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^O COKIIESPONDANCE
de l'ancien Ulysse, vous a servi à échapper à un corsaire de Tortone et aux prisons cruelles de Saint-Augustin ; mais par un échange fatal elle vous a fait tomber dans les mains du gouverneur de Saint-Domingue et dans les prisons de la Bastille.
Il est triste , sans doute , d'être enveloppé dans le même filet dont on a lié son ennemi et d'être puni par sa patrie d'un moyen imaginé pour se conserver à ses alliés; mais vous devez vous tranquilliser par le témoignage de votre conscience et par votre confiance dans la sagacité et l'équité du ministre de la marine. Quoique les preuves positives de l'innocence de votre stratagème soient maintenant hors de votre portée, il sort du fond de votre accusation même des preuves négatives si lumineuses qu'elles éclaireront tôt ou tard l'esprit impartial de votre juge. Telles sont celles d'être accusé d'une grande conjuration sans qu'on vous oppose aucun conjuré; qu'un gouverneur éloigné vous accuse d'en être l'agent, tandis que les Américains , que la chose intéresse , gardent le silence; que ce soit un Anglais qui vous ait dénoncé à votre patrie, et, ce qui passe enfin toute croyance, quecet Anglais, cet
officier de la marine royale anglaise, vous ail accusé auprès d'un gouverneur français d'avoir formé un projet utile à l'Angleterre. Sa seule dénonciation vous justifie , et prouve, comme vous l'avez dit, que vous lui aviez communiqué ce projet simulé, en le priant d'y joindre une lettre d'amitié, comme un moyen d'échapper aux corsaires de sa nation, sans réfléchir que cet Anglais , prisonnier de guerre lui-même parmi nous , devait être au désespoir d'avoir succombé aux armes de la nôtre.
Le jour viendra où votre innocence et vos malheurs feront impression. Ne vous chagrinez donc point de la perte momentanée de votre état. La bonté et la puissance du Roi sauront bien vous en dédommager quand il en sera temps. Songez que si vous n'étiez pas à la Bastille vous seriez dans les prisons de Saint-Augustin. Quelle différence de leur traitement barbare, à l'aisance de celle où vous vivez, aux attentions bienfaisantes des officiers qui y commandent et enfin à l'équité des ministres du Roi! Songez que vous êtes dans un lieu où vous avez la liberté d'écrire, de recevoir des visites, de dire vos raisons , de
détruire les objections faites contre votre devoir et contre votre honneur. Vos maux ne vous attaquent que de front et en plein jour. Il en est de plus dangereux dont la prospérité même ne vous défendrait pas. Ce ne sont pas les accusés au Conseil-d'État du Roi qui sont à plaindre, mais ceux dont la calomnie instruit secrètement le procès et quelle juge sans tribunal. Supportez donc vos maux avec patience, mon frère; qui ne sait pas souffrir ne sait pas vivre.
En attendant qu'on vous rende justice, occupez-vous. Le travail est un don du ciel, il bannit l'inquiétude, fixe nos idées et apporte toujours à sa suite quelques heureux fruits. Tout est bon pour s'occuper , consultez seulement votre inclination; on fait toujours bien ce qu'on fait avec plaisir. Amusez- vous à réformer votre écriture, à vous rappeler le latin , ou à apprendre quelque langue étrangère. Cultivez le dessin. J'ai vu autrefois de vous une carte joliment dessinée. Ces exercices pourront un jour vous être utiles. Les petits talens servent plus à la fortune que les grandes vertus.
Si vous voulez les étendre à votre patrie,
représentez sur le papier ces grands mornes de Saint-Domingue hérissés de pitons , entrecoupés d'affreuses ravines j ces marais où croissent des roseaux grands comme des arbres , ces paysages américains inconnus à nos artistes; amusez-vous à les fortifier et à les défendre avec peu de monde. Faites un roman militaire, ceux de la morale ont quelquefois servi à réformer de grandes sociétés.
Si le crayon se refuse à votre imagination , prenez la plume ; le tableau présenté à l'aine est encore supérieur à celui qui ne parle cpTaux yeux. On admirera toujours les vivantes et immortelles peintures d'Homère et de Virgile. Dans le lieu où vous êtes, Voltaire fil une partie de la Henriade.
Ce n'est pas que je vous conseille de faire des vers si vous n'en avez pas le talent. Pour bien user de sa force , il faut connaître sa faiblesse. Il suffit de rendre la nature en prose pour être sûr de plaire. Voyez comme Xénoplion intéresse quand il décrit son passage à travers les âpres montagnes des Caduziens couvertes de neiges; combattant nuit et joui contre leurs barbares habitans , manquant de \ ivres et poursuivi par les Perses.
r>4 CORRESPONDANCE
Vous avez vu de plus beaux pays que Xé~ nophon. Décrivez -nous ces lieux qui semblaient destinés au bonheur, ces îles fortunées des Antilles où il n'y a point d'hiver, où les vergers donnent des fruits sans êtres greffés , où la nature a suspendu aux arbres tout ce qui est nécessaire à la vie humaine, des vases de toute espèce sur le callebassier, des cordages dans les lianes du pays, sur quelquesunes de ces lianes des fontaines végétales placées sur les plateaux des montagnes arides, une laine plus fine que celle des brebis sur le cotonnier, du lait et du beurre dans le coco, un pain prêt à cuire dans la patate, un sucre plus doux que le miel dans la moelle d'un roseau. Faites-nous admirer ces convenances ravissantes , et ces dédommagemens de Fauteur de la nature accordés aux pays chauds, où les troupeaux sont sans toison et presque sans lait, où les herbes des prés offrent peu de fleurs à l'abeille et où les moissons sont exposées aux ouragans.
L'homme semblait devoir vivre dans l'innocence dans un pays où la nature lui avait donné tous ses besoins sans l'obliger de faire tort à aucun animal; cependant les malheur'
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de L'humanité y sont à leur comble. Si vous vous sentez la vertueuse indignation d'un Juvénal , peignez-nous le sort affreux des nègres dont l'esclavage renferme tous les maux , et Podieuse licence des blancs dont l'oisiveté produit tous les vices.
Ou plutôt représentez-nous les laborieuses la milles de nos pauvres paysans chassées de toutes les terres parles grands propriétaires, transplantées dans ces îles si fécondes , élevant d'un travail facile leurs nombreux enfans , étendant la puissance française dans ces terres presque désertes et faisant retentir le nom de Louis sur les rivages de ce vaste Archipel, comme il retentira un jour dans les montagnes de la Franche-Comté.
Charmez l'ennui de votre prison par ces douces images. Ce sont des illusions , mais si vous étiez libre et riche, vous seriez force d'en appeler à votre secours de moins patriotiques. L^opulence ne promène ses regards que sur des vues de la Grèce et de l'Italie , suides tableaux de leurs grands hommes et des divinites de leurs fables, sur des bustes de leurs philosophes qu'elle repousserait d'elle, peutêtre, s'ils étaient vivans. Si quelquefois elle vient
dans les villages chercher le bonheur qui la fuit, souvent c'est pour en corrompre l'innocence et présenter d'une main coupable des diamans au vice et des roses à l'indigente vertu.
Il vous sera sublime de servir votre patrie au moment où elle vous punit. Au moins, le souvenir de la nature adoucira vos maux. C'est la plus douce et la plus invariable des théologies; tout nous appelle à Dieu, mon frère, le plaisir, la douleur, la liberté, la prison, la science et l'incertitude; on n'a point à balancer, ou la prospérité nous y invite ou l'adversité nous y force ; c'est lui seul qui peut vous tirer du précipice où vous êtes tombé , c'est lui qui éclaire et touche le cœur des rois. Infortuné Joseph! quelle serait votre force, si vous aviez porté dans les fers la conscience du Joseph hébreu *! Comme lui, vous êtes en prison pour vous être attiré la haine d'un gouverneur, mais il en fut opprimé pour avoir repoussé sa femme et vous pour vous être approché de sa maîtresse. Ah! s'il n'était permis qu'aux âmes pures de s'adresser au sage su-
1 Le nom de baptême de Dutaill} étail Joseph
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. lJJ
prême , oserais-je moi-même prier pour vous ! oserais-je vous parler de lui ! mais nos erreurs doivent ranimer notre confiance. Quelque pouvoir qu'aient sur sa justice les larmes de l'innocence, sa bonté leur préfère encore le repentir du coupable.
De Saint-Pierre.