‹ Correspondance; publiée sur les manuscrits originauxChapitre 41 sur 44 · LE MONSTRE · texte numérisé non relu

LE MONSTRE

J'ai rêvé d'une bête affreuse et d'un grand nombre De femmes et d'enfants et d'hommes que dans l'ombre D'une nuit sans étoile et sans luno et sans bruit Le monstre dévorait ardemment, et la nuit Etait glacée, et les victimes dans la gueule Du monstre s'agitaient et se plaignaient, et seule La gueule, se fermant soudain, leur répondait Par un grand mouvement de mâchoires. —

C'était Non loin d'un fleuve. — Autour, des masses étagées. Lourdes et divergeant par confuses rangées

(1) Voyez les lettres n» LU. LXXXIV et LXXXVII, à Edmond Lepclletier, t. I, p. 105, 192, 194.

Dans une obscurité blafarde que piquait

Cà et là la lueur diffuse d'un quinquet

Probable, dénonçaient le centre d'une ville,

Tant que, violent tour à tour et servile

Un murmure très sourd venu de tout côté

Semblait le cri lointain d'un peuple épouvanté!

Ténébreuse, gluante et froide, cette bête

Faisait corps avec l'ombre, en sorte que la tête

Etait seule visible, et c'était bien assez

Pour l'épouvantement de mes sens convulsés.

Et voici : sous un front étroit deux yeux que bride

Une profonde, noire et chassieuse ride,

Méchamment luisaient pris et verts, et clignotants ;

La peau, flasque, était jaune et sale, et de longtemps

Je n'oublierai l'horreur du mufle, comparable

Au mufle du mammouth le plus considérable ;

Et cela reniflait et soufflait, et dessous

Grognait la gueule vaste et ceinte de crins roux

Dont le hérissement formait deux pointes, presque

A l'instar d'un homard qui serait gigantesque.

Et, visqueux, le menton s'allait continuant

En longs poils, tout pareils à ceux d'un bouc géant.

Des dents étincelaient, longues, blanches et minces.

Et j'ai vu que le monstre avait comme deux pinces

Qu'il manœuvrait ainsi que des bras de levier.

Pour pêcher je ne sais dans quel sombre vivier, i -1

Et porter, à sa gueule ouverte qui s'abaisse,

La pâture dont j'ai plus haut marqué l'espèce.

Et le sang dégouttait, tiède, le sang humain.

Tiède, avec un bruit lourd de pleurs sur le chemin,

Lourd, et stupéfiant, dans l'infâme nuitée

D'une exécrable odeur laiteuse et fermentée...

Mes narines... Tel fut mon rêve. J'ai crié.

— Et je ne me suis pas encore réveillé.

Nain Jaune, lundi, 28 sept. 1868.

A»raNDici 337

DES MORTS 2 JUIN 1832 ET AvniL 1834 (1)

O olottre Saint-Morry funèbre ! tombrei nuei '.

Jo ne foule jamais votre morne pavé Sans frissonner devant les aiTres apparues.

Toujours ton mtir en vain recrdpit et lav^,

O maison Transnonnnin, coin maudit, angle infâme,

Saignera, monstrueux, dans mon cœur soulevé.

Quelques-uns d'entre ceux de Juillet que le blâme De leurs frères repus no décourage point, Trouvent bon de montrer la candeur de leur âme.

Alors dupes ? — eh bien ! ils l'étaient à ce point De mourir pour leur œuvre incomplète et traliic. Ils moururent contents, le drapeau rouge au poing.

Mort grotesque d'ailleurs, car la tourbe ébahie Et pâle des bourgeois, leurs vainqueurs étonnés. Ne comprit rien du tout à leur cause haïe.

C'était des jeunes gens francs qui riaient au nez De tout intrigant comme au nez de tout despote. Et de tout compromis désillusionnés.

Ils ne redoutaient pas pour la France la botte Et l'éperon d'un Czar absolu, beaucoup plus Que la molette d'un monarque en redingote.

Ils voulaient le devoir et le droit absolus,

Ils voulaient « la cavale indomptée et rebelle »,

Le soleil sans couchant, l'Océan sans reflux.

(1) Voyez les lettres LXXXI, P. S., et LXXXIV, P. S., pp. 188 et 192, t. I du présent ouvrage.

338 CORRESt»ONt)ANCB Dfi PAUL VERLAINE

La République, ils la voulaient terrible et belle, Rouge et non tricolore, et devenaient très froids Quant à la liberté constitutionnelle...

Ils étaient peu nombreux, tout au plus deux ou trois Centaines d'écoliers, ayant maîtresse et mère, Faits hommes par la haine et le dégoût des Rois.

Ils savaient qu'ils allaient mourir poiur leur chimère, Et n'avaient pas l'espoir de vaincre, c'est pourquoi Un orgueil douloureux crispait leur lèvre amère ;

Et c'est pourquoi leurs yeux réverbéraient la foi Calme ironiquement des martyres stériles, Quand ils tombèrent sous les balles et la loi.

Et tous, comme à Pharsale et comme aux Thermopyle», Vendirent cher leur vie et tinrent en échec Par deux fois, le courroux des généraux habiles.

Aussi, quand sous le nombre ils fléchirent, aveo Quelle rage les bons bourgeois de la milice Tuèrent les blesses indomptés à l'œil sec.

Et dans le sang sacré des morts où le pied glisse, Barbottèrent, sauveurs tardifs et nasillards Du nouveau Capitole et du Roi, leur complice,

— Jeunes morts, qui seriez aujourd'hui des vieillards, Nous envions, hélas ! nous vos fils, nous la France, Jusqu'au deuil qui suivit vos humbles corbillards.

Votre mort, en dépit des serments d'allégeance.

Fut -elle pas pleurée, admirée et plus tard

Vengée, et vos vengeurs sont-ils pas sans vengeance ?

Ils gisent vos vengeurs à Montmartre, à Clamart, Ou sont devenus fous au soleil de Cayenne, Ou vivent affamés et pauvres, à l'écart.

ÀfptNDick 339

Oh ! oui, nnuH onvic>i\^ l.i fin itolcienno

Do ces calmes héros, < i : m lout jalousons

Leurs yeux olos, À propos, en tme époque ancienne.

Car leurs yeux contemplant de lointains horizons Se fermèrent parmi des visions suhlimes, Vierges de lAcheté comme de trahison,

Et ne virent jamais, jamais, oe que nous vîmes.

Paul Vbrlainb.

IT

SUPPLÉMENT A LA CORRESPONDANCE AVEC LÉON VANIER, ALBERT SAVINE ET LES CHERES AMIES

On trouvera ci-après, en même temps que certains billets autographes, peu dignes de prendre place dans la Correspondance, l'analyse succincte de quelques lettres importantes qui ont échappé à no» recherches, et dont nous avons emprunté le texte fragmentaire à divers répertoires de ventes d'autographes. Parmi ces derniers, nous citerons les Catalogues Le Petit (1918), J. Clarctie, (1918), Fernand Vandcrcm (1921), Latombe (1921), etc., ainsi que ceux de MM. Charavay et Henri Leclcrc.

î. Lettre irile de Coulommes (probablement en 1885). Dans cette lettre, Verlaine rapporte qu'il a trois procès en cours. Il fournit quelques détails sur ses ouvrages et sa collaboration à des revues et à divers journaux, qui, tel Lutèce, doivent publier bientôt la nouvelle série des Poêles Maudits. Les noms de Jean Moréas, Félix Fénéon et Jacques Madeleine sont mentionnées au cours de cette lettre (Cf. Catalogue Latombe, no 583).

II. Lettre du 20 Janvier 1886. Après quelques lignes relatives aux Mémoires d'un Veuf et à Louise Leclercq, Verlaine donne des détails précis sur son mauvais état de santé (il a une jambe immobilisée dans le plâtre.) Il se montre fort alarmé de la santé de sa mère. — On sait que M™«i Verlaine mourut le lendemain 21 janvier et que son fils ne put suivre son convoi. (Cf. Calai. Latombe, n° 585).

AppinDicB 341

tll. Lettre du 2 février [188G ?] Billet. • Par grAce, Yeoez dès tieoi reçu, no f ût-cn qu'un initant, diN« la matin, avec ce que vous avez de proRO de moi chez voua... P. V. > [Fondé Vanier).

IV. Lettre du 2 octobre [1886 ?] Billet. « Je voua loraif extrêmement oblige') do bien vouloir venir demain lamedi, etc..» P. V. > {Fonda Vanier).

V. Lettre du 13 mai 1887, qu-nlro page». Verlaine «e dispote i\ quitter l'hôpital liroussaifi, pour se rendre h l'Aaile national du Saint-Maurico : « ... On n'y reste d'ordinaire que quinze jours; jo tâcherai, avec des protections, d'y rester un moia ou plus. » Songeant ù l'avenir, le poète fait lu compte de ce qui lui reste à toucher sur les manuscrits d'Amour et do Parallèlement, dont lo produit est déjà fort entamé. Rappelant le travail auquel il s'est livré durant ses mois d'hôpital : « j'ai, dit-il, de la copie à placer : Deux mots d'une fille, les Nouveaux Mémoires d'un Veuf... Je vous en supplie encore, tâchez que j'aye chez vous une « petite bourse » en cas de sortie inopportune, sana qu'il y ait de ma faute ! Et je vous réponds de ma sagesse, cette fois. > (Cf. Catal. Latombe, n» 588).

VI. Lettre écrite en 1888, à l'Hôpital Broussais. Verlaine demande à son éditeur le compte des avances reçues et de ce qui lui reste à toucher sur Histoires comme ça, qu'il termine en même temps qu'il travaille à Bonheur. (Cf. CaUd. Latombe, no 595).

VIL Billet non signé, ni daté [1887]. Écrit à la mine de plomb, au verso d'une carte de visite do Anatole Baju. « Préparez les petites monnaies et lo manuscrit d'Amour que je corrigerai illico, et qu'il faut, je crois, imprimer. Préparez aussi les belles frusques. » {Foruis Vanier).

VIII. Billet du 11 décembre 1888. Écrit par F. A. Gazais, sous la dictée de Verlaine. « Rops, vu aussi, ne peut rien faire actuellement pour Parallèlement. Il nous faut donc refaire le traité, etc.. P. V. » {Foruis Vanier.)

342 CORRESPONDANCE DE t>AUL VERLAINE

IX. Billet du 16 décembre 1888. De la main de Gazais. « Envoyez-moi donc ma copie du traité de Parallèlement jusqu'à lundi, 216, rue Saint- Jacques. P. V. ». — P.-S. « Je suis toujours disposé à refaire ce traité, puisque Rops y engagé se refuse à le signer...» (Fonds Vanier.)

X. Billet du samedi 24 décembre [1888]. « ïlops ayant déclaré vous refuser son concours pour Parallèlement, et notre traité se trouvant par cela annulé, je désire en faire un autre. Veuillez... me donner un rendez-vous à mon nouveau domicile, 246, rue Saint- Jacques. P. V. » (Fonds Vanier.)

XI. Lettre du 26 février 1891, de la main de Gazais. « A quand les épreuves ? Et veuillez me dire quand vous pourrez me donner cinquante francs. P. V. » [Fonds Vanier.)

XII. Lettre de décembre 1891. Détails sur la vie besogneuse du poète. (Gf. Calai. Latombe, n" 593).

XIII. Billet sans date [20 ]'uillet 1893]. « Gonflez donc à Philomène mes vers sur Rotterdam que recopierai vite, et les Trophées de Ilérédia. P. V. » [Fonds Vanier.)

XIV. Btllet sans date [1893 ?] « Très souITrant. Je tourne littéralement au stropiat, tant ma jambe est méchante. Je vous envoie M^^^ Krantz.... Demain, aurez une longue pièce : La Tribune de la Chambre... [P. V.] » [Fonds Vanier.)

XV. Billet sans date [1894 ?]« Envoycz-donc une Bonne Chanson à Vittorio Pica, etc. Toujours fil à la patte, pour encore «n mois, dit le docteur. Venez donc me voir si possible ou écrivez-moi : très gros, s. v. p., à cause de ma sale vue. P. V. » (Fonds Vanier.)

XVI. Billet sans date [1895], non signé. Le poète adresse 28 vers à son éditeur, et faisant état de son indigence, en demande le paiement inxmédiat. « Sérieusement, dit-il, c'est pour demain, et après, une afiairo de vie... D'ailleurs, d'ici à

iri'n pw», jr toucherai au Figaro ft w votn craiiponm-rai plus... ».

XVII. Billet tan» dale. Verlaine propose deux lno|çraphîef. « Que diriez-vou» d'un Mondes chouette aux pommes ?... [P. V.] » (Cf. Caua. Charavay, n» 43.613).

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