Correspondance. Publiée par Valentine de Lamartine
Je vous remercie de ce que vous me dites de l'impression de mes discours. Ici et en France je vois que c'est la même. Je reçois des lettres par centaines, et la popularité même des salons et des magasins est ici immense pour moi et contre la coalition. La morale et l'intérêt se sentent blessés. Il n'y a contre nous que tous les journaux et tous les partis, ils sont hideux.
J'ai terminé hier ma tâche par deux discours dont un capital à la Chambre (1), vous ne l'aurez que dans le
(1) Sur le projet d'Adresse (troisième discours) et Réplique à M. Guizot. Séance du 19 janvier 1839. V. La France parlementaire, t. Il, p. 166 et 170.
IV, i
Moniteur. Il était neuf heures quand j'en ai eu les épreuves. J'en ai fait deux avant-hier à la réunion des députés où j'avais été prié de paraître. J'ai été constamment là couvert d'applaudissements; mais il n'y a pas de sténographes. Les 226 députés m'ont prié d'être leur chef. J'ai répondu que je ne m'alliais à eux que dans le but provisoire et déterminé d'empêcher le triomphe de la coalition et la guerre de Belgique, et qu'après cela je retournerais à mes convictions indépendantes.
Ainsi lisez ceci à mon père et à la famille, et assurez-les tous de ma ferme résolution de ne pas accepter une place dans le cabinet en recomposition. On me tourmente de toutes parts pour cela ; mais j'ai mon rôle et n'en veux pas sortir jusqu'à force majeure et venant du pays.
Je ne pense pas qu'il fût opportun pour vous de témoigner si vite l'ambition d'une place en chef au parquet. Je n'en parlerai pas à M. Collin, je me bornerai à lui dire que, pour plus tard, c'est votre désir et le mien. Mais il faudra certainement aller ailleurs aux environs.
Adieu et amitiés.
DGLXXXIX
A monsieur le comte de Virieu
A Lyon.
Mon cher ami, Je viens de faire une campagne de treize jours pendant laquelle j'ai fait un ou deux discours par jour à la tribune ou dans les réunions de deux cents personnes de la Chambre. Je suis éreinté. Je t'envoie ma dernière lutte d'hier soir contre Ciuizot, Thiers et Berryer, Barrol, (iurnier-Pagès et compagnie. Les journaux n'ont pu le don-
ner, je n'en avais pas les épreuves à dix heures du soir, et j'avais dîné à neuf heures.
La lutte a été violente. J'ai le résultat que je voulais : une majorité quelconque pour empêcher Thiers d'être roi et ces hommes de nous jeter dans la guerre en Belgique, qu'ils veulent pour remuer la révolution à leur profit au dedans.
Je me suis, avec l'approbation unanime, même de tous les salons Saint-Germain, posé énergiquement conservateur et ministériel du point de vue du pays, bien que tous les journaux des triples coalitions soient acharnés sur moi.
DGXG A monsieur le comte de Virieu
Paris, février 1839
Mon cher ami,
J'ai bien tardé à te répondre, mais j'ai eu bien des milliers d'excuses. A la lettre, j'ai été, de sept heures à minuit, déchiré en minutes. Ma main et ma langue n'y tiennent plus.
Les événements se sont accumulés. La dissolution a été prononcée contre mon avis, non pas que je voulusse faiblir et remettre la royauté et la guerre entre les mains de MM. Thiers, mais je croyais à une combinaison possible qui les eût plus et plus constitutionnellement enfoncés.
J'ai été appelé seul et confidentiellement au Conseil où cela a été résolu. Je n'ai pu l'emporter. J'ai ébranlé.
Une fois fait je n'y pense plus, et il faut combattre, sans quoi nous avons inévitablement la guerre révolutionnaire et le gâchis le plus irrémédiable à l'intérieur
J'espère que la Providence et le bon sens public nous sauveront. Nous aurons alors une mer dure, mais un horizon de deux ans devant nous.
En ce moment je reçois les offres de vingt-deux départements pour les représenter, offres certaines et enthousiastes. Depuis Thibaudean, pendant le Directoire, on n'en a pas tant vu. Je refuse presque tous, à cause de l'incertitude de Mâcon où une acceptation publique me perdrait au détriment certain delà majorité. Je me laisserai porter seulement, à tout hasard et silencieusement, dans deux ou trois, aux deux extrémités, Nord et Gironde. Les électeurs de Sauzet m'écrivent en masse pour m'offrir sa place à Lyon. Ma table est un meeting et une pétition électorale en miniature.
J'ai continué à tenir fermes et sages les 226 dont je suis momentanément le chef. Je parle deux ou trois fois par soirée chez eux. Je leur ai dit que, jusqu'à la crise passée et à la paix sauvée, j'étais leur homme ; je les quitterai ensuite, laissant là pour l'avenir un germe de confiance et une odeur d'honnête homme bien établis. Je fonderai avec quinze ou vingt seulement un nouveau centre droit libéral et social, destiné à s'unir un jour à la gauche nouvelle pour la modifier. C'est là tout le secret de ma manœuvre.
Au reste, excepté Berryer et Suleau et tous les enragés de la droite, il est impossible d'être plus satisfait que je ne le suis de tes amis. Le faubourg Saint-Germain tout entier, que je vois tous les jours, est parfait, moral, conservateur, et indigné, comme toi, contre 1rs tapageurs de la Chambre. Cela promet une réconciliation, selon moi indispensable, entre le juste milieu et la sommité sociale également menacés au jour des combats. Voilà la seule politique; le reste est bête et malhonnête.
Je suis très populaire dans ce inonde ancien. Vois comme tout change : les duchesses et les salons m'ap-
plaudissent et m'adoptent au moment même où je fais l'acte apparent le plus énergique de gouvernement ; Royer-Collard parle de moi comme de son messie futur. Mais tout va à la diable, et Dieu seul peut nous sauver dans quelque temps. Gloire à lui! et adieu encore.
Je vois ta sœur. Elle me déteste et me méprise, mais elle est charmante, et je la retrouve comme à Lemps. Je dîne avec elle tout à l'heure.
P.-S. Gomment t'envoyer un recueil de cinq orationes prononcés aux 226 et fort applaudis?
Je publie un volume, samedi, vers.
DCXCI
A monsieur Ronot Mâcon.
Paris, 12 février.
Mon cher ami,
Je n'ai rien à dire et ne dirai rien à tout ce tapage, vous savez ma pensée intime : au service du pays, et trop content s'il les dédaigne ! Il est désagréable de servir les gens malgré eux.
La coalition me poursuit avec raison, j'entends par coalition Thiers, Guizot et les intrigants. Quant à la gauche, je ne lui fus jamais moins hostile, et elle est restée à sa place : il n'y a rien à lui dire, si ce n'est qu'elle est la gauche; mais elle est même une gauche qui s'améliore.
Pour les légitimistes ameutés là-bas, dites-vous, contre moi, c'est par trop plaisant pour n'en pas rire : cela me rappelle le bon temps où ils étaient pour M. Pétion contre M. de Lafayette. Ils proscrivent à Màcon le seul homme qui à la Chambre les ait honorés par la sévérité de son
indépendance, la franchise de ses regrets, et le sacrifice de sa fortune diplomatique, et ils caressent les hommes qui les ont vaincus et bafoués. Royer-Gollard me le disait hier : « C'est le parti des honnêtes gens qui est le moins honnête de tous les partis. Tout le monde, même dans ses erreurs, était honnête à l'Assemblée Constituante, excepté le côté droit. » Ce sont leurs enfants.
J'irai à Mâcon vers le 20. Je n'y dirai rien, je n'y écrirai rien dans ma cause, je laisserai faire à droite, à gauche, au milieu, à Mâcon, à Cluny, puisque M. Mathieu s'y laisse porter. 11 en résultera un gâchis électoral dont je vous écrirais bien d'avance le résultat.
Du reste la coalition baisse partout. J'ai à présent vingt-deux propositions plausibles d'élection : je n'en accepte aucune, j'en tolère une ou deux. Je ne demanderais pas mieux que d'aller voyager un an ou deux sur le Nil. Ce que nous bâtissons ne vaut pas les Pyramides.
Je ne puis partir avant la correction de la dernière épreuve de mon nouveau volume (1), cela finira dans deux jours.
Souvenez-vous bien, si on parlait de banquets, réception ou quoi que ce soit de semblable pour moi, de déclarer que vous êtes mon organe en vous y opposant inébranlablement. J'ai de grandes raisons futures pour cela.
Adieu et amitié.
(1) Recueillements poétiques.
DGXGII
A monsieur le comte de Virieu
A Lyon.
Saint-Poiut, 25 février 1839.
Ici depuis trente-six heures, et en paix quoiqu'avec une maison pleine d'électeurs. J'en jouis délicieusement. Je suis couché sur mon tapis pour entendre le vent qui rugit avec une voix connue autour de ma tour. Je viens d'écrire une préface de trente pages comme un chapitre des Confessions de J.-J. Rousseau ; cela s'imprime dans trois jours. Tu l'auras, et je crois que cela te plaira, bien qu'écrit sans rature en deux heures et demie, entre cinquante dérangements. Pour moi, en la relisant, je déclare qu'elle me ravit. C'est le récit des heures que je passe, de cinq heures à neuf heures du matin, seul dans mon réduit quand je fais des vers. As-tu lu dans les Débats et dans la Presse les morceaux cités ces jours-ci ? As-tu lu aussi là un discours de moi aux 221 députés anti-coalitionistes? Gela fait fureur dans les départements.
On me mande de Paris que tu me demandes une naturalisation pour ton grand et honnête Allemand. Il faudra me rappeler cela et les pièces vers, le 1er avril ; je ne retourne pas avant, j'espère.
Quant à un mot de politique que je lis de toi, j'en suis content: voilà la première fois, depuis juillet, où nous nous rencontrons. L'homme a deux chemins pour aller à un but: l'optimisme et le pessimisme. Je suis pour l'optimisme, l'autre route ne mène qu'au mal par le mal.
Je ne sais si je passerai à Màcon. On fulmine contre moi de tous les feux coalisés du Charivari au Constitutionnel, mais impavidum ferlent.
Je devais avoir d'autres candidatures, vingt-trois offertes et certaines, j'en laissais faire trois ou quatre; mais j'apprends que le gouvernement m'y trahit et m'y combat. N'importe! gouvernemental quand même! Je pourrai donc bien rester sur le carreau. Dunkerque (la ville) m'offre l'unanimité, comme Bergues, mais veut une promesse d'option. Je refuse.
Et toi, paresseux indigne, enveloppé de ton chaud manteau de philosophie, tu dors au bruit des orages auprès de ta femme et de tes enfants. Lis ma préface, la fin, cette partie où je méprise les nonchalances politiques, et tu auras un scrupule. Ta place serait au plus épais, au plus haut des Chambres, entre Mounier et Royer-Collard, pas ailleurs bien entendu. A propos. Royer-Collard, depuis un an, prophétise enfin immensément pour moi: « Monsieur, m'a-t-il dit solennellement le jour où j'ai quitté Paris, allez, vous avez de bien grandes destinées ! les plus grandes, entendez-vous, monsieur? Vous êtes le seul homme public et honnête de l'avenir. C'est vous qui détruirez ces gens-là; mais avant ils auront détruit bien autre chose ! »
Nous sommes à merveille ensemble, et, ce qui t'étonnera, avec M. de Chateaubriand maintenant, — il tient le même langage à peu près et se repenl de ses bêtises de brochures de 1830 à 183:2 : jamais la passion n'est de la politique durable — et, ce qui t'étonnera bien plus, avec Cormenin qui écrivait des caricatures sur moi et qui est venu m'en faire amende honorable ou polie 11 revient à mes idées, aussi populaires mais plus applicables que leurs rêvasseries républicaines.
Adieu. Cela m'a délassé de l'écrire. Hélas! toui m'esl indifférent, excepté nous. Je vais rester encore trente-six heures en paix ici, puis j'irai aux élections; mais je n'y dis ni n'écris rien. Je veux rester libre d'envoyer Mâcon au diable : c'esl le pays dey ingratitudes, j'y suis un paria,
et je les ai comblés de trois ou quatre millions de bienfaits cette année. Adieu encore.
DCXGIII
A monsieur le comte de Virieu A Lyon.
Mâcon, 5 mars 1839.
Je suis nommé à Mâcon intra muros à une majorité de soixante-dix voix et trente à moi non présentes, faisant bien cent voix, augmentation de confiance de quatrevingt-quinze voix, car, à la dernière élection, je ne passai lu qu'à cinq voix.
A Mâcon extra muros, Cluny, Tournus, etc., je me suis refusé, et j'ai porté toutes mes voix sur un honnête garçon qui n'a manqué que d'une voix son élection. J'aurais passé moi à cent voix au moins de majorité. Jamais je n'ai vu les campagnes plus dévouées à moi. Je suis maître désormais de ces deux collèges, quel que soit celui où il me convienne de me présenter. J'ai laissé tomber toutes mes candidatures ailleurs, même Dunkerque, pour ne pas cboquer Mâcon. J'ai gardé seulement pour un autre une ombre de candidature à Dunkerque. Voilà les nouvelles.
Quant aux doctrines :
Ta dernière lettre jure tellement avec toutes les dernières que je me suis demandé si je rêvais. J'ai relu face à face seulement les trois dernières renvoyées ici de Paris ; c'est deux hommes, l'un voulant l'ordre, l'autre le désordre pour revenir à un meilleur ordre. Décidément il n'y a pas moyen de s'entendre. Le principe de l'alliance de la partie aristocratique avec la partie honnête et con-
servatrice du pays, sur lequel nous semblions d'accord, le principe que tout mal mène au pire comme tout bien mène au mieux, tout cela est enfoncé dans ta dernière épître politique. C'est une lettre d'un directeur du comité royaliste de Lyon. Il faudrait un volume pour la réfuter. Je me contente de dire : Non, ce n'est pas cela. C'est le rajeunissement de la mauvaise politique que tes amis suivent depuis neuf années, à leur ruine et à celle de la France. Tu leur prêtes ta pensée et les couleurs habiles de ta logique ; mais la logique c'est de sauver et de faire vivre les sociétés. Celle qui les trouble et les compromet n'en est que l'apparence, c'est-à-dire un spirituel sophisme. Hélas! le sophisme des légitimistes-gauche est bien vieux. Je le lis tous les jours dans les Mémoires de l'Angleterre.
Voici ce que je lisais dans Burnet ce matin :
« Les Cavaliers vaincus se firent les plus logiques des républicains. Personne ne poussait aussi loin qu'eux les conséquences de la révolution, et, quand on leur demandait pourquoi ils proclamaient d'une façon si absolue des principes contradictoires à leur ancienne nature, ils répondaient : Nous avions une logique pour la monarchie, nous en avons une pour la république ; elle est sincère, nous voulons l'extension indéfinie des principes que le pays a adoptés. La restauration ayant eu lieu, ils revinrent à leurs anciens principes, mais ils avaient perdu toute autorité pour les faire de nouveau prévaloir. On leur opposait leurs paroles récentes, et de là vint le discrédit où ils tombèrent justement et la chute définitive de la dynastie. »
Pardon de la citation, mais j'en trouve cent autres. Remarque de plus qu'ici il ne s'agit pas seulement de dynastie mais de société, à imitatoresl
Adieu. Je suis, depuis quatre jours, furieux contre toi et ta lettre.
Je suis ici encore pour dix jours. Je vais les passer à Saint-Point avec Dieu et ses œuvres.
DCXGIV A monsieur le comte de Virieu
Saint-Point, 13 mars 1830.
Mon cher ami, j'ai lu ta lettre d'hier. Ce qu'il y a à en conclure c'est ce qui est déjà conclu depuis les siècles. Le raisonnement n'a pas de puissance, le sentiment seul en a, et le sentiment ne se raisonne pas. Tu veux renverser ceci par ses vices, malgré tout ce qui se trouvera écrasé dessous ; je veux conserver tout ce qui serait bouleversé par la chute de l'édifice que je n'ai pas élevé, comme dit Royer-Collard, mais qui se trouve, par un fait providentiel au-dessus de ma volonté, couvrir les trois quarts des intérêts de mon pays et de l'Europe. Voilà décidément entre nous la différence. Marchons donc chacun ainsi dans nos pensées, et Dieu sait le meilleur! comme disent mes amis les Turcs. Quant à moi je n'en doute pas, et unjourviendraoù vous n'en douterez plus vous-mêmes.
Comment ! tu me dis que je prends ceci un peu chaudement pour une question entre Louis-Philippe et ses agents, et, vingt lignes plus haut, tu me dis : Si la guerre en Belgique avait dû s'en suivre, j'aurais fait comme toi. — Et c'est précisément là la question ; il s'en suit nonseulement la guerre de Belgique, mais la guerre avec et entre toute l'Europe. Cest moi seul, j'ose le dire, qui ai empêché la guerre de Belgique. Si je l'avais pris mollement, elle avait lieu inévitablement. Eh bien ! de la conservation de l'autorité du roi clans ses conseils, de la sincérité de la majorité du sens du pays dans la Chambre,
dépend une série de faits, visibles à l'œil nu, qui sont l'appel au sentiment révolutionnaire dans les masses, la surexcitation du patriotisme soldatesque qui emportera cent gouvernements de cette nature et toi, et nous, avec les gouvernements, et tu peux dire : Qu'importe ! et il n'y a pas là de quoi exciter l'intérêt d'un honnête homme ? Ah! que tu vis dans un faux milieu des choses pour avoir des impressions si peu justes des conséquences !
J'admets qu'après un cataclysme terrible nous nous retrouvions sur nos pieds, nous, nos amis, nos enfants, nos maisons, nos familles, nos biens, toujours est-il que des milliers de malheureux seront restés sur le champ de bataille ! Rêver le passage de ceci à Henri V, entouré d'institutions libérales, monarchiques et religieuses, c'est un million de fois rêver. Ce qui pourra arriver de mieux, c'est qu'après cinq ans de massacres, d'anarchie populaire, de guerres civiles atroces, d'invasions immenses de l'Europe en France, vous retrouviez Henri V à Paris sur un trône abaissé de cent coudées, en tutelle de l'Europe, avec des amis insensés dans son palais et un peuple exécrable dehors, n'aspirant qu'aie renverser par des explosions nouvelles. Un misérable règne de trois ou quatre ans à ces conditions, c'est le seul avenir que ses amis lui préparent ainsi. Et après !... Non, non, non, alliance des honnêtes gens avec la partie honnête et conservatrice du peuple, fusion ainsi, action ainsi, préparation ainsi aux grandes secousses qu'on aura même ainsi assez de peines à supporter : voilà l'honnête, l'habile, voilà la conscience et la politique ; le reste, machiavélisme de vieille femme qui se tue elle-même pour faire» une malice à ce qui lui déplaît. Gela commence à être compris ainsi, et je te déclare que Paris à cet égard ne sent ni ne pense comme la province légitimiste. Le faubourg Saint-Germain, excepté vingt intrigants du comité Berryer, est admirable de raison maintenant.
Mais adieu. Je pars dans une demi-heure pour Mâcon et après-demain pour Paris. J'y resterai peu, seulement pour une bataille politique. Je reviens après.
Adieu encore, et mille choses à ta femme. Mais ne parlons plus politique, tant pis !
DGXGV
A monsieur le comte de Virieu
A Lyon.
Mâcon, 18 mars 1839.
Mon cher camarade,
Ne te fâche pas, et ne m'écris plus à Mâcon mais à Paris. Je pars ce soir après avoir reçu un banquet municipal et électoral monstre de deux cents couverts, avec accompagnement de harangues, musiques et ovations. Je vais y haranguer moi-même, malgré la migraine et les palpitations.
Je ne réponds pas à tes huit pages. Ton esprit est beau et brillant, mais tu aimes, sans t'en douter, le sophisme. Cela est plus difficile que la vérité, il y a de l'invention, cela te flatte à ton insu. La vérité est grosse comme le bras. Où est le mal, où est le bien ? Non futur contingent hypothétique, systématique, mais immédiat : empêcher l'un, faire l'autre, voilà mon affaire et celle du bon sens et du bon Dieu.
La révolution est un mal, dis-tu? Eh bien! faut-il donc s'opposer à ce mal, ou le favoriser? voilà la question de ces dix ans. Nous la résolvons autrement.
Il n'y a rien à faire à ces dissentiments, ils sont radicaux : s'aimer malgré ces nuances d'esprit et s'en rapporter au jugement du seul sage.
Adieu, je n'ai qu'une minute pour me préparer à parler. A revoir, de Paris.
DGXGVI
A monsieur le comte Léon de Pierreclos A Mâcon.
Paris, 2 avril 1839.
Je ne dis pas non, mon cher Léon, pour le voyage de Pau...
Je suis, en effet, en ce moment l'homme de résistance, et j'ai ici une force de confiance de deux cent cinquante voix, dévouées dans la Chambre et de vibrations bien fortes dans le pays : vous jugez si je suis fatigué. La tribune n'est que le délassement de mes journées ; on ne cesse de parler et d'agir.
Je vois en noir. Le coup d'État du despotisme démocratique est fait en M. Thiers. La révolution, cachée aux yeux vulgaires, est faite pour moi. Qui pourra la faire dévier? Dieu seul. Nous approchons des grandes luttes que j'ai toujours vues dans le lointain. M. Thiers n'est plus un ministre ; il ne se possède plus lui-même : c'est un tribun, instrument de ruine, et bientôt lui-même ruine.
11 faudra combattre et peut-être mourir avec honneur et vertu : voilà l'avenir, je le crains. La coalition était un germe de mort. Deux misérables peuvent mettre le feu à assez de poudre pour faire sauter l'Europe.
Adieu. La Providence veille toujours et ne meurt pas : voilà l'espoir. Quant au choix il n'y en a pas.
J'espère que le printemps va vous fortifier. Quant à moi je suis mal presque toujours.
Mille amitiés. A revoir.
DCXGVII
A monsieur Dubois
A Saint-Laurent, près Cluny.
Paris, 23 avril 1889.
Mon cher voisin,
J'ai eu ce matin une entrevue sérieuse au sujet de M. de *** avec le ministre. Il est difficile de le sauver. Entre nous, cependant, j'espère y avoir réussi. Sans vous il était perdu.
Je vous écris tout tremblant. Je descends de la tribune où je viens d'avoir une lutte corps à corps avec M. (iuizot et avec mon propre parti (I). Il m'a fallu déchirer avec éclat l'étoffe des 221 qui acceptaient la honte du patronage et l'amnistie des doctrinaires. J'ai été couvert d'applaudissements et de colères.
Vous lirez cela bien mal clans les journaux. Je vous l'enverrai plus tard. Tout à vous.
DGXGYIII A monsieur le comte de Virieu
Paris, 12 mai 1830.
Mon cher ami, Et d'abord je suis, comme toi, profondément triste et malade depuis trois mois. Je passe mon temps en migraine sur mon canapé : ainsi pas de meilleure humeur
(1) Interpellations ministérielles. Séance du 23 avril 1839. V. La France parlementaire, t. II, p. 187,
que toi. Est-ce que tu n'as pas reçu les Recueillements poétiques, que tu ne m'en dis rien? ou t'ont- ils semblé mauvais? Lis La Cloche, YÉpître à Dumas, les Vers sur Julia.
J'ai vu ton neveu, et je le recevrai en amour de toi et en mémoire de sa mère. Il paraît bien et bon. Ta sœur me ravit comme à Lemps : esprit, bonté, naïveté.
Je viens de passer une demi-semaine agitée et laborieuse : huit discours aux 221, et deux à la Chambre, sans compter que je vais ce matin parler aux bureaux. Je sens le progrès oratoire. Sur les huit il y a eu deux d'improvisations complètes et subites aux 221, avec l'ordre, exorde, péroraison, etc., qui m'ont confondu moi-même et vivement frappé mes auditeurs. Je te fais envoyer par Mâcon mon grand discours à la Chambre (1). Cela fait grand effet là et dans Paris. La séance n'a pas été reprise de trois quarts d'heure, c'est le thermomètre. Royer- Collard me disait hier : « Monsieur, respectez -vous ! Vous avez la plus belle parole du pays et la destinée la plus haute du gouvernement représentatif. Encore une fois, respectez-vous ! Votre passé poétique a été beau, mais je crois votre avenir politique aussi beau et plus utile. » Tu entends sa voix doctorale d'ici.
Quant au point de vue politique dont tu pars pour juger mon action actuelle et transitoire des 221, si j'écrivais à un ami en Chine sur la politique de l'empire des Yu, je ne me tromperais pas plus gros. Moi un ultra-monarchiste? Mais tu ne sais donc pas que toute mon action a été, ce que tout le monde sait, de séparer les indépendants et les honnêtes gens des 221 de ce qu'on appelle cour, et qui n'existe que très peu ou point, et d'arrêter leur symbole dans les termes plus libéraux de beaucoup que M. Barrot, pour la révocation des lois de septembre,
(1) Séance du 8 niai 1839. V. La France parlementaire^ t. II, p. 201.
une réforme électorale, en un mot tout le républicanisme unitaire qu'on appelle monarchie représentative. Les journaux de Thiers et Guizot et les journaux de la cour falsifient tous les matins à plaisir ma situation et mes gestes, c'est leur rôle ; et, comme tu ne peux juger qu'à travers cela, tu parles dans les ténèbres. Mais les ténèbres n'existent pas ici parmi les hommes sérieux qui jugent la scène ; et ma petite puissance est devenue au contraire tellement immense que tous les partis, depuis M. Guizot qui me caresse malgré mes coups jusqu'à M. Barrot, font les derniers efforts pour me faire pencher vers eux, et dans le pays honnête et dans les royalistes honnêtes et non pessimistes j'ai une faveur qui va à l'adoration. Tout cela pour le quart d'heure, bien entendu.
Aucun rapport avec les Tuileries : je me borne à défendre ce qu'il y a et ce qu'il doit y avoir de royauté, pour sa moitié ou son tiers dans la constitution du pays, et je fais bien mieux que vous et vos hommes qui tuent leur principe et leur honnêteté au profit d'une misérable tactique qui ne leur produira que l'anarchie parlementaire et une révolution de bas étage. Non, là-dessus nous ne nous entendrons jamais. Une femme royaliste de beaucoup d'esprit me disait hier: « Si Bonaparte n'eût pas fait de la monarchie, Louis XVIII n'eût pas régné ! » Eh bien ! si vous faites du gâchis révolutionnaire, la république régnera, c'est indubitable, autant du moins qu'elle peut régner. Trois ans de rapines et de sang, les prenne qui osera sur sa responsabilité ! De la liberté, oui ! du gâchis révolutionnaire au nom de Henri V, jamais !
Adieu. Tu es dans le faux jusqu'au cou, je le crierai jusqu'à mon dernier jour, et j'en suis plus affligé que je ne le dis, car il est pénible à deux esprits qui gravitent depuis leur origine ensemble et vers le même but moral de ne pouvoir se prêter consolation intellectuelle et appui au milieu des luttes de la vie publique et d'employer à se IV. 2
i8 CORRESPONDANCE DE LAMARTINE.
controverser l'un l'autre les forces énormes qu'ils se prêteraient contre leurs misérables ennemis communs. Eh ! je marcherai seul, et vive la Providence ! Salut donc et amitié quand même.
DCXCIX
A monsieur Ronot.
Màcon.
Paris, samedi.
Mon cher ami, j'ai obtenu pour 1,600 fr. deux ouvrages magnifiques, pour votre Académie, du gouvernement.
Ces jours-ci huit à dix heures à la Chambre et malade. Je ne puis rien, je m'occuperai de vous après la révolution ministérielle ; mais ce sera difficile.
Je viens d'avoir un tel succès que je n'en ai jamais vu de semblable depuis 1830. Vous connaissez le mot de Royer- Gollard, il m'en a dit de plus beaux encore. Je ne suffis pas, embrassements, visites, lettres de mes collègues et du dehors. La coalition, de son côté, me couvre de colère et de boue.
Lisez-moi au Moniteur, mais encore là il n'y a que les mauvais deux tiers de mon improvisation furibonde.
De toutes parts on m'ollïe des ministères. Je veux absolument rester l'humble député des braves gens de village : mais pas longtemps député de Màcon : on s'y conduit aussi trop mal pour moi. J'aime mieux me retirer que de représenter des gens par force.
Je suis souffrant, au delà du terme, de fatigue et de rhume, voilà pourquoi je suis court, mais toujours bien affectionné,