‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 91 sur 119 · CE QUI S'EST PASSÉ DEPUIS MON DÉPART DE VARSOVIE · texte numérisé non relu

CE QUI S'EST PASSÉ DEPUIS MON DÉPART DE VARSOVIE

J'avais appris en arrivant à Varsovie que le prince Radziwil tenait la campagne avec sept ou huit mille hommes de troupes, qu'il avait à la tête de son pays deux forteresses , Niesvitz et Sluczk, remplies de munitions de guerre, quatre cents pièces de canon, etc. Je formai le projet d'aller lui offrir mes services , et je m'ouvris là-dessus à S. E. M. l'ambassadeur de Vienne, et à M. Hennin, résident de France, qui approuvèrent fort ma résolution. Je devais revenir sur mes pas, si le Prince n'avait pas les moyens de soutenir une guerre défensive, ou s'il ne dirigeait pas ses vues de ce côté-là.

Ce fut le 25 jujn que je partis. Je passai le matin chez M. Michcelis , major des hullans saxons, qui devait m' accompagner. Je le trou-

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vai fort irrésolu. Je le pressai par toutes sorte* de raisons dont la plupart étaient bien frivoles. Il me souvient de lui avoir dit que les Russes regardaient la phiie comme le signe d'un voyage heureux, et il pleuvait alors. Enfin je lui dis tout ce que .l'envie de partir me suggérait, car une bagatelle détermine souvent un homme qui balance.

Sur les dix heures du matin, nos équipages se mirent en marche, et sur les cinq heures du soir nous passâmes la Vistule. A deux portées de fusil de là, une calèche nous attendait. Elle était attelée de quatre mauvais chevaux, et nous avions trois milles à faire dans des sables. Cependant j'étais tranquille, on nous avait assuré que les chemins étaient libres , que nous serions accompagnés partout des gens du prince , qu'un guide nous devancerait à toutes les stations, que toutes les précautions étaient prises pour notre sûreté et notre commodité.

La nuit vint , et nous vîmes une chaise nous devancer rapidement. Il y avait dans cette voiture qui allait si bon train, la femme de M. le commissaire des terres du prince Radzivvil. Elle nous cria, en passant, qu'elle al-

lait toul fa i re préparer pour nous bien recevoir.

La bonne dame en eut tout le temps , car il était huit heures et nous n'arrivâmes qu'à minuit. En entrant dans la maison du commissaire , nous vîmes évidemment qu'on avait fait des préparatifs. Toutes les fenêtres étaient ouvertes, on voyait plusieurs lumières aller et venir comme de gens empressés. Le maître du logis nous dit que les chevaux ne seraient prêts que vers le matin, et qu'il nous avait fait préparer le corps-de-logis voisin pour y reposer plus tranquillement.

Nos équipages étaient arrivés sur les six heures du soir. Nous les fîmes descendre dans l'appartement où nous nous trouvions. Nous mîmes sur la table nos provisions de bouche et de guerre; elles consistaient en six pistolets et deux sabres , six bouteilles de vin de Hongrie dont M. Hennin m'avait fait présent, du vin de France, etc.

Nous nous mîmes à table. J'étais assis le visage tourné vers la porte , Michœlis dans le sens contraire. A peine nous commencions à manger, que tout-à-coup la porte s'ouvrit, cinq ou six hommes armés de sabres et de pis-

tolets à la ceinture se précipitèrent dans la chambre, et nous entendîmes la voix de plusieurs autres qui s'efforçaient d'entrer. A ce tumulte je me levai, et prenant sans affectation mes pistolets, je les contins assez à propos pour donner le temps à Michœlis de se lever. La taille et les moustaches de Michœlis , un peu de vin de Hongrie que j'avais bu et qui me donnait un air plus méchant que je ne l'ai naturellement, et sans doute une belle paire de pistolets que je tenais dans mes mains, toul cela leur en imposa tellement, que ces gens si échauffés s'arrêtèrent tout court, nous firent une profonde inclination et se retirèrent sans dire mot.

Je dis à Michœlis: Barricadons les fenêtres et les portes , car nous allons être attaqués. Je voulus fermer une croisée , mais on avait déjà porté les précautions jusqu'à l'enlever tout entière. Nous la finies remettre en sa place par le commissaire, et je soupçonnai dès ce moment que nous étions trahis ; nous en fûmes bientôt convaincus.

Toutes les précautions prises pour la défense, nous nous remîmes à table. Cependant les hullans murmuraient sous nos fenêtres .

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le commissaire entra pour nous dire qu'As voulaient mettre le feu à la maison. Nous répondîmes : S'ils approchent nous tirerons sur eux. A ces mots , la dame du logis vint nous prier d'aller coucher dans la maison voisine, parce que le bruit que nous allions faire ferait pleurer ses petits enfans. Cette maison était un eorps-de-logis isolé à l'entrée du bois, et occupé par les ennemis. Elle ajouta que ces hullans étaient des gentilshommes de la garde du prince Katorinsky, qu'ils nous attendaient dans le village depuis une heure après midi.

Il était clair que le commissaire aurait pu nous faire savoir leur arrivée, et qu'il s'entendait avec eux, puisqu'il ne l'avait pas fait. Ainsi, nous nous hâtâmes de brûler nos papiers ; nous envoyâmes demander trois fois au commissaire la lettre que nous venions de lui remettre. Il répondit qu'il l'avait brûlée, ce qui était faux.

Avant de nous reposer, je jugeai à propos de faire une patrouille. Je fis le tour de la maison , et ayant vu de la lumière clans une chambre voisine de la nôtre, j'aperçus à travers la porte sept ou huit hullans qui se pré-

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paraient à y passer la nuit. Pendant ce temps, j'entendis une voix qui me dit en latin de prendre garde à moi, parce qu'on voulait m1 arrêter. Je répondis : Il n'y a rien à craindre. L'obscurité était si grande, que je ne pus distinguer le donneur d'avis. Je rentrai et fis part de ce que j'avais vu à Michœlis, qui conclut ainsi que moi que c'était une autre preuve de trahison , puisque le maître de la maison nous avait caché leur voisinage.

Je proposai à Michœlis de tomber sur nos gardes pendant la nuit , et de continuer notre route. Mais il me fît sentir l'inutilité d'une pareille sortie, puisque nous n'avions ni chevaux ni guides pour aller plus loin , et que nous étions trahis par les gens même du Prince. Nous nous jetâmes sur des matelas, avec nos armes, à portée pour n'être pas surpris. Le reste de la nuit se passa tranquillement.

Lorsque le jour fut venu , dix hullans commandés par un lieutenant vinrent poliment à la porte nous dire qu'ils avaient des ordres de ne laisser passer personne sans passe-port; que si nous n'en avions pas, nous devions retourner pour en prendre , parce que

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nous ne pouvions aller plus loin sans inconvénient; qu'il y avait trois cents housards dans un village voisin, et que plus haut nous tombions au milieu des Russes qui marchaient sur Biala. Cela était vrai.

Nous résolûmes donc de retourner à Varsovie. Les hullans montèrent à cheval en nous accompagnant sans affectation. Après six heures de marche , nous arrivâmes sur le bord de la Vistule. On fit préparer les bacs pour le passage de nos voitures. Pendant ce temps, nous convînmes de dire au prince Katorinsky que nous avions voulu aller en campagne pour y jouir de la belle saison , car nous pensions bien que le Prince serait curieux de nous voir.

En effet, il avait déjà envoyé le capitaine de sa garde pour nous prier de dîner chez lui ; quand nous eûmes abordé au rivage, nous vîmes un grand nombre d'hommes qui nous regardaient avec curiosité. Nous arrivâmes chez le prince; tout le monde était aux fenêtres. On nous fit monter par une aile du château.

Nous nous trouvâmes dans une salle remplie d'officiers et de soldats de toutes les couleurs. On apporta nos effets qui furent visités avec la

plus grande exactitude. Nos habits le furent aussi. La visite faite, un officier vint nous prier de lui remettre nos épées, ce qu'il fallut faire. On entrait de cette salle dans une autre plus grande; ce fut là où je passai. Cette chambre était trop bien éclairée et trop propre pour une prison; mais son énorme voûte , ses fenêtres grillées et sa porte de fer, ne lui donnaient pas Pair d'un appartement. On me dit que citait la salle du trésor. On posa dans ma chambre une sentinelle, la baïonnette au bout du fusil , avec un bas-officier armé du pistolet et du sabre. On prit avec Michcelis la même précaution , et on mit encore deux factionnaires à la première porte.

Jetais si en colère de tout cela , que je me plaignis hautement d'être arrêté contre le droit des gens et gardé avec une sévérité sans exemple. On me répondit que citaient des précautions nécessaires dans un temps de trouble, qu'au reste rien ne nous manquerait.

Quelque temps après, on m'apporta mon souper. Il consistait en une petite fiole de vin de Bourgogne et trois plats. Je ne voulus rien prendre.

Lelendemain, sur les dix heures, un officier

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\int nie dire que le Prince voulait me parler. Je descendis avec cet officier dans un petit appartement où étaient une table, trois chaises, et M. l'auditeur prenant un air grave, m'adressa ainsi la parole :

« Monsieur, l'affaire dans laquelle vous êtes » impliqué est d'une si grande importance, » qu'il est facile de voir que vous avez été mal » conseillé; nous espérons donc que vous di- » rez la vérité , puisque nous avons pour vous » un bon traitement. Ainsi, Monsieur, pour- » quoi avez-vous quitté le service de France?

» — Pour des raisons qui me sontparticu- » lières. Je ne dois pas répondre là-dessus.

» — Nous sommes envoyés par Son Altesse » pour vous entendre sur tout.

» — Je suis capitaine , et puisqu'on m'inter- » roge , il devrait y avoir au moins un major » présent. Mais je vous satisferai en deux » mots. J'ai été à la campagne pour prendre * l'air ; on m'a arrêté sur une terre amie; on » me retient ici contre le droit des gens ; » dites au Prince qui vous a envoyé que j'at- » tends de sa justice qu'on répare l'éclat que )> cette affaire a fait. »

llécrivit : Je prétends satisfaction du Prince

pour m'avoir fait arrêter contre le droit de*

gens.

« M. Michœlis a avoué que vous alliez troup ver le prince Radziwil ; il Fa même signé ; » voyez ce papier; c'est son écriture. »

En effet il Pavait écrit. Je pensai que ce papier pouvait être de leur invention. Je répondis : « Je ne sais point les intentions de )) M. Michœlis , mais il m'a voulu livrer au » Prince à mon insu ; je demande satisfaction » contre lui.

)> — Il est encore convenable de dire où » vous avez reçu le quartier ; avez-vous été )> recommandé à quelqu'un ?

» — J'ai logé près de la porte de Cracovie ; » je n'ai été recommandé à personne , parce )> que j'ai l'honneur d'être connu de M. l'am- » bassadeur de Vienne. »

Il écrivit : Je n'ai point été recommande , car je suis assez connu.

a On a trouvé dans vos papiers une adresse » à M. le comte de Mercy.

» — C'est une lettre que je lui écrivais de » Kœnigsberg, pour le prévenir de mon arri- » vée; mais réfléchissant que j'arriverais » avant la poste , j'ai brûlé la lettre, et lYn-

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h veloppe est restée par hasard clans mon » porte-feuille.

» — Qui vous a recommandé à M. Alouais, )> à M. Michœlis , et qui vous a présenté à eux ? » car on ne va pas chez les gens sans être » présenté par quelqu'un.

)• — Personne ne m'a présenté à eux, j'ai » fait leur connaissance au Jardin du Roi.

» — Cela est singulier !

)> — Cela est tout simple. Il est bien na- » turel que dans un pays étranger, des étran- » gers se rassemblent.

» — On dit que Michœlis a brûlé des lettres.

» — C'était du papier, afin de parfumer la ■>» chambre où on sentait une mauvaise odeur.

» — Où avez-vous mis vos effets en partant » de Cracovie ?

» — Chez un ami.

)) — Où demeure cet ami?

» — Je ne suis pas obligé de le dire. »

Puis par réflexion :

« Chez M. le résident de France; ajoutez » que je ne l'ai pas dit d'abord, parce que » j'ai cru inutile de répondre à une question » indifférente.

» — On vous a engagé , Monsieur, dans une

» bien mauvaise affaire , et cela à cause de » votre jeunesse.

» — Allez , Monsieur , je ne suis point d'un n âge à être séduit. Je sais ce que je fais; » mais vous, Messieurs, vous agissez avec » moi sans aucune forme de justice , car fût-il » vrai que j'eusse voulu aller trouver le prince » Radziwil , vous ne pouvez que m'en empê- » cher , et vous me détenez ici dans une mai- » son particulière , comme si j'étais l'esclave » de votre Prince. »

L'autre officier prit la parole et me dit : « Vous pouvez compter, Monsieur, que si vous n'êtes point mêlé dans cette affaire , elle tournera à votre avantage. Nous allons rendre compte de tout ceci au Prince; ayez un peu de patience , et demandez tout ce que vous voudrez. »

Je remontai chez moi. Sur les cinq heures du soir ma porte s'ouvrit. Les deux officiers qui m'avaient interrogé entrèrent avec M. Michœlis. Je crus que j'allais sortir et que tout était fini. Ils nous dirent : « Vos dépositions ne sont pas semblables. M. Michœlis a avoué que vous alliez ensemble trouver le prince Radziwil.)) Je me tournai vers Michœlis: « Avez-vou^

dit cela , Monsieur? n II se troubla , et me dit : « Cela est vrai. — Puisque vous Pavez dit , ajoutai-je , j'en tombe d'accord. Oui , Messieurs , j'allais trouver ce Prince. Si je l'ai nié, c'est que je l'avais promis à M. Michœlis , que je craignais de lui faire tort , et après lui en avoir donné ma parole , rien n'eût été capable de me la faire rompre. »

L'un de ces officiers me dit : « Eh ! Monsieur, puisque ce n'était que cela, il n'en fallait pas faire mystère; il est naturel qu'un officier cherche du service. »

Ils sortirent après avoir posé de nouvelles sentinelles, et défendu qu'on nous laissât parler. Cependant je m'adressai à Michœlis, à travers la porte, lime dit: «Nous avons été trahis. Ils ont été chez moi , ont ouvert mes malles où ils ont trouvé un malheureux billet signé de M. Alouais. Il y avait, entre autres articles, que nous devions dire au Prince d'accorder la liberté à chacun de ses paysans qui lui apporterait un Russe mort ou vif. » Je lui répondis : « Vous nous avez mis dans de beaux draps ; gare la Sibérie ! »

Deux ou trois jours se passèrent sans avoir de nouvelles. Un matin , l'auditeur entra dans

ma chambre pour me dire que nos dépositions s'étant trouvées contraires , on était fort éloigné de me rendre la liberté; que je devais même me préparer à aller dans une prison plus rigoureuse.

Je lui répondis : « Je suis tout prêt. Mais songez qu'il y a des Polonais à Paris. »

Je vins à réfléchir , lorsque cet officier fut sorti , que cette affaire pouvait devenir de la plus grande conséquence par les commissions dont Michœlis s'était chargé ; que les Russes étant tout-puissans à Varsovie , ils pouvaient nous traiter en prisonniers d'Etat, et nous envoyer à Pétersbourg, où Ton me ferait un crime devoir embrassé le parti d'un ennemi de l'Empire, lorsque je sortais à peine du service de Russie.

Je demandai à écrire au prince Katorinsky. On m'apporta de l'encre et des plumes. L'auditeur resta présent pendant que j'écrivais, de sorte qu'il fallut écrire sous ses veux, et sans brouillon, une lettre qui devait être fort circonspecte.

La voici telle que je me la suis rappelée huit jours après. Je me suis assujetti même aux négligences où m'emportait ma position.

<( Monseigneur,

» Je prends la liberté de représenter à Votre Altesse que je suis détenu aux arrêts depuis trois jours. J'ai imaginé qu'il fallait qu'il y eût quelque motif extrêmement grave pour que ma détention eût été si longue; mais j'ai été bien plus surpris lorsqu'on m'a annoncé ce matin que je devais m'attendre à une prison beaucoup plus rigoureuse.

» Ce n'est ni la crainte, ni l'ennui de ma détention qui m'ont mis la plume à la main. Plus ma prison serait longue, plus elle me ferait honneur. Ce qui afflige d'abord l'innocence tourne ensuite à sa gloire. En écrivant à Votre Altesse, je n'ai d'autre intention que de rempêcher de s'écarter pour la première fois des sentimens d'équité et de bienveillance qu'elle porte aux étrangers, surtout à ceux de ma nation. Je ferai donc passer rapidement sous les yeux de Votre Altesse les événemens de ma vie. Les témoignages d'une bonne conduite passée servent de caution pour la présente.

» Je suis cadet d'une bonne maison de Normandie. Je pris le parti du génie, comme le

chemin le plus court pour aller à la fortune. J'ai fait ma première campagne en Allemagne , dans l'état-major de l'armée , sous les ordres de M. le comte de Saint - Germain , ensuite dans Farinée de M. de Broglie. C'était en 1760.

» L'année suivante, je fus envoyé à Malte par la cour. L'île était menacée d'une invasion de la part des Turcs. A notre arrivée à Malte , nous trouvâmes tout pacifié. Je revins à Versailles où je me brouillai dans les bureaux, parce qu'on ne m'avait pas tenu ce qu'on m'avait promis. Je partis de Paris dans l'intention d'aller en Portugal où les ingénieurs étaient rares et nécessaires, car la guerre venait de s'allumer avec l'Espagne. Pour aller en Portugal , je vins en Hollande ; là , je reçus une lettre du chevalier de Chazot, commandant de Lubeck, qui m'invitait à le venir joindre. Les Russes et les Danois, se rassemblant dans le Holstein , se préparaient à faire de sa ville le centre de la guerre. Je volai au secours de mon compatriote. A peine étais-je arrivé que la paix se fit, par la révolution de Pierre III; c'était en 1762. Je résolus d'aller en Russie 011 j'avais beaucoup de recomman-

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dations. J'entrais à peine au service, que la paix générale arriva.

» Ennuyé de voir la paix me suivre partout, je demandai mon congé y sachant bien que la sagesse du gouvernement présent maintiendrait long-temps l'Etat tranquille et sans guerre.

» Je résolus de retourner en France et d'y présenter quelques projets analogues à mes études, et, comme j'avais l'honneur d'être connu de M. le comte de Mercy, qui m'avait promis des lettres de recommandation pour Vienne, je vins à Varsovie.

» Je puis prouver ce que je viens d'avancer jusqu'ici à Votre Altesse , par des lettres et des certificats de personnes de la première considération. Le reste de ma conduite ne sera pas plus difficile à éclaircir.

» J'arrivai à Varsovie avec un père récollet que j'avais rencontré à Mémel. Le juif qui conduisait la poste nous laissa dans le plus grand embarras sur le bord de la Vistule. Il était nuit ; nous priâmes un étranger qui parlait français de nous conduire à l'hôtel de M. le comte de Mercy, où nous passâmes la nuit. Le lendemain on m'indiqua un loge-

ment vis-à-vis l'hôtel du Grand-Maréchal.

» Pendant mon séjour à Varsovie , j'ai mange chez Son Excellence monseigneur l'ambassadeur de Vienne , qui m'a offert sa table ; j'ai été chez la princesse Sangousca invité à souper deux fois, et à dîner chez la princesse M. . . . J'ai mangé plusieurs fois chez M. Hennin , résident de France. J'attendais une occasion de partir pour Vienne, lorsque j'appris que le prince Radziwil était occupé à défendre deux places , Niesvitz et Sluczk. Je résolus de de l'aller joindre pour me faire honneur.

» Votre Altesse n'ignore pas qu'il est facile à un officier de se distinguer, parce qu'il se présente des occasions lorsqu'il est en détachement ; mais il n'en est pas de même d'un officier du génie; si la fortune ne lui présente un moment favorable, il lui est bien difficile de mériter assez de confiance pour qu'un prince se repose sur lui de la défense d'une place.

» Je m'adressai à M. Alouais . avec lequel j'avais lie/ connaissance. Je ne sais si ce fut au jardin de la Cour, ou dans quelque maison particulière. M. Alouais me répondit que je prenais un parti désespéré , que le prince

Radzn* il était sur le point d'être écrasé ; que (Tailleurs il ne se mêlait point de cela ; que cependant il me ferait faire connaissance avec un officier qui connaissait le pays mieux que lui. Cet officier était M. Michoelis.

» Je ne demandai pour ce voyage ni grade ni récompense ; j'allais, comme volontaire , à mes dépens. J'eus beaucoup de peine à engager M. Michoelis à m'accompagner ; mais il se détermina, à force de prières, à se charger de ce qui était nécessaire pour le voyage. J'ai dit à Votre Altesse le principal ; s'il manque quelques circonstances, je les dirai avec la même sincérité.

m J'ajouterai quelque chose de plus : j'ai compté par cette démarche me faire honneur dans l'esprit de Votre Altesse et de Son Excellence monseigneur le comte Pogniatoski. Il m'eût été facile d'imiter tant d'officiers qui se mettent à l'ombre delà fortune, lorsqu'elle est favorable ; mais j'ai pensé que vous auriez bonne opinion d'un homme qui renonçait volontairement aux douceurs de la société pour suivre un prince dont il n'avait jamais ouï parler, et qui embrassait son parti par h\ seule raison qu'il était malheureux. D'ailleurs,

mes services ne pouvaient convenir qu'à ce Prince. Le génie est Fart d'opposer l'adresse à la force; ceux qui lui font la guerre n'en ont pas besoin.

» Je suis donc parti dans l'intention de mériter l'estime de Votre Altesse , intention fondée sur les louanges bien peu suspectes de M. Hennin , qui m'a assuré que , sans les circonstances du départ de M. l'Ambassadeur, la première maison où il m'aurait présenté eût été celle de Votre Altesse qui avait toujours eu beaucoup d'amitié pour lui. jusqu'à lui témoigner qu'elle serait très-fàchée de le voir retourner en France.

» Je n'en dirai pas davantage, de peur d'avoir Pair de flatter : cette lettre que j'écris en courant n'a été ni méditée , ni réfléchie. Il me reste à prier Votre Altesse demefairesavoir comment je dois me considérer ici. Comme prisonnier de guerre? Il est partout d^usage de renvoyer les officiers sur leur parole. D'ailleurs, je n'ai point été pris avec les ennemis , ni commettant aucune hostilité. On me fait un grief d'avoir soutenu les premiers jours que j'allais en campagne. Je l'ai dit, cela est vrai, i° parce que je ne voulais pas faire tort à M. MichœJis

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que j'a vais engagé à m'accompagner ; 2° parce qu'aucune loi n'oblige un homme d'être son accusateur dans sa propre cause.

» On me traite ici avec honnêteté, mais la liberté est le premier des biens, puisque, entre autres avantages , il me procurerait l'honneur d'assurer Votre Altesse du respect, etc. »

On m'apporta le lendemain pour réponse, que je devais avoir un peu de patience. C'était le quatrième jour de ma détention. Les jours suivans se passèrent sans qu'on me pariât de rien. Je m'impatientais furieusement. Il arriva un petit incident qui augmenta ma mauvaise humeur. Michœlis jeta par sa fenêtre un peu de chocolat enveloppé dans du papier ; aussitôt on donna l'ordre de fermer toutes nos fenêtres; il faisait une chaleur insupportable. On m'apporta le soir mon souper : je refusai de rien prendre. Un officier vint m'engager de la part du Prince à manger. « Dites au Prince, lui dis-je, que je ne reçois rien delà part de mes ennemis. »

Une chose me donnait du chagrin, c'était la crainte des Russes. Je sortais de leur service , ils étaient tout-puissans à Varsovie. Ils profitent des moindres prétextes pour con-

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