DCC
A monsieur le comte de Virieu A Fontaiues.
Paris.
Ce n'était pas M. Isoard dont on m'avait parlé, mais pour Lyon un cardinal ne fait pas mal. J'ignore la valeur de l'homme.
Rien de nouveau. Tout est mort, et moi au grabat depuis vingt-sept jours avec des douleurs telles dans le genou que j'ai fondu de soixante livres. 0 rhumatisme aigu ! N'en prends jamais !
Je suis ici encore pour un bon mois afin de défendre les Enfants trouvés au ministère de l'intérieur, lors du budget.
Qu'as-tu toi-même? est-ce fièvre ? est-ce rhumatisme? Heureux d'être à Fontaines ! Ici nous avons vingt-six degrés, cela vaut trente à la campagne. Adieu.
Je lirai M. Ardaillon, mais à présent rien.
DCGI A monsieur le comte de Virieu
Paris, G juillet 1839.
Mon cher ami, ne m'écris plus ici qu'une fois, car j'espère partir le 20. Je n'attends que cinq minutes pour les Enfants trouvés qui me coûtent deux mois de mon temps et six mille francs de mon argent. La Chambre m'accordera-t-elle même les cinq minutes? Elle est bien fatiguée.
Je t'envoie ma discussion sur l'Orient, le discours et la
réplique à Barrot (1). L'un et l'autre surtout ont fait une impression telle que je n'en ai jamais vu, même aux plus grands jours de Berryer.
Je ne suffis pas aux serrements de main de la Chambre entière, depuis trois jours. Le mot général est que de dix ans, et peut-être de quarante ans, la tribune n'a pas vu mieux. La gauche en cela dit comme la droite et le centre. Tu vois que même à quarante ans, toi et moi, nous pouvons, si nous voulons, parvenir par du travail à égaler, non, mais à atteindre de temps en temps ces fortunés avocats. Je suis, depuis quinze mois, en veine et réellement l'enfant gâté de l'auditoire. Les journaux ont beau crier: Tuons-le! ils ne tuent rien, et je marche encore, mais je marche mal au physique.
Dis-moi ton avis, non sur les opinions de ces deux morceaux, mais sur la forme et la parole, et dis-le sévèrement. Cela me profite. Tu sais que je reconnais sa grande valeur à la critique sérieuse et surtout à la tienne, et j'étudie encore cinq ou six ans. Quant au mérite, j'irai plus haut; quant à l'effet, non, c'est impossible. Les journaux, mes ennemis les plus acharnés, le Siècle lui-même, disent magie, enchaînement, une Chambre haletante aux pieds de la tribune, et Barrot lui-même a traversé la salle pour venir me serrer avec transport la main. Je regrette vivement que tu n'aies pas été là.
Aujourd'hui je vais parler encore, mais très certainement hué. Je m'y dévoue, le sachant d'avance, par amour d'une vérité : les grandes lignes de chemins de fer à Y État, à Y Etat seul (2). Je vais me faire jeter de la boue et de la honte sciemment et déchoir de mon haut rang pour un mois. Vitam impendere vero.
(1) Sur les Affaires d'Orient. Séance du 1er juillet 1839. V. La France parlementaire, t. II, p. 215 et suiv.
(2) Discours sur le chemin de fer de Paris à la mer. Séance du 6 juillet, 1839. V. La France parlementaire, t. II, p. 235.
Après cela je ne dirai plus un mot jusqu'aux Enfants trouvés. M. Royer-Collard me répète sans cesse son mot : Respectez-vous, resnectez-vous ! paraissez rarement, vous êtes doué l
Adieu. J'irai certainement te voir après mon arrivée à Mâcon.
Mille tendres et respectueux compliments à ta femme et aux enfants.
DGGII
A monsieur le comte de Virieu
Fontaines.
Paris, 17 juillet 1839.
J'ai vu, mon cher ami, ton protégé. Nous n'avons rien obtenu. Les Fulchiron triomphent toujours des Virieu et des Lamartine. Cependant j'écris encore au ministre ce matin.
Je pars cette nuit pour Monceau, j'y serai le 6, et je ne bougerai pas de là ou de Saint-Point. Viens-y donc, si tu as plus de liberté que moi, ou bien j'irai à Fontaines. Je ne compte rien faire du tout que baguenauder ces six mois, j'ai assez travaillé depuis huit. J'ai parlé quarantequatre fois dans l'intérieur des travaux de la Chambre et dix-huit fois en grand à la tribune. Avant-hier la Chambre a été vaincue par moi, à peu près, dans les Enfants trouvés (1). J'ai combattu contre Dupin lui-même avec un succès d'improvisation dont le Moniteur ne donne ni l'idée ni le texte. Aussi, à te dire vrai, depuis que je suis à Paris, je n'ai pas vu une sympathie si chaude et si nom-
(1) Séance du 15 juillet 1839. V. La France parlementaire, t. II, p. 243.
breuse, quoique non unanime, se manifester pour un homme dans un corps politique. Je n'aurais qu'à dire oui pour être chef de deux cents voix ; mais je suis en secret chef de leur conscience.
J'ai, d'un autre côté, l'insuccès le plus éclatant et le plus général que puisse ambitionner un mauvais poète. Je m'attendais à la chute et à la colère, mais pas à autant d'injures et de coups de pierres que j'en reçois des presses combinées. C'est un roulement d'insultes et de mépris que j'ai rarement vu plus complet. Cela n'est pas totalement mérité, et, sous quelques rapports, pas du tout. Impavidum ferlent. Dans dix-huit mois ce sera la réaction, comme pour le Voyage en Orient, écrasé deux ans, et auquel les presses ne suffisent plus en ce moment. J'ai aussi des vengeurs nombreux.
Ta dernière lettre politique me frappe encore. C'est une des choses les plus profondes et les plus claires que tu aies jamais prononcées. Nous en causerons à fond à Monceau. Tu verras que je ne me suis nullement lancé en étourdi dans l'isolement politique très savamment combiné par moi en 1830, et que cet isolement des passions et sottises du pays pendant dix ans est l'indispensable préliminaire à toute force pour les dix années suivantes. Cela se voit, se sent, el s'applaudit unanimement à présent, par tout ce qui a repris du sang-froid et conservé ici-bas du sens. Demande à MM. de Chateaubriand. Mounier, Noailles, Brézé, Neuville et compagnie ; c'est le cri de Paris, malgré les grandes colères des journaux royalistes contre moi. Tune te fais pas d'idée des injures qu'ils me disent depuis deux mois. Je ne les en aime que mieux. J'ai le bonheur de n'avoir point de colère d'opinion, cela donne lumière et patience, les deux forces du champ de bataille. Mais le papier finit. Adieu.
dcciii
A monsieur le comte de Virieu
Saint-Point, 4 août 1839.
Mon cher ami, voilà ta lettre de Toulouse, et j'y réponds. Non, je ne vais pas aux Pyrénées malgré l'extrême besoin que j'en aurais. Je suis aux derniers expédients pour servir, mois par mois, mes charges financières. Je n'ai plus un sou, et je ne puis bouger. Il faut donc rester à Saint- Point, heureux encore si l'on ne vient pas m'y tracasser. Quant à toi, puisque tu es si près, tu serais bien coupable envers toi-même de n'y pas aller : tu sais ce que c'est que de respirer l'air nouveau et tiède de l'autre côté des Alpes ; les Pyrénées sont plus balsamiques. Vas-y donc, et retrempe-toi, ta femme, tes enfants, dans ces flots de vie qui roulent autour des grands poêles naturels que Dieu a bâtis en Italie, en Syrie et aux Pyrénées. Tu as deux mois devant toi, et tu n'as pas mes soucis.
Je suis seul à Saint-Point qui ressemble assez ces joursci aux Pyrénées. J'y passe le temps à lire, à écrire une tragédie moderne qui me ravit et à errer à cheval sous les châtaigniers. Mais je suis souffrant, mécontent, obéré, inquiet, et je ne prends le temps bon que goutte à goutte avec défiance.
Merci de tes leçons oratoires. Je les sens bonnes et vraies, comme jadis les leçons poétiques. L'oratoire est plus appris que la poésie, qui ne dépend que d'elle-même. La tribune veut un auditoire, et c'est la nécessité de convenir à cet auditoire qui rend l'éloquence relative et transitoire. L'heure et la disposition d'esprit passées, il n'y a plus d'orateur : c'est pourquoi c'est inférieur au fond.
Gela" n'est ni universel ni éternel, les deux conditions du vrai beau. Dans mes cinq ans j'ai fait dos progrès, je commence à les constater, plusieurs même des plus connaisseurs me mettent hardiment au premier rang dès aujourd'hui. Cependant je sens en moi une puissance triple et quadruple de celle qu'il m'est donné de manifester en dehors. Le style vient bien, et souvent bien supérieur à ce que tu lis de moi dans les journaux, c'est quand l'auditoire est animé de la même inspiration que moi, comme aux 221 ou ailleurs. Là, tout le monde avoue que je dépasse beaucoup la tribune. Mais il ne faut pas se dissimuler deux choses : 1° que, physiquement, le métier est tuant, témoin tous les orateurs sérieux qui ne parlent que rarement et sont malades avant et après ; 2° que mon rôle à moi est le plus ingrat de tous parce que je ne veux d'aucun des partis existants et que j'en construis un à moi tout seul, m'appuyant tantôt sur un instinct ici, tantôt sur une vérité là, mais n'étant l'homme de personne. Malgré cela je marche immensément dans le pays, et je m'enfonce dans le sol rebelle et dur de la Chambre. Ainsi sous ce rapport je ne me plains pas. Je déplore seulement d'être seul. Je n'ai que des admirateurs sympathiques par moment, mais point ou peu départi lié. Pourquoi no viens-tu pas ?
Mon symbole de révolution de 1781) éclairée et vivifiée par l'expérience de cinquante ans s'expliquerait mieux que tu ne crois avec toi. Me vois-tu flatter la démocratie envieuse, irréligieuse, tracassière et destructive ? Non, jamais personne ne lui dit plus sévèrement qu'elle est impuissante et honteuse, à moins qu'elle ne se fasse hiérarchie et ordre; personne ne place son principe plus haut dans le ciel, au lieu de le laisser traîner dans la boue et dans le sang de ses anarchies ; personne ne lui répète davantage qu'elle n'est respectable qu'à la condition d'être morale et religieuse dans ses instincts. Je suis
brouillé avec tous ses organes à cause de cela. Tu n'es pas un aristocrate autrement que de bons sentiments et d'intelligence, que suis -je autre chose? Qu'est-ce donc qui nous diviserait? Rien, car tu veux aussi la liberté religieuse absolue. De tout cela je conclus qu'il faut te baigner aux eaux des Pyrénées et revenir te faire élire dans un an en Dauphiné. Je te rendrai les leçons que tu me donnes, et, au bout de cinq ans, tu parleras mieux que nous. Ne te rabats pas sur l'âge. L'âge politique est de cinquante à soixante-dix; et même plus l'homme politique vieillit aux affaires, plus il acquiert d'autorité naturelle. C'est Dieu qui a fait cette loi. Tu as vingt ans devant toi.
Adieu. Voilà un long bavardage, rends-le-moi. Tout le reste m'ennuie. Mille respectueux sentiments à madame de Virieu.
DCGIV A monsieur Emile de Girardin
11 septembre 1839.
J'ai oublié, mon cher Girardin, de vous envoyer ces deux petits discours. Celui pour l'agriculture (1) est seul bon et pourrait être cité " l'autre (2) est pour madame de Girardin.
Rien de nouveau. Je vous attends si vous vous décidez à venir nous voir. Mais si c'est pour travailler à la Presse autrement que par mes vœux pour son succès, non.
Je persiste à penser sérieusement à la retraite de la Chambre.
(1) Discours prononcé à la séance publique de la Société d'agriculture de Mâcon (1er septembre 1839). V. La France parlementaire, t. II, p 266.
(2) Discours prononcé à la distribution des prix du collège de Màcon (28 août 1839). V. La France ■parlementaire, t. II, p. 261.
Mille amitiés et respectueuse affection à madame de Girardin.
DGGV A monsieur Emile de Girardin
Mâcon, 20 septembre 1839.
Je vous attends un peu tous les jours. Dites-moi si vous viendrez ou non. Pages m'écrit de Toulouse que M. de Montglave lui dit que vous voulez partir pour la Russie, pour plusieurs années, et remettre la direction de la Presse entre des mains étrangères pendant cette absence; que vous voudriez surtout la remettre avec direction et indépendance absolues. Vous ne m'aviez rien dit de tout cela. J'approuve beaucoup quelques années d'expatriation : on ne connaît pas le monde quand on ne l'a vu que d'un point de vue. Vous reviendrez plus fort de tout le temps et de toute la distance que vous aurez mis entre vous et nous. J'irais moi-même aux Indes orientales demain si je pouvais. Je suis triste et ennuyé de l'impuissance bavarde de ce pays-ci.
Quant à vous affermer la Presse pendant cinq ou six ans avec de bonnes conditions, je ne dis pas non. Mais cela ne pourrait être néanmoins (pie si un capitaliste, banquier, exploitateur quelconque, faisait simultanément le marché matériel et se chargeai! de toute la partie argent et abonnés. Je pourrais, dans ce cas, me charger exclusivement de la direction morale ri politique en m'associant Carné, Pages, etc., mais une souveraineté absolue sut la rédaction.
J'ai voulu vous dire cela pour le cas où les on dit de Pages seraient vrais.
Je suis occupé de mes affaires de fort une et des moyens
de tenir encore à la politique pendant quelque temps. Mais ce n'est pas aisé. Cependant avant six semaines je ne désespère pas tout à fait encore de conclure un emprunt pour me faire vivre. Je m'adresse à mon vin, puisque les libraires ne peuvent que tuer leurs hommes en ce temps-ci.
J'arrive de Lyon, de Genève. Me voici en pleines vendanges pour un mois, et sans bouger d'ici.
Adieu et amitiés.
Si un nom poétique pouvait être décemment encadré dans des phrases d'affaires et de politique, je vous dirais de me rappeler à madame de Girardin. Si elle va en Grimée, nous perdons ce que nous avons de mieux ici, et nous attendrons le courrier d'Odessa comme nous attendons celui de Paris.
DGGVI
A monsieur le comte Léon de Pierreclos
Pau.
Monceau, 20 septembre 1839.
Mon cher Léon, J'apprends avec bien du plaisir que les eaux vous ont été salutaires, et avec plus de plaisir que vous vous décidez à passer l'hiver et une partie de l'année à Pau. Vous serez tout porté pour la seconde saison qui complète les cures. Vous avez Alix — votre enfant sera soigné comme par vous-même — le plus beau pays et le premier ciel du monde. Ne vous inquiétez donc de rien, et jouissez en paix du repos et du bon air. Votre carrière n'en souffrira pas. J'aurai soin qu'on vous tienne compte de ce temps perdu comme d'un temps employé. Tout le monde ici
en comprend la nécessité. Paris n'est jamais plus sévère que la localité. Si même vous pensiez qu'un changement de carrière vous fût commandé par les ménagements de voix et de poitrine, je ferais les démarches pour une souspréfecture au Midi cet hiver. Voyez et réfléchissez, et surtout ne vous tourmentez pas de l'absence. Votre tribunal et votre procureur du roi sont admirables pour vous.
Tout va fort bien ici et suit le train-train accoutumé des choses et des personnes. Nous sommes en pleines vendanges, de ce matin. Elles paraissent assez bonnes. Je suis fort accablé d'affaires embarrassées, et je délibère sur ma démission de la Chambre ; mais je crois pouvoir tenir bon encore quelques mois de cette année et remettre toute décision à 1840. Gela me permettra de vous servir, s'il y a lieu encore, plus d'un an. Je vends des chevaux, je renvoie cuisiniers et grooms, je me mets à la réforme par tous les étages, et je tâche de faire beaucoup de vins. Mais, hélas ! tout cela ressemble un peu à l'enfant qui puise de l'eau avec le creux de sa main pour empêcher un navire qui fait eau d'aller à fond. Je vais me remettre aussi à ma tragédie interrompue au troisième acte, et j'espère la terminer avant Paris. Mais voilà mademoiselle Rachel condamnée au silence quand je veux laïaire parler.
Nous n'avons pas M. de Champeaux avec nous, et je ne désire personne. Le coin du feu et un coin au soleil me suffiraient cette année. Si j'étais libre, j'irais à Pau. Peutêtre irons-nous au mois de mai prendre les eaux en compagnie.
Je puis avoir des relations à Pau par la Chambre, voulez-vous des lettres? Indiquez-moi quelles sont les maisons? Avez-vous besoin des Etchegoyen? un des leurs est de mes amis et m'avait offert hospitalité et maison dans vos voisinages.
Adieu, mon cher Léon, faites nos amitiés à votre femme, et comptez sur toutes les nôtres.
DCCVII A monsieur le comte de Virieu
Monceau, 29 septembre 1S39.
Mon cher ami, je reçois la lettre tardive de Bordeaux. L'essentiel est que tu reviennes, et assez bien portant. J'admire et j'envie ton beau voyage, les Pyrénées, la vallée d'Andorre, les oliviers, les figuiers dans les vignes, et l'esprit que tuas eu d'emmener là ton spirituel et énergique voisin, M. Gardon. Seulement je croyais que ta femme et tes enfants y étaient aussi. Sans cela j'aurais été les voir l'autre jour en faisant une course d'affaires à Lyon. J'irai avec un double plaisir quand tu me diras : J'y suis.
En ce moment je suis à Monceau et à Milly alternativement, heure par heure, à suivre mes vendanges qui sont mon pain et mon vin tout à la fois, à cheval avec le jour et à cheval avec la nuit, véritablement accablé d'affaires personnelles. Ma fortune a reçu de graves échecs, elle en est où était la tienne il y a quelques années : tes capitaux engouffrés dans les mines du Rhône, et les miens ensevelis dans les ceps du Maçonnais. Je suis à présent dans ce défdé étroit où je devais me trouver si mes charges de famille, acceptées pour en garder les terres, se prolongeaient au delà des calculs ordinaires de la vitalité humaine. Je donne quarante mille livres de rentes viagères ou non sur des terres qui les rendent à peu près ; avec cela il faut vivre de la vie d'homme public dans Paris, chose écrasante aujourd'hui. Les intérêts des dettes reviennent avec chaque mois, il faut être prêt et faire face de tous côtés. Les ressources littéraires sont taries, au-
cun libraire de Paris ne donnerait cent mille francs au génie collectif de l'époque. On possède pour huit ans encore mes œuvres passées. La Belgique escompte au rabais notre travail et notre gloire. Je ne puis vendre des terres parce qu'elles sont toutes engagées. Le quart d'heure est difficile. Un grand emprunt pourrait seul me soutenir sur l'eau pendant ces huit ans, je le rembourserais aisément alors, soit sur un héritage probable, soit sur la possession et la revente de mes quatorze volumes échéant à cette époque. Mais je trouve difficilement ou point à emprunter. Il s'en suit que je songe à donner ma démission de la Chambre, à mon grand regret. Je crois sérieusement que je ne repartirai pas pour Paris, ou que je ne repartirai que pour aller vendre mes meubles et louer mon appartement. Si c'est la nécessité, c'est la voix de Dieu : il faudra se résigner et nager ici de mon mieux dans le vin et dans la boue de Saint-Point. Peut-être ainsi pourrai-je m'en tirer.
La politique ne serait pour rien dans ma retraite, car on m'offre la pairie, et je la refuse. Je n'en sortirais que contraint et forcé, faute de pain et de feu à Paris. Un mandat du gouvernement? je n'en veux pas.
Veux-tu savoir pourquoi nous ne nous entendons pas en politique dans la région inférieure des applications et du temps? c'est que par ton état tu vis dans l'idéal, et que par le mien je vis dans les faits. Les idées sont toujours d'accord dans deux tètes bien faites, mais l'application de ces idées crée les dissentiments aussitôt qu'on veut les faire toucher à la terre. Le droit comme base de toute société, qui est-ce qui le conteste? Mais où est le droit dans l'année 1839? est-ce dans un petit pays ingouvernable, appelé la France? Là commence la dispute. Tu dis qu'il est dans le passé, moi je dis qu'il est dans l'avenir. Tu le vois sacré et incorporé à jamais dans une famille que j'aime, que je respecte ; mais moi je dis qu'il
est dans l'impérissable famille du genre humain et dans la conformité du gouvernement aux intérêts moraux et matériels de l'époque et du peuple. Tu dis : Je voudrais bien concilier ces deux droits ; je dis comme toi, mais concilier ces deux droits n'est pas le fait d'un vain désir, c'est le fait d'une laborieuse intervention dans les affaires et dans les opinions de son temps et de son pays. Les faits politiques, les possibilités, les circonstances, les sympathies, les répulsions, les préjugés d'une nation sont des éléments de conduite politique, qu'on ne peut nier ni écarter à moins d'être purement un philosophe spéculatif ne tenant compte que des idées. C'est ce que tu es, il me semble, depuis dix ans. Tu te ranges de côté et tu dis : Ceci ne me convient pas. Moi je me jette dans la mêlée faite par la Providence, et je dis: Combattons pour le mieux possible dans un état de choses donné et que toutes les négations du monde n'empêcheront pas d'être. Une nation ne vit pas d'une idée bonne ou mauvaise, d'un gémissement ou d'un regret, elle vit de la coopération vertueuse de tous ses enfants, dans tous les temps, à ce qui est nécessaire à son existence. Tu es malade? lu ne te tues pas, tu ne commandes pas à ton sang de cesser de circuler : tu continues à respirer, à te nourrir, à t'exercer; et tu fais bien, car autrement tu serais suicide par amour platonique pour un état de santé théorique. C'est ce que sont tes amis relativement à la santé morale, et politique de leur pays. Là-dessus nous différons eux et moi de tout le bon sens que Dieu a mis dans mon organisation.
Adieu et à revoir.
DGGVIII A monsieur Martin Doisy
Septembre 1839.
Monsieur, Vous ne vous tromperez jamais en pressentant un ressentiment de joie et d'amitié là où vous aurez fait retentir un succès. J'avais lu votre nom dans la commission, et je m'étais félicité comme je me féliciterai de tout ce qui vous mettra en évidence. Il y a des esprits qui n'ont besoin que d'être placés haut pour briller de leur vraie lumière; l'air méphitique des bas-fonds éteint au moral comme au physique. Que d'intelligences et de forces qui meurent faute d'atmosphère ! Hélas! je sens que j'en suis une, quoique vous en disiez ; je sens des forces intérieures que je ne puis exercer. Il faut ce que les anciens appelaient la fortune d'un homme, l'homme ne suffit pas.
J'ai lu l'article, et j'en ai même remercié l'auteur, sauf restriction. Vous savez que je ne suis pas difficile, quoique vos magnifiques commentaires de Jocelyn m'eussent donné le droit de le devenir. On a toujours assez d'amourpropre.
Je n'écris rien que quelques scènes de drame. Je vois que mademoiselle Rachel tombe malade, et je m'arrête. Je suis occupé d'ennuyeuses affaires d'intérêt. Gravement atteint dans ma fortune, peut-être serai-jc contraint de quitter la Chambre. J'en gémirai, mais je me résignerai : il ne faut jamais perdre de temps et de force à lutter avec les forces fatales et supérieures. Il faut dire comme les Turcs : Dieu le veut ! et penser à autre chose. Pour la poésie, ce n'est pas l'année pour moi. Si je me retire forcément de la politique, à mon grand désespoir, ce n'est
pas même de la poésie que je ferai, mais de la philosophie religieuse.
Je ne partage pas votre sentiment sur les religions d'accommodement et de circonstance. Je crois qu'il ne faut rien frapper de ce qui est dans le cœur d'autrui, mais qu'il faut confesser ce qui est dans le nôtre. L'homme est une petite vérité vivante et relative, il faut qu'il dise qui il est.
Adieu, monsieur. Je vous remercie de cette aimable distraction, et je rentre parmi mes vendangeurs en reprenant mes sabots, comme Machiavel à San Miniato, sauf respect.
DCGIX
A monsieur Guichard de Bienassis
Au château de Bienassis.
Monceau, 8 octobre 1839.
Mon cher ami,
Nous t'attendons vainement depuis un mois, car c'est le temps où les amis et les hirondelles voyagent. Les tours de Saint-Point ont un nid pour toi comme pour elles, et tu réjouirais le cœur de ceux qui les habitent. Ne viendras-tu donc pas cette année? As-tu quelque embarras domestique ou quelque chagrin qui te retienne cloué à Bienassis? Dis-le-moi.
J'ai été à Lyon, il y a huit jours, avec la ferme intention de pousser jusqu'à Crémieu. Une journée de pluie épouvantable, la seule dont j'avais à disposer, m'a retenu à l'auberge de Lyon. J'ai tant d'affaires publiques et personnelles que j'ai été obligé de revenir bien vite sans avoir accompli l'objet de mon pèlerinage. Toi qui es plus libre, dédommage-nous.