in contrat, de deniers royaux, de lettres de ratifications, de réparations, de cloisons, de jardinage , d'ameublement , d'approvisionnemens , feront monter mon acquisition à plus de sept mille livres, et je n'ai en tout guère plus de 2,000 écus, sur lesquels je vais prendre mille livres pour payer M. Du val. Je m'en repose donc pour l'avenir, ainsi que parle passé sur la Providence , qui a aussi béni mes tra-
DK HERNARD1N DK S&INT-P1KRRK. 3i5
vaux. J'espère que vous serez un de ses meilleurs agens à mou égard , et que vous engagerez M. le comte de Vergennes à faire quel- (jue chose de plus en ma faveur. Je n'ai d'assuré que les 5oo livres de la caisse littéraire, et quand les 1,000 livres delà finance le seraient, je n'ai pas de quoi soutenir l'entretien d'une maison et d'un domestique dont je vais être chargé le mois prochain. La vente de mon livre est ralentie par le tort considérable des contrefaçons qui ont reflué dans Paris. On m'a assuré que le libraire Poinçotles faisait venir de Versailles par les voitures de la cour. Ce qu'il y a de certain, c'est que j'en ai vu un exemplaire exposé publiquement en vente chez Sanson , dans le Louvre. On m'a mandé de Lyon et de Besançon , qu'on n'y vendait presque que des contrefaçons de mon livre. Elles ont rempli toute la Provence et le Dauphiné. J'ai porté de nouvelles plaintes à ce sujet au secrétaire de la librairie, M. Thiébault, n'ayant pas trouvé M. VidauddelaTour; mais quelle justice puis-je espérer d'un magistrat qui a ordonné que les contrefaçons de mon livre précédemment saisies à Marseille , tourneraient au profit de la chambre syndi-
cale de cette ville, malgré les représentations de M. Marin, inspecteur de la librairie, qui a insisté pour qu'on eût égard à mon privilège et à la justice , qui ne permet pas que la saisie des choses prohibées tourne au profit de ceux même qui en font le commerce. C'est M. Guis de Marseille qui me mande ces choses, et quand je me suis plaint à M. Thiébault, celui-ci n'en est pas disconvenu, mais il n'a su que me répondre ;
Je vous donne avis de tout ceci, afin que vous m'aidiez de votre crédit, et que vous me donniez enfin de vos nouvelles. Quelque succès qu'ait eu un livre, sa vente n'a qu'un temps, et si on ne me laisse pas recueillir ma moisson en punissant les déprédateurs , je n'ai plus grand'chose à attendre de ce côté-là.
Je vous ai prié de vous informer du sieur Vignon, entrepreneur des ponts et chaussées à Versailles, qui m'a prêté 100 livres il \ a plus de vingt-cinq ans. Je ne crois pas les lui avoir remboursées. C'est la seule dette dont je me ressouvienne, et que je désire acquitter à lui ou à ses héritiers.
Agréez les assurances d'al lâchement el de
ni: BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. Uj
considération respectueuse avec lesquelles je suis pour la vie,
Monsieur et ancien ami,
Votre , etc.
De Saint-Pierre.
A Paris, ce 9 juin 1786.
Je me porte un peu mieux ; mais mes genoux sont toujours un peu faibles. Mes respects à madame Hennin, je vous prie, et ne différez plus à me donner de ses nouvelles et des vôtres.
Faites attention , je vous prie , à la devise de mon cachet.
A MONSIEUR HENNIN
Monsieur et ancien ami,
.Tai reçu votre triple réponse sur laquelle je vous ferai quelques observations. Vous me dites que M. le contrôleur-général ne m'a point remercié de mon livre parce que je ne lui ai point écrit, je vous assure bien positivement Favoir fait. Quant à la certitude de la perpétuité de ma gratification de la finance, je doute que jamais je l'obtienne, malgré la bonne volonté de M. Mesnard, tant qu'elle sera assise sur le fonds où elle est, car c'est
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 3l9
un fonds de charités annuelles et passagères suivant la lettre même de notification qui les annonce.
Vous êtes surpris que je me sois logé si loin de Versailles, mais étant dans la classe des pain res je me suis logé dans leur quartier, ne pouvant choisir mon terrain. Le bon marché et la convenance m'ont décidé ; d'ailleurs on \a abattre mon donjon.
\ ous me conseillez de donner une nouvelle forme à mon travail en y ajoutant de nouvelles réflexions , car pour celles que le censeur a retranchées et que vous me dites d'ajouter, vous sentez bien que cela est impossible , puisque le même censeur doit revoir chaque édition , et que si j'en choisissais un autre ; il aurait peut-être la fantaisie de retrancher une partie de celles qui sont déjà imprimées. Vous me conseillez donc de faire une encyclopédie. J'en ai présenté le plan et j'en ai amassé les matériaux , mais il s'en faut bien que j'aie comme Aristote ou Pline des secrétaires et des copistes à ma disposition, lorsque je n'ai pas le moyen d'entretenir une servante. Tout ce que je peux espérer maintenant, c'est que la postérité rendra un jour
justice à mes travaux parce que la vérité a des droits inaltérables. Il me suffit d'avoir payé amplement mon contingent à mon siècle et de n^en être pas persécuté. Qu'il me laisse à la bonne heure dans la classe des pauvres, ^espère, avec Faide de Dieu , supporter ma situation comme je l'ai fait depuis tant d'années. D'ailleurs je compte que malgré les contrefaçons je tirerai encore un peu de fruit de mon travail, mais je suis bien surpris que vous me donniez le conseil de vendre l'édition future à mon libraire, puisque si j'avais vendu celle-ci et la précédente je n'en aurais pas reçu le quart de ce qu'elles m'ont rapporté. Vous devez vous rappeler la bonne veuve Hérissant. Voilà ce que la vérité m'oblige de vous répondre. Au reste, je vous envoie un exemplaire pour M. le maréchal de Castries uniquement à cause de Fins tance que vous y mettez et comme une marque de déférence pour vous , qui ne dépend que de ma bourse, mais c'est du marroquin perdu. Ce minisire ne fera rien pour moi, parce qu'aucun corps ne s'intéresse à moi, et que mes observations au contraire choquent tous les principes de celui dont il est le chef. Cependant comme
M. le maréchal de Castries répond exactement aux lettres, je lui en adresse une à cette occasion où je lui rappelle les promesses qu'il vous a faites et mes anciens services.
Ma santé va mieux. Les chaleurs m'ont donné de fortes transpirations qui m'ont été favorables, peut-être aussi la joie d'avoir enfin une retraite à moi et l'exercice que me donne la nécessité de la faire arranger. J'espère la rendre digne de vous recevoir dans le courant de septembre. Il ne faudra point de chevaux de poste pour vous y conduire, vous pourrez y venir par le boulevard le pins agréable de Paris près duquel elle est située, à l'entrée de la barrière des Gobelins. A la vérité l'entrée de ma rue est détestable de ce côté-là. La rue même n'est pas pavée, mais peut-être que si mon ouvrage continue à m'attirer des visites considérables, les gens à équipage emploieront leur crédit au moins pour la faire nettoyer.
Enfin quelque part que je sois, et quelle que soit ma situation, soyez persuadé que vous avez en moi un ami sincère qui n'a d'autre reproche à vous faire que votre silence. Je me reprocherais de fatiguer vos yeux si je ne sa-
vais que vous avez plus d'un secrétaire. Donnez-moi donc des témoignages fréquens de votre amitié puisque je ne peux en aller chercher moi-même.
Agréez les assurances de rattachement avec lequel je suis ,
De Saint-Pierre.
A Paris, ce 0.1 juin 1786.
J'ai dans mon petit jardin , un verger, des vignes, etc.; j'en réserve une partie pour y mettre des fleurs. J'espère que vous voudrez bien contribuer à l'embellir en me donnant quelques griffes d'anémone ou de renoncule auxquelles je donnerai votre nom. J'en userai de même à l'égard de quelques autres personnes, et j'aurai, sans sortir de ma solitude, des images agréables de mes amis. J'espère que madame Hennin voudra bien concourir de sa part à embellir mon ermitage, d'abord par des fleurs, ensuite par sa présence.
Vous me dites je ne sais pourquoi : Vous
DE KEKNARDIN DE SAINT— PIEKRK. 323
avez toujours une trop mauvaise opinion de ce pays-ci : je ne m'y plains de personne, pas même du silence d'un autre ministre dont vous m'avez fort vanté la bienveillance pour moi, et qui n'a pas daigné répondre à la lettre par où je lui annonçais l'exemplaire que vous lui avez fait remettre. Je ne me plains point non plus des académies. Ce n'est point parce que mon système sur les marées présente des discussions épineuses , qu'elles gardent le silence , mais parce que j'ai démontré évidemment qu'elles avaient imbu toute l'Europe d'une erreur fondamentale en prouvant que la terre était aplatie sur ses pôles par une opération qui démontre précisément le contraire; ma preuve a été saisie par tout le monde, tant elle est simple. C'est là la pierre d'achopement qui les empêche d'entrer dans mon jardin. Mais en m'arrêtant dans cette seule partie de mon travail, je vous demande, moi, si le gouvernement, qui a donné tant d'importance à la prétendue découverte de l'aplatissement des pôles, qu'il en a comblé les auteurs d'honneurs et de pensions, ne doil rien à la vérité qui démontre aujourd'hui que cette prétendue découverte est une erreur, et
si je ne serais pas fondé à penser que ceux qui distribuent les bienfaits du Roi ont plus que de l'indifférence pour moi.
Je ne parle pas des preuves que j^ai apportées sur la cause des courans et des marées ; connaissance, ;fose dire, plus utile à la physique et à la navigation que l'invention des globes aérostatiques, ni de tant d1 autres objets renfermés dans un ouvrage où vous nVinvitez à faire de nouveaux volumes, sans songer que les études ont épuisé ma santé et ma vie. Toutes ces découvertes se vérifieront un jour, mais je reviens à Terreur de nos académiciens, et je vous demande, vu l'importance et l'évidence de la chose, si vous me croyez récompensé par des aumônes légères et passagères du Roi, moi qui suis de plus votre ami.
Dès que Fexemplaire sera relié je vous le ferai parvenir.
Aujourd'hui, mercredi, mon relieur a remis, sous votre adresse, à la messagerie, un exemplaire des Études de la Nature, dont il a acquitté le port. Cet exemplaire est en papier d'Annonay, relié en marroquin et aux armes de M. le maréchal de Castries. Vous en ferez usage en temps et lieu. Cependant je Tannonce à M. le maréchal pour avoir occasion de lui rappeler mes anciens services et la promesse qu'il vous a faite d'une récompense.
J'ai déféré à vos conseils, et c'est tout ce que je me propose dans cette circonstance, car je ne compte sur aucun succès.
Je vous prie d'observer que les dettes que je viens d'acquitter à Berlin et à Pétersbourg montent après de 2000 livres; ce sont des restes de mes dettes contractées pour mon expédition de Pologne, qui ajoutées aux 100 ducats que je vous devais à cette occasion et à pareille somme , au moins , dépensée de mon argent , font un capital de plus de 4ooo livres, que m'a coûté cette écbauffourée ou j'ai couru risque de ma vie et de ma liberté. Je ne parle pas du reste du voyage avant et après, qui monte à cent pistoles de plus , ni du temps que j'ai employé en France à rédiger mes Mémoires du Nord que j'ai remis à votre département. Pour ces différens services et pour toutes ces dépenses, je jouis depuis un an et demi d'un traitement annuel de 5oo Livres sur votre caisse littéraire.
Je ne rappelle ces anciennes époques que pour vous dire que ces 5oo livres de votre caisse littéraire ne m'ont point été accordées en récompense d^ucune de mes observation^ sur la nature, puisque M le comte de Ver-
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 3lJ
gennes m'en a gratifié au moment même où je lui ai présenté le livre qui les renfermait et qui lui était encore inconnu.
Je pourrais présenter un calcul semblable au département de la marine. J'ai été payé à rile-de-France à moitié paie des ingénieurs de mon grade et en papier qui perdait 5o pour o/o. Avant de partir j'ai vendu cent louis un petit fief pour faire les frais et équipages de ce long voyage, où je me suis muni de livres et d'instrumens fort chers de mathématique. J'ai vécu d'herbes à l'Ile-de-France pour payer de mes appointemens mes dettes contractées en France à l'occasion de ce service. J'y ai été persécuté par les ingénieurs ordinaires et par le gouverneur. A mon retour j'ai subi une espèce de naufrage qui m'a coûté plus de i5oo livres, dont on ne m'a dédommagé que de la moitié. Mais ces ressouvenus ne me serviraient aujourd'hui qu'à me rappeler que j'ai épuisé mon faible patrimoine pour servir ma patrie, au milieu de mille travers. La Relation de mon voyage à l'Ile-de- France où je présageais la prise future de Pondichéry n'a servi qu'à me faire des ennemis dans l'administration, quoique je l'eusse
remplie de vues utiles à la marine. Vous n'en douterez pas lorsque vous saurez que le ministre a donné une pension de 100 livres à une femme, appelée madame la Victoire, qui allait à la chasse des noirs marrons, et qui n'a été connue du gouvernement que par une esquisse que j'ai donnée de ses mœurs féroces, dans mon Voyage; mais on ne m'a pas pardonné à moi , d'avoir crié contre l'esclavage des nègres, contre la tyrannie des blancs, les malversations des employés , etc., etc., et d'avoir insinué que les épiceries ne réussiraient jamais à l'Ile-de-France attendu la différence du climat où elles ont pris naissance. Cette différence est de dix degrés en latitude et aussi forte selon moi que celle qui existe de Marseille à Varsovie, ou dans telle autre partie du globe du midi au nord, comme je pourrais le prouver par des exemples sans réplique si c7en était le lieu. Je sais bien qu'on envoie de temps en temps de petites branches de gérofliers et de muscadiers à la cour avec leurs fruits , dont les papiers publics vantent la perfection; mais je suis prêt à parier qu'on ne verra jamais une once de ces épiceries dans le commerce, et j'ai déjà pour moi au moins dh
DE BERISARD1N DE SAINT-PIERRE. 32g
ans d'expérience : les arbres à épice ayant été apportés avant 1772 a l'Ile-de-France.
Je n'ai donc éprouvé que des persécutions en tout genre pour mes travaux relatifs à la marine et les vérités que j'ai osé dire. J'ai lieu de croire que l'erreur de nos astronomes que j'ai mise dans un jour évident au sujet de l'aplatissement des pôles , et ma nouvelle théorie des marées appuyée de tant d'observations curieuses et convaincantes, ne produiront pas un meilleur effet pour moi dans un département dont, j'ose dire, j'ai particulièrement bien mérité. Quoi qu'il en soit, je n'ai pas voulu me refuser à cette nouvelle tentative que vous voulez faire en ma faveur. C'est la seule considération qui m'a décidé à envoyer cet exemplaire. Excusez la précipitation avec laquelle j'écris cette lettre, car je suis distrait par mille petits soins à l'occasion de mon acquisition.
Quoique j'aie bien lieu d'être mécontent, je ne le suis point. C'est une astuce de mes prétendus patrons et amis pour se justifier de n'avoir rien fait en ma faveur. Ils disent que je vois tout en noir. Cela m'est arrivé quelquefois en pensant à eux, mais ceux que je fré-
quente , mes écrits et mes mœurs , attestent le contraire.
Je suis avec un sincère attachement et une respectueuse considération,
Monsieur et ancien ami ,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
A Paris, ce a8 juin 1786.
A M0JNS1EUK MEWJNIJN
Monsieur et ancien ami.
Une lettre de plus de quatre pages ecnte de votre main dans le tourbillon des affaires, par une vue qui, dites-vous, commence à baisser, une lettre remplie d'affection, de zèle et de bons offices, mériterait seule que je fisse le voyage de Versailles pour vous aller remercier; mais je suis moi-même affecté d'affaiblissement de vue, de genoux, et de mouvemens spasmodiques qui m'agitent surtout dans le tourbillon du monde. Depuis un an et demi je
n'ai pu accepter un dîner en ville ; il m'est donc impossible de solliciter quoi que ce soit, même à Paris.
M. le maréchal de Castries s'est déjà fait rendre compte de mes services à l'Ile-de- France, et voici ce qu'il me répondit il y a deux ans passés :
a Versailles, le i3 février 1784.
» Je me suis fait rendre compte, Monsieur, de la demande que vous faites d'une pension de retraite relative au grade dans lequel vous avez servi à l'Ile-de-France. Votre santé ne pouvant supporter le climat des colonies , vous avez renoncé au mois de décembre 1772 à y continuer vos services; cette circonstance ne vous permet plus de prétendre à aucimes grâces militaires, etc. »
En vain je représentai que j'avais été persécuté par le gouverneur et par l'ingénieur en chef des ingénieurs avec lesquels je servais; précisément par rapport à mes travaux particuliers sur l'île dont la relation que j'en avais fait imprimer était un témoignage évident que j'avais été la victime de la jalousie d^un
corps et de la malveillance d'un gouverneur, etc. Tout cela a été en vain.
Mes Etudes de la Nature faisant aujourd'hui quelque sensation , je ne doute pas qu'elles ne produisent quelque effet sur l'esprit du ministre et qu'elles ne donnent un certain prix à mes services et à mes malheurs dans la marine; mais pour en recueillir quelque fruit, il me faudrait solliciter plusieurs personnes constamment, et c'est de quoi ma santé me rend aujourd'hui incapable. Je suis bien sensible à l'amitié et à l'estime de M. Dufresne dont je ne me rappelle pas même le nom. M. Blouin avait comme lui l'intention de tirer parti de l'espèce de naufrage que mes effets éprouvèrent à la rade de l'Ile-de-Bourbon, pour m'obtenir une petite pension de la marine. M. de Crémon, alors commissaire ordonnateur à l'Ile-de-Bourbon, écrivit sur cet événement une lettre à M. Blouin pour être montrée au ministre, mais la mort de son ami l'a rendue sans effet. J'avais envoyé un exemplaire de mon Voyage à M. Blouin; il me serait possible de m'en procurer encore un autre et de le faire parvenir à M. Dufresne comme le meilleur Mémoire que je puisse
donner sur mes services à l'Ile-de-France, mais si j'espère encore quelque chose à cet égard, c'est uniquement sur votre crédit.
Vous devez me croire lorsque je vous affirme que le secours que j'ai de la finance est sur un fonds de charités annuelles, et n'est pas susceptible d'être mis en pension. Quoique ce fonds soit voilé aux yeux du public, je vous dirai, à vous en particulier, ce qui en est.
Il m'a été accordé d'abord sur un excédant d'un petit fonds de la ferme du port Louis destiné à aider les pauvres familles nobles de Bretagne. Comme le nombre de ces pauvres familles augmente chaque année, mon secours de îooo livres fut réduit il y a quatre ans à 600 livres. M. Mesnard y suppléa par une autre voie de son département, destiné à de semblables charités. Enfin j'étais au momenl de le perdre tout-à-fait, lorsque M. Mesnard le fit rétablir sur un fonds de la loterie royale destiné à de pareils usages.
Toutes les lettres des contrôleurs-généraux qui me les ont annoncées depuis douze ans oui à peu près cette formule :
<( Sur le compte, Monsieur, que j'ai rendu au
Roi de vos besoins, Sa Majesté a bien voulu vous comprendre , encore cette année , pour un nouveau secours de 1000 livres, etc. »
Celle de cette année 1786 ajoute, sur les fonds destinés au soulagement de la pauvre noblesse.
Vous voyez donc que quand je me suis logé dans le quartier des pauvres, je me suis mis à la place où je suis classé depuis long-temps. Je ne sais si M. de Chamfort connaît des personnes qui s'intéressent à moi et qui craignent pour ma sûreté dans la rue de la Reine-Blanche. Pour moi je n'y crains rien, et tout ce que je demanderais à ces personnes qui me veulent du bien, ce serait de faire nettoyer ma rue; j'ai déjà fait quelques démarches à ce sujet, et on m'a fait espérer que je réussirais, pourvu que je fisse les frais de la faire paver; ce qui m'est impossible.
Les réparations de ma petite maison m'occupent beaucoup; je m'y traîne les aprèsmidi pour prendre un peu d'exercice.
J'en ferais bien de même à Versailles, s'il ne s'agissait que d'aller remercier, mais certainement je n'y puis aller solliciter; c'est de mes sollicitations que sont venus mes maux
de nerfs; si jamais j'habite ma petite retraite, j'y oublierai ce monde qui m'a si long-temps repoussé et je ferai graver ces mots sur une tuile i
Sit meœ sedes utinam senectœ , Sit modus lasso maris , et viarum Militiœque.
Hor.
Agréez les assurances de ma reconnaissance pour vos démarches et de la respectueuse considération avec laquelle je suis ,
Monsieur et ancien ami,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
A Paris, ce 8 juillet 1786.
DK BRRNAKDIN DE SAINT-PIERRE. 337
A MONSIEUR HENNIN
Monsieur et ancien ami
Une lettre de M. le baron de Breteuil m'a annoncé ces jours-ci une gratification de 600 livres sur le Mercure qui m'a causé une surprise fort agréable, car je ne m'y attendais pas. Comme je me trouvais dans un moment lucide de santé auquel contribuait sans doute cette gratification, j'ai été me présenter hier à l'audience de ce ministre, mais il n'en donnait point. Je lui ai donc fait mes remerciemens par écrit.
TOMli II. 22
338 COUKKSPONDANCfi
J'ai cru , comme mon ancien ami, que vous seriez sensible à cette nouvelle faveur de la Providence, qui m'arrive bien à propos pour réparer et meubler ma maison. Jf ai lieu d'espérer que vous ferez améliorer et surtout consolider en pension cette gratification que je vous dois dans l'origine. Je vous prie de m'adresser désormais vos lettres rue de la Reine- Blanche où je compte être établi ces jours-ci. Il y a long-temps que je désire avoir quelqu'un avec moi, car vous n'imaginez pas ce que c'est que d'être à la fois son secrétaire , son cuisinier, son commissionnaire, son architecte et auteur par-dessus le marché. Je suis accablé de lettres et de visites qui m'arrivent de tous côtés.
L'honnêteté m'oblige d'y répondre jusqu'à ce que j'aie choisi pour ma société les personnes qui me conviennent. ïl y en a de toutes les conditions, gens de lettres, avocats, notaires, conseillers, médecins, ecclésiastiques, marquis, militaires et même des dames. Parmi ces visites, celles, sans doute, qui me seraient les plus agréables seraient la vôtre et celle de madame Hennin. Ne manquez pas de m'apporter alors, vous une fleur et madame une
DU BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 33c)
pierre. Si vous engagez chacun de vos amis à m'en donner une, je ne doute pas que je n'aie de quoi orner mon jardin et paver ma rue, car vous avez des amis dans tous les climats et vous méritez l'un et l'autre d'en avoir. J'espère cependant , quand je serai arrangé , vous aller voir le premier à Versailles, et ce sera, s'il plaît à Dieu, en septembre, le mois de Tannée le plus favorable à ma santé ; car la fraîcheur de l'automne donne du ton à mes nerfs. En attendant conservez-moi votre amitié et agréez les assurances de la mienne, ainsi que de la considération respectueuse avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
Monsieur et ancien ami,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
A Paris, ce i8 juillet 1786.
Rue de la Reine-Blanche, barrière des Gobelins.
Une lettre de Marseille m'apprend qu'une jeune comtesse deForbin s'occupe à traduire en italien mes Études de la Nature.
Comme je crois que M. Robinet a contribué à ma gratification, je vous prie de lui faire mes remerciements.
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A MONSIEUR HENNIN
Un de vos amis, M. le chevalier Richard, s'est donné la peine de passer chez moi inutilement deux fois; il ne m'a trouvé qu'à la troisième. Il nTa témoigné beaucoup d'empressement à me servir ; il m'a fait donner parole de l'avertir quand j'irai vous voir à Versailles, désirant m'y accompagner.
Je suis dans ce moment fort embarrassé d'ouvriers, d'ameublemens , de visites journalières , de lettres à répondre qui m'arrivent
de tous côtés à l'occasion de mon ouvrage. J'ai de plus tout mon argent chez moi, et je voudrais avoir payé le propriétaire de ma maison qui y demeure encore , et qui attend que mon contrat soit sorti du sceau où il est à présent. Une difficulté plus grande vient de ma santé qui , depuis un an et demi , ne m'a pas permis d'accepter un diner en ville; je mange à midi , et j'use d'un régime particulier. J'ai refusé constamment les invitations réitérées de monseigneur l'archevêque d'Aix qui s'occupe avec un zèle infatigable à me rendre service. Il m'a appris que madame la comtesse de Grammont et madame la comtesse de Chabannes , avec lesquelles il voulait me faire dîner, m'avaient obtenu une gratification de mille livres de M. le contrôleur-général; elles l'ont sollicitée depuis plus d'un an sans que j'en susse rien. Dans le désir que j'avais de remercier des dames si obligeantes , je me suis rendu, dimanche après midi, chez M. l'archevêque d'Aix où ces dames, qui m'attendaient, m'ont comblé d'amitiés, d'éloges, de caresses. Elles m'ont dit qu'elles avaient parole que cette gratification serait mise en pension l'année prochaine.
.142 CORKESPOiNDANCE
Voilà les services que j Vime , et les seuls que je paisse accepter maintenant. Si vous croyez que ceux que me rendra M. Dufresne soient de la même nature, j'irai à Versailles lui remettre un petit Mémoire de mes services ; mais s'il faut aller et venir de bureaux en bureaux , écrire sans cesse de nouveaux Mémoires , et ne recevoir, après bien du temps, qu'un dur refus du ministre , ainsi qu'il m'est arrivé , il vaut mieux que je reste chez moi où la fortune vient me trouver, comme vous voyez, puisqu'il n'y a pas un seul bienfait du Roi dont je jouisse que j'aie sollicité.
Cependant, si en effet la Providence m'ouvre une porte par la voie de M. Dufresne, je ne refuse pas de m'y présenter, d'autant que j'en ai ouï parler comme d'une personne d'un rare mérite. Toutefois je croirais raisonnable de lui adresser un petit Mémoire de mes services dans les colonies avant d'aller le voir à Versailles; et, dans le cas où vous approuveriez ce préambule , je vous prie de me mander l'adresse et les qualités de M. Dufresne, et. les objets sur lesquels je peux motiver mes demandes. L'espèce de naufrage que j'éprouvai à mon retour, et sur lequel vous me conseille/
d'appuyer, me parait une circonstance peu importante. Il me semble que la relation même de mon voyage et ma théorie des ma-
v Zj
rées, adoptée aujourd'hui par la Sorbonne et par un professeur de philosophie du collège de Lisieux, M. Le Loup, sont des sujets plus propres à nVattirer les grâces du département de la marine.
Au nom de Dieu, ayez égard, à ma santé; épargnez - moi des pas inutiles ; j'en ferais beaucoup pour vous aller voir, pour aller remercier vos amis, mais aucuns pour les solliciter.
En attendant que j1aie le plaisir de vous embrasser, agréez les assurances de l'amitié et de la considération respectueuse avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
Monsieur et ancien ami ,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
A Paris, ce 6 septembre 1786.
Je ne sais si je vous ai mandé que j'ai reçu une lettre fort obligeante du prince royal de
Prusse à l'occasion de mon ouvrage que j'ai eu l'honneur de lui envoyer par la voie d'un ami intime que j'ai auprès de lui ; si vous êtes curieux de la voir , je vous l'enverrai lorsque monseigneur l'archevêque d'Aix, qui me Ta demandée, me l'aura rendue. Je n'ai encore été que deux fois chez ce prélat depuis un an et demi, et je ne suis en correspondance avec lui que depuis trois semaines ; mais je puis vous assurer que si j'allais seulement une fois chez les personnes qui me font l'honneur de me vouloir du bien, et si je répondais deux fois à leurs lettres , je n'aurais pas le temps de manger.
On m'a assuré qu'il s'était débité pour plus de soixante mille francs de contrefaçons de mon ouvrage, surtout dans les provinces méridionales; jusqu'ici on ne m'a point encore rendu justice sur ce point.
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A MONSIEUR HENNIN
Monsieur et ancien ami
J'ai fait un quiproquo , mais à quelque chose malheur est bon. J'aurai, à cette occasion, une deuxième lettre de vous, plus des oignons d'hyacinthe. Je vous promets en retour , quand mon parterre sera en plein rapport , des caïeux de très-belles tulipes qu'une aimable dame résidant à Paris m'a envoyés, mais en trop petit nombre pour les partager; d'ailleurs ils sont plantés. Celle qui m'a fait
présent des hyacinthes m'est inconnue quant à sa personne, mais son nom et l'état de son mari est très-connu en Normandie où il occupe une charge considérable dans la robe. L'un et l'autre m'ont invité à bien des reprises d'aller passer quelque temps à leur terre près de Louviers, c'est ce que ma santé et le besoin de m' arranger ne m'ont pas permis de faire. Je vous prie , sans conséquence pour l'avenir, de contre-signer l'incluse que je lui renvoie, ne doutant pas qu'elle ne me renvoie la vôtre franche de port, suivant sa coutume. Vous mettrez, s'il vous plaît , cette adresse : A madame de Bois-Guilbert, en son hôtel, rue des Jacobins, à Rouen.
Je ne disputerai pas avec vous sur le nombre des lettres que j'écris , mais cette occupation n'est qu'un hors-d'œuvre pour moi , car mon travail littéraire remplit une bonne partie de mon temps. Je suis occupé à rassembler de nouveaux faits et de nouvelles preuves sur la cause des marées, et j'en ai trouvé un si grand nombre qui s'assortissent si bien à ma théorie, que je ne suis embarrassé que de choisir. Les trois voyages de Cook suffisent seuls pour convaincre, à cet égard, les plus incrédules.
J'ai été voir madame la princesse Labomiska, sur la proposition qu'elle m'avait faite par écrit de venir chez moi ; madame la comtesse de Genlis m'en avait déjà parlé. J'ai donc été chez cette dame qui ensuite est venue me voir. J'ai été très-sensible à son accueil, à ses tendres ressouvenirs , surtout à celui de son père qui lui a fait verser bien des larmes. Ces ressouvenirs m'ont aussi rappelé les miens et les amitiés que j'ai reçues de sa famille, ce qui m'a engagé à faire relier en marroquin un exemplaire de mes Etudes que je lui remettrai incessamment.
Pour vous , mon respectable ami , vous vous occupez donc toujours de ma fortune. J'étais bien décidé à ne plus faire aucune demande à la marine , mais j'ai cru devoir vous donner cette marque de déférence sur l'idée que je me suis formée de M. Dufresne. Je lui ai donc écrit sur-le-champ, conformément à vos instructions, et j'ai joint à ma lettre une grande lettre au ministre qui contient à peu près l'histoire de mes services et de mes pertes aux colonies.
M. Dufresne en fera l'usage qui lui paraîtra convenable. Ce qu'il) a de certain, c'est que
je ne ferai pas d'autre démarche, sinon de l'aller remercier.
J'ai perdu bien du temps et du papier pour faire réparer ma rue. Il y aurait trop de vanité à moi de vous dire le nombre de personnes considérables qui s'en sont mêlées d'abord dalles-mêmes, et qui ensuite m'y ont entraîné. M. de la Millière, intendant du pavé de Paris , et M. le lieutenant de police , se sont renvoyé réciproquement F affaire. Quand j'ai vu que j'allais être balotté à mon ordinaire, je suis rentré chez moi bien résolu d'y être tranquille. Cependant une dame me dit hier que cette affaire ne regardait que le bureau des finances , qu'il fallait lui adresser une requête sur laquelle le chef de ce bureau ordonnera la réparation de cette rue aux frais des propriétaires riverains. Or. comme il s'agit ici de payer , ce pourrait bien être le vrai moyen de réussir. En conséquence, je vais encore entamer cette veine , charmé , quoique pauvre , de contribuer de ma bourse au bien public; tout cela, toutefois , sans sortir de chez moi.
Vous me faites un joli compliment en me disant que si chacun de mes lecteurs jn"ap-
DK BEKNARDIN DE SAINT-PIERRE. 349
portait une pierre , il y en aurait de quoi paver ma rue. Je serai bien content si on n^n jette point dans mon jardin, ce qui pourra arriver lorsqu'il sera prouvé que j'ai raison.
En attendant , souvenez-vous que vous avez un ami dans une rue de Varsovie , car elle est aussi mal en ordre, ainsi que je le faisais observer à la princesse Labomiska.
Je me recommande au souvenir de madame Hennin, et j^attends avec une tendre impatience les fleurs qui doivent porter son nom dans mon parterre.
Je vous souhaite , ainsi qu'à elle, une bonne santé dans tout le cours de Tannée où nous allons entrer. Sans la santé les plaisirs mêmes sont des peines.
Agréez , pour la deuxième fois , les vœux que je fais pour votre prospérité.
Je suis avec un vrai attachement et une respectueuse considération ,
Monsieur et ancien ami,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
A Paris , ce 29 décembre 1786.
Je viens de mander à madame de Bois- Guilbert de vous envoyer directement votre lettre et même la réponse à la mienne.
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 35l
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A MONSIEUR HENNIN
Voilà mon affaire remise en négociation. Je ne sais quel est ce M. de Vaine dont il s'agit ici, mais si c'était celui qui a été premier commis des finances sous M. Turgot, l'ami intime de d'Alembert, et par contre-coup mon ennemi, je n'ai rien à attendre de la marine. Quel qu'il soit , il m'est impossible de le solliciter. En écrivant à M. Dufresne, j'ai voulu vous donner une marque de déférence , et ne pas repousser un crédit qui m'était offert avec
tant d'ardeur et de probabilité de succès. J'ai donc envoyé un Mémoire historique de mes services aux colonies , tel à peu près qu'il a été présenté au ministre , et refusé. Je n'en resterai pas moins obligé à M. Dufresne de sa démarche; c'est ce qui nVest déjà arrivé avec M. Blouin, M. de Crémon, mademoiselle de Crémon , et , dans beaucoup d'autres affaires , avec une infinité de personnes. Je me suis trouvé toute ma vie accablé de ces sortes de reconnaissance, et n'en suis pas resté moins misérable.
Quoi qu'il arrive , je suis bien résolu à me renfermer dans la petite sphère où je me suis circonscrit. Ne me donnez donc plus le titre èi ingénieur de la marine auquel j'ai renoncé ainsi qu'à tout autre qui dépend des hommes, ne voulant garder que celui que j'ai apporté en venant au monde, et avec lequel je serai toute ma vie ,
Monsieur et ancien ami,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
A Paris, ce 3i décembre 1786.
DE
A MONSIEUR HENNIN
A Paris, ce 26 décembre 1786.
Monsieur et ancien ami ,
Vous n'avez point répondu à ma dernière écrite il y a plus de deux mois. Il est vrai que je m'étais proposé le plaisir de vous aller voir, mais j'ai été retenu dans ma petite maison par le soin de son arrangement qui n'est pas encore fini , par la nouveauté de ma domestique que je ne pouvais laisser seule, et enfin
TOMF. II 23
par l'état de ma santé qui ne m'a pas permis depuis plus de dix-huit mois de m'écarter de mon régime en acceptant un repas en ville. Sans doute ce régime m'a forcé à des privations sensibles , mais il a réparé ma santé sans médecine et sans médecin. Si elle continue à se fortifier, je compte bien vers les beaux jours aller vous voir à pied , suivant mon ancienne coutume. En attendant, songez que vous avez un carrosse, et que je suis dans le voisinage du Jardin du Roi où vous allez quelquefois.
Ma fortune a augmenté d'une gratification de 1000 livres que j'ai placée dans l'emprunt des 3o millions, afin d'ouvrir à la fortune les deux battans de ma porte. J'ai besoin d'un surcroît de revenu pour arranger et meubler ma petite maison qui me revient déjà avec le jardin à près- de 10,000 livres. Quant aux complimens, j'en ai à revendre et j'ai dans mes cartons plus de 180 lettres de personnes de tout sexe et de toute condition, la plupart inconnues , ce qui me jette dans une correspondance à laquelle je ne peux suffire. Il y en a cependant de trop agréables pour que je les néglige. Telles sont madame la comtesse de Genlis qui m'est venue voir avec les enfant de
M. le duc d'Orléans ; madame la comtesse de Grammont; madame la comtesse de Chabannes qui remue ciel et terre pour me rendre service ; enfin madame la princesse Labomiska qui compte aussi venir me voir dans mon ermitage. Je ne vous cite que des dames, non par vanité , mais pour vous faire voir que j'ai déjà dans mon parti la portion la plus aimable du genre humain. Ainsi peu m'importe le silence de vos académies qui ne manqueront pas de louer mes opinions lorsque y aura des pensions attachées pour les professer. En attendant , la vérité , quelque lumineuse qu'elle soit, est nulle pour elles ainsi que pour le commun des hommes. Cependant les étrangers commencent à me rendre justice. M. Thouin l'aîné me dit il y a deux mois qu'un M. Smith, membre de la société royale de Londres, lui avait assuré que ma théorie des marées se faisait beaucoup de partisans en Angleterre. Ce qu'il y a de certain , c'est que la vente de ma deuxième édition a un cours très-rapide , il y en a plus de douze cents de vendus.
Je vous parle beaucoup trop de moi, parlons de vous. Comment va votre santé, celle de madame, de votre aimable enfant? Embel-
lissez-vous votre jardin? J'ai remué le mien d'un bout à F autre. Il y a trois petits carrés, le premier de fleurs, le second de légumes, le troisième d'arbres fruitiers. Je mets dans mon carré de fleurs toutes celles que me donnent mes amis , et je leur ferai porter leurs noms. Si vous avez quelque anémone commune à me donner, je l'y planterai et je la rendrai recommandable en lui donnant votre nom. C'est une sorte de fleur que j'aime beaucoup, et dont je n'ai encore reçu aucune espèce, quoiqu'on m'ait envoyé toutes sortes de plantes et de fort loin.
J'écris à M. le comte de Vergennes pour la nouvelle année. J'aurais bien désiré l'aller saluer, mais je me figure à cette époque une foule innombrable de toutes conditions; d'ailleurs ma santé et la mauvaise saison me retiennent ici. J'évite partout la foule, il suiht que ma lettre y soit confondue. J'espère que celle que je vous adresse n'aura pas le même sort, et que vous recevrez avec autant de plaisir des marques de mon souvenir que j'en aurai à recevoir des témoignages du vôtre.
C'est dans cette espérance que je suis avec
un sincère al lâchement el une respectueuse considération ,
Monsieur et ancien ami,
Ce icr janvier 1787.
Voici votre lettre revenue du château de Pinte ville près Louvin.
Hier, veille du jour de Pan, j'ai reçu une lettre de M. le marquis du Crest , chancelier de M. le duc d'Orléans, qui m'annonce que S. A. R. m'a compris pour une somme annuelle de 800 livres dans Pétat des pensions qu'elle fait à un certain nombre de gens de lettres, savans, etc., et que la demi-année de cette pension qui court depuis le iei juillet m'est échue le 3 1 décembre dernier, etc —
Voilà une pension qui m'arrive de la grâce de Dieu sans que je l'aie sollicitée en aucune manière. Voyez, s'il ne fait pas meilleur
pour moi, de me fier à la Providence qu'aux hommes.
Cependant je compte toujours, sinon sur les événemens, du moins sur votre ancienne et loyale amitié.
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 35p.
A MOlNSIEl R HENNIJN
En vérité si j'avais eu l'honneur d'être consulté par Sa Majeslé sur la personne de ma connaissance que je croyais la plus propre à être secrétaire de l'assemblée des notables, je vous aurais désigné. Vous méritez cette place, et par vos lumières, et par votre probité. Si tous les notables sont aussi bien choisis, il résultera des choses utiles au peuple, de leur assemblée. Cependant quelques bons régiemens qu'il s'y fasse, si j'ose dire mon avis
36o CORRESPONDANCE
particulier, ils Sauront point d'effet durable, si on ne change l'éducation nationale. Quoi qu'il en arrive , le seul projet d'assembler les notables pour les consulter sur le bien public sera un monument de la rectitude et de la bonté de notre monarque. Il a fait son devoir, c'est maintenant à ceux qu'il appelle à faire le leur, à vous d'en tenir registre, et à moi ainsi que tous ceux qui sont dans la foule à souscrire à vos délibérations.
Vous m'avez tiré d'erreur au sujet d'un nom sur lequel je m'étais mépris. Votre crédit qui augmente fera sans doute pencher la balance de M. le maréchal du côté de M. de Vêvre. J'attends que vous meniez cette négociation à bonne fin. Si je m'en mêlais, elle me fondrait dans la main comme toutes celles de ce genre que j'ai voulu conduire; j'espère donc que sous votre direction elle ne tardera pas à s'achever, et que je mettrai ce morceau de pain bénit avec ceux que la Providence m'a envoyés. Souvenez-vous aussi que madame Hennin m'a promis des fleurs , qu'elles doivent porter son nom dans mon parterre et que voila le temps de les planter
Agréez ainsi qu'elle les assurances de fatta-
chemeni et de la considération respectueuse avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
Monsieur et ancien ami,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
A Paris, ce iZ janvier 1787.
Quoique je n'aie pas l'honneur d'être secrétaire de l'assemblée des notables, je suis accablé de lettres et de visites. Vous voulez donc toujours me donner le titre d'ingénieur de la marine ? Vous savez pourtant bien que je ne suis rien , et que si j'avais désiré d'être quelque chose , ce ne serait sûrement pas cela.
Nota. M. le comte de Vergennes , que j'honore beaucoup, n'a pas encore répondu à ma lettre du jour de l'an.
A MONSIEUR HENNIN
A Paris, ce la février 1 7 S-
Yrous m'avez mandé , il y a déjà pas mal de temps , que MM. de Vêvre et Dufresne étaient en contestation sur le plus ou le moins de pension qu'ils devaient me fixer sur la marine, le premier la déterminant à cinq cents livres, le second la voulant moindre. Est-ce que ce>
messieurs se seraient accordés à ne m'en point faire du tout, ou que M. le maréchal de Castries n'aurait point agréé leur bonne volonté pour moi , ou que la banqueroute de M. de •lames, que je crois trésorier de la marine, 1 aurait rendue sans effet pour le présent ? Je vous prie de me tirer de cette inquiétude. Vous ne m'ayez pas donné des espérances aussi prochaines et aussi sûres pour me les ôter aussitôt. Songez de plus que vous m'avez promis, de votre part et de celle de madame Hennin, des fleurs qui doivent porter vos noms dans mon parterre, et que voilà le moment de les planter. Toutes ces promesses intéressent également l'agrément et le revenu de mon ermitage , où j'espère bien vous recevoir aux beaux jours, quoique vous soyez notable entre les notables, puisque vous êtes secrétaire de leur assemblée. Cette dernière considération , qui va vous interdire toute correspondance avec vos amis solitaires, m'oblige à vous prier de finir mes deux affaires avant l'ouverture de cette assemblée.
Agréez les assurances du sincère attache-
ment et de la respectueuse considération avec lesquels je suis,
Monsieur et ancien ami ,
De Sal\t-Pierre.
Donnez-moi des nouvelles de votre santé. La mienne est un peu améliorée ; cependant j'ai depuis deux mois un rhumatisme sur le bras gauche , et ma vue s'affaiblit de temps en temps.
Malgré l'indifférence de la marine, je me suis fort occupé à mettre en ordre les nouvelles preuves de ma nouvelle théorie sur les courans et marées, qui se fait des partisans de jour en jour. Entre autres complimens que j'ai reçus à ce sujet, en vers et en prose, voici une petite pièce de vers qui m'a été envoyée par M. Thérèze, avocat au conseil, avec le portrait de la grenadille très-joliment peint par son épouse, d'après mademoiselle Basseporte. Il y a sans doute bien de la vanité à moi de vous envoyer un éloge de mon ouvrage ,
niais , les louanges à part , ces vers m'ont paru bien faits et renfermer un aperçu de tout mon ouvrage. Quoi qu'il en soit , je vous prie de me les renvoyer bien exactement, car je n'en ai pas de copie. Je peux encore compter entre les partisans de ma théorie qui ont bien voulu se faire connaître de moi , un poète jadis fameux, M. Robe, dont on m'a fait parvenir une lettre en prose qui brûle le papier. Mon édition s'écoule rapidement; il ne m'en reste plus que six cent cinquante exemplaires.