AVEC
Vienne, In 0 décembre ijSo. — Mon cher Comte, personne assurément n'a plus perdu que moi au malheureux événement qui vient de nous accabler f", moyennant les sentiments dont m'honorait feu Sa Majesté, ainsi que personne ne l'ignore, et malgré cela mon attachement à sa personne, inliniment plus que cette considération, m'a rendu sensible à l'excès à cette malheureuse catastrophe.
Ma retraite que, comme vous savez ^^\ je désire et sollicite depuis tant d'années aurait eu lieu dans la minute si je m'étais laissé aller au gré de mes souhaits. Mais, soit dit dans notre ancienne intimité, je n'ai pas cru devoir me le permettre par la considération des fâcheuses interprétations que l'opinion, dont on m'honore tant au dehors qu'au dedans, aurait pu faire donner à ma démission dans ce moment-ci. Tout ce que je désire, c'est (pie le parti que je me suis déterminé à prendre puisse être utile à mes concitoyens et à tout le système politique de l'Europe.
L'Empereur écrit au Roi, de sa main, ce que je crois devoir vous confier ci-joint'*, j)Our votre direction, quoique sous le sceau du
'"' La mort de l'impéralrico Mario- Thérèse, arrivée le ag novembre 1780.
"' Voir, sur les projets de retraite du prince de K-umitz, le billet qu'il écrivit à Marie-Thérèse le 7 décembre 1773. L'Impératrice le communiqua au comte de Mercy, auquel ou pensjjit pour succéder au chnucclier. (MM. d'Arneth et Geffroy, Marie- Antoinette, I. II, p. 86 à 99.)
''' Cette lettre est imprimée page 33 dans la publication de M. d'Arneth, ayant pour titre : Marie- Antoinette , Joseph II und Leopold II, Ihr Briefwechsel (Leipzig, 1866, in-8°). Joseph II y proteste de son amitié pour Louis XVl et de son attachement à l'alliance franco-autrichienne : trCe serait, écrit-il, affaiblir l'avantage de nos liens, reconnu par les deux nations, que
secret. Ce qu'il y a de mieux, c'est que l'Empereur pense réellement ce (ju'il écrit au Roi, et je suis fondé ù croire que tout ira très bien, tant au dehors qu'au dedans, si ce prince me continue la confiance qu'il me témoigne actuellement, et qu'il m'assure être déterminé à vouloir me continuer. De ma part, ce propos, que l'on serait en droit d'envisager conmie bien avantageux, me flatte certainement, et n'est fondé que sur la certitude qu'il ne saurait trouver un homme plus parfaitement honnête et plus parfaitement raisonnable, et que moyennant cela, quand même il en trouverait un plus éclairé, ses conseils ne vaudraient cependant jamais ceux que je pourrais lui donner, lorsqu'il me demandera des avis, ou que je croirai du bien de son service de lui en donner, sans même qu'il me les demandât. Je suis bien aise de pouvoir vous présenter une perspective aussi consolante, et je vous exhorte en conséquence, mon bon ami, de vouloir bien continuer quelques années avec moi à faire le bien.
Dites de ma part à M. de Vergennes (" que l'opinion que j'ai de lui
de faire étalage de preuves et d'arguments, lorsque personne n'en peut plus douter et que la vérité de ces principes a déjà été constatée de part et d'autre par des occasions qui ont fait sentir l'avantage réciproque de notre alliance. Soyez persuadé, mon cher frère, que c'est par conviction que je suivrai exactement les principes de
mon auguste mère Comptez donc
qu'il n'y aura jamais de variation dans ma façon d'agir et encore moins dans mes sentiments à votre égard. Tout ce que je désire, c'est que vous me suiviez exactement pour me juger par les faits, étant Lien sur que vous ne les trouverez jamais en contradiction avec mes paroles, malgré toutes les absurdités que mon cher voisin Frédéric pourra encore inventer ou débiter, soit de ma prétendue partialité pour l'Angleterre, soit de mes projets d'agrandissement, de destruction du système germanique et d'union de tous les évèchés d'Allemagne dans ma famille. n
'■' Charles Gravier de Vergennes, né à Dijon le 28 décembre 1719, mort à Versailles le i3 février 1787, était le second fils fl'iin ronsoillcr maître en la Chambre
des comptes de Dijon. II étudia le droit dans cette ville, et il y fut reçu licencié le 20 avril 1 7.89 ; s'il faut en croire le prince de Kaunitz (voir p. 2 I ), il aurait même appartenu au barreau, ce qui est très vraisemblable; car c'était alors comme aujourd'hui l'usage de se faire inscrire au barreau après la licence, et les fdsdes magistrats, surtout les cadets, y manquaient rarement. Toutefois le jeune Verger.nes ne resta pas longtemps avocat. A la fin de cette même année 1789, il suivit à Lisbonne, en qualité de gentilhomme d'ambassade, son oncle le fameux Théodore Chevignard de Chavigny, qui représentait alors la France en Portugal. Marais (t. I, p. 365), Saint-Simon (t. VII, p. 976- 376, et t. XVIII, p. 285-3i]) et Besenval (t. II, p. 109) disent que ce diplomate était fils de l'intendant de M. de Chavigny, le négociateur de Gertruydemberg, qui mourut seul très vieux, dans sa terre de Bourgogne, sans laisser de parents connus. Cet intendant, qui s'appelait en son nom Chevignard et était lils d'un procureur du roi de Beauue, fit passer ses deux fils comme les seuls parents et héritiers de M. de Chavigny, dont ils prirent le nom;
est entrée pour beaucoup dans le parti auquel je me suis déterminé de rester encore en place. Dites-lui que je lui réponds des sentiments de l'Empereur comme des miens; mais dites-lui en même temps que je le prie instamment de faire en sorte que ni dans la conduite du cabinet de Versailles, ni dans celle de ses différents ministres dans les cours étrangères, il n'y ait rien d'équivoque relativement au système de l'alliance en général et en particulier relativement à la cour de Berlin, parce que l'Empereur pourrait être beaucoup moins indulgent sur le chapitre des coquetteries, que ne l'a été notre bonne impératrice. C'est le moment, ce me semble, de ne pas biaiser vis-à-vis du roi de Prusse, parce que c'est un moment sur lequel il compte, et qu'il sera décisif. Je voudrais aussi que M. de Vergennes rabrouât comme il faut plusieurs de ses ministres, tant en Allemagne qu'à d'autres cours, qui en ont grand besoin, et qui par leurs propos et leur conduite font un tort prodigieux à l'alliance. J'en userai de même à l'égard des miens, et il peut y compter. Ce sont les conseils d'un
bien que la fraude eût été découverte par Louis XIV, ils firent tous deux leur chemin par la protection du cardinal Dubois : l'un devint ministre de France et plus lard ambassadeur, c'est le protecteur de \er{;(;nnes; et l'autre, président à mortier à Dijon. Les Gravier de Vergennes n'étaient puèrc de meilleure noblesse que les Cbevijjnard de Cbavifjny. Le bisaïeul de notre ministre, l'hiliberl Gravier, étiiit avocat au parlement de BourjfOjjtu" ; il avait épousé en i659 Rose Perrault, qui lui avait apporté la terre de Verjferuies située prés d'Autun. (AL G. de Hourjje, M. de Vngcnnes \I{eviic (les questions liistoriqiies, juillet 1888 1.)
MM. de Cbavi{jny et de Vergennes restèrent en Portufjal jusqu'en i^ia. A celte époipie, M. de llliavifrny lut nomme ministre de France prés de l'empereur Cliai les \ Il ; mais, à la mort de ce souverain en 17'!.'), il dut reveiiii- en Portugal et son neveu avec lui. Mal[;ré lis instances de M. de Chavigny, le manjuis d'Argenson ne voulut jamais coidier un emploi à M. de Vergennes; mais M. de Puysieulx se laissa llécliir. En octobre 17^19, M. de Cliavigny
fut nommé ambassadeur de France à Venise, et en juillet 1750 M. de Vergennes fut envoyé prés de l'électeur de Trêves en qualité de ministre plénipotentiaire; il y resta jusqu'en 17.")'!, et il se lit remarquer dans les négociations engagées en Allemagne pour décider les électeurs à no pas élire roi des Romains le jeune archiduc Joseph. Frédéric II se montra très satisfait de la conduite de M. de Vergonnes dans cette affaire.
En 1706, il fut envoyé à Constantinople, oîi, sans doute d'après les instrurlions du duc de Choiseul, il sut plus tard mériter l'approbation de Marie-Thérèse, pour les bons services qu'il lui rendit en s'opposant aux intrigues du parti prussien, qui tentait l'impossible pour exciter la Porte contre l'Autriche. Néanmoins le duc de Choiseul profita d'iui sot mariage (pie M. de Vergennes fit à (Constantinople pour le faire rappeler à la fin de l'année 1768. M. de Vergennes resta trois ans en disgrâce ; il n'en sortit qu'après l'exil du duc de Choiseul; à la prière du comte de Broglie, qui avait pu le juger dans la Correspondance secrète dont M. de Vergennes
bon ami , et raisonnable comme il est , il doit par conséquent les prendre en bonne part, \)avco <jue entre lui et moi nous n'avons ni plus ni moins qu'un intérêt commun au maintien du système, et que moyennant cela, ainsi que je trouverais très simple qu'il règle sa conduite sur la mienne, il doit naturellement s'attendre au réciproque de ma part. En voilà bien assez pour aujourd'hui. Proximc phira. Continuezmoi votre amitié et comptez comme toujours sur la mienne. Votre ancien bon ami
Paris, le 7 décembre ijSo. — Monseigneur, la catastrophe que nous venons d'essuyer me fait juger de l'accablement où se trouve V. A. , et je le partage bien du fond de mon ûme, autant par une suite de mon profond et respectueux attachement pour elle que pour mes
était un des principaux agents, le Roi le nomma ambassadeur en Suède ; mais Favier racontait que Louis XV, en consentant à celte nomination, avait écrit en marge du rapport du comte de Broglie : «Je n'approuve point le choix de M. de Vergennes; c'est vous qui m'y forcez. Soit, qu'il parte; mais je défends qu'il emmène sa vilaine femme avec lui.» M. de Vergennes réussit en Suède, et il fut l'un des inspirateurs de l'heureux coup d'Etat exécuté en 1772 par Gustave III. Cependant tout le monde fut surpris quand, au mois de juin 177^1, M. de Vergennes fut appelé à succéder au duc d'Aiguillon au Ministère des affaires étrangères. M. de Mercy, qui était Lien informé, attribua cette nomination à l'influence du chancelier Maupeou, et le baron de Gollz était (lu même avis; plus tard, M. deMeicy écrivait au prince de Kaunilz que M. de Vergennes devait sa ibrliine à son parent Thierry deVille-d'Avray, valet de chambie favori de Louis XVI. [Dépêche d'ojfice du 98 juin 1776.) La cour de Vienne fut d'abord favorable à M. de Vergennes, qui avait la réputation d'un homme prudent, et ce fut par la prntiTfion «le Marie-Antoiiiolle que
le nouveau ministre obtint la faveur insigne de voir sa femme présentée à la cour, malgré tous les bruits fâcheux qui couraient sur son compte. Mais la conduite de M. de Vergennes dans l'affaire de la succession de Bavière lui avait fait perdre les sympathies autrichiennes. Le prince de Starhemberg disait : te M. de Vergennes a l'air d'un médecin. C'est un intolérable pédant.» {Journal inédit du comte de Zinzendorf.) Le baron de Goltz écrivait au roi Frédéric II à propos de M. de Vergennes : trOn a attribué en Suède à ce ministre l'esprit d'intriguo bien plus que le génie d'un homme d'État: d'ailleurs de la timidité et de l'irrésolution. L'épithèle de bon phraséologiste que lui a donnée le prince de Kaunilz ne m'étonne pas; on remarque en effet dans ce ministre de la recherche dans les expressions; mais ce qui doit faire plaisir à ceux qui ont à traiter avec lui, c'est qu'il n'a ni dans la physionomie, ni dans le ton, le ricanement, ni la duplicité du duc d'Aiguillon, l'arrogance, ni l'emportement du duc de Choiseul.5) (Archives de Berlin, Dépêches du baron de Goltz, .3i juillet et !\ août 177^1.)
propres sentiments personnels. C'est tout ce que dans ce moment je suis en état d'exprimer; il me faut un peu de recueillement pour pouvoir passer à d'autres détails. La perte de notre adorable souveraine causera d'abord ici une sensation politique, dont je tâcherai d'éclaircir les effets. L'Empereur dans sa lettre au Roi marque de vouloir siihre les principes de son auguste mère. Ce mot a fait une impression très favorable sur le ministère français. Ma lettre à l'Empereur est une réponse à l'ordre que S. M. m'avait donné de remettre une de ses lettres à la Reine.
Je supplie V. A. de me continuer ses bontés, que je tâcherai de mériter toujours par les sentiments fidèles et respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être
;i. — MERGY A KALiMTZ.
Paris, le 22 décembre ij8o. — Monseigneur, après le cruel malheur que nous avons éprouvé, rien ne pouvait être plus consolant que ce que V. A. me fait la grâce de me mander par la lettre dont elle m'honore en date du G de ce mois. J'y vois tout ce que l'on pouvait et devait se promettre de sa grande àme pour le bien général et j'y retrouve toute l'étendue de ses bontés particulières pour moi.
On était fort attentif ici au parti que V. A. prendrait; celui d'une retraite aurait tellement ellarouché qu'il s'en serait suivi à coup sûr un bouleversement d'idées et de mesures dans la marche politique de cette cour. V. A. verra la façon de penser de la Reine dans un billet qu'EUe m'adresse'" et je joins pareillement copie delà lettre que, dans le moment même de la fatale nouvelle, cette princesse écrivit à S. M. l'Empereur '■->. Elle m'a dit du depuis (jue la crainte de paraître vouloir
(') Marie- Anioineltc à Mercy , lo dé- que ses bons services sont dans ce moment
cembreijSo. — Voire santé n'était pas bonne; bien nécessaires à mon frère; je le désire
je crains qu'elle ne puisse suirire à ces ter- beaucoup. Adieu; il y a lon/ftemps que
rihies circonstances; la mienne est meil- vous devez compter sur mon estime tt ma
leure que je ne pouvais l'espérer. Quand confiance.
vous écrirez au prince de Kaunitz, dites- -■' Cette lettre est publiée à la page a-i
lui un mot de moi; sou atlachonient pour de Kouvrage cité plus liaut : Marie-Antoi-
ma respectable mère doit le mettre dans )iette, Joseph II und Leopold 11, Ihr Bnef-
le plus grand chagrin. J'espère qu'il sentira ivechsel.
faire la leçon à son auguste frère avait retenu un premier mouvement qui La portait à s'exprimer sur V. A.
Tout ira bien sans doute, Monseigneur, et au dedans et au dehors aussi longtemps que vous continuerez à remplir le plus sage et le plus glorieux ministère que de nos jours on ait vu en Europe.
Ce que j'ai dit à M. de Vergennes de la part de V. A., lui a fait une impression très marquée; il est convenu : i" de contenir très rigoureusement les étourderies de MM. les Ministres français dans les cours étrangères; 2° il accepte l'offre de V. A. d'en user de même envers ceux de nos ministres qui pourraient se trouver en faute; 3° il promet de ne donner aucune prise aux machinations de la cour de Berlin; mais il prie V. A. de ne pas le rendre responsable des mensonges impudents de M. de Goltz '^', au sujet duquel il m'a fait la singulière confidence qu'expose ma dépêche d'office (2).
Je n'ai jamais eu d'entretien avec M. de Vergennes, où il m'ait témoigné autant d'apparence de cordialité et de franchise. Sous la forme d'une réciprocité de ma part, j'ai cru bien faire de lui lire toute la partie de la lettre deV. A., qui a trait aux objets susdits, et je m'y suis déterminé pour que M. de Vergennes ne perdît pas un mot de quelques phrases, par lesquelles V. A. fait entendre avec tant de noblesse et d'énergie que, si nous exhortons le ministère français à être
'') Bernard, baron, puis comte de Goltz, M. de Vergennes voulut en donner à
né vers 1730, mort à Bàle ie G février M. de Mercy un exemple tout récent. Il
1795. Envoyé de Prusse à Paris en 17 79, lui dit que le dimanche précédent, le
il y resta, sans autre interruption que de 17 décembre, par un cas fortuit, qu'il ne
courts congés, jusqu'à la rupture des rela- pouvait pas faire connaître, il lui était
tions diplomatiques entre la France et la tombé entre les mains un rapport du baron
Prusse, en mai 1792. En 187G, M. de de Goltz au roi son maître. Le ministre de Sybe annonra nu Landtag prussien la pro- * Prusse y racontait un entretien qu'il avait
chaîne publication des dépêches de eu avec lui, Vergennes, sur rintention
M. de Gollz; mais elles n'ont pas encore qu'on attribuait à l'Empereur de s'emparer
paru. d'une partie de la Bosnie et sur ie projet
<-' Dans celle dépèche, datée aussi du formé par les rois de Prusse et d'Espagne
2 3 décembre, M. de Mercy raconte que le d'accréditer près d'eux des agents diploma-
19 de ce mois M. de Vergennes s'était tiques. Or M. de Vergennes alTirmait que
plaint vivement à lui d'être obligé d'avoir ce récit était complètement inexact et que
à faire avec un homme aussi dangereux le baron de Goltz avait dénaturé toutes ses
que le baron de Gollz, auquel les plus paroles. Il disait qu'il pourrait ciler beau-
impudenles altérations de textes el les plus coup d'autres preuves de la mauvaise foi de
grossiers mensonges no coûtaient rien. ce minisire prussien.
sage, c'est autant pour son intérêt que pour le nôtre, et qu'à cet égard nous sommes fort au pair.
M. de Vergennes a été extrêmement flatté de l'expression que l'opimon que Y . A. a de lui est entrée pour bemicoup dans le parti qu' Elle a pris de rester en place. Le secrétaire d'Etat m'a prié à plusieurs reprises d'être l'interprète de ses sentiments de vénération, de reconnaissance et de confiance, ajoutant que je ne pourrais jamais en dire trop sur cet article.
Dans la circonstance présente, M. de Maurepas ^'^ m'a tenu un langage plus explicite et satisfaisant que de coutume. J'ai exposé en d'autres temps le peu de fond qu'il y avait à faire sur ce ministre, et quoiqu'il y ait infiniment plus k compter sur les lumières et la véracité de M. de Vergennes , il faut que les faits s'accordent avec ses belles paroles qui n'endormiront pas ma vigilance.
S. M. l'Empereur avait envoyé copie de sa lettre au Roi à la Reine, qui me l'a communiquée. J'ai paru ignorer le contenu de cette lettre; mais j'ai fait bon usage de celle de V. A. pour bien remuer l'esprit de la Reine sur le danger des manœuvres prussiennes et sur les mesures qu'Elle est en même d'y opposer. C'est à la suite de mes représentations que la Reine s'exprima ainsi : ^Ddes-moi ce que je dois faire, et je vous promets que je le ferai, v Ce langage est positif, mais il faut d'abord soustraire de sa valeur une moitié et calculer sur le reste; j'en dirai les raisons ci-après.
Dans ce même entretien, j'insistai vivement sur l'article du remplacement futur de M. de Maurepas. Après de longues discussions, la Reine me dit : « Comment trouver un sujet qui me convienne ainsi qu'à la chose; cherchez-le-moi, je ne pourrais m'en rapporter qu'à vous, v Ce propos d'une apparence si importante, quoique tenu de bonne foi, n'en est
('' Jean-Frédéric Phelypeaux, comte de Maurepas, né le 9 juillet 1701, mort le 21 novembre 1781, reçut en 1715 la charge de secrétaire d'État qu'occupait son père, qui avait dû donner sa démission, et il en fit les fonctions dès 1718; nommé ministre en 1 797, il devint le doyen du Conseil d'État à l'âge de trente-six ans; mais en 17^9, M"" de Pompadour le fit disgracier. Il vécut dans la retraite jusqu'à l'avènement de Louis XVI, qui en fil son principal conseiller. La plupart de ses contemporains
lui ont fait une réputation bien méritée de légèreté et de frivolité; cependant le baron de Chambrier, ministre de Prusse à Paris, écrivait ie 11 juin 17/10 à Frédéric Il : tfje le (Maurepas) connais beaucoup et depuis plus de vingt ans. C'est (le tous les ministres du roi de France celui qui paraît avoir le plus d'étendue de génie pour tirer un grand parti de la France s'il se trouvait jamais en avoir l'universalilé du gouvernement,» (Archives de Berlin.)
pas moins illusoire, et ne peut être confié qu'à la sagesse et à la pénétration de V. A., parce que, dans le cas d'un mauvais choix très possible, il semblerait tout simple de m'inculper ou de méprise ou de négligence.
Mais telle est ma position auprès de la Reine que, sans cesse excité par Elle à Lui dire ce que je pense, obtenant les démonstrations d'une confiance la plus suivie, je me vois perpétuellement déjoué par des alentours ^^', que le goût immodéré de la dissipation rend nécessaires, qui par leurs importunités obtiennent les choses les plus absurdes et renversent toujours presque entièrement le peu de bien que je cherche à opérer. Quand il s'agit d'objets sérieux et d'un intérêt direct pour la Reine, Elle devient timide, incertaine dans ses démarches; mais quand Elle est obsédée par sa société perfide et intrigante , en reconnaissant, avouant même les inconvénients de ce que l'on exige, Elle n'en est pas moins entreprenante et active à le remplir, comme l'a prouvé en dernier lieu l'expulsion des deux ministres de la marine et de la guerre ^~K Je ne fréquente aucun de ces personnages favoris ; aucun d'eux cependant n'ose m'attaquer auprès de la Reine, qui sait et approuve le motif de mon système, lequel consiste à rester dans une retraite, qui rend moins palpable l'opposition constante dans laquelle je dois être vis-à-vis de gens que cette princesse estime peu et qui ne La séduisent que par l'appât des amusements. J'ai cru indispensable de mettre ces détails sous les yeux de V. A., parce que dans bien des cas ils pourraient servir à combiner des faits qui auraient entre eux une apparence de contradiction.
Quoique ma lettre soit déjà trop longue, je ne puis la finir sans faire mention de ce qui me concerne personnellement; les bontés de V. A. m'y autorisent et m'en imposent même le devoir.
Sans autre famille que quelques parents éloignés, sans désirs et
''' M. de Mercy désigne sous ce nom les ment par le comte de Ségur et le marquis
membres do la société intime delà Reine: de Castries, les Mémoires du baron de Be-
M"'" de Polignac, de Guéménée, MM. de xenval (édition de i83i, t. II, p. 83 et
Vaudreuil, de Besenval, de Coigny, etc. suiv.). Dans sa dépêche d'office du 18 no-
Voir l'ouvrage de MM. d'Arncth et Geffroy, vembre 1780, M. de Mercy confirme
cité plus haut (t. III, p. i4o, i65, 36 1, l'assertion de M. de Besenval, à savoir que
38 1, /ni cl passim), les plaintes de M. Necker au Roi contre
'-' Voir, sur la disgrâce du ministre delà M. de Sartine, jointes aux intrigues des
guerre, M.deMontbarey, et du ministre de favoris de la Reine, déterminèrent le renvoi
la marine, M. do Sartine, et leur remplace- du ministre de la marine.
sans besoins, je n'ai d'autre ambition que celle de me montrer toujours parfaitement honnête en principes et en conduite. A cet effet, il se présente trois points principaux que je ne dois jamais perdre de vue, celui d'un culte à la mémoire de feu S. M. l'Impératrice, parce que dans plusieurs conjonctures l'estime et la protection de V. A. m'avaient valu de la part de cette grande souveraine des marques bien précieuses de sa confiance. Je dois une profonde reconnaissance aux grâces que S. M. l'Empereur a daigné me marquer en toute occasion; je dois essentiellement un attachement respectueux et fidélité à V. A. jusqu'au dernier moment de ma vie. Mes facultés morales et les minces effets qu'elles peuvent produire sont si infiniment peu de chose dans l'ensemble du service qu'elles doivent y être regardées comme zéro, mais j'ai de l'honneur et du zèle; tant que celui-ci est vivifié par votre génie, Monseigneur, et encouragé par votre indulgence, je puis peutêtre encore me rendre utile dans ma petite sphère; que si V. A. prenait un jour le parti bien fâcheux à l'Etat de se retirer, alors je ne serais absolument bon à rien, et il me serait impossible de rester chargé du moindre service.
P. S. Il est probable que M. le marquis de Ségur sera nommé ce soir ministre de la guerre; la Reine le mande à S. M. l'Empereur t^l
Vienne, le 5 janvier ij8i. — Mon cher Comte, je vous envoie ci-joint un gros paquet de pièces interceptées, la plupart consistant en copies de la correspondance prussienne, que M. Pichler^-' m'a assuré vous avoir de même communiquées du vivant de S. M.
('' A la fin de sa lettre du ao décembre 1780 à Joseph II, Marie-Autoinette écrivait : ftM. de Montbarey a été renvoyé; mais, par égard pour M. de ^laurepas qui est son parent, on lui a permis de donner sa démission. Il était temps, car sa conduite personnelle et le pillage qu'il avait au moins toléré dans son département lui avaient fait perdre toute considération et le rendaient incapable d'aucun bien. Le Roi
n'a pas encore nommé à sa place. Je crois que ce sera ^I. de Ségur, lieutenant général estimé et considéré, n ( M. d'Arneth , Marie-Antoinetle , Joseph II und Leopold H, p. 26.)
-' Le baron de Pichler, secrétaire intime de Marie-Thérèse et chargé, en cette qualité, de l'expédition de la correspondance secrète de l'Impératrice avec le comte de Mercy.
Les menteries et calomnies qui y régnent ne vous étonneront pas. Depuis que nous avons fait voir un peu les dents à Frédéric et que le rôle de lion et de dictateur ne lui est plus comme autrefois si facile, il paraît avoir pris à tâche celui du renard et du fourbe; mais je vois avec plaisir, mon cher Comte, dans votre rapport, que ses moyens commencent à ennuyer le ministère du Roi, et que ma lettre a fait fortune en persuadant tout d'un coup d'une vérité qu'il y a quinze ans que je me tue à dire: savoir que je suis convaincu et assuré que nos liaisons avec la France sont naturelles, avantageuses et préférables infiniment à celle de l'Angleterre.
La santé de la Reine m'intéresse infiniment, et je vous avouerai que des nouvelles assez détaillées qu'on a eues ici m'ont vraiment inquiété, puisqu'on assurait qu'EUe avait la poitrine attaquée et qu'Elle avait craché du sang'^\ Je vous prie, Monsieur le Comte, de me tenir exactement au fait de tout ce qui pourra avoir égard à sa santé et à son bienêtre, étant tendrement attaché à ma sœur.
Si l'on me marie en France comme ici , Madame Elisabeth ('-> doit avoir le cœur gros en regardant le calendrier et une petite distance de vingt-deux ans. Vous savez comme on peut penser sur cet état quand on a mon âge et qu'on l'a connu; néanmoins, dites-moi, pour ma curiosité seulement, si elle a grandi beaucoup, engraissé à ce qu'on dit, et enfin si elle trempine toujours à la façon de la famille et ce qu'on dit de son esprit et agrément de société.
Adieu, mon cher Comte; portez-vous bien et soyez assuré de toute l'étendue de mon estime et confiance.
f'^ Dans sa lettre du 20 décembre citée plus haut, Marie-Antoinette écrivait à son frère : «Comme ce n'est que d'hier que je commence à sortir depuis la funeste nouvelle (de la mort de l'Impératrice), ma toux a fort diminué par cette retraite, v
(2) jyjme Ejisaljeth de France, sœur de Louis XVI, était née le 3 mai 176/4 et l'empereur Joseph II le i3 mars 17/11. La différence d'âge , dont parle Joseph II , était donc de vingt-trois ans et non de vingt-deux. D'ailleurs ce projet n'eut pas de suites. A ce
propos Joseph II , le 3 1 juillet 1781, écrivait de Versailles au prince de Kaunitz, qui le priait de se remarier : «Mais bien des choses s'opposent encore jusqu'à présent dans mon âme à ce projet. La princesse Elisabeth n'est certes pas faite pour les combattre; elle est épaissie d'une façon dont vous ne vous pouvez pas faire une idée.» (M. A. Béer, Joseph II, Léopold II und Kaunilz, Ibr Briefivechsel. Wien, 1878, in-8°, p. 109.) Voir plus loin (p. 16^, la réponse de Mercy sur celte princesse.
Vienne, le 5 janvier ij8i. — J'ai été touché, mon cher Comte, de tout ce que votre dernière lettre contient sur ce qui me regarde. L'opinion des gens éclairés et surtout celle des âmes honnêtes est la seule récompense possible de ceux qui me ressemblent. J'ai été surtout extrêmement flatté du premier mouvement de la Reine, et je vous prie de Lui en témoigner ma vive reconnaissance.
Je vous témoigne dans ma lettre d'office ^^^ ce que, d'après nos notions secrètes que Pichler vous aura envoyées sans doute, je serais à la rigueur autorisé à penser sur la confidence que vous a faite M. de Vergennes'^l Mais, comme le roi de Prusse est dans l'habitude d'écrire autant de mensonges à ses ministres dans les cours étrangères qu'il en exige d'eux, il ne serait pas impossible cependant que M. de Vergennes ne vous ait dit vrai. Quoi qu'il en soit néanmoins , il est certain que nous ferons fort bien de prendre garde à ces Messieurs, et M. de Vergennes se trouvera toujours avoir très grand tort de n'avoir pas fait ce que j'eusse fait à sa place, et que c'est une vraie platitude à lui de n'avoir pas senti que cette nouvelle branche de correspondance, qu'il vient d'établir entre le roi de Prusse et l'Espagne , est à mon avis une chose très mal vue, parce qu'il ne peut en résulter, outre le mal d'opinion, que du mal réel.
Je suis très étonné de ce que ni M. de Vergennes, ni M. de Maurepas, quoique plus parlant que l'autre, ne vous ait rien dit dans ces derniers temps de la médiation russe, dont cependant il doit avoir été question , à ce qu'on me suppose de bon lieu.
Pour ce qui est de mes ministres dans les cours étrangères, je me flatte que, d'après la nouvelle leçon que je viens de leur faire a tous, ils se conduiront de fait et de propos comme je désire que puissent se conduire les ministres français dans ces mêmes cours et entre autres
(^^ Cette lettre traite surtout du prochain rait dû s'opposer, et il semble croire que ce
rétablissement des relations politiques entre ministre déguisait la vérité lorsqu'il aflir-
la Prusse et l'Espagne. Le prince de Kaunitz mait à M. de Mercy que cette question le
blâme M. de Vergennes d'avoir travaillé à laissait indifférent. Berlin en faveur de ce projet auquel il au- (^) Voir plus haut, page 6, note 2.
M. de Bombelles '^^ qui, dans tous les temps, s'est toujours conduit de la façon du monde la plus odieuse, sans que je sache que nous ayons d'autre tort vis-à-vis de lui, et moi en particulier, que celui de l'avoir accueilli et traité pendant qu'il a été ici beaucoup mieux certainement que personnellement il ne le mérite. Le ministre de France à Munich et à Dresde'-' est dans le même cas, et il n'est pas jusqu'à M. de Vérac '^' même , qui a été à Copenhague l'ami particulier de Cobenzl'*\ qui n'ait changé de conduite à son égard, et qui, sur ordre sans doute, malgré les prévenances de Cobenzl, n'affecte de l'intimité avec M. de Gœrtz ^^\
Sur tout ce que vous me dites de la Reine, je vois bien que vous avez besoin de toute la patience et sagesse, dont vous êtes capable. Mais que faire? D'un mauvais payeur, comme on dit, il faut prendre ce que l'on peut, et je m'en rapporte à vous.
Vienne, le lo janvier ij8i. — Mon cher comte de Mercy, je vous joins ici la lettre pour la Reine '^' de même que les nouvelles pièces interceptées, dans lesquelles vous verrez, entre autres, une jolie lettre entièrement controuvée '"'' et qui n'a jamais existé d'un soi-disant secré-
(') M. de Bombelles était alors ministre de France à Ratisbonne, près la Diète générale de l'Empire. 11 avait épousé M"' de Mackau, dame de Madame Elisabeth, avec qui elle entretint une active correspondance. M. de Bombelles, entré dans les ordres après la mort de sa femme, mourut évéque d'Amiens en 1892.
W Le prince Kaunitzveutsans doute parler du comte de Barbé-Marbois , qui de Dresde était allé à Munich comme chargé d'affaires de France et se faisait remarquer par ses propos hostiles à l'Autriche. Il mourut en 18.37, après avoir présidé la Cour des comptes jusqu'en 1 83i.
('' M. de Vérac, alors ministre de France à Saint-Pétersbourg, le fut plus tard à la Haye, où nous le retrouverons en 1785.
'*' Le comte Louis Cobenzl, d'abord ministre à Copenhague et à Berhn, représentait alors l'Empereur en Russie. Il fut plus tard ministre des affaires étrangères de François II, et mourut en pleine disgrâce en 1809.
'*' M. de Gœrtz, né en 1787, entra au service de Prusse en 1778 et réussit à déterminer le duc de Deux-Ponts à s'opposer à l'exécution de la convention conclue par l'Électeur palatin avec l'Autriche au sujet de la succession de Bavière. En récompense Frédéric II, en 1779, le nomma son ministre plénipotentiaire près la cour de Russie, où il s'efforça de traverser les desseins de Joseph II.
('') Cette lettre manque.
(') Cette lettre est perdile.
taire à moi, qui apparemment est à Potsdam, souffrant d'humeur et debile;maisje ne le croyais passi fin politique que d'en chercher dans la façon d'apprêter le bœuf, et j'apprends par là qu'il y a des indications politiques même à trouver dans la cuisine. Donnez à cela le ridicule que cela mérite.
Quant au grand objet dont le prince de Kaunitz vous instruit ^^\ tout dépendra si la France a vraiment envie d'avoir la paix, et si elle osera nous prendre pour médiateurs avec la Russie sans l'intervention du roi de Prusse, qui est le plus grand bien qu'on pourrait tirer de toute cette médiation. Si l'on ne fait pas vite, je prévois qu'il n'en arrivera plus rien, et que, sans bien faire la guerre, on continuera ainsi à dépenser son argent très mal à propos.
Vienne, le lo janvier ijSi. — Vous verrez, mon cher Comte, par le contenu de mes lettres d'office, que ce que M. Necker avait pronostiqué il y a quelque temps est enfin arrivé '^^ Vous en savez peut-être actuellement beaucoup plus que nous, si tant est, comme M. de Simolin '^' l'a assuré à mylord Stormont '*', sa cour a fait passer en même temps à Versailles et à Madrid la soi-disant insinuation verbale,
C' Le rescrit du lo janvier 1781 traite l'intervention de Marie -Antoinette, à la de la médiation que rimpératrice de Russie prière de l'ambassadeur, n'avait pas eu plus proposait à l'Empereur d'exercer conjoin- de succès. (Dépèches d'office de Mercy à tement avec elle entre l'Angleterre d'une Kaunitz du 17 juin 1779 et du 18 nopart, la France et l'Espagne de l'autre. vembre 1780.)
Le roi de Prusse devait être exclu de cette ''' M. de SimoHn , ministre de Russie en
médiation. Angleterre, ensuite (1786) en France,
(^' Le prince de Kaunitz fait allusion aux qu'il ne quitta qu'en 1792. M. Feuillet de
préférences que M. Necker avait manifestées Couches a publié de curieuses dépèches de
à plusieurs reprises à M. de Mercy et même M. de Simolin, tirées des archives impé-
à la Reine en faveur de la médiation russe. riaies de Moscou.
M. Necker pensait que Catherine II pouvait W Lord Stormont, d'abord ministre exercer sm- l'Angleterre une pression suffi- d'Angleterre à Vienne, ensuite (janvier sanle pour la déterminer à la conclusion de ^773) ambassadeur du cabinet de Saintla paix, que lui, Necker, désirait de toutes James à Paris, où il resta jusqu'à la rupses forces. ture entre les deux nations en mars 1778.
M. de Mercy avait vainement combattu 11 fit partie du cabinet de lord North, où il
cette opinion du ministre dos finances et succéda en 1779 à lord Weymouth.
qu'elle a fait faire à Londres et qui est, à ce qu'il me paraît, la déclaration annoncée depuis trois mois , dont ce lambin, M. de Panin'^', est enfin accouché. J'espère que vous trouverez bien faite ma réponse, pour laquelle en échange il ne m'a fallu qu'une heure ou deux.
Je vous communique ci-joint dans la plus grande intimité le billet par lequel j'ai envoyé cette réponse à l'Empereur ^~\ J'espère qu'elle satisfera M. de Vergennes, et je me flatte qu'il sentira entre autres le mérite de la façon dont à titre de conseil commun à toutes les parties belhgérantes j'ai fait sentir à l'Angleterre l'absurdité de la condition préalable qu'elle établit dans sa réponse.
Quant à ma proposition au sujet de Vienne à choisir pour le lieu du congrès, les avantages m'en paraissent sans réplique, et je ne doute pas que le baron de BreteuiU^', à qui je m'en vais en parler, ne l'appuie tant qu'il pourra, parce que son intérêt personnel entre autres s'y retrouve.
J'attendrai, comme vous pensez bien, avec impatience, ce que vous pourrez me mander sur cet important objet, et je suis, en attendant comme toujours
('J M. de Panin , né le 1 5 septembre 171 8, mort le 3i mars 1788 , fut, de 176.3 à sa mort, chargé de la direction de la politique extérieure de la Russie.
<'^) Ce billet, du 9 janvier 1781, a été publié par M. A. Béer [op. cit., pages 39 et 3o). Il indique les éléments de la réponse à remettre au chevalier Keifh, ministre d'Angleterre à Vienne, sur la médiation. Le prince de Kaunitz y déclare les prétentions anglaises absolument inadmissibles.
(') Louis-Auguste Le Tonnelier, baron de Breteuil, né au château d'Azay-le-Féron , le 7 mars 1780, d'abord officier de gendarmerie, puis ministre de France à Cologne en 1758, à Saint-Pétersbourg en 1760, ambassadeur à Stockholm en 1768 et à la Haye en 1768, allait être envoyé en la même qualité à Vienne en 1770, quand le duc de Choiseul fut disgracié. 11 fut laissé sans emploi jusqu'en 1772, où il devint ambassadeur à Naples; il y gagna la faveur de la reine Caroline et de l'impé-
ratrice Marie-Thérèse, qui le recommandèrent vivement à Marie- Antoinette, qui le fit envoyer à Vienne en août 177^. En annonçant cette nomination à Frédéric II, le baron de Goltz disait : «La Reine est enchantée de son ouvrage. C'est un des plus zélés partisans du duc de Choiseul. Sa mission en Russie me l'a fait connaître. 11 a de l'esprit, même de la vigueur et du courage, joint à une grande habileté dans les affaires. Mais sa fougue lui fait faire à tous moments des écarts dont un débutant même serait incapable. Péfersbourg, Stockholm et la Haye en ont vu tout plein. A la pétulance, il joint l'arrogance la plus insupportable quand il fait parler sa cour. J'espère que cela donnera plus d'une fois de l'aigreur entre lui et le prince de Kaunitz; mais je répète qu'il a de la finesse et de la vigueur dans l'esprit, et, employé par un ministre remuant , il est fort capable de faire un des ressorts. n (Archives de Berlin, Goltz au Roi, dépêche du 21 août 177^.)
MERGY A JOSEPH IL
Paris, 2 1 janvier ij8i. — Le garde-noble mensuel, arrivé le i6 après midi, m'a remis les très gracieux ordres de V. M. en date du 5 de ce mois et auxquels était jointe une liasse de lettres interceptées. Sur des aveux échappés au comte de Vergennes, je suis bien assuré qu'il se procure la correspondance du baron de Goltz, et que, par conséquent, il doit le regarder comme un insigne imposteur. Autant que la matière des dépêches de la chancellerie d'Etat me permet de parler des horreurs que fait débiter le roi de Prusse, je leur en ai dit ici pour les rendre honteux d'écouter des insinuations qui deviennent de vraies insultes au bon sens de ceux auxquels on cherche à les faire croire; aussi puis-je me flatter d'avoir gagné du terrain de ce côté-là. On est de plus en plus persuadé des vrais sentiments de V. M. pour l'alliance avec cette cour; on en sent l'utilité réciproque, on désire de la maintenir; mais, par des petites spéculations politiques bien misérables et que mes dépêches indiquent, on voudrait ménager le roi de Prusse dans la fausse idée que l'on peut se le rendre utile pendant le courant de cette guerre '^^.
Lorsque je présentai la lettre de V. M. à la Reine, Elle en fit lecture sur-le-champ et daigna me dire qu'Elle y trouvait des marques d'une amitié et d'une confiance qui la charmaient; Elle ajouta que par certains détails elle pourrait supposer à V. M. l'intention de se remarier. La Reine était fort occupée de cette idée sans pouvoir fixer ses conjectures que je me bornai à écouter ^-l
La santé de la Reine n'a jamais eu la moindre atteinte inquiétante. Cette princesse a la poitrine un peu délicate; Elle ne se ménage point assez dans la mauvaise saison, et gagne des rhumes qui se prolongent, qui se succèdent, mais sans aucuns accidents sérieux tels que seraient la fièvre ou autres symptômes de ce genre. J'aurai toujours le plus grand soin de rendre à V. M. un compte exact sur cet article important, et j'ai demandé au premier médecin Lassone un détail qu'il m'a
'*' La guerre que depuis Tannée 1778 la France faisait à l'Angleterre. — '-' Cette lettre manque.
16 MERCY À JOSEPH II
promis et que je joindrai à ce très humble rapport en confirmation de ce que je viens d'exposer.
Quant à ce qui concerne le bien-être personnel de la Reine, il ne laisse rien à désirer, particulièrement du côté de l'ascendant qu'Elle a gagné sur l'esprit du Roi. Cet ascendant est tel que la Reine pourrait tout effectuer, même en matières d'Etat, si Elle en avait la volonté; mais je ne puis cacher à V. M. que cette auguste princesse a jusqu'à présent une répugnance si marquée pour toute affaire sérieuse qu'Elle n'y donne que très momentanément l'attention nécessaire et qui se trouve distraite par trop d'objets. Les alentours favoris de la Reine abusent à leur profit de son crédit; ils sont toujours sûrs de donner la plus grande activité à ses bontés; mais quand il s'agit de choses qui La touchent immédiatement, la Reine devient incertaine, craintive dans ses démarches et finit par tomber dans l'inaction. Elle est bien tendrement attachée à V. M., et conséquemment Elle a fort à cœur ce qui intéresse le système; Elle m'ordonne sans cesse de Lui représenter ce qui peut être utile à ce grand objet; mais je n'obtiens pas toujours d'effets suivis des moyens que je suggère; cependant dans ces derniers temps la Reine s'est montrée plus attentive et plus occupée; Elle est vivement aigrie contre le roi de Prusse ; Elle en parle continuellement au Roi et à cet égard produit sur Lui des impressions dont il y aura un bon parti à tirer.
Depuis que V. M. n'a vu Madame Elisabeth , il est survenu peu de changement dans son état physique; elle a grandi et a pris de l'embonpoint qui, sans être démesuré, pourrait faire craindre qu'il n'augmentât trop par la suite. Une fantaisie de cette princesse peut y avoir donné lieu; elle aime passionnément l'exercice du cheval; on lui a représenté qu'il en résulterait l'inconvénient d'engraisser, mais cette remarque ne la touche pas; elle n'a ni souci ni attention à sa figure qui incline à être bien; toute parure lui est égale et ne paraît lui faire aucun plaisir; elle a maintenant une assiette plus ferme dans son maintien et a beaucoup perdu de l'habitude de trépigner. D'ailleurs bonne et douce envers ses alentours, un peu timide, mais affable envers ceux qui sont à portée de lui faire leur cour, on n'entend dire que du bien de ses qualités morales. L'éducation de cette princesse n'a pas été des mieux soignée et pourrait avoir laissé un vide du côté de la culture des agréments sociaux; cependant j'observe que, quand les ministres
étrangers se présentent chez elle, elle a toujours quelque chose de gracieux et de bien placé à leur dire.
Un garde-noble, arrivé le i8, m'a remis les très gracieux ordres du 10, dont il était porteur. Je me suis rendu sur-le-champ à Versailles pour y présenter la lettre adressée à la Reine ^'', et, en Lui rendant compte de l'objet politique dont il s'agissait, je suppliai S. M. d'y coopérer par des moyens que j'indiquai et qu'EUe adopta, ainsi que l'expose plus amplement ma dépêche d'office '-'. La Reine se détermina entre autres à faire lire au Roi la lettre de V. M.'"''.
Ainsi que V. M. le prévoit, la médiation proposée causera ici quelque embarras par ménagement pour la cour de Berlin, mais dans tout état de cause il est devenu impossible que l'on consente à admettre le roi de Prusse dans la pacification sans que cela devienne un très mauvais procédé envers V. M. La Reine le comprend fort bien, et je l'ai assez donné à entendre aux ministres français pour me persuader qu'ils éviteront cet inconvénient.
La suite des pièces secrètes, que je remets ici très humblement, paraît indiquer que le baron de Goltz commence à ne plus savoir comment justifier les illusions dont il berce son souverain depuis si longtemps. Il fait dire à un personnage postiche ce qu'il semble ne plus oser faire prononcer aux comtes de Maurepas et de Vergennes; il finira par son refrain ordinaire de rejeter sur les efTels du crédit de
(1' Cette lettre manque.
^-) Le 19, M. deMercy avait eu un long entretien avec M. de Vergennes, auquel il avait de nouveau proposé la réunion d'un congrès à Vienne, en faisant valoir l'importance de la présence du prince de Kaunitz. M. de Vergennes se borna à répondre par de vagues remerciements et se retrancha derrière l'obligation do consulter l'Espagne.
En quittant le ministre, M. de Mercy se rendit chez la Reine et Lui exposa sa conversation avec M. de Vergennes. 11 Lui fit remarquer qu'il serait très glorieux pour l'Empereur d'inaugurer son règne en se rendant utile aux puissances les plus considérables de l'Europe , que son illustre frère n'en retirerait pas d'autre avantage que la complète exclusion ilu roi de Prusse de
toutes les négociations relatives au rétablissement de la paix; que cependant il fallait tout faire pour obtenir ce succès, parce que le roi de Prusse furieux de cette exclusion donnerait un libre cours à sa rancune et se livrerait à de tels excès qu'il perdrait à jamais toute créance près du cabinet de Versailles. Cette considération , bien faite pour plaire à la Reine dont M. de Mercy connaissait les idées, eut tout le succès que s'en promettait l'habile ambassadeur. Marie- Antoinette lui promit de faire tout ce qu'Elle pourrait pour obtenir le résultat que l'Empereur désirait. Elle lui dit que le Roi s'entretenait souvent d'alïaires avec Elle et qu'ainsi Elle trouverait facilement l'occasion de lui parler de ce projet de congrès. ( Moxij à Kaunitz, dépèche d'office du 3 1 janvier 1781.)
J8 MERCÏ A KAUINITZ.
la Reine le peu de succès de toutes les vilaines intrigues dont cet émissaire se trouve chargé.
L'anecdote du prétendu secrétaire de V. M. est un chef-d'œuvre de platitude qu'il serait bien aisé de couvrir de ridicule , et je n'y manquerai certainement pas si je puis en trouver un moyen qui ne compromette pas la source où cette notion a été puisée.
Paris, 9î janvier ijSi. — Le garde-noble mensuel arrivé le 16 m'a remis la lettre dont V. A. m'honore du 5 de ce mois. Les notions secrètes, lesquelles m'ont été adressées par l'Empereur, prouvent assez clairement que M. de Vergennes n'a pas été de bonne foi dans son énoncé sur la mission prussienne à Madrid. V. A. daignera voir que ce secrétaire d'Etat a maintenant varié dans sa version, qui paraît aussi suspecte que la première. Je crois ne pas me tromper en supposant que toute cette platitude est une œuvre de M. de Maurepas, et que M. de Vergennes n'a pas osé l'en inculper vis-à-vis de moi.
Lorsque j'ai rendu compte à la Reine de ce que V. A. m'ordonnait de Lui dire de sa part, cette princesse s'est exprimée dans des termes que je dois rendre littéralement. Sa réponse a été : Dites bien à ce digne homme que j'ai toute confiance en lui , et que je l'aime autant que je l'estime.
Les deux gardes-nobles arrivés le 18 (et dont l'un est passé tout de suite à Madrid) m'ont remis la lettre de V. A. en date du 1 0. Je n'ai pas perdu un instant à me rendre à Versailles pour tâcher d'y remplir ses ordres, et ma dépêche d'office '^^ expose ce qui a pu être effectué à cet égard.
Je rends mille très humbles grâces à V. A. de la bonté et confiance avec la(|uelle Elle daigne me communiquer son billet à l'Empereur. Ce chef-d'œuvre de lumières m'a mis dans le cas de bien saisir tous les points de la réponse à l'Angleterre. Cette pièce aussi
t*' Vi)ir plus liniil, p. 17, la note a.
sublime par sa brièveté que par la dignité avec laquelle elle est rédigée, m'a paru attirer un hommage bien sincère de la part de M. de Vergennes. Il a été particulièrement enchanté du dernier paragraphe , et lorsqu'il s'est agi de Vienne pour le lieu du congrès, le secrétaire d'Etat m'a dit que de tous les motifs qui pourraient porter à ce choix, le plus déterminant serait la présence de V. A. , ce qui lui a donné occasion de s'étendre en expressions qui avaient toutes les apparences de la sincérité; malgré cela la misérable petite politique française sera un peu émue de la crainte de déplaire à la cour de Berlin, et il faut s'attendre à quelque tortillage à cet égard. J'ai parlé à la Reine avec la plus grande force sur cet article, et Lui ai fait concevoir que si dans l'état des choses on était capable d'une vilenie pareille à celle d'admettre le roi de Prusse dans la pacification, ce serait un outrage que l'Empereur ne pourrait jamais oublier et qui suffirait à Le dégoûter pour jamais de l'alliance. Il a fallu frapper la Reine un peu vivement, et je La vois disposée à se bien montrer dans cette occasion. D'après le langage de M. de Vergennes, si on attend des réponses de Madrid, je resterai encore plusieurs jours hors d'état de rien mander de concluant, mais je profiterai de cet intervalle pour tâcher d'éclairer la marche que l'on tiendra ici, et pour disposer les choses le mieux possible.
On est certainement à bout de voie du côté de la guerre; nul plan décidé, nul ensemble dans le ministère; toute la marine est dégoûtée, et les moyens de finance deviennent embarrassants. On désirerait peutêtre de préférence se jeter uniquement entre les bras de la Russie, de laquelle j'ai depuis longtemps soupçon que l'on quête l'entremise pour la paix , et c'est sans doute de ce désir exclusif que part le silence gardé par M. de Vergennes envers moi sur ses opérations à Pétersbourg.
J'ai l'honneur d'être
20 KAUNITZ À MERCV.
Vienne, ec 8 février ij8i. — J'ai reçu, mon cher Comte, par le courrier du mois votre lettre. Les bonnes nouvelles que vous me donnez de la santé de ma sœur m'ont fait grand plaisir, puisque les différents contes qu'on avait faits, il y a quelque temps, avec tant de particularités à son sujet, m'avaient vraiment inquiété. Il serait à désirer qu'on pût parvenir à faire comprendre à ma sœur, pour sa santé comme pour tous les autres objets de sa vie privée, qu'il faut regarder non seulement l'intérêt du moment présent, mais voir dans lui aussi l'avenir.
Je vous joins ici la continuation des pièces intéressantes; vous y verrez toujours le même style. Si dans leur communication vous y voyez de la confiance de ma part, si vous êtes juste envers vous tout comme envers moi, vous y trouverez que je vous la dois de toute façon et que j'ai du plaisir à vous la marquer.
L'expédition qui vous parviendra de la part du prince de Kaunitz vous mettra au fait de ce que je pense au sujet de la pacification future; je compte que vers le 20 de ce mois j'aurai des réponses de Russie et, en même temps directement ou par votre canal, des nouvelles d'Espagne qui me mettront à même de voir un peu plus clair dans cette affaire dont, à la vérité, jusqu'à présent les intérêts comme les distances paraissent infiniment éloignés.
Je vous suis bien obligé des détails que vous m'avez faits de Madame Elisabeth, et, en vous joignant ici ma lettre pour la Reine ^^\ je vous ])rie de rac croire bien sincèrement votre bien affectionné. . .
Vienne, le 8 février ij8i. — Mon cher Comte, j'ai bien reçu votre lettre du f^i, dans laquelle j'ai trouvé les notions et les réflexions que vous me communiquez également intéressantes et instructives. Je
''* CcIIp lollre nian([ue.
vous en remercie, et je vous prie de vouloir bien continuer à me communiquer ainsi toujours, mais surtout dans ce moment de crise, tout ce que vous pourrez savoir, apprendre, pénétrer et penser, pour me mettre à même de pouvoir faire le pilote avec plus de facilité et de sécurité.
C'est bien, comme vous dites, une misérable petite politique que celle du ministère de Versailles relativement au roi de Prusse. Malgré cela cependant, comme pour le maintien du système, il a grand besoin ici d'un défenseur, vous verrez, par les copies des deux billets cijoints que je vous communique dans notre intimité, ce que j'ai cru devoir exposer en sa faveur (^', et qui l'a très bien servi, comme j'ai eu l'occasion de le constater par la suite. Mais je ne vous cacherai pas cependant qu'il serait très désirable que M. de Vergennes pût adopter vis-à-vis de nous dans le fait et dans le propos la méthode franche dans le maniement des affaires, dont je ne cesse de lui donner l'exemple. L'apostille de la main de l'Empereur à mon billet du 5 vous le fera comprendre'-'. Quant à moi, je crois qu'au fond sa conduite tient plus à son caractère personnel, et au premier métier qu'd a fait en sa vie ^^\ qu'à mauvaise intention. Le barreau perce partout dans ses actions et même dans ses écrits, témoin entre autres tout récemment le terme d'exciper et autres dans sa dernière réponse. Le mal qu'il y a, c'est que ce n'est point assez que j'en pense ainsi; tout le monde '^' n'est pas aussi capable de voir de sang-froid que moi, et vous feriez moyennantcela une très bonne chose si vous pouviez parvenir à luifaire sentir que, vis-à-vis de moi au moins, il ferait fort bien d'adopter et d'user de ma méthode, ne fût-ce que par la réflexion que ma probité et mon attachement au système de l'alliance pouvaient et devaient lui être garants, qu'il ne pouvait jamais courir aucun risque, en me confiant tout ce qu'il pourra penser, se proposer de faire ou avoir lait, tandis qu'une conduite contraire ne peut que venir à l'appui des soupçons et
(') Il s'agit sans doiile de la note du et TAngleterre proposée par Joseph II et
prince de Kaunilz à Joseph II, du 6 février Catherine II de Russie. 1781, puMiée par M. A. Béer dans son ou- (-' Ce hiilet ne se trouve pas dans la
vrage intitulé Joseph 11, Leopold II und publication de M. A. Béer. Kaimitz, Ihr Briefwechsel (Wien, 1878, '^' Voir plus haut page 3 , note 1.
in-S", page 35). En cflet, ie chancelier y '*' Le prince de Kaunitz a surtout en
excuse la conduite du cabinet de Versailles vue l'Empereur, dont il redoutait les accès
au sujet de la médiation entre la France d'impatience.
des méfiances que l'on travaille sans relâche à exciter et à augmenter entre nous.
• Le ministère de Versailles doit être au reste réellement bien humilié et bien embarrassé en même temps de la conduite de celui de Madrid à son égard. Etre obligé d'avoir une négociation unilatérale de l'Espagne ouverte et en ignorer l'objet ou à peu près, il faut convenir que cela est dur. On voit en même temps qu'il n'y a pas aussi à beaucoup près avec la Russie toute l'intelligence que l'on pouvait y supposer, et cet état des choses au dehors, indépendamment du décousu au dedans, ne fait pas en vérité une brillante situation. Pour nous ici, en tout lieu, nous avons mis les choses en assez bon train. Vers la moitié du mois, à l'arrivée des courriers de toutes parts qui s'y trouveront à peu près dans le même temps f^^, on verra beaucoup plus clair dans l'avenir, et je serai peut-être dans le cas de vous dépêcher un second courrier dans le courant du mois.
Témoignez, je vous prie, ma vive reconnaissance à la Reine des sentiments dont Elle veut bien continuer à m'honorer, et assurez cette charmante princesse que je tâcherai certainement de les mériter par toutes les preuves de mon attachement possibles pour sa personne, et par tous les services qu'il pourra ra'être possible de rendre encore à l'Empereur et à sa maison, à la suite de tous ceux que j'ai eu la satisfaction de pouvoir lui rendre depuis près de quarante ans.
Quant à vous, mon cher Comte, conservez-moi votre amitié qui m'est précieuse, parce que je vous estime beaucoup et que je vous aime de tout mon cœur.
Vienne, le ij février ij8i. — Mon cher comte Mercy, l'huissier Moritz, qui était autrefois courrier, vous remettra celle-ci et, en même temps six ballots qui contiennent le légat en laque et les souvenirs, qui en conséquence du testament de feu S. M. ont été destinés pour la
'•' Le prince de Kauaitz comptait voir arriver à Vienne, vers io i5 février, des courriers de France, d'Espagne et de Russie avec des dépêches concernant les négociations sur la niédiulion.
Reine, le Roi et la petite Madame. Je souhaite que tout arrive en bon état, et vous prie, en remettant cette lettre à la Reine en même temps, de prendre d'Elle les ordres, conuuent et quand Elle voudra que vous lui fassiez parvenir tous ces objets. La liste^^^ ci-jointe vous fera voir ce qui est destiné à un chacun de ces trois personnes royales. Comme cette lettre sera de très vieille date , cet envoi se faisant par roulier, je n'entre dans aucun autre détail et vous pourrez garder ce Moritz aussi longtemps que vous le jugerez à propos, et ensuite le renvoyer ici en courrier, en lui confiant des dépêches, quand vous aurez quelque chose d'intéressant à mander.
Adieu, Monsieur le Comte, portez-vous bien et soyez persuadé de l'estime et de la considération avec laquelle je suis
Vienne, le ij février ij8i. — Mon cher Comte, l'Empereur est pressé de faire partir le courrier Maurice, qu'il dépêche avec les legs de feu notre auguste souveraine pour la Reine sa fdle,et il me charge de vous dire que, si vous avez quelque chose à me mander à son arrivée, vous pouvez le renvoyer tout de suite, et, dans le cas contraire, le garder tant que vous voudrez. Moyennant cette hâte, je n'ai que le temps de vous dire que votre courrier est arrivé, et que, pour voir bien clair dans les intentions de la France, il faudra attendre l'arrivée de notre courrier d'Espagne, qui ne peut pas tarder encore longtemps. Nous avons eu avant-hier des réponses préalables de Pétersbourg, qui nous apprennent que l'Impératrice a accueilli avec l'empressement le plus obligeant l'association de l'Empereur à la médiation, et Elle adoptera même Vienne pour lieu du congrès, à moins que Panin par ses intrigues ne parvienne à l'empêcher, parce qu'il
O Pour S. M. le Roi: Deux vases de bois Pour la princesse de France : Une boîle
pétrifié avec leurs petites tableset un trictrac à parfiler de bois pétrifié, montée en or. avec tout ce qui y appartient en iaque. Un ht chinois de laque avec autres cinq
Pour S. M. la Reine : Une garniture de boîtes rondes, dont trois sont un peu plus
laque composée de cinquante pièces en grandes. Une boite ù parfiler carrée. Deux
boîtes de diCférentcs grandeurs. lasses de laque.
24 MERCY À JOSEPH H
voudrait envoyer pour plénipotentiaire au congrès une de ses créatures. Nous avons été les premiers à donner à l'Inapératrice communication de la réponse de l'Angleterre sur l'offre implicite de sa médiation ; elle lui est cependant parvenue directement deux jours après; mais, ce qu'il y ''^ d'assez singulier, c'est que la réponse de la France à l'insinuation verbale que l'Impératrice nous assure avoir été faite à Versailles et à Madrid, parfaitement pareille à celle qu'a faite Simolin à Londres, était déjà arrivée à Pétersbourg le 27 janvier dernier, et par conséquent dépêchée à Versailles quinze jours au moins avant la communication que vous avez été chargé d'en faire, sans que M. de Vergennes ne vous en ait dit un mot. Cachotterie inconcevable, dont je ne vois pas le fin, et qui a fait des impressions si défavorables dans l'esprit de l'Empereur, que j'ai eu bien de la peine à les combattre. Ces sortes de choses ne sont à la vérité, vis-à-vis de moi, que des petitesses; mais cela ne vaut pas le diable cependant, comme vous le sentez sûrement, ainsi que moi. Je vous ai dit au commencement de ma lettre que nos réponses de Pétersbourg n'étaient que préalables, parce que nous attendons incessamment celles que M. de Panin nous a promises par écrit. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage pour aujourd'hui, mais je serai vraisemblablement en peu de jours dans le cas de vous dépêcher peut-être un autre courrier.